LES IM IMALEXT PETITS DANS L ORGANISME
Pasteur avait démontré par vingt ans de travaux que ces infiniment petits travailleurs : ferments, sacchafomyces, bactéries, s'attaquaient aux substances élaborées par les êtres vivants pour les trans-former, les décomposer. Ne seraitce pas des infiniment petits brigands analogues qui attaqueraient les organismes vivants euxmêmes et causeraient les maladies que Ton voit éclater tout à coup sans cause apparente et sétendrc comme une épidémie.
Pasteur, qui connaît à fond leur action sur les matières organiques, n'eut pas de peine à deviner leur présence dans les maladies épidémiques et infectieuses et à rejeter sur eux la cause (\c tout le mal. Mais, dans la science e.xpérimentale. il ne faut pas faire de jugements téméraires, même
lorsqu'il s'agit de ses plus lerribres ennemis, et Pasteur voulut pouvoir les accuser en connaissance de cause. Il consacra à cette étude le reste de sa vie et de ses forces.
Mais, pour bien étudier ces microbes, il faut d'abord les isoler, les séparer de tous les autres. Pasteur y parvient sans peine au moyen de sa méthode des cultures successives qui lui a déjà si bien réussi pour les ferments ; lorsqu'il a obtenu une culture absolument pure d'un microbe dont il veut étudier l'action, il inocule une goutte de ce liquide microbien à un animal. Cet animal prend aussitôt une des maladies in.fectieuses bien caractérisées. C'est dorit le microbe xiui est la cause de cette maladie.
Mais, après avoir trouvé la cause, il fallait trouver le remède.
La solution devait se présenter d'elle-même au milieu des innombrables expériences faites pour rechercher, isoler et étudier les microbes spécifiques de chaque maladie. En les ensemençant successivement dans différents bouillons de culture. Pasteur s'aperçoit (pie. s'il les laisse trop longtemps dans le même bouillon, les microbes perdent la détestable habitude de distiller les redoutables poisons qui rendaient leur action si souvent moi-
tôllc. Une culture de microbe qui tuait cUabord une vache en deux jours ne pouvait ensuite que rendre malade un petit mouton. Chose plus curieuse, ce mouton "qui avait ainsi contracté la maladie n'y était plus sujet désormais, comme cela arrive souvent pour ces maladies infectieuses. Il était vacciné.
C'est que chaque microbe distille, en général, deux sortes de produits : des matières nuisibles, qui empoisonnent l'organisme, et des matières dites vaccinantes qui l'excitent au contraire à réagir contre ces poisons, et l'habituent à fabriquer les antidotes capables de les détruire. Lorsque le microbe est atténué, il produit des matières vaccinantes, il ne produit plus de poisons ou très peu. Il peut donc servir à fortifier l'organisme contre les attaques futures ; c'est le résultat au(iuel on arrive avec les vaccins découverts par Pasteur et ses élèves.
Mais au lieu d'inoculer les microbes eux-mêmes il semble plus simple d'introduire dans l'organismc| seulement les matières vaccinantes, qui iront détruire directement les poisons microbiens. C'est là le principe de la sérothérapie, qui complète admirablement la vaccination. Pour le croup, par exemple, au lieu de vacciner l'enfant
malade (l'opération agirait trop lard), on vaccine au préalable des chevaux et on extrait de temps en temps le sérum de leur sang ; c'est ce sérum qui contient les matières vaccinantes du croup et (jue l'on inocule aux malades.
Tels sont dans leurs grandes lignes les résultats généraux acquis par Pasteur. Arrivons maintenant aux détails.
Pasteur aborde d'abord l'étude des maladies chez les animaux. Il commence par le charbon ou sang de rate, qui, s'attaquant aux bœufs et aux moutons, décimait les plus beaux troupeaux.
Davaine avait découvert dans le sang des animaux charbonneux une bactérie, en forme de petits bâtonnets. En inoculant cette bactérie dans le sang d'un animal sain, il le fait mourir du charbon. Cette bactérie semble bien la cause de la maladie. — Mais voici que Paul Bert tue la bactérie avant d'inoculer le sang charbonneux à l'animal sur lequel il expérimente, et celui-ci meurt quand même. Le microbe mort ne pouvait pas être cause de la mort.
Pasteur arrive et .fait la lumière. Il isole, cultive la bactérie de Davaine par les procédés délicats qu'il a inventés, l'inocule seule et détermine le charbon. — Cependant Paul Bert avait déterminé
la mort sans la bactérie. Sans doule, mais allen- 'dez. C'est qu'il avait pris un autre microbe sans le savoir.
\'ingt-qualre heures après la mort d'un animal ( harbonneux, les bâtonnets ou bactéries se sont thangjs en graines ou spores et le sang a été envahi par le vibrion septique, microbe de la putréfaction- C'est celui-là qui avait causé la mort ' dans l'expérience de Paul Bert.
La cause est trouvée, tous les faits vont l'expliquer.
Les bactéries se changent en spores aussitôt après la mort de l'animal et résistent ainsi à toute cause de destruction. On va enterrer l'animal loin dans les champs. Le sang qu'il répand sème les microbes sur l'herbe, que les troupeaux vont brouter. L'animal est enfoui souvent peu profondément. Les vers (lui le dévorent absorbent en même temps les spores du charbon, les remontent ensuite à la surface mêlées à leurs déjections : cellesci se dessèchent et le vent sème ces graines de microbes sur l'herbe de la prairie, où les aniniaux viennent prendre de nouveau le charbon.
Il faut donc emporter l'animal avec soin, l'enterrer profondément, dans un lit de chaux et dans un sol sableux ou pierreux, peu favorable
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aux vers de terre, et clos. Ce n'était là quun palliatif, mais le vrai remède allait bientôt venir.
Pasteur étudie ensuite le choléra des poules, découvre le microbe, l'isole, le cultive. Létude de cette maladie, qui semble de peu d'importance, allait l'amener à décomrir le premier vaccin.
Le choléra des poules, comme la plupart des maladies contagieuses, charbon, peste, vérole, ne récidive pas. Une personne qui a contracté l'une de ces maladies sans en mourir en est rarement
atteinte une secojide fois. Elle est immunisée, vaccinée par la maladie même. Pasteur remai'que, d'autre part, qu'en abandonnant quelque temps à elle-même une culture de ces microbes du choléra des poules sa virulence diminue. Elle peut donner la maladie, non la mort, et les poules guéries résistent désormais aux inoculations les plus virulentes. Elles aussi sont, immunisées, vaccinées. Une culture de microbes affaiblis, domptés, pouvait donc servir de vaccin, de remède.
On pouvait avoir des cultures de virulence graduée, et, en commençant par les plus faibles, on pouvait, sans accident ni maladie habituer l'organisme à supporter les poisons les plus virulents.
C'était une découverte analogue à celle de la vaccine de Jenner pour la petite vérole, mais découverte bien plus scientifique et, par là, bien plus féconde, car elle allait pouvoir s'appliquer à toutes
les maladies infectieuses.
Grâce à ces premiers travaux, Pasteur découvre bientôt le vaccin du charbon et communique ses résultats à l'Académie des Sciences enthousiasmée. La Société agricole de Melun lui propose aussitôt une expérience en grand. Vingt-cinq moutons et six vaches .furent vaccinés, puis ces trente et un animaux et le même nombre d'autres non vaccinés furent inoculés a\ec un virus du charbon très viinilent. Quarante-huit heures après Pasteur et plus de deux cents personnes sont réunis sur le lieu de l'expérience pour vérifier les résultats. Un cri unanime d'admiration s'élève. Vaches et moulons vaccinés sont en pleine santé, en pleine gaieté. Des vingt-cinq moutons non vaccinés, trois seulement sont encore debout, mais bien malades. Les vaches non vaccinées n'ont pas encore péri, mais elles n'ont déjà plus la force de manger. C'était le triomphe complet de la théorie.
La iiiéine année, des milliers de bétes à cornes furent vaccinées. La moitalité par le charbon
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diminua clans une forte proportion et les Chambres votèrent à l'illustre savant une pension viagère de 25.000 francs comme témoignage de la reconnaissance nationale. Jamais récompense ne fut mieux méritée.
Pasteur étudia encore le rouget du porc, qui lui permit de découvrir une nouvelle méthode de l'atténuation des virus. Puis il aborda l'étude des maladies de l'homme.
Ses recherches portèrent d'abord sur le Juronclc et Vérésipèle. Là encore c'est un microbe cjui produit le mal et la suppuration est formée des cadavres des cellules mortes dans la lutte (phagocytes) et rejetées. Ceci semblait peu de chose, et. cependant, quels immenses résultats devaient en résulter pour la chinirgie !
Après le furoncle, c'est la gangrène des hôpitaux, c'est la fièvre puerpér-ale, et partout c'est un microbe, toujours le microbe, qui est cause du mal. qui fait mourir la plupart des amputés et des opérés.
Ces microbes redoutables pullulent dans l'air et les poussières des salles d'hôpital. Ils tombent sur les chairs mises à découvert et s'y développent comme en un terrain de culture. Pour prévenir la gangrène, la fièvre puerpérale, il suffit donc de
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les empêcher d'atteindre les plaies vives, ou laver celles-ci avec l'acide phénique ou l'acide borique, qui tuent ces microbes. Ces siriiples remarques ont suffr pour sauver des milliers d'opérés, pour révolutionner la chirurgie, lui permettre de tenter de faire à coup sûr des opérations qui déconcertent l'imagination. En 1870, un soldat amputé était un soldat mort. Aujourd'hui, le chirurgien qui laisserait la gangrène attaquer l'un de ses opérés mériterait d'être poursuivi pour imprudence.
\'ei^ cette époque. l'Académie française, qui s'était toujours fait un honneur d'appeler dans son sein quelques-uns des membres de l'Académie des Sciences, élut Pasteur en remplacement de Littré et notre savant en profita pour montrer dans un magistral discours les lacunes du positivisme professé par son prédécesseur et à sa suite par beaucoup de savants ses contemporains.
Puis Pasteur, poursuivant ses beaux travaux dans les hôpitaux de Paris, est amené à étudier le cas d'ifn enfant mort de la rage. Il prend de la salive de cet enfant, l'inocule à un chien. Le chien meurt de la rage. C'était encore un microbe qui était cause de tout le mal, mais impossible de le découvrir ; comment, des lors, le cultiver pour le dompter et en faire un yaccin ?,
Pasteur ne se laisse pas arrclcr pour si peu. Il sait que ce microbe loge dans le cerveau et les nerfs. Il traite le cerveau du chien mort enragé comme un bouillon de culture et parvient à en faire un vaccin. Un long cri d'admiration a sou'levé la France entière lorsque, le 2G octobre 1885, Pasteur rendit compte devant l'Académie des Sciences du succès de son premier essai de vaccination antirabique, tenté sur Joseph Meister, un petit Alsacien couvert de quatorze blessures faites par un chien enragé.
Trois ans après, sur un simple désir, une souscription nationale lui apportait deux millions et demi et il faisait construire le nouvel Institut qui porte son nom.
Le 27 décembre 1892, des délégations de la France entière, du monde entier. Président de la République, Ministres, Académies, etc^ se réunissaient à Paris pour fêter le 70° anniversaire de la naissance de Pasteur, bienfaiteur de l'humanité. Ce fut un triomphe comme jamais roi ni empereur n'en ont vu, car cette gloire était pure et toute faite de bienfaits.
Mais, déjà abattu par l'âge et les infirmités, épuisé par l'excès de travail, il ne peut plus faire
lui-même ses recherches. Il dirige ses élèves el, avant sa mort, il eut le bonheur d'assister à la découverte du vaccin du choléra par le D"" Gamaleia et à celle du sérum du croup el de la sérothérapie par le D'' Roux (1895).
La sérothérapie ! C'était toute une méthode nouvelle et })lus parfaite encore. Auparavant, les vaccins étaient constitués par des microbes, microbes domestiques, civilisés, mais enfin des microbes, gens toujours peu maniables et peu sûrs. Dans la sérothérapie, ce sont les contre-poisons élaborés par les cellules d'un animal (sérum) qui a lutté contre ces mêmes microbes qu'on inocule aux malades. Ainsi on communique le microbe de la diphtérie au cheval. Celui-ci continue à vivre et le sérum extrait de son sang, inoculé à un enfant atteint du croup, le guérit en vingt-quatre heures en tuant tous ses microbes.
N'est-ce pas merveilleux de simplicité et de sûreté ? Pas de tâtonnements pour le médecin, il suffit d'examiner les microbes du malade au microscope. Tel microbe, telle maladie. Tel microbe, tel sérum pour le détruire.
Après la mort du maître, les élèves qu'il a formés continuent son œuvre. Yersin découvre le sérum antipesteux, appliqué avec succès dans
l'Inde contre linvasion menaçante de la peste. Celui de la fièvre jaune a été découvert également. MM. Grancher et Chantemesse recherchent ceux de la fîè\Te typhoïde et de la tuberculose. Les microbes n'ont qu'à se bien tenir s'ils ne veulent pas être forcés dans leurs derniers retranchements.