‹ Trois révolutionnaires: Turgot, Necker, BaillyChapitre 9 sur 61 · TUR60T · texte numérisé non relu

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trie ; la destraction de Fintolérance. G*est ainsi que le gouvernement semblant disposé tout ensemble à persécuter les protestants et à forcer les évoques d'accorder la communion aux Jansénistes, il écrivit, sous le titre de Lettres à un Grand Vicaire^ deux dissertations, où il démontrait comment pouvait et devait s^accorder avec rintolérance religieuse qui est de Tessence même de toute religion, la tolérance civile que comporte, dans une mesure d'ailleurs variable, la constitution des so« ciétés. Cette publication fut bientôt suivie d'une autre, intitulée le Conciliateur (1754), et dont Morellet s'est persuadé à tort que Brienne était l'auteur ^ Dans ce nouvel écrit, Turgot n'hésitait même pas à demander, devançant de beaucoup la législation qui nous régit, c que ce ne fût ni le sacrement du baptême, ni celui du mariage, qui fixât l'état des citoyens ».

C'est qu'en effet, sans négliger en quoi que ce soit les devoirs de sa charge, tout en les remplissant même avec scrupule ', le jeune maître des requêtes portait

1. Le Conciliaieur ou Lettres dTun ecclésiastique à un magistrat, sur le droit des citoyens à jouir de la tolérance civile^ pour leurs opinions religieuses; sur celui du clergé de repousser, par la puis^ sanee ecclésiastique, les erreurs qu'il désapprouve; et sur les devoirs du prince à Vun et à l'autre égard.

2. « M. Turgot avait été chargé d'examiner l'afTaire d'an employé des fermes, poursuivi pour un crime par la justice, et qui avait eu le moyen de s'y soustraire. M, Turgot^ persuadé que cet homme était coupable, et que le devoir qu'il aurait à remplir, serait un devoir de rigueur, avait difTéré de s'en occuper. Cependant, après de longs délais, il commença TafTaire, et il trouva que Taccusé était innocent. Alors il se crut obligé de réparer le tort que ce délai avait pu lui causer; et, sachant quels étaient les appointements dont il avait été privé pendant la durée du procès, il les lui remit exactement, et l'obligea de les recevoir, en ayant soin de ne mettre dans cette action que de la justice et non d^ \t générosité, vt Vie de M. Turgot par CondorceU

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son attention bien au delà des questions qni s'agitaient dans Fenceinte du Parlement. Il n'y avait pas un problème d'intérêt général qui ne finît par le passionner, non plus que les affaires n'étaient point parvenues à le dégoûter de la métaphysique, des lettres et de la science. Aussi YFncyclopédie le comptait^elle au nombre de ses rédacteurs les plus laborieux.

Après avoir fourni à ce recueil les articles : Expamt" bilité^ Étymologie^ Fondations y Foires et Marchés et surtout l'admirable article Existence qui à lui seul vaut un long ouvrage, il devait encore y donner les articles : Hôpital^ Humilité^ Identité^ Individu^ Immatérialité^ Inspecteur^ Mendicitéy Métaphore^ Mémoire j Mode , Origine des langues^ Sensation ^ Signes ^ Substance, Mais les alarmes qu'excita cette publication et les condamnations dont elle fut frappée Tempèchèrent d'y collaborer autant qu'il l'aurait voulu. Ce n'est pas qu'en retirant son concours à V Encyclopédie^ Turgot cédât à des craintes pusillanimes. Des motifs plus avouables lui dictèrent son abstention. Magistrat, il ne crut pas qu'il lui convint de soutenir plus longtemps de sa plume un recueil qui éveillait les susceptibilités, très fondées, à plusieurs égards, du gouvernement. Esprit impartial, il jugea qu'il avait à résister aux entraînements de parti et à se garder des excès de secte ^ Rendu à lui-même^ il n'en

1. « C'est Vesprit de secte, a dit cent fois Turgot, qui appelle sur les vérités utiles les ennemis et la persécution. Quand un homme isolé propose modestement ce qu'il croit la vérité, s'il a raison on l'écoute; et s'il a tort on l'oublie. Mais lorsqu'une fois les savants se sont mis à faire corps, à dire Nous, à croire pouvoir imposer des lois à l'opinion publique, l'opinion publique se révolte contre eux avec justice, parce qu'elle ne doit recevoir des lois que de la vérité et non. de l'autorité. Tout corps voit bientôt sa livrée portée par des imbéciles, par des fous, par des

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poursuivit ' pas d'ailleurs avec moins d'ardeur ses 'études, et c'est à peiné s'il en changea la direction. Toutefois, il y a lieu de constater que ce fut alors qu'il se mit à s'occuper plus expressément de travaux et de recherches économiques. Â cette époque efTectivement, appartiennent, outre sa traduction des Questions importantes sur le commerce par Josias Tucker, sa Théorie dés salaires et sa Théorie des monnaies. De cette époque aussi date son étroite liaison avec des hommes tels que Trudàine, le directeur du commercé, et surtout avec les deux chefs des économistes, Quesnay et Goumay;

Protégé et ami discret autant que fidèle dé la marquise de Pompadour; agréable à Louis XV, qui, en lé faisant son médecin, lui avait donné pour armes parlantes une pensée et l'appelait son « penseur », le docteur Quesnay, dans les entresols même de Versailles, soutenait, accréditait des thèses grosses de changements et dont lui-même apparemment était loin d'entrevoir

ignorants, fièrs, en s*y agrégeant, de faire un personnage. Il échappe à ces gens des sottises et des absurdités. Alors les esprits aigris ne manquent pas de les imputer à tous les confrères dé ceux qui se les sont permises. On réclame en vain : les lumières s'obscurcissent bu s'éteignent au milieu des querelles et bientôt on ne s'entend plus. Les gens sages craignent de se compromettre en les rallumant, et la vérité importante qu'on avait découverte démeure étouffée et inconnue. Elle payé les dettes de l'erreur, de la partialité, de la prétention, de l'exagération, de l'imprudence, avec lesquelles elle a fait la faute de s'associer. (Dupont de Nemours, Mémoires sttr la vie, VadminittrO" tion et les ouvrages de M, Turgot, p. 17 et suiv.).

Condorcet lui-même a bien marqué chez Turgot ce trait de caractère, en prenant pour épigraphe de sa Vie de M. Turgot ces beaux vers de Lucain :

« Seeta fuit servare modum, finemque tenere, Naturamque sequi, patrixque impendere vitam; Non sibiy sed toti genitum sê créderê mundo. »

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tonte là portée. « Si la hallebarde mène le mondes avait-îl coutume dé dire, qui est-ce qui mène la hallebarde? c*est Topinion; c'est donc sur l'opinion qu'il faut agir. » Développant avec une originalité pleine de verve cette maxime fort connue de Sully, que « labour et pâture sont les deux mamelles de la France », au système mercantile ou Golbertisme, il opposait l'agriculture, dont il prônait les avantages inappréciables. Ce n'est point assez dire. La doctrine que professait Quesnay et qu'il professait, en affectant un accent d'oracle, c'était la nécessité d'admettre en toutes choses l'empiré des lois de la nature, en politique aussi bien qu'en morale, en économie politique aussi bien qfti'eh droit. A son sens, la physiocratie ou le gouvernement de la nature s'étendait donc à tout. Il faisait néanmoins dé l'agriculture l'objet préféré de ses théories, s'appliquant à enseigner qu'elle est la source principale ou même Faniqûe source de la richesse. Car l'agriculture assurant non seulement le salaire de l'agriculteur, mais, èii même temps que l'intérêt et l'amortissement du capital, une rente pour le propriétaire, l'agriculture, suivant lui, donnait seule un produit net. De là, rim« portahce dominante qu'il attribuait à la propriété foncière, et son système d'impôts ramenés à l'unique impôt foncier.

Tout autres, malgré là communauté des sentiments, étaient les visées de Gournày. Intendant du commerce depuis 1751, après avoir longtemps vécu en Hollande et en Angleterre, Goùrnay, qui avait traduit Child et de Witt, s'était posé en apôtre de la liberté du commerce et de l'industrie. Sa devise était destinée à devenir célèbre. Elfe consistait dans ces mots, dont la fortune j long-

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temps douteuse, parait à beaucoup d'économistes aujourd'hui presque certaine : « Laissez faire, laissez passer. »

Quesnay et Goumay, voilà quels furent, les deux hommes qui influèrent peut-être le plus sur l'esprit de Turgot, et que Ton doit considérer comme ses deux principaux inspirateurs. Il semble toutefois que des affinités secrètes attiraient plus particulièrement Turgot vers Gournay. A tout le moins, sa liaison avec l'intendant du commerce fut-elle plus intime. Il l'accompagna dans une longue tournée que celui-ci fit à la Rochelle, à Bordeaux, à Montauban, à Bayonne, dans l'Orléanais, l'Anjou, le Maine, la Bretagne, et eut, de la sorte, occasion d'ajouter à ses remarques personnelles celles d'un observateur consommé. De cette fréquentation familière, naquit, chez Turgot, pour Goumay, une véritable admiration. Il se le proposa certainement pour modèle, ou même en vint, à son insu, à estimer chez lui ses propres qualités. C'est ce qu'atteste avec la dernière évidence son éloge de Gournay, composé en 1759, peu après la mort de cet homme éminent. « M. de Goumay, écrivait-il, mériterait la reconnaissance de la nation, quand elle ne lui aurait d'autre obligation que d'avoir tourné les esprits du côté des principes économiques. Si ces principes sont jamais pour la France, comme ils l'ont été pour la Hollande et l'Angleterre, une source d'abondance et de prospérité, nos descendants sauront que la reconnaissance en est due à M. de Goumay. La résistance que ces principes ont éprouvée a donné occasion de le représenter comme un enthousiaste et un homme à système. Ce nom d'homme à système est devenu une espèce d'arme dans la bouche de toutes les

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personnes prévenues ou intéressées à maintenir quelque abus. Il est cependant vrai que tout homme qui pense A un système; un homme qui n'aurait aucun système ou enchaînement dans les idées ne pourrait être qu'un imbécile ou un foUé »

Enthousiaste et homme à système I c'étaient bien là les deux qualifications infamantes par où les adversaires de Turgot devaient tâcher un jour de le discré* diter. Aussi est-ce avec une égale vivacité qu'il relève l'un et l'autre reproche. « Je n'aime point, écrivait-il plus tard, vers 1770, et en faisant comme un secret rétour sur lui-même, je n'aime point à voir l'abbé Galiani toujours si prudent, si ennemi de l'enthousiasme, si fort d'accord avec tous les ne quid nimis et avec tous ces gens qui jouissent du présent et qui sont fort aises qu'on laisse aller le monde comme il va, parce qu'il va fort bien pour eux, et qui, comme le disait H. de Gournay, ayant leur lit bien fait, ne veulent pas qu'on le remue. Oh! tous ces gens4à ne doivent pas aimer l'enthousiasme et ils doivent appeler enthousiasme tout ce qui attaque l'infaillibilité des gens en place, dogme admirable de l'abbé, politique de Pangloss, qu'il étend à tous les lieux et à tous les temps. »

On ne pouvait défendre Gournay plus pertinemment^ ni mettre plus de piquante ironie à justifier les sentiments d'un maître. Turgot avait eu à en déplorer prématurément la perte.

Après avoir cherché quelque temps des consolations auprès de Trudaine, à Montigny, il se dirigea, en 1760, vers la Suisse, en passant par Ferney. Ramené un ins* tant, durant ce voyage, vers les études physiques, il en consigna les résultats dans un écrit intitulé : Observor

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tims géologiques. Il avait alors trente* trois aos. Mab les affaires le réclamèrent bientôt tout entier et il lui fut enfin donné de mettre en pratique les principes économiques dont il s'était promis tant de merveilles.

Ghoiseul venait d'être nommé ministre, lorsqu'en 4761 le contrôleur général Bertin s'avisa de confier à Turgot l'intendance du Limousin. Cette province, qui se composait, en outre, de l'Angoumois et de la Basse- Marche, ne comprenait guère que des pays pauvres et dont la misère se trouvait encore aggravée . par une mauvaise gestion.

Il n'entre pas dans notre plan de retracer l'historique de Tadministration de Turgot. Qu'il suffise de rappeler que les efforts qu'il slmposa furent en quelque sorte surhumains. « Vous travaillez trop, lui écrivait, en 1770, Gondorcet, et vous croyez que votre corps ne cherchera pas h se venger de la préférence que vous accordez à la tète. Les corps ne sont point accoutumés à être négligés. » Au moyen du cadastre, une . plus équitable répartition des impôts; à une taille arbitraire la substitution d'une taille tarifée; cent soixante lieues de routes créées à Paide de taxes remplaçant les corvées; les transports des troupes rendus moins onéreux et les ^enrôlements pour la milice facilités; la circulation des grains assurée; des écoles d'accouchement et des écoles vétérinaires établies; des prix et une société d'agriculture fondés; des ateliers et des. bureaux de charité organisés : voilà quels furent les principaux actes. de rintèndance de Turgot *.

i. Cf. Arthur Young {Voyages en France, etc. Paris, 1851. 2 vol. in-12, t. 1, p. 26), passant à Limoges, en 17S7, écrivait : « La placé •dHnteadaut ici a été illustrée par un ami de l'h.umanité« Turgol,

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Aiienlif avec inquiétude aux besoins des populations qui lui étaient conGées; engageant parfois, pour y subvenir, sa propre fortune, il ne négligeait rien de ce qui pooyait, jusque dans le moindre détail, améliorer leur condition. G^est ainsi qu*il introduisit à Limoges Tindustrie de la vannerie . « Je me flatte,, écrivait-il, en 1772, à Ck)ndorcet, que ceux qui pourront un jour naître Limousins, ne seront pas privés de la commodité des hottes, grâce au soin que vous voulez bien prendre de m'envoyer un vannier. »

On ne se ferait du reste qu'une incomplète idée de l'administration de Turgot, si Ton ne tenait pas compte des instructions multipliées qu'il rédigea pour ses agents, de ses fréquentes circulaires aux curés et aux notables, de ses nombreux rapports au conseil d'État»

Au milieu de travaux qui eussent été accablants pour tout autre, il trouvait même le loisir d'écrire, en même temps que :S€pt lettres à Vabhé Terray, sur la liberté du commerce et la circulation des grains dans l'intérieur du royaume^ une dissertation importante sur la marque des fers, les articles Valeur et Monnaie, destinés au Dictionnaire du commerce, projeté par Morellet, un Mémoire sur les prêts Sargent, un Mémoire sur les mines et carrières.

dont la réputation bien gagnée dans celte province le fit mettre à la tête des finances du royaume... La renommée laissée ici par Turgot est considérable. Les magnifiques chemins que nous avous suivis, si fort au-dessus de tout ce que j'ai vu en France, comptent parmi ^e^ honnes œuvres; on leur doit bien ce nom, car il n'y employa pas les corvées. Le même patriote éminent a fondé une société d'agriculture; mais dans cette direction, où les efforts de la France ont presque toujours été malheureux, il n'a rieh pu faire, des abus trop enracinés lui barraient le chcmin« Comme dans les autres sociétés, on s'assemb.le, on fait la conversation, on offre des prix et on publie des sottises. »

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CSe n'est pas tout; à la suite d'un questionnaire dressé pour deux jeunes Chinois, qui, après avoir été élevés en France, rentraient dans leur pays, il écrivit à leur usage ces belles Réflexions sur la formation et la distribur tion des richesses^ qui parurent en 1769 et 1770, dans le journal des économistes, appelé les Éphémérides^ et d'où, en 1776, devaient sortir en partie les Recherches d'Adam Smith «tir la nature et les causes de la richesse des na^ tions ^ Enfin, il poursuivait sa traduction de VÉnéide en vers métriques français, et adressait à Gondorcet des

1. Le livre intitulé Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations parut au commencement de 1776. Or, c'est en 1759 que Quesnay avait donné son Tableau économique. D'un autre côté, récrit capital de Turgot, intitulé Hé flexions sur la formation et la distribution des richesses^ est antérieur de neuf ans à celui de Smith et fut publié cinq ans avant l'époque où Smith travaillait encore au sien.

tt J'avais connu Smith, dans un voyage qu'il avait fait en France, vers 1762, écrit Morellet dans ses Mémoires; il parlait fort mal notre langue; mais sa Théorie des sentiments moraux^ publiée en 1758, m'avait donné une grande idée de sa sagacité et de sa profondeur. ^ M. Turgot, qui aimait, ainsi que moi, la métaphysique, estimait beaucoup son talent. Nous le vîmes plusieurs fois; il fut présenté chez Helvétius; nous parlâmes théorie commerciale, banque, crédit public, et de plusieurs points du grand ouvrage qu'il méditait. » Mémoires, 1. 1, p. 237.

Ce n'est pas tout; Smith, durant un nouveau séjour qu'il fit à Paris, en compagnie du jeune duc de Buccleugh, de décembre 1775 à octobre 1776, ne cessa de fréquenter le salon de la duchesse d'Anville, où il eut pour société habituelle Quesnay et Turgot; Quesnay, à propos duquel Dupont de Nemours disait familièrement en parlant de Smith : « Quand nous étions condisciples chez M. Quesnay », Turgot, qui, dans les dernières années de sa vie, entretint avec Smith une correspondance aujourd'hui malheureusement perdue ou peut-être (nous voudrions l'espérer) égarée dans quelque bibliothèque soit d'Ecosse, soit d'Angleterre.

Il ne serait donc pas eicact de prétendre qu'en économie politique, c'est Smith qui a frayé à la France la voie; il le serait davantage d'affirmer que c'est la France, représentée par Quesnay, mais aussi par Turgot, qui a tracé sa voie à Smith.

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lettres magistrales, où, parmi tant d'autres erreurs imputables aux philosophes ses contemporains, il réfutait, avec une logique irrésistible et l'accent de i'honnéte homme indigné, la triste morale d'Helvétius.

Il y avait près de treize ans que Turgot était intendant du Limousin lorsque, d'une manière inattendue, il se vit chargé du ministère de la marine. Eh bien! qui le croirait? si grande était la difficulté des temps, qu'au témoignage des historiens les mieux informés, Turgot laissait, en somme, cette province, après l'administration la plus vigilante et la mieux intentionnée, telle ou pire peut-être qu'il l'avait trouvée. Mais il lui avait du moins préparé un avenir meilleur, et pouvait, en tout i^as, se glorifier à bon droit de ce qu'il appelait plaisamment « ses œuvres Limousines ». Ses administrés, de leur côté, en jugeaient ainsi. Car ce fut avec d'unanimes regrets qu'ils accueillirent la nouvelle du départ de leur intendant. « C'est bien fait au roi de l'avoir pris, disaient-ils tout haut, mais c'est malheureux pour nous de l'avoir perdu. » lis n'ignoraient pas que^ par dévouement à leurs intérêts, Turgot avait d'abord refusé l'intendance de Lyon que lui avait obtenue le crédit de sa mère, puis celle de Rouen et celle de Bordeaux '.

• 1. Les regrets que causa aux Limousins la perte de Turgot, de* vaient s'effacer assez vite. Aujourd'hui du moins, si on excepte une rue, qui longe les bâtiments de l'Intendance devenus ceux de la Préfecture, et à laquelle on a donné le nom de Turgot, rien à Limoges, absolument rien ne rappelle le souvenir de l'intendant patriote. La ville de Bordeaux s'est montrée plus reconnaissante envers son intendant, M. de Tourny. Pourquoi Limoges ne suivrai t-eUe pas un si noble exemple? A une époque où, dans la France entière, le bronze et le marbre sont prodigués à la mémoire de personnages qui trop souvent n*eussent mérité que l'ombre ou que l'oubli, Limoges* à coup sûr, s'honorerait en élevant^ sur une de ses places^ une statue à Turgot.

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Toutefois il serait excessif de prétendre que ce dévouement de Turgot fût allé jusqu*àxine complète abnégation. Ses amis n'étaient pas sans connaître les dégoûts dont il se sentait parfois abreuvé. « Tous vos amis, lui écrivait Gondorcet en 1770, tous vos amis prennent la part la plus vive à vos embarras et surtout à vos peines. Voir tant de n^alheureux et ne pouvoir les soulager, est une situation bien cruelle pour une àme sensible. » Et ailleurs, appelant de ses vœux le retour de Turgot à Paris : « Tàphe?, lui mandait-il, tâchez de vous rendre inutile en Limousin. » Turgot, s' échappant dans Fintimité d*une correspondance, écrivait lui-même, le 18 janvier 1771, à un de ses protégés, nommé Gaillard ^ : c< Il est vraisemblable que je serai encore condamné à passer cette année au milieu des Limousins. » — « J'espère, lui écrivait-il en septembre de la même année, j'espère que je pourrai aller à Paris cet hiver et j'en suis bien impatient. » En définitive, sa nomination au ministère combla Turgot de satisfaction. « Au moins, s'écria-t-il en l'apprenant, je ne retournerai pas à Limoges! »

1. Gaillard Antoine-Bernard, né en 1737 en Bourgogne, mort en 1801 à Paris, paraît avoir servi de secrétaire à Turgot, qui rattacha, en la même qualité, au comte de Boisgelin, ministre de France à Parme. Devenu successivement secrétaire de légation à Cassel, à Ck>penhague et à Saint-Pétersbourg, chargé d'affaires à La Haye en 1786, ministre plénipotentiaire près des États généraux en 1792, puis à la diète de FEmpire, le Directoire renvoya à Berlin. Sous le Consulat, il fut nommé chef des relations extérieures, et eut un instant, en 1801, le portefeuiUe des affaires étrangères, n fut un des traducteurs des Essais sur la physionomie par Lavater et rédigea un Mémoire sur la révolu-iion de Hollande en 1787, publié par M. de Ségur. Mais Gaillard est surtout resté connu par son amour pour les livres. Le catalogue de sa bibliothèque offre une des plus riches collectiona d'ouvrages qu'un particulier ait peut-être jamais réunis.

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Gomment avoir le cœur de blâmer cet élan de joie? II était très naturel que Turgot, qui avait conscience de ses forces, se sentît tout heureux d'avoir à les exercer sur un grand théâtre. On le comprend aussi â merveille, sans qu'il soit, pour cela, besoin de médire de Limoges, et, quel que fût son dévouement pour les Limousins, Turgot devait éprouver un contentement suprême â quitter la province pour revenir à Paris, où, depuis de longues années, il n'avait pu se permettre que de courts voyages, et y retrouver la société choisie qu'il se plai* sait à fréquenter.

Quelles furent, en effet, depuis sa sortie de la maison de Sorbonne jusqu'à son dernier jour, ses relations habituelles? C'est là, pour bien connaître Turgot, ce qu'il convient de rechercher.

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