TROTS SEMAINES
parmi lesquels un bon nombre sont signes des plus grands noms, a commenoer par Raphael et Rembrandt : mais les collections de sculptures et de tableaux meritent une mention moins sommaire.
Les premieres comprennent d'abord quelques antiques remains, parmi lesquels un Endymion endormi, trouve a Tivoli dans la villa d'Adrien, semble anime d'une vie reelle sous les reflets de son marbre de Paros. Dans les salles suivantes I'amateur etudiera avec un interet plus local une serie d'ceuvres suedoises modernes, achevees ou a I'etat d'ebauches, et pourrase convaincre que la sculpture scandinave ne gravite pas entierement autour de Thorvaldsen. Le grand danois a meme et6 precede par Sergei, artiste suedois, veritable chef d'ecole, mort au commencement de notre siecle. Le musee de Stockholm pent seul permettre de juger a sa veritable valeur ce sculpteur dont la vie a ete traversee par des vicissitudes auxquelles est due I'obscurite relative dans laquelle son nom est reste hors de son pays d'origine. Son Faune ivre est une oeuvre charmante decoulant un peu trop servilement de I'art antique. Mais le maitre s'est revele dans toute la plenitude de son talent par la statue de
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EN PAYS SGANDINAVES
son protecteur Gustave III, erigee en bronze sur un quai de Staden ou nous I'avons deja signalee, et surtout par un marbre du Musee, Psyche retenant I' Amour : ce dernier groupe est r^ellement admirable par la noble simplicity de la composition et I'expression des personnages. La sculpture suedoise n'a paspericlite depuis Sergei et ses traditions ont ete continuees par ses eleves et ses successeurs, entre autres par Fogelberg, Bystrom et Molin.
La galerie de tableaux de Stockholm, bien qu'inferieure aux collections sirailaires des principales capitales europeennes, est d'une valeur serieuse par la variete des ecoles qui y sont representees et par quelques toiles de premier ordre. Autour d'un noyau primitif, forme par le butin de la guerre de Trente ans, sont venus peu a peu se grouper des acquisitions ou des dons provenant surtout, au xvui" siecle du roi Gustave III et du comte de Tessin, ambassadeur de Suede en France, puis de nos jours des meilleurs artistes scandinaves. La disposition des tableaux est heureuse dans son ensemble, mais non dans tons les details : les ceuvres d'un merite reel gagneraient a une epuration encore plus rigoureuse que celle qu'on a fait subir, il y a
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quelques annees, aux toiles trop nombreuses
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qui appartenaient a I'Etat lors de I'ouverture du
musee actuel.
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Parmi les tableaux anciens, I'ltalie et I'Espagne
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mU sont les moins bien representees. Les vieilles
K ecoles allemandes comptenl un bon nombre de
E mimeros plutot curieux, dont aucun n'est hors
pair. Mais la Flandre et la Hollande triomplient
par un ensemble de toiles quidonnentassez completement une idee des qualites multiples de ces
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ecoles et dont quelques-unes sont signees de leurs genies culminants. Rubens y fait etinceler
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les fusees de sa palette et la richesse decorative de son imagination. Les amateurs etudieront *
avec un interet tout special deux copies dojit il
a honore des chefs-d'oeuvre du Titien, actuelle-
ment au musee de Madrid.
Au centre du salon d"lionneur, une grande
toile irapressionne profondement en provoquant
un melange de sensations attractives et repul-
sives assez particulier pour imposer la signature
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Be de I'oeuvre : nous sommes en presence du ser-
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i merit de Jean Zuka de Rembrandt. Onze person-
nages de grandeur naturelle sont assis sur les '
quatre cotes d'une table et vus a mi-corps. L'un
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d'eux, coiffe d'une couronne analogue a une
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tiarc papale, preside la scene et tient en main un glaive qu'il croise avec trois armes seniblables de ses voisins; deux pretres sont a sa droite et a sa gauche et ont I'air de consacrer le serment. A I'autre bout de la table un calice accentue le caractere religieux de I'episode, contre lequel proteste une coupe levee avec entrain par un assistant situ6 au centre sur le premier plan. Quels sont ces personnages?Appartiennent-iIs a un lieu, a un temps definis? Quel lien mysterieux a pu rattacher leur conception dans I'imagination de I'artiste a revocation de I'incident historique qui leur sert d'etiquette? Enigme qu'on peut se poser devant tant d'ceuvres du maitre, mais jamais d'une maniere plus anxieuse que devant la toile de Stockholm. Les figures ont des expressions graves, sinistres, mais singulierement varices. L'eclairage realise un de ces tours de force pour lesquels Rembrandt n'a pas de rival. Une lumiere est sur la table, mais completement cachee par un groupe de trois personnages vus de dos au premier plan ; elle envoie ses relicts sur Jean Ziska etsur ses voisins et accentue les contours prodigieusementexpressifs de ceux qui forment paravcnt. L'execution indique une surete do main absolue et a fait
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placer chronologiquementcette oeuvrea cote des Syndics des drapiers du musee d'Amsterdam.
Malheureusement le travail a ete arrete en plein ebauche et I'artiste n'a pas eii le temps de noyer les crudites de son pinceau dans I'atmospliere lumineuse qui caracterise ses ceuvres parfaites. On ignore comment ce tableau, inconnu de plusieurs historiographes de Rembrandt, a traverse les mers pour venir a Stockholm ; il est probable que le raaitre a dii s'en dessaisir avant son achevement dans une des nombreuses p6ripeties de sa vie qui I'ont plusieurs fois accule a des ventes forcees, meme judiciaires. L'art regrettera diternellement qu'une conception aussi originate et aussi puissante n'ait pasele completement terminee, car la Ronde de nuit aurait eu son pendant dans le Serment de Jean Ziska.
Cette reflexion emprunte une demonstration eclatante a la comparaison du tableau que nous venons de decrire avec les cinq autres ceuvres de Rembrandt que possede le musee de Stockholm. Son Saint Anastase nieditant les Ecritures est, en particulier, merveilleux de facture et de lumiere. Dans une haute salle, une sorte de docteur Faust est assis au coin d'une fenetre, vetu d'un costume aussi bien hoUandais
qu'oriental, et litun livre. Jamais Rembrandt n'a pousse plus loin que dans reclairage de ce chefd'oeuvre la gradation geniale de sa gamme lumineuse.
II nous faut passer sans transition des grands HoUandais du xvii" siecle a I'EcoIe frangaise du xviu% car c'est peut-etre cette derniere qui est representee a Stockholm de la maniere la plus importante. Le contraste est complet, mais que d'ceuvres charmantes et d'un merite aujourd'hui hors de conteste! C'est ici qu'il faut chercher bien des originaux des gravures de la belle epoque de Louis XV. Le comLe de Tessin, tres lance dans le mouvement artistique parisien, etait particulierement lie avec Oudry et avait acquis de cet animalier hors ligne une serie d'ceuvres, entreautres une belle Chasse au cerf. Chardin, Lancret, Natoire, Pater sont aussi bien representes; dans une note plus severe il en est de meme de Rigaud et de Largiliere. Mais la palme de I'Ecole appartient au Raphael du joli, a Boucher, pour lequel Stockholm peut lutter avec le Louvre. Elle possede meme son tableau le plus important, le Ti-iomphe du Galathee, vaste amoncellement dc nymphes, de tritons et d'amours nageant sur les flots ou
R volant dans I'air pele-mele avec des dauphins,
I des colombes et des banderoUes. Impossible de
H ; ne pas passer condamnation sur la fadeur du
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y , colons devant le charme de la composition et H : la grace des personnages.
B Depuis plusieurs siecles, les Su6dois ont ap- 1 pris a manier le pinceau avec habilele, mais il
B ne parait pas qu'ils aient constitue une ecole P autonome, jusqu'a nos jours ou ce resultat
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■ ii^ - semble se preparer par une observation cons- B : ciencieuse des liorames et des choses de leur
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Hi'l pays. Au xvn° siecle, Klokker d'Ehrenstrahl, na- B j; tif d'Hambourg, a adopte la Suede pour patrie,
P : et y a tenu le sceptre de la peinture. En realite,
Eg j;: c'elait un eclectique, forme aux ecoles et de la
B |l Hollande et de I'ltalie, surtout eleve de Pierre
li 1; de Cortone. Le Musee national, les monuments
E i : et les ga-leries prives de la Suede sont riches en
W j productions de cet artiste, auquel on pourrait K donner le surnom de Tintoret Stiedois. Comme le
^ grand venitien de I'EcoIe Saint-Roch, il a brosse H parfois d'immenses compositions rehgieuses,
B jugement dernier , crucifiement , etc. , qui ne mm manquent pas de fougue; comme lui, il a excelle
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B \ dans le portrait; comme lui, il a employe avec
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^ ; predilection des tons sombres et tristes.
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Au xvm" siecle, la Suede picturale graviteautoiir de la France ; Roslin et WestmuUer, dont le musee de Stockholm conlient des tableaux d'une valeur surtout liistorique, exposetit regulieremcnt a nos Salons, et font partie de I'Academie de peinture de Paris. Dans notre siecle, apres une certaine attraction vers les Ecoles de Dusseldorf et de Munich, c'est encore chez nous que la generahte des peintres suedois vient profiler des leQons des maitres. La galerie de Stockholm a fait une place honorable aux meilleures productions des artistes nationaux contemporains. Parmi les genres favoris, notons le paysage et le tableau historique. Dans une meme salie, deux toiles qui se font pendant 6veillent par leur rapprochement une idee philosophique elevee : d'une part, Charles XIl au dernier acte de son epopee, rapporte mort en Suede sur les epaules desestrabans; de I'autre, Nordenskiold, le grand conquerant scientiflque, campe fierement sur la neige.
Toute visile un peu plus que sommaire faite a un musee eveille la fatigue cerebrale : a Stockholm, le remede est au moins place a cote du mal. 11 nous' suffira de faire quelques pas au midi du monument dont nous venons d'analyser
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les collections et de traverser un petit pont pour nous trouver transportes bien loin des chefsd'ceuvre artistiques et de leurs visiteurs. line ile de forme ovalaire, Skeppsholmen,nous ouvre dans tons les sens des allees ombragees d'arbres si^culaires, asiles propices a la solitude et au repos. Elle constitue dans la capitale une ville apart ou la marine militaire regne en maitresse : elle y a installe des arsenaux et son Ecole navale superieure; elle en a herisse les cotes de batteries a I'abri desquelles est amarree une division de sa flotte. Mais ce n'est point la qu'est la principale station navale de I'Etat; I'imprudence aurait ete trop grand e de risquer d'immobiliser une des forces vives de la nation pendant les longs mois qui cliaque annee mettent une barre de glace entre Stockholm et la haute mer. G'est a Carlskrona, ville insulaire, placeesur la rive meridionaledu royaume a distance presque egale des cotes danoises, allemandes et russes, qu'est la residence officielle de la principale escadre.
Le caractere militaire de Skeppsholmen n'empeche pas I'etranger d'errer a son aise dans toutes ses parties. On peut y monter sur les tertresgarnis de canons sans craintede s'attirer
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un coup de fusil sommaire, ainsi que cela risquerait fort de nous arrivef si nous nous trouvions en terre allemande. Les sentinelles sont clairsemees du reste, meme aux abords de la caserne des canonniers, edifice imposant a tourelles qui, joint a I'eglise Charles-Jean, releve I'esthetique architecturale des constructions de I'ile. A I'extremite de Skeppsholmen est relie par un pont en bois un ilot egalement verdoyant et forlifie. Si I'on fait I'ascension de la tour de la citadelle on a sur toule la capitale un panorama qui croise perpendiculairement I'axe de la place Gustave-Adolpbe et de Mosebacke et qui ne lui est pas inferieur en variete pittoresque. A I'Est, sur le premier plan apres un bras du lac Sale, s'etend une ile montueuse, bordee de maisons sur le cote qui nous regarde et couverte d'arbres dans le reste de son etendue.
Son aspect de loin n'est rien raoins qu'agreable, mais tout bon Suedois nous encouragera a surmonter cette premiere impression et a franchir en chaloupe a vapeur les trois ou quatre cents metres qui nous en separent. Djurgarden en effetestle bois de Boulogne de Stockholm, le lieu de delices, mi-banlieue mi-campagne, de toutes les classes de la societe, et je conviens que le
contraste est grand entre son aspect de loin et son cliarme sur place. L'ile est presque entierement constituee par un pare au milieu duquel sont epars des villas, un theatre et divers lieux do divertissements qui portent des noms cosmopolites, tels qu'Alhambra, Tivoli, Sevilla.Le plus celebre, repondant a la denomination moins banale d'Hasselbacken, est un cliarmant jardin dans lequel la municipalite de Stockholm nous a offert une fete. Du perron d'un grand chaletrestaurant nous dominions la capitale, cachee par la nuit mais erabrasee de temps en temps par des rangees de flammes de Bengale et par les gerbes d'un feu d'artifice. Au-dessous de nous, la lumiere electrique se jouait dans les arbres et eclairait de ses reflets le revetement d'or d'une immense statue en bois, representant une divinite egyptieniie sans doute etonnee de se trouver implantee si loin du Nil. La purete du del et la douceur de Fair pouvaient pourtant lui faire illusion jusqu'a un certain point, comme a nous tous, qui etions tentes de prolonger indefiniment cette belle nuit, plus digue des pays du soleil que du voisinage du pole.
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