Histoire d'un sacant par un ignorant, p
soyez des Français, plus que jamais la France a besoin d'être étroitement aimée et résolument servie. » Que d'intellectuels, encore de nos jours, auraient besoin de méditer ces .fortes paroles !
Le jour de ce triomphe mémorable qui lui fut décerné à l'occasion de ses soixante-dix ans (1(S92), Pasteur, déjà penché \crs la tombe et jetant un regard attristé sur le spectacle donné par notre France aux autres nations, se retournait avec amour, avec espoir vers la jeunesse, comme vers le <( Sauveur attendu (1) » : « Jeunes gens, jeunes gens, quelque soit votre carrière, ne vous laissez pas atteindre par le scepticisme dénigrant et stérile, ne vous laissez pas décourager par les tristesses de certaines heures qui passent sur une nation, vivez dans la paix sereine des laboratoires et des bibliolhè(iues. Dites-vous d'abord : qu'ai-je fait pour mon instruction ? Puis; à mesure que vous avancerez : ({u'ai-je fait pour mon pays ? Jusqu'au moment où vous aurez peut-êti'e cet immense bonheur de penser que vous avez contribué en quelque sorte au progrès et au bien de l'humanité. Mais (pie les efforts soient plus ou moins favorisés })ar la vie, il faut, (juand on approche du
1. Dans In S'-mciir (Autun) de novembre 18î)8,2voir un article très intéressant de M. Joseph Lacliaise.
grand but, être en droit de se dire : j'ai fait ce que j'ai pu. y>
Cet amour de la France ne fut pas un amour platonique. Il trvavailla toute sa vie à placer la science française au-dessus de toutes les autres et il y réussit.
Chose remarquable, et qui prouve bien le développement considérable de la science chez notre rivale d'outre-Rhin pendant cette seconde moitié du dernier siècle, ce .fut surtout contre des ,savants allemands qu'il eut à lutter et à soutenir ses plus rudes combats... A ses débuts en cristallographie c'est Mitscherlicth qu'il convaint d'erreur. Il établit ensuite contre le fameux Liebig, par les expériences les plus péremptoires, la théorie française de la fermentation, d'après laquelle la décomposition des matières organiques est due à l'action d'êtres vivants, ferments et microbes. Enfin, il démontre contre Koch que les microbes sont véritablement la cause des maladies infectieuses et que les vaccins préparés par les savants .français ont une véritable efficacité.
Le souci patriotique animait toujours les travaux du grand savant : Si la science n'a pas de patrie, disait-iî, l'homme de science doit en avoir une, et c'est à elle qu'il doit reporter l'influence
que ses travaux peuvent avoir dans le monde. » Dans toutes ses recherches, après le soulagement de l'humanité, c était bien plutôt la gloire de sa patrie que la sienne propre qu'il avait en vue. « Le jour où il découvrit lé premier vaccin, raconte son gendre, il remonta de son laboratoire le visage triomphant. Sa joie était telle quJe les larmes lui montaient aux yeux. Jamais je n'ai vu sur une physionomie un plus grand rayonnement de toutes les émotions hautes et généreuses que peut contenir l'âme humaine.
« Je ne me consolerais pas, nous dit-il en nous embrassant, si une découverte comhie celle que nous venons de faire, mes préparateurs et moi, n'était pas une découverte française. »
En 1870, Pasteur envoie son fils combattre comme volontïiire à l'année de l'Est. Lui-même, malade, exhalant sa douleur de vaincu, cherche la cause de nos défaites et en propose le remède : , La France s'est désintéressé depuis un demisiècle des grahds travaux de la pensée, particulièrement dans lès sciences exactes. Le progrès matériel ressemble à l'épanouissement de la feuille et de la fleur qui n'apparaissent aux regards étonnés qu'après une élaboration lente et obscure de toutes les parties, même les plus délicates.
LE PAtRIOTE 223
« Les poiLvoirs publics, en France, ont méconnu depuis longtemps celle loi de corrélation entre la science théorique et la vie des nations... Tandis que l'Allemagne multipliait ses Universités, qu'elle établissait entre elles les plus salutaires émulations, qu'elle entourait ses maîtres et ses docteurs d'honneur et de considération, qu'elle créait de vastes laboratoires dotés des meilleurs instruments de travail, la France, énervée par les révolutions, ne donnait qu'une attention distraite à ses établissements d'instruction supérieure... »
Il indique .qu'en 1870 ce sont les hommes supérieurs qui ont manqué pour mettre en œuvre les immenses ressources de la nation, puis il s'écrie : « 0 ma patrie ! toi qui as tenu pendant si longtemps le sceptre de la pensée, pourquoi t'ètre désintéressée de ses plus nobles créations ? Elles sont le flambeau divin qui illumine le monde, la source vive de tous les grands sentiments, le contrepoids à l'entraînement vers les jouissances matérielles... Entre tes mains, elles eussent été la* lumière de l'humanité, et, au moment du .péril suprême, lu aurais vu apparaître sous leur inspiration des organisateurs comme Carnot et des capitaines plus habiles encore que les lieutenants de Bonaparte. »
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Sa voix lïil unlundiie et c'est de celte épO(|iie (|uo (laie la réorganisation de l'enseignement supérieur et la création de facultés libres pour entretenir cette salutaire émulation dont parlait ce grand savant et grand })alriote.
En apprenant le bombardement de Paris, de ses églises et de ses musées, il renvoie avec indignation le diplôme de docteur qu'il a i-ecu de rUni\^ersité de Bonn, en l'accompagnant de ces fières paroles : « J'obéis à un cri de ma conscience en venant vous prier de rayer mon nom des archives de votre Faculté et de reprendre ce diplôme en signe de l'indignation qu'inspirent à un savant français la barbarie et l'hypocrisie de celui qui, pour satisfaire un orgueil criminel, s'obstine dans le massacre de deux grands peuples. •
Puis il se remet de nouveau au travail avec une nouvelle ardein- et réussit à placer la bière française au-dessus de sa rivale d'outre-Rhin. Plus tard. Guillaume II lui faisant offi'ir la décoi-ation du Mérite de Prusse par l'Académie de Berlin, il refusa noblement : « Cette distinction, disait-il, l'eût honoré comme savant, mais il ne |)<»(ivait. comme Fi-ançais, oublier la guerre de 1.S70 et jamais il n'accepterait une décoration allemande. »
« A elles seules, dit un savant chimiste anglais, ses découvertes suffiraient à couvrir la ran- (jon des cinq milliards payés à l'Allemagne par la France. » Ajoutons qu'elles ont sauvé ou sauveront plus d'existences (|ue la guerre ne nous en a ravi. Quel plus beau litre de gloire un homme pourrait-il souhaiter ?
Et, dans l'œuvre de Dieu, que lliomme calomnie. Ceux-là sont les plus grands, qui font, par leur génie, Reculer la mort devant eux (1).
Pasteur fut une réponse vivante à ceux qui, de son temps même, ont osé proclamer l'incompatibilité, le divorce de la science et de la foi, car il fut toute sa vie un chrétien aux comictions profondes, un catholique .fervent et pratiquant. Il a la foi et il regarderait comme indigne) de lui d'agir comme s'il ne l'avait pas, et, sans bigoterie,
1. Vers d'Eugène Manuel, récités par Cuquelin à une fête donnée ;ï Pasteur, lors de la découverte du vaccin de la ra.ire.
mois SAVANTS CIIRKTIENS. IS
mais, franchement cl noblement, il se montre fier d'être et de se dire caiholique.
On le dissuadait de s'engager dans rétiuie des générations spontanées, étude déclarée sans issue. « \'ous n'en sortirez pas, lui dit AI. Biol, c'est du temps perdu. )' M. de Sénarmont seul, qui connaissait mieux Pasteur, disait : « Laissezle faire, si Pasteur ne trouve rien dans l'étude où il s'engage, il en sortira, mais je serais surpris qu'il n'y trouvât rien. »
Pasteur, en effet, y voit une occasion de combattre le matérialisme envahissant. Avec lui cette ])rélendue impasse s'éclaire, il découvTe des horizons nouveaux ; enfin, après trois ans d'efforts, il sort vaincjueur de la lutte (1860) et le spiritualisme triomphe avec lui.
Un jour qu'il était dans le .Midi, fort occupé des vers à soie, on»vint le prier d'aller voir l'établissement d'un grand sériciculteur de la région. Il s'y rend, on le retient à dîner. C'était un vendredi. On sert gras en son honneur. Mais Pasleur .fait remarquer (juil lient à observer, là comme ailleurs, les lois de l'Eglise au moins ausiri bien que les lois de son pays. Aussitôt on serl maigre.
<( Une autre 'l'ois, il se trouvait dans sa pclilr
\ illc dArJjois, quand 'raiTclé stupide d'un maire burlesque interdit la procession traditionnelle du " Biûu », dans laquelle on porte à l'église les prémices de la vendange. Pasteur 'proteste, console les vignerons, et on le vit au premier rang, lui, le savant connu déjà du monde entier,-' les accompagner dans le cortège spontanément formé pour aller, sans procession, oiïrir le (( Biou » à l'église paroissiale. »
Chaque année, il était heureux d'aller passer f[uelqucs semaine près de sa chère église d'Arbois, lier d'y l'aire ses Pâques, d"}' porter un cierge aux })r©cessiojis comme un vrai chrétien (pii pralitiuc et vit sa religion.
D'a^illeurs, sa loi était aussi éclairée que l'erme et \aillante. Malgré ses travaux absorbants, il avait trouvé assez de temps pour se rendre compte de ses croyances et raisonner sa foi. Un j-.)ui', comme ^un de ses amis s'élontiait naïvement de le voir encore croyant malgré son géni-e : (c Toutes mes études, répondit le savant, m'ont amené à a\jir la foi tlu paysan breton ; si j'avais étudié plus encore, j'aurais la foi de la paysaime bretonne ! » Admirables paroles (pii niéiilcraieiit d'être gravées en lettres d'or sur la tombe de ce grand homme.
Dans une de ses dernières années, le Sainl- Père lui envoie sa bénédiction, à l'occasion du jour de 1 an. Pasteur est aussi surpris qu'ému de cette marque de touchante 6ym,pathi)e du chef suprême de l'Eglise. Il se recueille un instant, son visage prend une expression d heureux attendrissement, et deux grosses lamies, de ces larmes d'homme qui vont droit à l'âme, coulent sur le précieux télégramme.
Mais ce fut surtout dans cette fête solennelle de sa réception au sein de l'Académie française qu'il tint à afficher à cette tribune élevée ses convictions religieuses avec la plus grande énergie.
Il succède à Liltré, l'un des principaux champions du positivisme contemporain, système philosophique qui ne veut voir dans le inonde que des faits et des lois, faits et lois, qui trouvent, paraîtil, leur explication en elles-mêmes sans qu'il soit besoin de recourir à aucune puissance créatrice ou organisatrice.
Renan préside. Renan l'apostat, le joyeux dilettante, qui ne voit dans la vie qu'un banquet où chacun s'amuse comme* il peul, sans souci de la misère du voisin, Renan doit recevoir ce* savant, pùli dans les veilles, paralysé déjà par l'excès de
son travail, l'homme de cœur qui a vu dans la vie une tâche à remplir, un fardeau à porter vaillamment pour le rendre plus légey aux autres. Quel contraste ! Mais Pasteur n'est nullement gêné dans sa .franchise ; au contraire, il en prend occasion de faire toucher du doigt les lacunes du positivisme de son prédécesseur et de proclamer bien haut la nécessité d'un idéal.
Il indique d'abord en deux mots les raisons qui ont pu déterminer l'Académie à l'appeler dans son sein.
« Messieurs, en prouvant que, jusqu'à ce jour, la vie ne s'est jamais montrée à l'homme comme un produit des forces qui régissent la matière, j'ai pu servir la doctrine spiritualiste, fort délaissée ailleurs, mais assurée de trouver, du moins dans vos rangs uh. glorieux refuge.
« Peut-être aussi m'avez-vous su gré d'avoir apporté dans cette question ardue de l'origine des infiniment petits une rigueur expérimentale qui a fini par lasser la contradiction. Reportons-en toutefois le mérite à l'application sévère des règles de la méthode que nous ont léguée les grands expérimentateurs : Galilée, Pascal, Newton et leurs émules depuis deux siècles, »
Après avoir esquissé en quelques traits la vie