CAUCHY ACADEMICIEN A VINGT-SEPT ANS
A peine sorti de l'Ecole des Ponts et Chaussées (1809), Cauchy fut associé aux travaux du canal de rOurcq, puis à ceux du pont de Saint- Cloud. Il s'y fil remarquer par de telles qualités, déploya un talent si précoce que, dès l'année suivante (1810). il était appelé à coopérer à la direction des difficiles travaux du porl de Cherbourg.
C'était un poste de confiance, rempli' de promesses' d'avenir et recherché par les plus habiles ingénieurs. Napoléon, alors au comble de sa puissance, vainqueur de l'Europe en Autriche et en Prusse, avait, par le blocus continental, fermé tous les ports européens aux vaisseaux anglais. Il voulut atteindre jusque dans sou île l'implacable ennemie de la France, et, pour cela, résolu! de
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faire de Cherbourg un port de guerre qui pût offrir à notre flotte un abri sûr. La tâche était ardue. Le courant du Gulf-Stream, les marées de l'Océan qui' venaient s'étrangler dans la Manche, se briser contre la presqu'île et les rochers, rendaient très difficile la conquête de quelques hectares sur la mer. Caucliy eut ainsi l'occasion d'y déployer pendant trois ans ses qualités précoces et son coup d'œil sûr.
Dès son arrivée, la haute société brigua avec empressement l'honneur et le bonheur de posséder à ses soirées ce jeune et brillant ingénieur dont l'esprit, aussi distingué que profond, faisait le charme des salons.
Mais ces succès, si enviés de tant de jeunes gcfts frivoles, ne l'attiraient guère. Ce jeune homme de vingt-deux ans songeait moins à faire admirer la culture de son esprit qu'à remplir sérieusement tous .ses devoirs , d'ingénieur et de chrétien. Il avait emporté avec lui plusieurs ouvrages de mathématiques et l'Imilalion de Jésus-Chrisl. La piété et l'étude occupaient ses loisirs.
Cette société, (piil était appelé à fréquenter, était d'ailleurs aussi frivole et irréligieuse que celle du xvni* siècle et ne comprenait pas le se-
rieux de ce jeune homme auquel tout souriait. On se scandalisait presque de sa dévotion et les <'sprits forts du temps le raillaient malicieusement. Cauchy, loin d'en rougir, parlait volontiers de ses études, de ses croyances. Il savait à son tour plaisanter de bonne grâce et avait assez tl'esprit et de verve pour faire rire de ses railleurs et faire respecter ses convictions. Là. comme à Polytechnique, les belles qualités de l'homme firent aimer et respecter le chrétien.
Après trois années d'un travail acharné et de , veilles prolongées, Cauchy tombe malade et sa mère, alarmée, accourt à Cherbourg' et le ramène à Paris. Sa carrière d'ingénieur était finie *
.V cette époque, en effet. Cauchy, à 'peine âgé de vingt-quatre ans, était déjà connu par des travaux scientifiques importants. Deux mathématiciens célèbres, Lagrange et Laplace, dont il avait étudié les ouvrages à Cherbourg, lui conseillèrent alors de s'adonner uniquement à l'étude des mathématiques pures, pour lesquelles il avait une facilité qui tenait vraiment du prodige.
Dès sa -première année d'ingénieur, alors qu'il travaillait au pont de Sainl-Cloud. il avait fait un
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liavail fort remarqué sur la théorie des ponts et des voûtes en général. Ce premier travail a été malheureusement perdu.
Pendant les trois années qu'il jiassc à Cherbourg. Cauchy présente eticore à l'Académie six mémoires sur les questions les plus importantes et les plus complexes. Ils furent admirés des plus grands savants de la docte assemblée. Lagrange disait alors en parlant de Cauchy : '< Ce jeune homme est destiné à nous remplacer tous tant que nous sommes de; géomètres. » Et le grave et sévère Legendre s'était écrié dans son enthousiasme : Maintenant. .Monsieur, vous
pouvez entrer à l'Académie.»
Cauchy n'avait que vingt-quatre ans lorsqu'il rentra à Paris et déjà les portes de l'xAcadémie faillirent s'ouvrir devant lui. L'illustre Lagrange. son maître, vint à mourir et Cauchy allait être désigné i)our lui succéder lorsque l'ombragieuse susceptibilité de l'empereur le fit écarter. Cauchy. en effet, était resté attaché par tradition de famille à l'ancienne dynastie des Bourbons. Ce fut la première fois qu'il eut à souffrir ))0ur ses convictions politiques. Ce ne devait pas être la dernière. Le noble cœur de CaucHy n'en sera que plus fidèle.
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Celte injustice ne refroidit pas un instant le zèle de Cauchy pour les mathématiques. En 1814 et 1815, il présentait de nouveau de magnifiques travaux sur les intégrales définies, sur la théorie des nombres, et remportait le grand prix de mathématiques en discutant de la façon la plus remarquable la théorie de la propagation des ondes ou vibrations, théorie qui devait bientôt s'étendre à tous les phénomènes physiques et devenir le fondement de la physique mathématique.
Cauchy entrait alors dans sa vingt-septième année. Napoléon vaincu à Waterloo, Louis XVIII était remonté sur le trône. Une ordonnance du 21 mars 1816 réorganisa l'Institut. .Monge et Carnot furent remplacés d'office par Cauchy et Bréguet. Jamais choix ne fut plus juste. Mais cette mesure violente et arbitraire fut sévèrement jugée par l'opinion et par l'Académie, dont les droits d'élection étaient violés. Pour Cauchy c'était la réparation de l'injustice impériale. Il comprenait lui-même la délicatesse, la fausseté d'une telle situation, mais son roi avait parlé, il obéit. Et d'ailleurs, là comme partout, son mérite incontesté sut bientôt faire taire toutes les critiques. L'Académie s'aperçut bien vite quelle n'avait rien perdu au change et ses collègues lui