‹ Trois sermons sous Louis XV (volume 2)Chapitre 3 sur 8 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Pan9 un premier compte^rendui ClUMivetin loi p%»6^ rapideui^nl en revue. Il epquisise k grapd» traits le plan de cette effrayante unité, Qn serait tmtét çà et % de se demander s'il critique ou s'il admira* Ou ae»t qu'il se fait Tiolençe pour u# pa« reudra ouvertement hommage au génie de Loyola,

Ayouou8-1(3. Malgré Tamplçur dea formes» c^ travail manque essentiellement de philosophie et de grandeur. L^Êtati le roi» la sûreté de TËtat, les drojta du roi, voilà tout c§ que Tardent ahhé, souvept ^vec une puérile emphase, »ait voir menacé par les jésuites; voilà à quoi il a tout ramené.

Est-ce là la vraie question? — Noua avoii$ d^à montré que noUf Les droite de» gouveruemeut^, c'est quelque chose; la sûreté des États, c'est beaucoup ^ les droits de Thomme, c'est-à-dire ceujt de la eouseience et de la rgisoq, p'est plu3 epçpre, c'esi Tesseutiel, c'est tout. Voilà donc ceux contre lesquels il faut mon^ trer, avant tout, que le jésuitisme est eu lutte ; voilà ceux qu'il n'est que trop facile de faire voir ou faussés ou anéantis dans toutes les lois qu'il s'est données ou qu'il donne,

M^me remarque à faire sur le second compte-rendu

e Tabbé de Cbauvelin, celui où il traita de la morale es jésuites. Les accusations de détail y sont nomreuses, yives^ quelquefois hasardées, souvent irréfukbles; c'est Pascal en style de parlement, Pascal avec lus d'érudition et quelquefois avec presque autant 'esprit. Mm dàûâ ce fatfâs de délits que l'âutetri* va lièrcher si loin, lé trfti délit, le délit de touâ les jour$ t de totis les tùotnettts, U délit fondatiièntàl dés jésuites, îlui auquel les plus vertueux d'entré eut et les plus )ges concoofcnt âi^ssi bled qiie léS pliis intrigants ou iS plus sb^nfdes, Tâfifàiblissemetit du sens motal, Vuéantissement du libre arbitre et de tous les grâïids idbiles,^^ céluî-tà, il eti est à peine question.

Ce défktit, Il est vi^ai, avait pintét Contribué que nui u succès du compte-tendli. Plus profoild dans SéS pei'çnS, plus ehrétiennétnént ludigtié contré une fiioaie anti-chrétienne, Chautelin aurait ^té moins commis de ce siècle superficiel et peu chrétien. 11 fallait lue ses révélations eussent Tattrait du scandale; 11 allait que les femmes à la tndde puSseht avoir son fàciwii sur leur toilette à côté des romaUs du jour.

Aussi ce genre de succès ne lui aVait-il pas manqué, y un bout de la France à l'autre, il n'était question qué le lai et de son Ulémoire ; d'un bout de la FraUce à 'autre, -^ car né faut-il pas toujours que la France rié m peu de ceux mêmes qu'elle encense? — Oh répétait îes vers qui S'étaiéttt ttoutés nïi matin stit les tourailles lu Pâlàis :

Qtiê ftrôgilé m t(m «rtt, sdctAépéfVersc?

Un boitent t'a fonâée ; tin bossu td ifonversé.

La renverser, tel était donc le but que Ton commençait à avouer. Ce que les plus hardis avaient d'abord conçu dans l'ombre, les plus timides se mettaient à en parler hardiment.

Dès lors, les jésuites n^étaient pas seuls en cause. La royauté était citée avec eux à la barre du parlement.

C'était de la royauté, en effet, que la société avait reçu l'autorisation d'exister en France. Les parlements, comme cours de justice, avaient incontestablement juridiction sur les individus. Celui de Paris avait pu, dans un procès civil, condainner la société en corps, et le jugement, quoique mauvais, était légal. Mais la dissoudre, c'était défaire ce que les rois avaient fait ; c'était se mettre à la place du roi.

Louis XV l'avait senti. Il avait même retrouvé, à cette occasion, un de ses rares mouvements d'énergie et de dignité. Malgré le duc de Choiseul, malgré madame de Pompadour, il avait envoyé au parlement, le 2 août, Tordre de surseoir pendant un an aux informations commencées.

Le parlement, encouragé par le duc de Choiseul, refusa d'abord d'enregistrer cet édit, puis l'enregistra, mais en l'éludant. « Il sera sursis pendant un an, dit l'arrêt, à statuer sur ledit institut par arrêts autres que ceux à regard desquels le serment de la cour^ son

— i57 — mour pour le seigneur roi et son attention au repos uhliCj ne lui permettront pas abuser de demeure et de dation. » Il y avait là plus qu'empiétement; c^était resque un sarcasme. Mais le roi ne voulait jamais 3UX jours de suite. Il se tut , et le parlement resta bre.

Alors, par un arrêt solennel, le procureur géiféral est reçu appelant comme d^abus de toutes les bulles, refs, lettres apostoliques, concernant les prêtres et tôliers de la société se disant de Jésus. »

Ainsi, en feignant d^obéir au roi, on se rabattait sur i pape. La question, au lieu de se restreindre, avait randi. Ce n'était plus l'État contre l'Église, mais l'Élise contre TÉglise elle-même, que le parlement prémdait avoir la mission de protéger.

De qui la tenait-il, cette mission? Il ne la tenait ni e la couronne, puisque le roi ordonnait de surseoir, ni e rÉglise, encore moins, puisque les évêques et le ape, organes légaux de l'Église, étaient notoirement our les jésuites. La tenait-il au moins de la conscience t de la raison? 11 aurait fallu, pour cela, commencer ar rompre avec TÉglise. Qu'un protestant, de son au- 3rité privée, attaque et condamne les jésuites, il est 'accord avec lui-même et avec ses principes; mais ii*un catholique, — car la question est la mênie aumrd'hui qu'en 1761 , — qu'un catholique , disonsous, tout en restant catholique, se croie permis de lâmer ce que trente papes ont loué, d'ébranler ce que ! corps des évêques est à peu près unanime, comme lors, à soutenir envers et contre tous, c'est une des ontradictions les plus étranges auxquelles l'esprit hum. U

ttlain se soit jamais laissé aller. De là, — car toute | sition fausse mène à la tidlence et au fflfensongè, — i là tant dMûjusticès dans une dausé où bû aurait pu 6tn sévère sans cesser d'être juste; de là tant dé catoiilnici contre un ordre qtai, tnoluâ calomnié, mais attaqué aH nom des grands principes, aurait été bien plus sAré-] ment àbattil.

Cependant utie commission nommée par le roi examinait aussi, de son côté, les coUstitutionà dés jéstlites. Lx)u)s KV avait espéré, dit-on, qud les conclusiotiâ seraient ffttotablës. tl 6t\ii un mométit qu'elles Tétàiëtit, car elles se rédtiiSaierit à demander quelques modifications dans les statuts, particutiërèment en de qui tefiait à l'autofité exercée par le général dans te royaume. Mais il n'y avait eu, dans Tordre entier, qd^'une voit pour se refuser à tout changement. Sint ut èunt aui non sint^ avait déjà précédemment dit le général; sini ut itnni àUi non sint, répétait, dé la Ctilhe à Rome, de Rome adx désert^*de l^Âmérique, tout ce qui avait juré par Loyola, fititétement, selon les uns, noble fermeté, selon les autres, leur mobile n^étàit peut-être ni aussi bas ni aussi haut qu'on l^a cru. C'était le simple bon sens. Ils voyaient leè haines trop tenaces pour qu'ils pussent espérer de âe tirer d'affaire au moyen de quelques concessions. t>uis^ dans un tout aussi serré, il fl*y

a p4^ de ppqpe^sipns légère, pd« plii$ qu'il n'y », 4i|ns une vpyttt, 4^ pierrea à ç^crili^r s^ng djiqger.

Çn^^ sur Vayis dei; comi^issaireis, )e roi avMt cpi^-r suite le clergé, et, le 30 novembre, cinquante et uq préjatii s'étai^qt a^sferpblés à Pari$» Quoique le résultat de leurs délib^ratiqps ne lût pasi eQPore connu, il n'y avait pas à dppter que leur décision ne dût &\re en faveur de§ jésuites. On savait ^ ce qui arriva en eifeti que cinq ou ^i^ en tout demanderaient des modifications aux statuts, et qu'un seul, M. de Fit^-^James, évêque de Soissons, voterait pour la supppe)»|sion de l'ordre»

Maia le lenden^ain môn^e du jour où les (^vôque^ s'asr semblaient pour absoudre, une nouvelle voix ^'élevait pour condamner. C'était à Renne$, hh siégeait, oo^nme procureur général au parlement de Bretagne, celui que nous avons vu disant ^ Vabbé de Chauvelin, près de dix* huit mois auparavant : « Quand commençons-nous? » Chauyelin avait commencé; ^on ami suivait* Plus çsiijne dan^ )9es expressions, plus large dans ses vues, La Gba^ lotais avait achevé de gagner ceusc qui se méfiaient des boutades de Chauvelin* Leurs noms étaient désormais inséparables dans l'admiration du public et dans la haina de çem qu'ils avaient attaqué^,

Mais alors, au lieu de i^e renfernier dans ce silence qui, parn^i tant d'attaques, leur donnait la dignité du malheur» les jésuites l'avaient ronipu, le 19 décembre, par une manifestation qui ne pouvait que contribuer à les perdre.

En réponse à quatre questions que le roi avait faitessur leur coppte à l'a^seroblée des} évêques, ils déclarèrent :

Qu'ils reconnaissaient pleinement l'indépendance temporelle des rois, l'inviolabilité de leurs personnes, l'indissolubilité des serments qui lient les sujets aux souverains ;

Qu'ils enseigneraient, en particulier comme en public, les quatre articles gallicans de 1682 ;

Qu'ils reconnaissaient aux évèques la même juridiction sur eux que sur tous les autres ordres;

Que si, enfin, le général venait à leur ordonner quelque chose de contraire à ces déclarations, ils refuseraient d*obéir.

11 y avait là, en quelques mots, ce que leurs ennemis pouvaient désirer le plus d'avoir à exploiter contre eux: un parjure et plusieurs mensonges.

Un parjure, disons-nous, car avec un vœu d'obéissance aussi absolu que le leur, il était clair qu'ils le faussaient en supposant des occasions où ils n'obéiraient pas.

Des mensonges, ajoutons -nous; et c'était encore plus clair. Ce qu'ils promettaient d'enseigner, c'était le contraire de ce qu'on leur avait toujours vu croire, de ce qu'ils avaient enseigné, non pas toujours, il est vrai, mais partout où ils l'avaient pu. Des jésuites n'étaient pas et ne pouvaient pas être sincères en se prétendant soumis aux décisions de 1682, Tétemelle douleur des papes. On remarquait, d'ailleurs, qu'ils ne promettaient pas de les admettre, mais seulement de les enseigner; subterfuge, il faut l'avouer, qui ne venait pas trop mal à l'appui de ce dont on les accusait, en fait de réserves mentales et d'accommodements avec le ciel.

Cette publication, allait marquer le commencement

— i6« — de leur déroute. Dès les jours qui suivirent, ils purent en voir l'effet. Elle leur ôta, dans le monde, les plus honorables de leurs amis ; elle froissa, dans TÉglise, tout ce qui était sincèrement et franchement ultramontain. On put, sans trop de calomnie, les représenter comme prêts à tout trahir quand leur intérêt Texigerait.

Tel était donc, à la fin de 1761, l'état de ce grand procès. La main de Dieu, cachée sous les injustices des hommes, s'appesantissait sur les jésuites. La conscience et la raison, qu'ils avaient foulées aux pieds, se relevaient contre eux, mais aigries, faussées, prêtes à se iâouiller, pour les abattre, de toutes les perfidies qu'elles leur reprochaient. La magistrature aveuglée se popularisait à leurs dépens ; le roi voyait l'abime, s'effrayait une heure, et se rendormait.

Le dernier mot de tout cela, vous ne l'aviez ni dans les factums des uns, ni dans les répliques des autres. Le parlement tirait les marrons du feu ; de plus puissants en profitaient. L'Encyclopédie riait tout bas. Que les jésuites tombent sous les coups des jansénistes.: les jansénistes, après, tomberont assez sous* d'autres coups. C'était le vœu, l'espérance, la certitude désormais de tous les ennemis de la religion. Dès les premiers temps de la lutte. Voltaire écrit qu*il voudrait voir tous les jansénistes à la mer, <( chacun avec un jésuite au cou. » A mesure que la querelle s'échauffe, il revient sur ce

— iW — cbaritable souhait; il r^iyoliTe de$ plus poétàqiias vanaotes, Diderot avait parlé d'étrangler 1q derpier des rois avec les boyaui; du dernier des prêtres. Voltaire est jaloux de cette image i il la lui prend- « Ei^tr*ce que la proposition honnête et modeste, écrit41 h Helvétius', d'étrangler le dernier jésuite avee les boyaux du dernier janséniste, ne pourrait pas amener les choses à quelque conciliation? » Ailleurs' : <( Je mourrais content, dit-il, si je voyais les janséniste^ et les molinistes écrasés les uns par les autres. » Ailleurs encore' : a Jamais le temps de cultiver la vigne du Seigneur n'a été plus propice. Nos ennemis se déchirent la^ uns les autres. C'est à nous de tirer sur ces bêtes féroces, pendant qu'elles se mordent et que nous pouvons les mirer à notre aise. » P'Alembert est moins pittoresque \ il n'est que brutal, comme il l'était partout où il osait Têtre, a Le parlement, écrit-il à Vol taire S se bat à outrance contre les jésuites, et Paris en est encore plus occupé que de la guerre d'Allemagne. Pour moi, qui n'aime ni les fanatiques parlementaires, ni les fanatiques de saint Ignace, tout ce que je leur souhaite, c'est de se détruire les uns par les autres. La philosophie touche peut-^tre au moment où elle va être vengée des jésuites. Espérons que la destruction de la canaille jésuitique entraînera la destruction de la canaille janséniste et de la canaille intolérante. »

1 il mai 1761.

' Lettre à la comtesse de Lutzelbourg. 28 décembre 1759.

» Lettre à D^milaviUe. 26 janvier 1762.

* 8 septembre 1761.

lais la canaille intoléraole avail encore à jouer de reste. Retournons à Toulouse, où elle était partiièrement à Tœuvre. Les parlements n'avaient^ils ; à m% racheter auprès de Dieu, et surtout auprès du >e, de leurs méfaits contre les soldats de TËglise? Nous avons laissé Rsbaut au Pont-de^Montvert, dans maison de RebouL Quand on eut cessé de fouiller et faire sentinelle, il s'en alla.

Il était donc de nouveau à Toulouse, où il continuait diriger, invisible, tous les efiorts tentés en faveur du isteur Rochette, des frères Grenier et des Calas. Sa 'alomnie €oi{f(mduey dont on venait d'achever Timpresion, n'était pas encore distribuée.

— M'en croirez-vous?... lui disait un soir M, de la ialle, son ami, qui le tenait jour par jour au courant le ce qui se passait au parlement. Ne le distribuez pas, ^et écrit. Plus je le lis, plus je crois quUl faut le garder [)our des temps plus calmes.

— Le plaidoyer après la condamnation?

— La condamnation n'est pas prononcée.

— Elle va l'être.

— Je le crains; mais enfin, tout espoir n'est pas perdu. Si votre écrit devient public» elle est k peu près certaine,

— Avez-vous trouvé un seul mot dont ces messieurs puissent raisonnablement s'offenser?

— Raisonnablement, non \ mais qu'importe? Ils n'en

seront fjue plus irrités. Ce qui les blessera dans ce m moire, ce n^est pas tel ou tel endroit, c'est le tout,d premier mot au dernier. Les raisons, quelquefois, ch quent plus que les injures.Quoi déplus doux que l'huile Essayez de la verser sur le feu...

— Et vous croyez qu^ilsen sont là?

— Je ne crois plus ; je suis sûr. Que ne les avez-von entendus, aujourd'hui même I Jamais la passion chez il uns et la faiblesse chez les autres ne s'étaient plusscai^ daleusement montrées. H. de Bonrepos ' se croirait, (t semble, déshonoré, perdu, s'il n'obtenait pas le sanf qu^il demande. Ces deux procès sont devenus sonafiaire, sa vie. Il ne réfléchit plus; il ne veut plus réfléchir. H va, tète baissée, à la charge, comme le soldat qui ni pas à s'inquiéter si la guerre est juste ou injuste.

— Je vois assez, d'après cela, que vous ne lui avez pas transmis ma demande.

— Vous vous trompez.

— Et?...

— H accorde.

— Et vous ne me le disiez pas ?

— J'espérais que vous n^en parleriez plus.

— Pourquoi ?

— Croyez-moi. N'allez pas à cette prison.

— Vous vous défiez de lui ?

— Non. Il est violent, mais il est loyal.

— Ëh bien, alors ?...

— Vous pouvez être reconnu par quelque suballeme, qui croira bien faire en vous arrêtant.

^ Le procureur général.

— Si je n'allais qu'où je suis sûr de ne pas être arrêté, î irais-je ?

— Ainsi, vous irez?

— J'irai. Il ne sera pas dit que des frères aient inutitment compté sur moi pour se préparer à la mort.

— £h bien, allez. Voici le billet qui vous ouvrira les or tes. Le nom est en blanc. Hettez celui que vous vourez ; -pasltuibar^ pourtant, car tout le monde commence

le savoir. Quant à votre écrit, que décidez-vous?

— Rien encore. Je verrai ce que nos prisonniers en lenseront.

C'était le 1" janvier 1762.

Jour solennel que celui où une année commence! Solennel pour qui peut espérer de voir la fin de cette années solennel surtout pour qui sait qu'il ne la verra pas finir !

Ils le savaient, ils ne pouvaient plus en douter, ces trois frères et ce ministre qui attendaient leur arrêt d'un jour à l'autre. S'ils s'étonnaient d'une chose, c'était d'être encore en vie, car ils ne s'étaient pas doutés, au train dont avait d'abord marché leur procès, qu'on dût leur faire savourer si longtemps les formalités de la mort.

Depuis quelques semaines, on leur permettait de se voir. Chaque jour, ils passaient ensemble plusieurs heures. Us s'étaient fait entre ces murs un monde où la

pitû, ramitiéi la Un, i^Ts^ieat fini par régper aaps partage. A force de s'en remettre à Dieu, ils avaient prèsque oublié que leur sort dépendait ausçi des (lommes.

Ce jour-là done, ils avaient ol)tenu dêtre ensemble dès le niatin. On les avait vus s'embrasser silencieusement; des larmes, qu'ils s*éiaippt mqtuellemept cachées, avaient coulé en secret de leurs yeux. Le premier jour de leur derqière année! £t le plus âgé n'avait pas trente ans! Et leur consolateur, Roçhett^, n'çn avait pas vingt-six!

Vers midi, cependant^ ils s'étaient trouvés t#ls qu'à l'ordinaire. Us s'étaient assis, presque gais^ autour de leur humble table, où figuraient quelques mets venus du dehors. Des amis inconnus avaient pensé au dîner des prisonniers.

— Un vrai festin... dit le ministre.

— Je m'y étais presque attendu, ajouta un des frères. C'est une époque où on se rappelle ses amis...

— Oui, dit l'aîné) ceui dont oo a besoin. Quanta ceux dont on n'attend rien*..

— On n'attend rien de nous, frère?

•^ Que veux-rtu qu'on attande, enfant?...

^ Une belle mort.

-*- Bien, frère, bien !... Ce n'est pas toi qui tromperas leur attente.

Ainsi revenait, sous toutes les formes, cette idée à laquelle ils s'étaient si bien habitués.

Une môme résignation se modifiait, chez eux, selon la diversité des caractères. L'aîné était un homme grave, naturellement triste, stoïcien presque autant que chrétien. Le plus jeune, au contraire, avait cette heu»-

lusë légèreté qui n^exclut pas les sentiments profonds , les pensées sérieuses. Agé de vingt ans environ, il ait totijoUlrs plus jeune OU plus vieui que sa figure, m jeUïié l^ar soti tôtt, qui était celui d'Un énraùt, t)lus eux pur i^ fermeté, qui était celle d'Un homnie è!iirci aux épreuves et d'un chrétien dont là fbï^ce est i DieU«

Ghèii l'autre, éhfin, la philosophie et là foi, miôUJt nies, formaient un tout plus régulièrement chrétîeli. e n'était tii iHiUpasSibiilté de TUti, ni la jeune ardeur e l'aiiti^. 11 tt'ftffrdfttalt ni ne dédaignait TèpreUve ; il acceptait. AUiii^i «ë plaisdt^il tout particulièrement vec le ministre, dont Tétat d'âme était le siéU. Ils taiètit d'fiiitlëUf â du même âge ; ils se cùnuai^sâient de- •uis reilftiioé. tlfl même sort leur paraissait une invitaion du bie\ à ii'àvoii' toujours mieux qu'une même âme. Ce qtt'àvail fait che« eUx là conformité des caracères, la diversité l'avait fait chez les deux autres, .'aîiiê el le pluè jeUrié, qU'ôh àuratt cru ne pouvoir vivre nsemble, hè pouvaient se quitter. L'uU semblait fatinié de la Vltfeidté de l'autre, et celui-ci gêné par la granité du premier; mais ils sentaient comme le besoin de Je compléter l'un par l'autre, dé se confondre eh une iâule vie, dû poUt*tànt chacun des deux restait soi.

Ils étaient clond tous quatre à table, et^ pour la pre-^ mière fois, on les avait laibsés seuls. Ils l'avaient souvent

demandé, mais inutilement. Un geôlier assistait à toutes leurs entrevues.

— Seuls!... dit Jean de Lourmade % quand il s'aperçut de cette faveur. Ah! messieurs, voilà qu'on commence à faire nos volontés... 11 parait que nous sommes bien malades...

— Seuls I... dit Jean de Sarradou ^ et avec des couteaux, encore !... Le geôlier prétendait que cela ne se faisait jamais.

~ C'est à moi que vous le devez, dit le ministre. Je lui ai demandé si nous avions Fair de 'gens à suicide, et il a compris que la précaution était parfaitement inutile à notre égard.

— Ces gens, reprit un des frères, devraient être étonnés eux-mêmes, ce semble, de la confiance que nous leur inspirons. Et ce que je dis des geôliers, nous pourrions le dire aussi des juges. Avez-vous vu de quel ton ils nous parient? C'est presque du respect. Il me semble que si j'avais à juger des gens souffrant pour leur religion, et que ces gens m'inspirassent, malgré moi, des sentiments semblables, je pourrais difficilement haïr leur foi.

— C'est au contraire, dit Rochette, ce qu'ils nous pardonnent le moins, vu que c'est un argument auquel ils n'ont rien à répondre. Ils ont eu beau nous opprimer, ils ne nous ont pas avilis. Notre peuple est resté supérieur à leur peuple...

^ Le plus Jeune. Ils portaient, selon Vusage du pays, trois noms dififérents. L'alné s'appelait Grenier, sieur de Commel ; le second, Grenier, sieur de Sarradou.

— Et notre clergé à leur clergé, interrompit de lommel .

— Oui, grâce à Dieu, reprit le ministre. La Réforme était annoncée comme un flambeau... Elle Fa été...

— Elle le sera encore, dirent les frères.

— Et heureux, mes amis, heureux ceux qui l'auront mu haut et ferme, ce flambeau...

— Comme nous le tiendrons sur Téchafaud...

— Dieu le veuille I...

On changea de conversation.

— Voilà deux jours que le Père Bourges n'est venu, lit le ministre. .

Le Père Bourges, c'était le convertisseur en titre des »risonniers protestants.

— Nous l'avons eu hier, nous, dit de Commet.

— Jamais je ne l'aï vu plus embarrassé qu'avantlier, reprit Rochette.

— C'est apparemment pour cela qu'il vous a laissé ranquille.

— Espérait-il avoir meilleur marché de vous?

— S'il l'espérait, dit Jean de Lourmade, il a pu voir lu'il se trompait.

— Voyons, Jean, dit l'aîné^ raconte-nous un peu votre dispute.

— Tu y étais, frère.

— Je le sais bien^ mais M. Rochette n'y était pas.

Il était tout heureux, le grave aîné, qu'on vit comment le spirituel cadet s'était tiré d'affaire avec un gros dominicain.

— Nous écoutons, dit Rochette.

— A une condition. Après ma dispute, la vôtre.

— Nons verrons. Commencez toujours.

— Il est donc arrivé, le cher homme, avec son gros ventre, avec...

•— Jean, dit sévèrement Tainé, si tu plaisantes, je m'en vais...

— Et par où, pauvre frèrôf... La porte est fermée à double tour. Ah ! si je n'avais qu'à plaisanter pour t'envoyer bien loin, bien loin... Il soupira.

— Mais revenons, reprit-il. Le Père feourges est donc arrivé hier, comme toujours, doux en paroles, inetorable en dogmes. « Eh bien, mon enfant, &-t-il dit, on va donc la finir, hélas I comme on Ta commencée, cette année où Dieu vous a offert tant de moyens de salut! Je n'aurais pas cru qu'à la Saint-Sylvestre...

— Qu'est-ce que la Saint-Sylvestre, monsieur? lui ai-je dit. — Notez que je le savais très-bien.

— La Saint-Sylvestre, mon enfant, c'est le âl décembre, la fête d'un grand saint, d'un pape...

— Tous les papes sont saints.

— Nous n'avons jamais dit cela.

— Vous ne les avez pas tous appelés Vùire Sainteté?

— Un titre... une formule...

— Oui... Et l'infaillibilité?

— L'infaillibilité, mon enfant, c'est autre chose. Dit moment que ce privilège était attaché au siège de Roine, il fallait bien que tous...

•^ 11 le fallait, en effet, pour que le système ne croulât pas. Mais quand un Alexandre VL..

— Nous y voilai... Toujours Alexandre VL..

— Vous savez assez que ce n'est pas par impossibilité d'en nommer d'autres.

— NoDt,. malheureusement..» Mais pourquoi toujours le plus mauvais? Voyez-vous rien de gomblable aujourd'hui? Le pape actuel, Clément XIII...

— Vaut mieux, d'accord ^ mais il pourrait valoir pis, quoique ce fût difQcile,. et il n'en serait p^s moins le pape, et vous n'en seriez pas moins tenus de croire, de professer^ que le Saint-Esprit parle par sa bouche.

— A quoi bon aller supposer...

— Vous ne voulez pas que je suppose? Laissez-moi raconter, alors, et ne m'empêchez pas de nommer Alexandre VL Qu'il y ait eu dix papes de sa force, ou un seul, ou cent, qu'il doive ou ne doive pas en exister de semblables à Tavenir, qu'importe? Vous n'en êtes ni plus ni moins obligés de soutenir que Dieu a parlé et pourrait parler encore par des hommes abominables.

— Ses voies ne sont pas nos voies^ dit l'Écriture. Il a fait assez d'autres choses. que nous serions tentés de trouver invraisemblables, immorales». .

— Sans doute ^ mais avant de les trouver bonnes, ces choses qui nous paraissent mauvaises, nous avons le droit de nous assurer si elles viennent bien de lui. Ce n'est même pas un droit, c'est un devoir, car il y aurait de l'impiété à laisser mettre sur son compte tout ce que l'ambition ou l'ignorance pourraient lui avoir attribué. Ainsi, monsieur, ajoutai-je, choisissez : ou laissez-nous parler des mauvais papes et de la monstrueuse invrai*. semblance d'un système dans lequel ils sopt forcément aussi infaillibles que les meilleurs, ou allons au foqd de la question, et voyons si les meilleurs ont réellement été n)ieux infaillibles que les autres.

— Tu es Petrus^ et super Aancpc^raw»..

— Nous y TOilà! dirai-je aussi, comme tous tout à rheure à propos d'Alexandre YI.

— Tues Petruê...

— Oh! de grâce, laissons les mots. Ceux-là sont d'un grand effet, je le sais, pour qui ne connaît de l'Écriture que ce qu'on veut bien lui en dire; mais TOUS comprenez qu'avec nous qui la savons par cœur...

— Vous avez le livre ; vous n'avez pas le flambeau qui permet d*y lire.

— Et ce flambeau, c'est ?...

— La Tradition.

— Permettez. Dans cette question, c'est précisément à la Tradition que j'en appelle.

— Je serais curieux...

— A la Tradition, oui, monsieur; à la plus ancienne, bien entendu, et à la plus sûre.

— Qui est?...

— L'Écriture elle-même. C'est à elle, c'est à l'histoire des trente ou trente-cinq premières années de TÉglise qu'il est naturel, ce me semble, de demander Texplication de ces paroles. Eh bien, me permettez-vous de vous adresser, sans sortir de là, deux ou trois questions bien simples?

11 n'est pas pour les questions simples, le Père Bourges; il les embrouille, d'ordinaire, avec une merveilleuse habileté. Je prenais mes mesures; je voulais le forcer à répondre oui ou non.

— Faites, mon fils, dit-il ; faites.

— Vous citez des mots , repris-je ; c'est sur des mots que je vous interrogerai d'abord. Pourriez-vous

m'indiquer, dans le Nouveau Testament, un endroit où saint Pierre soit appelé le chef de TÉglise?

— Qu^importe, pourvu qu'il le fût?..,

— C'est une autre question ; nous y viendrons. Je vous ai prévenu que je commençais par les mots. Ceux de Chef de V Église ont-ils été employés, je le répète, en parlant de saint Pierre?

— Non... dit-il.

— Et Chef des Apôtres?... poursuivis-je.

— Non... répéta-t-il.

— Eh bien, monsieur, de ces deux questions auxquelles vous venez de répondre non, j'en tire une troisième : Peut-on raisonnablement supposer que le livre des Actes, que tant d'Épîtres, que le Nouveau Testament, enfln, n'eût pas donné une seule fois à saint Pierre un titre qui eût été le sien ? Et tandis que vous ne pouvez écrire une page, une ligne, sur son prétendu successeur, sans être conduit à énoncer sa qualité de chef de l'Église, — un volume entier se serait écrit sans que ce titre arrivât une seule fois sous la plume des auteurs!...

— Nous ne savons pas, objecta-t-il, si nous avons tout ce que les apôtres ont écrit.

— C'est possible, repris-je; mais voyons... là... en votre âme et conscience... Estimez-vous que ce que nous avons d'eux soit assez court pour qu'ils aient pu, saint Pierre étant le chef de l'Église, ne jamais lui donner ce nom?... Que saint Paul ait pu écrire a%tv Romains^ et cela très-longuement, sans même le nom* mer?... Que ce même saint Paul ait pu adresser à tant d'Églises des conseils et des ordres de tout genre, sans

leur dire un mot d'un Uen queleoqque él»bli ou à élablir entre elles et saint Pierre ou les suceesaeura de saint Pierre?... Non, monsieur, non!... Devant Dieu, la main sur la conscience, tous ne me direz pas oui»

Son embarras était visible^ je puis même dire, en toute vérité, que je n'ai jamais trouvé de catholique assez hardi pour affronter la question ainsi posée. Plus on vous aura soutenu qu'il faut un chef, qu'U y en a uo, qu*il y en a toujours eu un, — plus on aura de peine à expliquer pourquoi le fameux Tu es Petrus n'est jamais revenu dans les écrits des apôtres.

-^ Vous auriez pu ajouter, dit le pninistre, que le Tu 69 Petrus lui-môme ne 9e lit que dans un des Évangiles. Si ces mots ont eu, aux yeux des apôtres, l'importance qu'on leur a donnée plus tard, comment en es^liquer l'omission chez trois des quatre historiens de Jésus- Christ?

— Voilà qui est piquant, en effet, dit Jeau de Lour* made. Je n'avais pas fait cette remarque , et elle a échappé, je croi^, à nos controversistes- Que ne savaîsr je cela hier!.,. Mais bah! Qu'aurais^je gagné de plus? Ces gens-là sont tellement cuirassés contre l'évidence, qu'il n'y a pas plus à les battre avec ^i%. arguments qu*avec un seuU

En attendant, il ne me répondait rien ou presque rien, car j'avais soin de n'avancer que des faits, et des

its irpéeusafales. Je l'étourdissais de questions, courtes, rectes, sur lesquelles il n*y avait pas à biaiser. Vous ppelez-vous, lui disais-je par exemple, un cas où un >ôtre ait été repris par un autre?

— Oui, me dit-il.

— £t cet apôtre repris, c'était?.,.

— C^était... saint Pierre.

— Bien. Et à quelle époque, s'il vous plaît?

— Je ne me rappelle pas bien...

— La date est dans l'Épitre aux Galates, C'est quairze ans, monsieur, quatorze ans après le premier >7age de saint Paul à Jérusalem, c'est-à-dire à une )oque où on commençait à voir partout des chrétiens, sirtout des églises, et où la primauté de Pierre avait 1, fût-ce malgré lui, mille occasions de s'exercer, — est alors que saint Paul dit lui avoir résisté n en face, arce qu'il méritait d'être repris. » S'excuse-t*-il, au ioins, d'avoir résisté au chef de TÉgUse? Non, Ni là, ni illeurs, pas un mot, pas une syllabe q^i indique que iint Paul se regardât ou fût regardé comme inférieur

saint Pierre.

J'insistai encore assez longteipps, poursuivit Jean de ourmade, sur ce côté tout négatif de nos argumentaions anti*- romaines. Plus j'énumérais d'invraisemlanoes, plus il m'en venait à l'esprit. Je n'ai jamais ompris qu'un homme de bonne foi ne se sentit pas crasé par ce silence des Épîtres sur les prérogatives de ûnt Pierre, par cette pleine indépendance des autres poires envers lui, par cette absence, enfin, de tout ppel, de toute allusion même à un chef visible, quel u'il fût.

Le Père avait fini par mUnterrompre à tout moment a Mais la Tradition... Mais la Tradition... » disait-il, comme ils disent tous. La Tradition!... répondais-je; mais, encore un coup, la voilà I Voilà celle des trente premières années de TÉglise. La voilà écrite, authentique, inaltérable... Et la meilleure preuve qu'elle n*est pas pour vous, c'est cet empressement à en appeler sans cesse à je ne sais quelle autre tradition, qui commence on ne sait où. ..

— Elle conunence aux apôtres, dit-il.

Je vis bien à ces mots, quand je ne l'aurais pas su, combien est épais le bandeau qu'une position désespérée a mis sur les yeux de nos adversaires. Ce qui m'arrivait là avec ce pauvre Père Bourges, c'est ce qui nous arrive tous les jours avec la plupart des catholiques. Ils n'oseraient vous dire que saint Paul ait parlé dfù pape; ils renonceront à vous expliquer comment il a pu écrire, soit aux fidèles de Rome, soit, de Rome même, à d'autres fidèles, sans faire mention d'un chef quelconque, sans nommer saint Pierre autrement que dans le cours de deux ou trois récits; ils avoueront, en un mot, car c'est l'avouer, que des milliers de pasteurs ont été établis, que des milliers d'Églises ont été fondées avant qu'on parlât d'un centre, d'un chef... Et ils se remettront à vous citer, comme venant droit des apôtres, ces mêmes traditions dont ils auront reconnu que les temps apostoliques ne présentent aucune trace.

Le revirement était si naïf, que je ne pus m^èmpccher de rire.

— Je vois bien, lui dis-je, que je travaille à remplir un tonneau percé. Voilà vingt difficultés, vingt impos-

ûlilés que je vous signale. Vous convenez de la plurt, et vous continuez, Tinstant d'après, comme si je avais rien dit, comme si vous n'aviez rien avoué. J'auis encore bien des choses à vous dire; mais à quoi m? Je vous aurais demandé, en particulier, où vous enez les vingt-cinq années que votre tradition assigne l'épiscopat de saint Pierre...

— Nous ne garantissons pas ces vingt-cinq années, t le Père Bourges.

— Garantissez-en quatre ou cinq, repris-je, et je vous ^fie encore de les justifier. Vous n'en trouverez pas ois, pas deux, contre lesquelles il n'y ait rien à dire...

Et je me mis à lui poser, en suivant pas à pas la ^ronologie des Actes, tout ce que je pus trouver de gîtes en contradiction avec l'idée d'un séjour de saint ierre à Rome.

Il voulut m'arrêter sur quelques-unes, peu sûres, elon lui, et qu'on ne peut en effet fixer positivement, lais, lui dis-je, nos dates seraient toutes inexactes, [ue vous n'en seriez pas plus avancé. Tout au plus ariverez-vous, en les espaçant davantage, à trouver une innée ou deux pendant lesquelles saint Pierre ait pu, i la rigueur, faire un voyage en Italie; encore resterait-il à montrer comment ce voyage a pu ne laisser [lucune trace dans ce que saint Paul écrit aux Romains, ou dans ce qu'il écrit, de Rome, à d'autres Églises. Mais arrêtons-nous, poursuivis-je, car il est clair que nous n'en finirions pas.

— Arrêtons-nous, puisque vous le voulez, dit-iK Tant que Dieu n'aura pas ouvert vos yeux...

— Qu'il les ouvre, dis-je, s'ils sont fermés ; mais

c'est de l'arithniétique» monsieur, ce que je via» ( vous objecter là. Devant de pareils argunnents, qui a besoin d'être éclairé, c^est, je crois, celui qui] résiste, et non pas celui qui les emploie...

Il me laissa. — A vous maintenapt, monsieur le pai^ teur.

Notre discussion, dit Rocbette, a roulé sur un sujet analogue. Depuis longtemps, il en revenait sans cessa & m^objecter que je n'avais aucun droit à m'intituler ministre, et que la filiation apostolique, conservée dans son Église, était Tunique source de tout pouvoir spirituel. Je m'étais promis, s'il y revenait, de prendre Toffensive. Je voulais lui faire avouer combien les droite de TËglise romaine, même à les chercher sur son terrain, sont loin d'être aussi clairs qu'elle le croit.

Avant-hier donc, je le vois arriver chargé de livres.

— C'est pour moi, ces livres?... lui dis-je.

— Pour vous?,., non. Contre vous.

— La Bible en est-elle?

— Non..,

"— Ah ! repris-je en riant, voilà un non dont j'accepte l'augure. La Bible est donc pour moi..,

— Qui vous l'a dit?

— Vous... puisque vous ne Tavez pas apportée. Mais voyons. De quoi s'agit-il?

— Du sacerdoce, si outrageusement défiguré dans voire Église.

— Monsieur , lui dis-je , épàrgnes-moi ce langage. 3c un homme qui mourra pour avoir été ministre et ir avoir confessé qu'il Tétait, vous auriez trop mauie grâce à User de ces grands mots dont vous use» chaire pour nous rendre odieux ou ridicules.

— Eh bieti, reprit-il, soyons calmes. Je ne demande mieux. Voici d'abord...

et il se mettait en devoir de feuilleter un de Ses -es.

— Permettez, dià-je. Vous savei que je ne consens aais à quitter mon terrain, l'Écriture, à moins d*y e forcé ; forcé, s'entend, par des raisons. Je ne sais que vous alliez me dire OU ttie citer ; mais je n*ai pas îoiii de le Savoir. Répondez d*abord...

— Pourquoi d'abord?... dit-tl.

— Parce que nos objections, tirées de TÉcriture, ont cessairement le pas Eut vos raisons, tirées de la tratioti ou des Pères.

Il ferma son livre. C'était , je trois , saint Amoise.

— Rien de plus un, rèprîs-je, tien de plus fortement I, au premier abord, que votre hiérarchie. Un chef lique et suprême, source de tous les pouvoirs; sous i, des évoques qui n'existent que par lui ; sous les ^êques, des prêtres qui n'existent que par lès évêques. u pape au curé de village, du curé de village au pape, . ligne est droite, visible, palpable.

Eh bien, plus ce système est clair, plus, à y regarder e près, on est frappé des obscurités qu'il renferme, lus la chaîne est droite et tendue, mieux on peut voir ù manquent des anneaut.

— lao —

D'abord , il faut que je vous demande si vous êtfl uliramontain ou gallican...

— QuHmporte? dit -il vivement. Nous reconnais^ 80Q8 tous, cela sulBt, la suprême autorité du Saint- Si^.

-* Oui... mais comment la reconnaissez-vous? le sais assez que les deux partis évitent, en général, d'approfondir ce point; ils sentent qu'ils ne le pourraiefli sans soulever les plus dangereuses querelles. Tous, dites-vous, reconnaissent Tautorité du Saint-SIége; mais, je le répète, comment? Pour les ultraroontains, le pape est le chef nécessaire, indispensable, de la hiérarchie et de l'Église. Tout, non-seulement vient de lui, mais ne peut venir que de lui. Pour les gallicans, au contraire, s^il est actuellement et en fait le chef de l'Église, il ne Test pas indispensablement. C'est l'Église elle-même qui l'a créé prhice des prêtres; c'est elle qui, par besoin d'ordre, l'a fait le dispensateur suprême des pouvoirs dont elle seule est la source. En un mot, selon que vous êtes ultramontain ou gallican, le pape, selon vous, sera pape de droit divin, ou seulement de droit ecclésiastique et humain. Encore une fois donc, qu'étes-vous ?

J'eus beau faire ; il ne se prononça pas. C'étaient des distinctions, des mais^ des 5t , à faire envie à un jésuite.

— Eh bien, repris-je, puisqu'il ne m'est pas pennis de savoir lequel des deux vous êtes, permettez-moi de les attaquer tous les deux.

Le gallican est évidemment mieux d'accord avec l'histoire. Quelque opinion que l'on professe sur les reia-

ons existant, au quatrième et au cinquième siècle, lire révêque de Rome et ceux des autres églises, il $t incontestable que ceux-ci ne recevaient pas ce qu'on appelé plus tard Vinstitution papale. Vous les voyez lus ici par le peuple, là par le clergé, ailleurs par le lergé et par le peuple, partout, enfln, sacrés et instal- \s par d'autres évêques^ mais que ces derniers eussent esoin, pour cela, d'une commission venue de Rome, 'est ce dont vous n'essayerez même pas de me montrer ne trace quelconque. Notez que j'ai indiqué une poque où Rome commençait à être le centre de Église. Si ces traces vous manquent au quatrième t au cinquième siècle, que sera-ce au troisième t au second! Quel étonnement que celui des fi* ièles de ce temps-là, si on se fût mis à leur dire [ue leurs pasteurs étaient de faux pasteurs parce [ue leurs pouvoirs n'émanaient pas de l'évêque de lome!

C'est pourtant là ce que Pultramontain est obligé de soutenir, car s'il y a eu quelque part une seule généra- Lion de pasteurs légitimes, quoique non institués par >aint Pierre ou par ses successeurs, la chaîne est rompue, et la légitimité peut exister indépendamment du pape. Une génération, ai-je dit, une seule. Comptez maintenant, si vous l'osez, comptez combien il y en a eu dans les quatre ou cinq siècles dont je parlais... On, si vous voulez être ultramontain, niez, niez ! Tous ces siècles, effacez-les. Dites que saint Paul était un usurpateur, un schismatique, lorsqu'il établissait de sa propre autorité tant de pasteurs, tant d^évêques, pour parler comme vous, — et alors, seulement alors, vous m. 16

pourrez soutenir que le sacerdoce romain est un tout logique et complet.

Plus raisonnables au point de vue hii^rique, les idées gallicanes n'en sont que plus loin déformer, dans cette question, un système de quelque solidité et de quelque valeur.

D*abord, et ce n'est pas peu de çbose, ce système est en pleine (^position ayec/celui qu'ont ioujours professé les papes. A Rome, vous le savez, il n'y a pas d'opinion plus mal sonnante que celle qui fait de la papauté une charge instituée par TÉglise , comptable envers l'Église, inférieure, par conséquent, à TÉglise. Jamais les papes ne se sont contentés d'être reconnus, en fait , pour les chefs du monde chrétien.^ jamais ils n'<Mit manqué, quand ils en ont eu Teccasion et le courage, de condamner ceux qui ne leur .reconnaissaient pas un droit divin, une suprématie originelle et nécessaire. Le gallican qui nous anathématise n'est donc pas moins en désaccord, sur ce point, avec le pape qu'avec nous.

On pourrait même dire qu'il l'est plus. Et en effet, du moment que vous renoncez à soutenir le système actuel comme datant des premiers jours de TÉglise, en quoi différez-vous de nous? Ce n'est plus qu'une discussion disciplinaire. Vous préférez une forme et nous une autre; voilà tout. Mais entre vous et le pape, entre le gallican et ruUramontain, il y a plus. C'est au nom de Dieu même, c'est comme un dogme, que le pape prétend enseigner sa suprématie; c'est donc» à ses yeux, un dogme que vous niez. Vous nous traitez avec la dernière rigueur, nousquine différons de vous qu'en ma-

— 1«3 -t tière ecefésiastique, -t et vous vous savBz eondamnéis par votre chef sur ce qui est, pour hïi , un point de foi I Aa nom de qui venez-vous donc nous dire que nous avons défiguré, c'est votre mot, le sacerdoce chrétien? Au nom du pape? Commencez par être d'accord avec lui, car vous aussi, selon lui, vous le défigurez. Au nom de TÉglise? Mais il en est, lui, le seul organe officiel et légitime. L'Église, d'ailleurs, n'a jamais régulièrement prononcé sur ces questions. Tout te qui tenait au saeerdoee, à sa natiiipe, à H papauté considérée comme source des pouvoirs spirituels, aux relations de Tépiscopat avec elle, aux origines du système actuel, tout cela, après de longs débats, fut soigneusement éludé dans les décrets du concile de Trente.

Voilà donc, poursuivit Rochetfe, le résumé de ce que j'ai répondu au Père Bourges. Si je ne vous ai pas répété toutes les objections qu'il essayait de me faire, c'est qu'il n'a pas ébranlé, et comment l'aurait-il pu? un seul des faits que je citais. Ces faits restant, que deviennent les subtilités par lesquelles on tache d'en détourner les conséquences? A cela près, d'ailleurs, le Père* Bourges est un homme droit. Il n'est pas ultramon tain, car il ne m'a pas soutenu k droit absolu dés papes; il n'est pas gallican, car il a paru goûter assez 06 que je disais des inconséquences et des embarras du gallicanisme. Qu'est-il donc? Il est, je crois, ce que sont la plupart deis prêtres sincères. Incertains, combattus, choqués des prétentions de Rome, effrayés, d autre part^de la position illogique et fausse où se jette tout catholique qui ne lui est pas pleinement soumis, -^ ils ferment les yeux, ils s'étourdissent, ils

veulent se persuader à eux-mêmes, eu se ruant sur nous, quUls sont encore les amis et les champions du pape.

Rochette en était là, lorsque le geôlier rentra.

— Eh bien, messieurs, dit-il, vous plaindrez-vous aujourd'hui? On vous a laissés assez longtemps seuls, je pense.

- — Merci, dirent les prisonniers. Une bonne journée, en vérité.

— Elle n'est pas finie, reprit Thomme,

— Nous l'espérons bien.

-^ Et si elle finissait encore mieux? Si un de vos | amis...

— Qui?... dirent-ils. Ce n'est pas un jour de visites.

— Autorisation supérieure. ,

— Quelque convertisseur, alors.

— Il lui en faudrait plutôt un pour lui-même. j

— Qui vous l'a dit?

— Mais... son air...

— Ah!... Et son nom?...

— M. Théo, négociant.

— Théo... dit Rochette-, Théo.,. Ihi ancien ami, eu effet. Il sera... le... bien venu...

Rochette avait l'air calme, et cependant sa voix tremblait.

— Théo, dit-il comme le geôlier sortait, Théo, mes-

sieurs !... Mais vous ne savez donc pas?... C'est un de ses surnoms... C'est lui...

Rabaut entra, accompagné d'un jeune homme. La porte se referma. Rochette s'était jeté dans ses bras.

Ils restèrent longtemps debout, et se couvrant mutuellement de leurs larmes. Les trois frères et le jeune homme assistaient, immobiles, à ce long et muet em*brassement.

— C'est vous!... murmura enfin Rochette. Vous... vous ici!... Quelque chose me disait... Comment y aurais-je cru?... me disait... que je ne mourrais pas sans vous avoir embrassé... Merci... merci...

— Mon fils... mon pauvre fils!... disait Rabaut. Te voilà!... La prison... la mort peut-être bientôt... Et moi aussi quelque chose me disait que je te reverrais encore une fois dans ce monde... Et je pouvais au moins, plus heureux que toi, demander à te voir... venir vers toi... Et me voilà... Oui... me voilà... Tu n'avais pas besoin de moi, je le sais bien, pour être fidèle... C'est mOi... moi... qui avais besoin de te voir pour apprendre à l'être... Pour le lui apprendre, à lui...

Et à ces mots, se détachant des étreintes du prisonnier, il saisit la main du jeune homme qui était resté, pleurant, près de la porte.

— Mon fils, lui dit-il, c'est loi qui as voulu m'accompagner... Tu voulais le voir... Le voilà... Tu vas entrer dans la carrière ; il va en sortir, lui, par le martyre. Il n'a que cinq ou six ans de plus que toi, et il était un de nos meilleurs ouvriers. Tu arrives quand il s'en va... Que son sang, mon fils, te soit un baptême de courage et de foi...

Le jeune homme avait voulu se jeter à genoux devant Rochette -, mais Rochette Tavaii retenu. Il embrassait le fils, comme il venait d^embrasser le père.

— Comme te voilà grandi, Saint-Êtienne!... lui disait-il. Grandi de corps... grandi aussi, car nous avons bien souvent entendu parler de toi, en foi et en science... Tu n^étais qu'un enfant... Te voilà homme... Eh bien, oui, point de vides dans Tarmée de Jésus- Christ... Un tombe... un autre le remplace... Ton père Fa dit... 11 a raison... Mais me proposer pour modèle !... Lui... lui qui a été le mien !... Qu'ai-je donc fait qu*il n'ait fait mille fois?... Je vais mourir... Eh bien, le sacrifice n'est pas là... Mourir une fois, c'est bien plus facile que de s'y exposer vingt ans, tous les jours, à toutes les heures... Que Dieu me soutienne jusqu'au bout, et je serai certainement plus calme, en marchant à la mort, que je ne l'ai souvent été dans mes courses, dans mes fuites...

Ainsi disait Rochette, et cela, avec ce laisser-aller qui est le plus haut degré du vrai courage. C'était sincèrement, naïvement, qu'il peignait le martyre comme une chose aisée, et qu'il s'en timivait trop payé.

— Mais c'est trop parler de moi, reprit-il. Suis-je donc le seul ici que la mort menûtel Les voilà, cher frère, ces trois amis qui pourraient bien me suivre... ou me précéder... à Téchafoud... Martyrs de notre foi, ils vont être, en même temps, les victimes d'une erreur ou d'un mensonge... On me condamnera comme ministre, et je le suis-, on veut les condamner comme rebelles, et ils ne l'ont pas été...

Râbaut venait de s'approcher des trois frères. Il leur prodiguait ces paroles que perscpnne ne savait trouver comme lui.

— Courage, leur disait-il, courage!... Dieu ne vous a pas appelés à cette épreuve sans tenir pour vous en réserve, dans les trésors de sa miséricorde, toute la force dont vous aurez besoin. Demandez-la-lui, frères... et il vous la donnera... Mais non... Vous Tavez déjà demandée... Vous l'avez déjà reçue...

Il se mit alors à raconter ce qu'il avait fait pour eux. Il ne leur cacha pas ses craintes^ il ne leUr laissa aucune illusion sur les mauvaises chances du procès. Mais en leur ôtant Tespoir de vivre, il ne faisait que les détacher de la terre et raviver en eux le désir des joies du ciel. De temps en temps, on s'interrompait pour prier. Tout l'entretien n'élait qu'une hymne au Dieu pour lequel on devait mourir*

— Et pourquoi, dit Rochette, ne chanterions-nous pas Un de nos psaumes?.,. Chantons, aaiis^.. Ceci vaut bien uii temple...

— Oui, dit Rabaiit; après la voûte du ciel, il n'y en a pas de plus belle que celle d'une prison, quand on y est pour sa foi... Chantons... Mais l'osez-vous.^... On nous entendra sûrement...

— On y est habitué.

— On permet?..»

— A moins de nous bâillonner, il le faut bien.

— Chantons!...

Et d'une voix émue, il entonna lui-même le centseizième psaume :

J'aime mon Diça, car son divin secours Montre qoMl a ma clameur entendue.

A mes soupirs son oreille est tendue ; Je yeux aussi Tinvoquer tous les Jours...

Et toutes les voix, au môme instant, s'étaient jointes à la sienne; et les cœurs s'étaient joints aux voix; et c'était du plus profond de leur âme qu'au lieu de demander à Dieu une délivrance terrestre, ils le remerciaient d'une délivrance plus haute. Pourquoi l'auraient-ils supplié de les arracher à la mort, quand il avait déjà ôté pour eux, comme disait saint Paul, à la mort son aiguillon et au tombeau sa victoire?...

Je n'avais plus ni trêve ni repos ;

Déjà la mort me tenait dans ses chaînes...

Il me sauva, ce Dieu que je réclame...

Retourne donc en ton repos, mon ^e , Puisqu'il te fait éprouver sa faveur...

Mais ils s'arrêtèrent tout à coup. Déjà, dans les intervalles des vers, ils avaient entendu comme un écho. Maintenant, les sons se prolongeaient... La mélodie arrivait, faible, confuse, et cependant saisissable. Et quand ils se furent tus, quand la haute voûte n'eut plus à leur renvoyer leurs propres paroles, elles leur arrivaient encore, mais comme de dessous leurs pieds...

X^s Galas étaient au-dessQus d'eux. Ils avaient en-

endu; ils répondaient... Et toutes œs âmes s'unislaient, à travers murs et voûtes, dans un même élan rers Dieu.

Cependant le jour baissait. Un soleil de janvier jetait, à travers les barreaux, ses pâles et derniers rayons.

— Mes amis, dit Rabaut, il faut nous quitter. Je vous reverrai, j'espère... On m'a dit que je pourrais revenir... Et pourtant...

Sa voix tremblait. On sentait des larmes sous ses

— Messieurs, dit le geôlier qui rentrait, encore une visite... Elle vous fera peut-être un peu moins de plaisir, celle-^là... Mais...

— Le Père Bourges, je parie, dit Jean.

— Non... pas lui... Quelqu'un qui vient de sa part...

— C'est tout comme, alors. Un prêtre?

— Un prêtre.

— Qu'il vienne... Au fait, ajouta Lourmade en riant, — car il retrouvait toujours, le pauvre enfant, son insoucieuse gaieté, •— il n'a pas besoin de notre permission.

— Les corbeaux flairent la mort, dit l'aîné.

— Ils pourraient bien nous trouver encore vivants. L^autre a été battu. Il envoie des troupes fraîches...

-Chut!...

Le prèlre arriTait. C'était un homme assez grmA^ maigre, le front haut, les yeux petits, la tête Xégète^ ment inclinée du côté gauche, une de ces physionomies qui font, pour s^annuler, autant d'efforts que d'autres pour se donner du relief. Au reste, si le demi-jour l'eût permis, on aurait deviné sans trop de peine que cette allure ne lui était pas habituelle. On aurait senti rhomme plus accoutumé à dominer qu'à être humble, et à menacer qu'à être poli.

Il l'était pourtant, et beaucoup, en s'approchant des prisonniers. Le chapeau sous le bras, il saluait de la tète et de la main avec une grâce irréprochable.

— Un jésuite... m^irmura Jean.

— Messieurs, dit-il, ne soyez |>as surpris...

Rabaut, à la voix, reconnut Thomme. C'était le Satan de son Judas, le démon du vieux d'Ambly, Thomme aux pincettes rouges.

— Ne soyez pas surpris, disait donc le Père Chamay, si j'ai saisi, peut-être indiscrètement, l'occasion de vous voir. Le Père Bourges, mon ami, est seul chargé de vos consciences... 11 n'a, d'ailleurs, nul besoin de moi...

11 mentait. C'était le Père lui-même qui l'avait prié de lui venir en aide auprès de ces malheureux endurcis, comme il disait. Le jésuite avait calculé l'honneur qui lui reviendrait de leur conversion 5 mais comme elle n'était rien moins que probable, il ne voulait pas avoir l'air de l'entreprendre à ses risques et périls.

— Le Père Bourges, reprit-il, m'a parlé de vous avec le plus tendre intérêt. Vous montriez, m'a-t-il dit, un courage... une... persévérance... dignes d'une

^4$l meilleure cause.- Voilà surtout ce que j'ai vpulu voir, tiers frères, et... Mais vous n'êtes pas seuls?... 11 venait d'apercevoir Rabaut et son fils. On se rapelle qu^il ne le connaissait pas.

— M. Théo, négociant, ^n de nos amis... et son Is... se hâta de dire Rochette.

— Un de vos amis et de vos— co^religionnaires... ms doute... dit le jésuite.

— Oui, monsieur, dit Rabaut.

Grande était Tanxiété. Le jésuite avait l'air sincère ans ^a surprise; mais ce n'était pas une raison pour u'on le crût réellement surpris. Il pouvait avoir ^u la résence de Rabaut j il pouvait avoir à ses ordres, deri^ ière la porte, des gens prêts à se saisir 4^ ministre.

Rabaut était, comipe toujours, le plus calme. S'il n'a su ici, pensaH-il, ses mesures sont prises, et il est Qutile que je cherche ,à lui écbappcir. S'il ne sait rien, l ne me connaît pas. Seulement, n'ayons pas l'air de e fuir.

Et il lui offrit une chaise. Gharnay s'assit, non sans m grand salut.

— Messieurs, dit-il, oserai-je vous demander lequel le vous est M. Roche tte?...

Rochette s'inclina.

— Vous êtes bon raisonneur, monsieur, dit-oj;i... continua le jésuite.

— Est-ce que le Père Bourges s'en serait aperçu ?... lemanda Jean.

— 11 m'a aussi parlé devons, monsieur, reprit Charlay, en s'adressent au jeune homme.

— De moi?...

— De vous. J'ai déjà reconnu la vivacité... l'esprit... qu'il vous donnait...

— Je suis, en vérité, confus...

— Ah ! mon enfant, ce n'était pas un éloge. L'esprit... l'esprit... 11 a perdu plus de gens qu'il n'en a sauvé... Heureux les simples...

— Heureux Père Bourges!. ••

Chamay sourit, car tout en disant du mal de l'esprit, il tenait à montrer qu'il en avait plus que son confrère. Mais il reprit aussitôt son sérieux.

— Oui, reprit-il; heureux les simples! Heureux ceux qui ne contestent pas! Dieu résiste aux orgueilleux, est-il écrit; mais il fait grâce aux humbles. Craignez de lutter conti:e Dieu...

— Dieu, n'est-ce pas, c'est vous et vos amis?... .

— C'est l'Église, mon ami, l'Église, sa fille bienaimée, dont je ne suis moi-même que le très-humble enfant et le très-indigne ministre.

Et il s'inclinait, les yeux baissés, les mains croisées sur la poitrine.

— Voilà bien de l'humilité, dit Jean, au service d'un grand orgueil.

— L'Église use de ses droits, reprit-il, un peu décontenancé. Il n'y a pas d'orgueil à se donner des privilèges, quand on les a reçus de Dieu. L'infaillibilité...

— Monsieur, interrompit Rabaut, mes amis n'ont peut-être pas huit jours à vivre. Est-ce que vous n'auriec rien de mieux à leur offrir que des thèses théologiques, même à les supposer fort justes?...

— Laissez, laissez, dit Rochette. Martyr veut dite

— i93 — témoin... Pourquoi ne rendrions-nous pas, jusqu'au bout» témoignage de notre foi? Si ces messieurs tiennent absolument à ce que le martyre soit complet...

— Ah! que parlez-vous de martyre!... s^écria onctueusement Charnay. Nous qui donnerions notre sang pour que vous consentiez à vivre!...

Nous avons vu qu'on offirait toujours la vie aux ministres, à la condition d'abjurer. La même proposition avait été faite aux trois frères.

— Autant vaudrait, reprit le ministre, nous mener droit à la mort, que de nous offrir la vie à un prix auquel on sait que nous ne souscrirons pas. Nous Tavons assez dit, dès le premier jour, au Père Bourges ; nous avons même ajouté, s'il faut tout dire, que la proposition nous paraissait passablement immorale. Tuer les gens pour leur foi, ce n'est qu'une cruauté ou qu'une folie ^ mais les placer entre leur conscience et l'échafaud, offrir en prix au mensonge le plus attrayant des biens de ce monde, la vie, pousser des malheureux à se perdre devant Dieu tout en se déshonorant devant les hommes, — voilà qui est plus cruel et plus indigne que tous les cachots et tous les supplices ! Au reste, ajouta Rochette, je parle ici de la chose, non des hommes. Je sais qu'il y a parmi vous beaucoup de gens qui croient n'être que charitables en nous offrant la vie à la condition d'abjurer. Mais ce qui les absout dans ce cas est, d'autre part, un des plus graves reproches qu'il y ait à faire à votre Église. C'est elle qui leur a appris h considérer le salut comme attaché à la profession extérieure de son culte et de ses dogmes ; c'est elle qui, sans l'enseigner nettement, mais par

ni. 17

l^ensemble 4e se^ lois, de ses formes, jde ses tendances, a généralisé cette opinion que Fesseotiel es4 d'être i elle, que le plus mauvais de$ siens est pljus près du salut que le plus pieux des hérétiques. Des lors, peu importe comment on sera venu ou revenu à elle. Que la conversion ait .été spontanée et sincère, ou qu'un vil amour de la vie en ait été le seul motif, — c'est égal : vous êtes rentré en grâce devant TÉglLse et devant Dieu. De cette manière, la fin justifiera toujours les moyens. Confiscations, amendes, vexations de tout genre, prisons, galères, supplices, tout sera bon pour ramener au giron de TËglise ceux qui prétendraient rester dehors*..

— Distinguons... distinguons... disait Charnay.

— Jésuite... jésuite... répétait Jean (jle Lourmiade à part soi.

— Distinguons, répéta Charpay. Ces galères , ces échafauds, FÉglise n'a rien à y voir. Elle ^ horreur du sang, TÉglise. Abhorret à sanguine. Les armes spirituelles, voilà les seules qu'elle puisse et veuille avoir.

— Ainsi, dit Jean, quand nous allons aux galères...

— J)e qui est l'édit quLvogs y envoie?

— Quand on nous tue nos ministres...

— Qui a prononcé la sentence?

— . A merveille. Pure calomnie, après cela, que de vous attribuer les horreurs de l'inquisition. L'Inquisi-

— fanion, mémo en Espagne, n'a pstn Tersé nne goutte de ^ang... Non— Elle pe fait qtfe vous remettre à cerains offlôiers royaux... Elle sait très-bien, ïl est vrai, lue TOUS serez b^ûlé; mais le mot n'est pas dans la ;entence. Condamner à moi't!... fi donc!... L'Église!... liieinère si tendre!...

Mais tout en raillant, lean s'était levé. L'ii^onié ne lui suffisait plus. L'indignation débordait.

— Ef vo'ps osez, s'écria-t-îl, vous osez nons dire cela en face! Vous ne sentez pas qu'il y en aurait assez poar nous donner, si ùous ne l'avions déjà, le dégoût et l'horreur de votre Église!... Quoi! parce que ce ne sont pas des prêtres qui ont signé leséditsde Louis XIV; ce nVst pas elle qui en a la responsabilité!... Parce que ce ne sont pas des prêtres qui siègent ici au parlement, ce rie sera pas elle qvii nous aura envoyés à: la mort!... Mais où nos i^oîs l'ont-ils donc prise, cette monstrueuse doctrine qui les fait souverains des âmes aussi bien que des corps? Qui là leur a vantée, qui les a chargés de la maintenir, fût-ce avec le fer et le feu, cette unité dont vous avez fait votre idole? Qui les a loués et bénis de tout ce qu'ils ont imaginé de ^luis cruel contre les ennemis de cette sanglaMe chirtère? Qui leur a perpétuellement présenté l'^pprésSion des hérétiques comme le plus sûr trioyeri de plaire à Dieu, de racheter leurs péchés où leurs Crimes? D'où s'élèvent, en France, les cris d'indignation, dès que lé gouvernement paraît vouloir nous laisser respirer?... Et toutes ces atrocités, vous vous en laveriez les mains ! Et tout ce sang versé, il suffirait d'un «Distinguons» pour qu'il ne retombe pas sur vous !... a Le roi !... les

— i96 — édits!... les parlements !•••» Le roi, ce n'est qae le bras; mais la tète, c'est vous !...

Le jésuite avait souvent essayé, mais en vain, de rinterrompre. Debout, l'œil en feu, Lourmade l'écrasait de son geste et de son regard.

Qu'aurait-il pu répondre? La véhémence des paroles n'empêchait pas l'exactitude des faits.

Mais son étrange « Distinguons » n'en était pas moins, depuis longtemps, dans toutes les bouches intéressées à décharger l'Église et le clergé. Nous le retrouvons, longtemps après, jusque dans le mémoire où Malesherbes concluait à l'émancipation des protestants. «Les évéques du Languedoc demandèrent en 1752, dit-il, l'exécution rigoureuse des lois deLouisXIV. Ce ne put être en qualité d'évèques qu'ils firent cette demande. Les évéques sont des ministres de paix. Lorsqu'ils conseillent des supplices, ils se regardent comme des laïques consultés par le roi. » Grande consolation, assurément, pour les victimes de leurs conseils sanguinaires 1 Mais ce que Malesherbes n'écrivait évidemment que par précaution oratoire, pour n'avoir pas trop à flétrir les rigueurs dont il demandait la cessation, d'autres le disaient, le disent encore, avec la plus incroyable assurance. C'est dans de gros livres, aujourd'hui, qu'on a osé dire aux fils des màrtjrrs que l'Église n'avait pas tué leurs pères. C'est sérieusement et savamment qu'on a prétendu prouver comme quoi l'Inquisition ne condamnait pas à mort.

Mais comme Jean de Lourmade continuait, avec une ardeur croissante, à démolir cet abominable sophisme :

— C'est assez... Calme-toi... dit enfin le frère aine. Crois-tu donc que monsieur ait besoin d'être con* vaincu ?... Vous connaissez le Père Chamay, n'est-ce pas?... ajouta-t-il en s'adressant à Chamay.

— Le Père... Charnay?... dit le jésuite.

— Oui... L'inspecteur des missions...

— Eh bien?...

— Eh bien, allez lui demander si ce n'est pas lui qui nous envoie aux galères, et s'il croit être, en nous y envoyant, autre chose que l'agent zélé de votre Église.

Charnay respira, heureux, car il se croyait également inconnu à tous les témoins de cette scène, de n'avoir pas fait annoncer son nom. Plus qu'à Rabaut lui-même, il lui tardait maintenant d'être dehors.

— Messieurs, dit-il, j'avoue que je ne m'attendais pas à de pareilles attaques. J'étais venu... par pure charité... Je voulais vous parler... au nom de l'Église, il est vrai... Mais ses droits ne dépendent pas du plus ou du moins de... sévérité... que les hommes ont pu mettre à les faire valoir. Nous sommes de pauvres pécheurs... Nous pourrions l'être encore davantage, que l'Église n'en serait pas moins TÉglise... l'héritière des promesses... la colonne de la vérité, comme dit saint

Paul... notre mère à tous, enfin, et à vous aussi qui la repoussez. Quoi ! Dieu aurait envoyé son fils pour apporter la vérité au monde, et ce trésor aurait été laissé à la merci des imaginations humaines! L'œuvre de Dieu aurait été abandonnée de Dieu!... Mais songez-y donc, chers amis. Est-ce ainsi que vbud agiriez vofismémes? Des lois, et point de magistrats! Un livre infaillible, et personne pour l'interpréter infailliblenfeiit ! Aatant vaudrait quMI ne fôt psls infaillible. Autant vaudrait, pour mienx dire, qu^it Ée Aous edt pas été donné;

— Monsieur, dit Rabant, vous croyez, je pèhse, à la sainteté de Dieu.

— Quelle question !

-— Vous croyez que Dieu a fait l'homme?

— Mais... sans doute...

— A son image ?

— A son image. C'est Fexpressîon ie la Bible.

— Eh bien, voyons. Il est inadmissible, dites-tous, qu'en nous donnant une loi Dieu n'ait pas pria ses mesures pour la garder de toute altération. Très-bien 5 mais écoutez, car j'ai aussi uil raisonnement à faire* Dieu est saint; Dieu a créé l'homme, et cela, à son image. 11 l^a donc ctéé pur et saint. Qbi 'admettra, après cela, qu'il n'ait pas pris en même temps ses mesures pour le maintenir pur, saint, impeccable? — Mon raisonnement vaut le vôtre. Il n'a qu'un défaut : c'est que la conclusion en est positivement contraire aux faits. Ouvrage d'un Dieu bon , l'homme est mauvais.

«- Mais, dit Gharnay, cela s'explique. L'homme est libre. A moins d'eft faire une machine...

— Prenez garde, reprît Ràbaui. Je n'ai pas dit qUé i fût inexplicable; j'ai dit que, âprtoH, nous ne tious irions pas figuré un Dieu saint pernlettant le mal. uis donc qu'il le permet, tdus né pouvez pas davanige supposer qu'il ait voulu, une fois la Révélation onnée , rendre l'erreur impossible.

— Aussi ne prétendons-nous pas, dit le jésuite, que argument à pHoH soit dé nature à suffire. L'Église a eçu. Dieu merci, des assurances...

— V Eglise^ oui... Mais quelle Église? Ne jouons pas iur les mots, je vous en prie. Vous savez aussi bien que îous que quand les apôtres disaient Y Église ^ ils patlaienl de tous les chrétiens.

— C'est que tous les chrétiens, alors, n'en formaient réellement qu'une.

— En voilà maintenant plusieurs, c'est vrai; et toutes ces assurances , dites- vous , la vôtre en a seule hérité. Mais qui nous l'affirme? Elle. Nous voilà donc, dès rentrée, dans un cercle vicieux. « Je suis infaillible. — Pourquoi? — Parce que Dieu l'a déclaré. — Où? — Dans l'Écriture. — Mais nous ne les y voyons {las , nous, ces déclarations. — N'importé. Elles y sont. — Et qui nous le garantit? — Moi. » Voilà en effet, monsieur, à quoi reviennent forcénient toutes vos argumentations sur ce sujet, a Je suis infaillible , car je l'affirme. Je l'affirme, parce qUe je suis infaillible. » Vous avez beau faire. Il faudrait une démonstration antérieure à la vôtre, indépendante de l'autorité à établir. Cette démonstration , où irez-vous la chercher ?

— Voilà , dit Charnay, une question qu'on n'attendrait pas d'un protestant. Où j'irai chercher mes pre-

mières preuves ?.*. Eh ! dans le livre où vous cherchez, vous, toutes les vôtres.

— Nous, reprit le ministre, c'est autre chose. Plus nous recourons à la Bible, plus nous sommes fidèles à nos principes; vous, tout appel à son autorité est un abandon des vôtres.

— Ne Favons-nous pas toujours regardée comme la première et la plus sûre des sources de la foi ?

— Gomme la première, oui; comme la plus sûre, non. Ce n^est pas la Bible, chez vous, qui conduit sûrement à la vrai foi ; c^est la Bible interprétée par l'Église. Que signifie donc , de votre part, un appel direct à TÉcriture? N'est-ce pas une invitation à l'examen? Mais l'examen, c*est le Protestantisme. Il faudra donc, pour devenir catholique, commencer par être protestant?... Non , non ! L'autorité s'impose -, elle ne se prouve pas. Dès qu'elle cherche des raisons, ce n'est plus l'autorité.

Je vais plus loin, poursuivit Rabaut. Je maintiens que les textes mêmes sur lesquels votre Église appuie ses prétentions à l'infaillibilité ne peuvent, au fond, compter pour rien. L'Écriture abonde en déclarations tout aussi formelles dans leurs termes, et que vous n'auriez pas l'idée d'ériger en promesses positives. « Tout ce que vous demanderez au Père en mon nom , il vous l'accordera. » — « Dieu accorde le Saint-Esprit à tous ceux qui le lui demandent. » Voilà qui est clair, plus clair que tout ce qui a été cité en faveur de votre Église. Le quaker est tout aussi fondé, d'après ces déclarations, à se croire inspiré du Saint-Esprit , que l'Église , d'après d'autres, à se déclarer infaillible. C'est donc, vous le voyez, une question qui ne saurait être tranchée

fîmiativement, par rÉcriture, en faveur de personne, uand je n'aurais pas un mot à répondre à tout ce que >us avanceriez pour me prouver que l'Église doit être ifaillible, resterait toujours à examiner si elle l'a été, t rexamen serait à recommencer à chaque dogme, à haque fraction de dogme.

Vous posez toujours en principe que Dieu veut l'unité. ^ travailler, dès lors, n'importe par quels moyens, c'est tre ouvrier avec Dieu. 11 veut l'unité I Vous n'en savez ien. Que dis-je? ouvrez les yeux, et vous serez bien )lutôt conduit à penser qu'il ne la veut pas, au moins telle que l'entend votre Église. Quoi ! il l'aurait voulue, véritablement voulue, lui, le Tout-Puissant, et nous en serions encore, au bout de dix-huit siècles, à ne pouvoir nous entendre ! Elle serait nécessaire au salut, et il en aurait laissé ouvertes tant de portes par où Ton peut sortir 1 La meilleure preuve, à mes yeux, qu'il ne l'a pas voulue , que le salut n'y est pas attaché , c'est qu'elle n'existe pas.

Gela posé, avez-vous, pouvez-vous avoir le droit de forcer qui que ce soit à faire son salut par un moyen plutôt que par un autre ? Vous allez me répondre qu'il n'y a pas deux moyens, et que, si vous voulez nous forcer à user du vôtre , c'est qu'il est le seul. Soit ; mais vous mêlez là deux choses dont l'une n'emporte aucunement l'autre. Droit d'enseigner n'est pas droit de contraindre. Les apôtres avaient incontestablement le premier; quand se sont-ils arrogé le second? Les paroles mêmes que vous citez pour établir Tinfaillibilitéde votre Église, quelle mention font-elles d'une contrainte à exercer contre ceux qui n'écouteront pas sa voix ?

— sosie Force-les d'entrer, » dit rÉcrituré; mais il est clan qu^à une époque où TÉglise était elle-même persécutée,^ ces mots ne pouvaient être entendue que 'des efforts do^ zèle et des effets de la persuasion.

Je le répète donc : rinfaiilibiHté, à fù, supposer prouvée, n'emporte pas droit de contraindi^e: IWeu, qui pourrait forcer sans violence et par une simple action sur l'âme y ne le fait pas. Pourquoi? Nous I^gnorons; mais le fait tt*en est pas itlbins là : il pourrait, d un mot , nous unir, et il nous laisse divisés. Ce pouvoir qu'il n'exerce pas , comment supposer qu'il vous Tait remis, à vous qui ne pouvez TeXercer qu'en tourmentant vos frères, qu'en sduillant le cbristiauisnie des pins odieuses rigueurs ?

Dtrez-vous maintenant que ces rigueurs ne prouvent ni pour ni contre, que l'autorité de l'Église est indépendante des moyens, bons ou mauvais, par lesquels on l'a soutenue? Je répondrais que cette autorité, sans les rigueurs, n'est qu'un mot. Qu'est-elle , je vous le demande, dans les pays où le pouvoir séculier n'est plus à son service? En France, sans Tappui que le gouvernement vous prête, que pourriez-vous contre nousf Que pouvez-vous, même avec ce secours, contre Tincrédulité? Quel hérétique avez-vous converti, quel incrédule avez-vous réduit au silence en lui enjoignant, au nom de l'Église, mais sans menaces, sans rigueurs, de se taire et de croire ? Où avez-vous vu que le prêtre, s'il n'a derrière lui de quoi se faire obéir, soit plus ébouté que nos pasteurs? La persécutîori, monsieur, la persécution, voilà lie complément hécessaire, indispensable, du système roniain. L'autorité, iJaretlé-mêine,

xiste qiie pour qui veut bien s'y sçum^ttrâ; mais rs, c^est h liberté. Pas de milieu : liberté — ou pei^ ution. ]>}enous parlez donc pas d*autorité, d'infaililité : ce sopt ou de vains mots, ou d'atroces choses. ; n'y a rien derrière, pn s'en rira-, s'il y a quelque >se, c'est nécessairement un éçh^iàud.

Mais Rabaut s'était oublié. On venait d'apporter de lumière, et Gharnay pouvait voir son nouvel inter- ^utëur. L'abondance de sa parole, l'aisance de ses sies, ce je ne sais quoi qui décèle un homme habitué parler, l'attention des autres et de Rochette lui- ^aie, qui s'était tû depuis que Rabaut parlait, tout, un , avait concouru à faire penser au jésuite que Théo, le négociant, pourrait bien être un peu plus. issi, depuis quelques moments, il n'écoutait presque s. On pouvait lire dans ses yeux qu'il cherchait autre ose qu'une réponse à faire, ou qu'une erreur à lever.

Ce sourd travail intérieur, Jean de Lourmade s'en ait le premier aperçu. Il en avait suivi les phases sur physionomie du jésuite; ^1 avait deviné, lors des derers mots de Rabaut , comme un effort pour comprier une illumination soudaine. C'en est fait. Cbamay compris que son interloseuteur est un ministre. Qui it?«.. Peut-être Ta-t-il déjà nommé.

11 l'avait nommé, en effet; et Rabaut lui-même,

— »4 — trop tard, s'en était mieux aperça qae personne. PIié habile par courage que le jésuite par dissimulation, i n'avait rien laissé voir de son trouble; mais cet cBoA surnaturel avait achevé de Tépuiser. Sa langue, jusqu» là aussi libre que jamais, s'était tout à coup paralysée. Cet échafaud, qu'il avait montré se dressant derrièn tous les décrets de Rome, il venait de raperce^di derrière son ennemi. 11 se voyait pris, pris avec soi fils; deux vies à perdre, deux morts à subir, car il nj avait pas de grftce à attendre d^un Ghamay, et il était plus que douteux que le procureur général, qui s était assez compromis en lui permettant d'entrer, voulût se compromettre encore plus en le faisant sortir. D'ailleurs, une fois#la chose ébruitée, ce magistrat luimême n'y pourrait probablement rien.

Us s'étaient donc mutuellement compris. Us se re^ gardaient, immobiles, également fascinés. Chamaj n'osait saisir sa proie; Rabaut retenait son haleine, comme si le moindre mouvement eût dû l'envelopper dans le filet qu'il sentait déjà jeté sur lui. Les autres at< tendaient, glacés de crainte, l'issue de cet effrayantduel.

Enfin Ghamay, se levant à demi, l'oeil étincelant, le sourcil froncé, le bras étendu vers le ministre :

— C'est Rabaut!...

Personne ne remua.

Mais Rabaut, à son tour, leva la main, et, le doigt dirigé vers le jésuite :

— C'est Charnay !...

— Charnay!... s'écria-t-on.

Cette explosion d'horreur lui avait rendu son au* dace. 11 se leva impétueusement.

— Oui!... criait-il; oui.,, c'est Gharnay!... Vous le savez maintenant... Vous le saurez encore mieux... C'est Charnay, hérétiques!... Oui... tu as bien deviné, toi... Et moi aussi... A mon tour, prédicant!...Tu m'as joué à Aigues-Mortes... Tu m'as joué au Pont-de-Mbntvert... Tu ne me joueras pas à Toulouse... A moi, geôlier !••• A moi!...

£t il s'élançait vers la porte.

Mais Jean l'avait prévenu. Armé d'un des couteaux qu'on avait laissés sur la table, il avait bondi jusqu'au prêtre, et, le saisissant par le bras :

— Pas un mot... pas un cri... On vous a peut-être entendu... On viendra. .. Inventez un prétexte... Dites... ce que vous voudrez... Je ne vous dis, moi, qu'un mot... Si M. Rabaut est pris, vous êtes mort...

— Laissez-moi, dit Charnay. Je veux sortir...

— Vous ne sortirez pas.

— Je ne sortirai pas?...

— Non... jusqu'à ce qu'il soit sorti... et en sûreté...

— Je ne dirai rien.

— Oui?...

— Je le jure.

— Oui?... Quel est donc le concile qui a dit qu'on ne doit pas tenir les serments faits aux hérétiques?... Celui de Constance, je crois...

— Finissons. Qu'est-ce que vous voulez de moi?

— Je vais sonner. Le geôlier ouvrira. Vous serez assis avec nous... là-bas... tout au bout de la chambre. M. Rabaut et son fils s'en iront... Vous les regarderez partir... Puis vous vous en irez... Une demi-heure après, s'entend... Allons, monsieur...

Oharnay se laissa ramener, pâle de rage, au siège qu'il avait quitté.

Jean saisissait déjà le cordon de la sonnette. — Un moment, dit Rabaut.

— Mais non, dit le prisonnier. Pourquoi tarder?...

— Pourquoi ?••• Parce que je ne reviendrai pas, mon pauvre enfant...

Et sa voix se brisait. Il n'était que trop évident qu^âprès cette aventure, il ne pouvait se hasarder à revenir dans la prison.

— Adieu donc, reprit-il ^ adieu, mes amis... adieu, Rochette... Ne me dis pas, comme notre mdtre à tous : n Si vous m'aiiniez, vous vous réjouiriez de ce que je vais vers mon Père.» Non, mon 61s, non.*. Je t^aime assez pour savoir me réjouir de ce que tu vas vers notre Père... Nous te pleurerons, mais nous envierons ton sort... Adieu, vous aussi, adieu... €es murs, ces portes ne m'empêcheront pas d'être avec vous dans ce monde, pas plus que le tpmbeau ne m'enpêchera d*être avec vous, par la foi, dans le monde où vous m'aurez précédé... Adieu... adieu...

Jean, sur un signe du pasteur, avait sonné ^ puis il était revenu se poster à cOté du prêtre.

— On Ta venir, lui disait-il à voix basse. Prenez bien garde. Un mot... un geste... un coup d'œil... et...

Il lui montrait le couteau. Charuay, w bras pendant et l'autre étendu sur la table, la tête baissée, les poings serrés, n'avait pas remué.

On entendit le grincement des verrous. La porte s'entr'ouvrit.

— Reconduisez ces messieurs, dit Jça^ de Lourinade.

Et Rabaut, après un dernier adieu ^ sortit lentement SL^ec son fils.

Le prêtre ne remuait pas.

On entendait des portes s^ouvrir^ se fermer... Les prisonniers étaient restés debout, rœil fi^e, Toreille lendoé... Une porte j^'outrit encore, puis se referma lourdement... €*était — ils en'conbaissaient le bruit— c'était enfin celle de la rue.

— Sauvé I... s'écria Jean.

Le prêtre ne remuait pas.

— Sauvé!... répéta le jeune homme, en se jetant au cou du frère aîné. Et d'une voix tremblante encore, mais éclatante et joyeuse, il entonna le vieux Te Deum huguenot :

Grand Dieu, nous te louons ; nous Vadorons, Seigneur, Et nous voulons chanter une hymne à ton honneur. Étemel, l'univers te craint et te révère, Ck)nQm6 son créateur, son monarque et son père...

lis en étaient encore aux premiers mots, que les vôîx d'en bas répondirent. Le pieux écho les suivait de vers en vers , de syllabe en syllabe. A la fin de la strophe, ils s'arrêtèrent 5 et aussitôt la seconde s'éleva, comme un lointain murmure, des profondeurs de la prison.

Les Trônes, les Vertus, les Esprits bienheureux Qui sont les spectateurs de tes. faits metveilleux. Le chœur des Séraphins, des Chérubins, des Anges, Sahs jamais se lasser célèbrent tes louanges..,

Et les prisonniers de continuer ;

Saint, Saint, Saint, disent-ils dans leurs sacrés concerts. Est le Diea des comhats...

Un cri d^effiroi les arrêta; Un d'eux, en se retournant vers le prêtre, venait de lui voir le visage en sang. Les yeux étaient fermés; le sang ruisselait de^ narines et de la bouche. Ses vêtements en étaient déjà couverts.

La colère, la contrainte avaient, déterminé l'apoplexie. L'inquisiteur du Languedoc avait précédé devant Dieu ceux qu'il s'était réjoui de voir mourir.

Descendons aussi quelques moments dans ce cachot d'où les Calas avaient uni leurs voix à celles des quatre prisonniers.

Gomme ces derniers, depuis quelque temps, ils se voyaient assez librement. On les avait d'abord tenus isolés et au secret; puis, après de nombreux interrogatoires, quand on se fut bien convaincu qu'il n'y avait plus rien à tirer d'eux, ils purent se réunir, mais sous la garde d'un geôlier.

Ce jour-là donc, pour la première fois, — c'était, on se le rappelle, le 1*' janvier 1762, — on les avait laissés seuls. Ils s'étaient revus ensemble à table, comme dans la fatale soirée du 13 octobre, le père, la mère, le fils et son ami Lavaysse, les deux filles Rose et

Anne; il ne manquait que celui dont la démence les a^ait tous jetés dans cet abîme.

Aussi leur première pensée avait-elle été pour lui.

— Il était là... dit le père en s'asseyant; là... devant moi... Je le vois encore... Il ne levait pas les yeux ; il semblait étranger à tout. Deux fois je lui demandai pourquoi il ne mangeait pas. Je lui avais presque donné... le matin... ma malédiction... 11 Tavait méritée, le malheureux!... Mais le souvenir m'en était resté comme un poids... J'étais presque heureux d'avoir à lui témoigner quelque intérêt, a Tu ne manges pas?...» répétai-je. Il ne me répondit pas. Il s'en alla...

— Assez... assez... dit la mère...

— Il s'en alla... « Où vas-tu?...» lui dis-je. Mais il avait déjà passé la porte... qu'il ne devait plus re* passer...

— Mon père, dit Pierre Calas, — car il voyait sa mère souffrir horriblement à ce lamentable récit, que le vieillard ne se lassait pas de refaire, — quand aurons-nous l'écrit de M. Rabaut?

— Dans peu de jours, je pense. M. de La Salle, à ce qu'il parait, persiste à dire qu'on ne devrait pas le publier.

— Il a tort.

— Il a peut-être raison.

— Quels juges, bon Dieu, que ceux à qui il faut craindre de trop prouver qu'ils se trompent !

— Ces juges, mon pauvre ami, ce sont les nôtres Force est bien de les accepter comme ils sont. Et vous, Lavaysse, qu'en dites-vous?

— Je dis qu^aprës les mémoires de M. Sudre et de mon père, si le parlement n*est pas ooDvaincù, rien ne le convaincra...

— Rien, vous avez raison, dit Pierre Calas. Ces mémoires sont des chefs-d^œuvre. Il y a de quoi se sentir fier de les avoir inspirés.

Ce sentiment, — la vérité nous oblige à le dire, — c'était plutôt la reconnaissance que le goût qui Tinspirait à nos captifs. Ce siècle gâtait tout. Le vrai Semblait prendre plaisir à se parer des dehors du feux. Tous les défenseurs des Calas avaient payé et devaient payer encore un plus ou moins large tribut à ce besoin de grandes phrases et de grands sentiments. Un seul, Rabaut, devait faire exception. Sa Calomnie confondue, qui nous a été conservée dans les Toulousaines de Gebelin, est un modèle accompli de raisou calme et d^iïidignation sans enflure.

L'avocat Sudre, au contraire, s était jeté à corps perdu dans toutes les boursouflures du temps, on rirait, n'était le sujet, de ses perpétuelles apostrophes aux accusés, aux juges, à Thumanité, à la vérité, à la nature, à tous les dieux abstraits d'une époque à peu près sans Dieu. A côté de raisons très-bien déduites, voilà de ces phrases sans nom qu'un écolier effacerait. « En vous défendant, dit-il aux Calas, je n'ai pas cru vous servir seuls 5 j'ai cru servir tous les hommes. Il ri'en est point qui ne dût être affligé que la nature, à laquelle il appartient, fût reconnue capable d'une fureur auissi étrange. » Que veut-il dire? Ce n'est pas seulement forcé, c*est faux. Quand on absoudrait Calas, le meurtre d'un fils par son père n'est malheureusement pas chose

Diiïe, et la nature en a maintes foiis été capable. Ailirs : « J'ai écouté la droiture et les sages, dit-il. urs lumières fri'oîit écraîrë. La noblesse de leurs pen- 3s a élevé les miennes. » Et tout cela pour dire qu'il îtudié sans prévention tous les éléments^ du procès, lis rien n'approche, en ce genre, d'un morceau de son îond mémoire, car iJl. Sudre en fît deux. « Pendant e je travaillais, dit-H, à ce second écrit, une main connue s'occupait aussi de défendre ces malheureux, néreux inconnu ! Avec quelle joie je me suis vu efîer!... Jl est donc encore des hommes! Depuis ce moînt, la terre est embellie à mes yeux... » Sur quoi uteur des Toulousaines^ après avoir cité ce passage : C'est vous-même, s'écrie-t-il en s'adressant à Tauir, qui me transportez ici d'admiration! » Voilà urt, le savant, qui encense le déclamateur^ et ses mlousainesy avouons-le, ne méritent que trop sou*- (it l'admiration de mauvais goût qu'il professe pour vocat de Toulouse.

U n'est pas jusqu'au père et au frère de Lavaysse, oeats l'un et l'autre, qui ne s'abandonnent, dans leur rit, aux mêmes amplifications. Vers le milieu, soit e le père eût perdu en elTet le courage d'aller plus n, soit plutôt qu'un coup de théâtre lui eût paru [filent à tenter, la plume lui tombe des mains. Ju'entends-je!... s'écrie-t-il. Juste ciel!,... on juge m fils!... Je n'ai pas la force de continuer... Je sucmbe... Arme-toi de courage, mon cher fils. Achève la fense d'un frère infortuné. » — « J'obéis à mon père, t le fils en continuant. Que je te plains, mon cher )re, de voir ta défense e^ (jies mains si faibles! l^jnèle

— 2i2 — suppléera-U*il au talent?» Et Gebelin de s'écrier : «Que toute cette scène est attendrissante ! Qu^elle est touchante ! On ne peut refuser des larmes à des sentiments si vifs et si beaux. »

Ne croirait-on pas lire une scène du Fils naturel de Diderot? Le sentiment s'était abâtardi, jusque dans ses sources les plus pures. Les grands meneurs du jour avaient tant loué ce style % qu'il n'était presque plus permis d'écrire autrement.

Heureusement que les raisons étaient, en soi, asseï fortes, pour ne pas trop plier sous le poids de ce lourd pathos.

Dans son premier mémoire, Sudre attaquait les nullités légales dont la procédure était chargée, nullités du premier procès-verbal, nullités du premier rapportées gens de l'art, nullités du monitoire, et conséquemm^t des dépositions reçues en vertu de cet acte, nullités, enfin, de tout genre, dans tous les éléments de Pinstruc* tion. L'avocat démontre que les Calas, fussent-ils ma-

^ « n n*y a que M. Diderot qui puisse entreprendre de pareilles choses... M. Diderot ouvre de nouvelles carrières au génie. M. Diderot n'a qu'à continuer à travailler en ce genre , pour être le maître absolu du théâtre... etc., etc. » (Grimm, sur le Fils naturel, mars 1157.)

Grimm avait du goût, cependant, et même beaucoup; mais il s'agissait de Diderot!

tement coupables, ne pourraient, sur une pareille édure , être légalement condamnés.

Lssant ensuite aux faits eux-mêmes, il pose et résout 3S les questions qui s'y rapportent. Ainsi :

it^il vrai que Marc*Antoine Calas eût renoncé à la ;ion protestante, qu'il dût abjurer le lendemain ou \ peu? — L'auteur montre qu'il n'y en a eu ni tves, ni indices.

B quelle nature étaient donc les menaces qu'on a indu Calas faire à son fils? — L'auteur établit qu'il a pas eu un mot qui ne fût relatif aux dérèglements naires de ce dernier.

[algré la longueur de la procédure et le soin minu- X qu^on parait y avoir mis, a-t^n réellement étudié s les faits qui pouvaient éclairer la conscience des 3S? — L'auteur en énumère neuf qui n'ont pas été irofondis, et qui, tant qu'on ne les aura pas détruits expliqués, ne peuvent cadrer avec la supposition que Calas soient coupables.

je second mémoire, plus court, est destiné à éclaircir ï corroborer les principaux points du premier. L'aur montre, en terminant, les dangers de cette jurisidence aveugle qui se laisse mener aux passions de [uultitude, et qui met le glaive de la loi aux mains du jmiervenu.

Il y avait aussi de bonnes choses dans l'écrit anonyme peu emphatiquement vanté par M. Sudre. Le bruit blic l'attribuait à M. de La Salle. C'était moins un imoire en forme, qu'une suite d'observations en faiir des Calas. L'auteur ajoutait quelques nullités à lies qu'on avait déjà signalées «, puis il s'attachait à

détruire, les uns par les autres, les témoignages re cueillis contre les accusés. Il montrait, ce qui n'étai pas difficile, combien les témoins étaient peu d'accord combien ils étaient loin de valoir, tous ensemble, m seul témoin oculaire ou bien informé.

Le mémoire des Lavaysse ajoutait pfe» aux pfkè dents. Il était spécialement en faveur du jeune homm qu^un triste hasard avait conduit, le 13 octobre, dansi maison des Calas. On y prouvait que, fusseàlt-ils coqpsd>les, Lavaysse ne pouvait ni avoir su le crime, ni avoir aidé à TaccompUir.

Lavaysse lui-même avait publié, en quelques pages, un récit de Tévénement. Il y avait joint les attestation! que des personnes respectables venaient de \\jA envoyer, soit sur sa moralité, soit sur diverses circen^tances à son voyage à Toulouse. 11 établissait aTec évidence d quUI avait déclaré tout d^abord, savoir que, lorsque là Galas Tavaient retenu à sotiper, il allait chercher des chevaux pour se rendre immédiatement chez son père, à Caraman.

Ënfin^ un sixième mémoire avait pour auteur Louis Calas, le fils devenu catholique. Il déclarait n'avoir pâs été inquiété par sa famille au sujet de son changement de religion, et n'avoir vu, d'autre part, chez son frère Marc-Antoine, aucune disposition à Timiter.

Tel était, avec le mémoire de Rabaut, Tenseiiible de la défense écrite. Tels étaient les arguments et les îàU contre lesquels le tribunal était condamné à se roidir, s^il voulait donner gain de cause aux haines d'une multitude égarée.

lais revenons aux accusés.

A repas s'était passé tristement à calculer, pour la tième fois, les probabilités de condamnation ou cquittemei^t* Ne nous étonnons pas si les Calas s'en occupaient plus que les prisonniers de l'autre étage^

homme qui avait fait dès longtemps, comme Roîtte, le sacrifice de sa vie, pouvait sans trop d'eibrt irter ced sombres idées; mais qu'il est difficile d'être irageux en famille I Comme la mort, dont vous vous iez tout seul, vous tient et vous terrasse par tous \ liens d^époux, d'épouse, de père, de m^e, d'enfant I strois Grenier étaient frères; mais ils avaient l'ardeur la jeunesse, l'insouciance du gentilhomme français^ d'ailleurs, accusés ensemble, ils avaient au moins ssurance d'être condamnés ou absous ensemble, ur les Calas, on avait fait des procédures séparées; et ioiqu'il fût manifestement absurde, le crime admis,

supposer que le père l'eût commis seul, c'était le re, évidemment, que l'on tenait surtout à condam- ^r. Chacun, par conséquent, outr^ ses craintes per« nnelles, avait à trembler pour le vieux Calas. C'était njustice dans l'injustice. Tous innocents, il leur liait encore trouver de la pitié pour ce vieillard aussi nocent qu'eux, mais dont la perte était spécialement rée.

Ajoutons qu'on ne leur avait pas épargné ces misé*

— 2i6 — rables obsessions si vertement repoussées par h quatre autres prisonniers. Ce qui n'était, pour ceux-« qu'une iatigue et qu'un ennuyeux passe-temps , c étail pour la malheureuse famille, une angoisse de tous le jours et de toutes les heures. Les convertisseurs espé raient trouver, dans les deux jeunes filles, une proi plus sûre et plus aisée. Promesses, insinuations, me naces, rien n'était négligé pour les détacher de leu! parents ^ et quoiqu'elles eussent été jusque-là inébrao labiés, les attaques de ce genre avaient trop souvea réussi pour que les parents ne tremblassent pas de le voir réussir sur elles.

Le Père Bourges s'était particulièrement distingo dans cette triste croisade. Il y mettait, du reste, )fi formes de la plus obséquieuse charité^ peut-être mèoi avons-nous tort de ne parler que des formes, car riei ne nous autorise à penser qu'il ne fût pas sincèremeÉ charitable. Mais il était de ceux qui osent, par di» rite, autant et même plus que d'autres par fanatisme Les obsessions partant du cœur n'en sont queiquefoii que plus fatigantes, parce qu'on n'a pas, pour lel repousser, la force que l'indignation donnerait.

11 avait cependant trouvé, soit dans Galas, soit daoi son fils, des hommes en état de lui tenir tête, et i s'était aperçu, de plus, que les jeunes filles leur reo' daient compte de ses entretiens avec elles. Il avait donc été obligé de chercher des raisons un peu meilleures que celles dont les prêtres payent ordinairement les femmes^ vagues sentimentalités, assertions traochantes, faits arrangés , pour ne pas dire falsifiés. Malgré cela, il s'était plus d'une fois laissé prendre

— 2i7 — en flagrant délit d'exagération , — toujours pour ne pas employer un autre mot, qui serait peut-être plus juste. '

Un jour, par exemple, il leur avait magnifiquement parlé de la succession des papes. De saint Pierre à Clément XIII, il n'y avait eu , à l'entendre, ni lacune, ni schisme, et les jeunes filles d'admirer cette longue et majestueuse chaîne. Mais on lui demanda, le lendemain, ce qu'il faisait donc des anti-papes, des vingt-quatre schismes, dont cinq dans un seul siècle *, des obscurités dont la succession est enveloppée à son début, etc. ; toutes choses que l'on peut bien essayer d'expliquer tant bien que mal, mais qui devraient au moins nous épargner ces grands tableaux dont on éblouit les simples.

Un autre jour, en exposant la constitution de l'Église, il avait eu soin dé ne rien dire des transformations qu'elle a subies. Nulle raison, après l'avoir entendu, pour ne pas penser que les cardinaux dataient de saint Pierre^ aussi les jeunes filles, sans aller jusque-là, semblaient assez près d*avouer que l'organisation romaine remonte en effet aux premiers chrétiens. Le frère lui demanda donc ce qu'il faisait du temps où l'évêque de Rome était nommé par les fidèles du diocèse, où il n'intervenait en rien dans la nomination des autres, où les cardinaux n'étaient que les curés des principales paroisses de la ville, etc., etc., toutes choses que les successeurs du Père Bourges se dispensent aussi très-volontiers de rappeler.

^ Le onzième.

— âi8 —

Les sacrements, les sept sacrements de l'Église, ce nombre sacré si audacieusement tronqué par la Réforme, C'était aussi un des grands mots dont il remplissait le plus fréquemment sa bouche. On lui demanda donc s'il oubliait que ce nombre n'a été déOnitiv^mept fixé, et même après bien des débats, qu'en 1546,

D'autres fois, c'était par l'Écriture elle-même qu'il essayait d'amener les jeunes Allas aux idées qu'elles savaient combattues par l'Écriture.

« Les évêquesl... leur disait-il par exemple-, comment n'en point avoir? Vos Bibles mêmes en parlent. » Et il leur montrait en effet ce mot dans une version protestante. Hais les jeunes filles, cette fois, n'eurent besoin que d'elles-mêmes. Elles lui montrèrent ce mot sans cesse confondu, dans le Nouveau Testament, avec celui de prêtre ou de pasteur, Pierre Calas lui demanda seulement s'il ignorait que cette confusion de termes se retrouve aussi chez Clément Romain, celui-là même dont on fait un des successeurs de saint Pierre.

tf Celui qui n'écoute pas l'Église, leur disait-il ua autre jour, qu'il soit pour vous comme un païen. » Ce n'est pas moi qui le dis, ajoutait-il, c'est Jésus-Christ. « Oui, dirent-elles; mais avez-vous oublié ce qui précède? Il s'agit d'une simple querelle entre deux frères, et l'Église, dans ce passage, ce sont les fidèles qu'il leur est dit de prendre pour arbitres plutôt que de recourir aux tribunaux. » Que pouvait-il répondre? Que répondraient, car ce passage est un des plus exploités, ceux qui osent encore le détourner du sens qu'il a eu si évidemment dans la bouche de Jésus-Christ?

Sur ce terrain de l'Écriture, qui leur était familier,

— Îi9 —

les jeunes filles l'arrêlaienl souvent moins par des objections détaillées que par de simples appels à sa conscience et à son bon sens. Ârrivâit-il, par un laborieux enchevêtrement de passages , à leur donner un simulacre de démonstration du purgatoire: « Vous ne croyez pas sérieusement, lui disaient-elles, qu'un dogme de cette importance, tenant de si près à tant de points traités par les apôtres, n'eût pas été une seule fois directement enseigné dans leurs écrits. » Prétendait-il établir par l'Écriture la confession , la messe, le culte des saints ; même genre d'observations. Il ne pouvait sérieusement penser, lui disaient-elles, que des points devenus si graves eussent été si imperceptiblement indiqués dans tant de pages adressées à tant d'Églises.

Il y avait pourtant un point sur lequel il les trouvait plus dociles.

Le culte de la Vierge à toujours été pour les prêtres un de leurs plus sûrs instruments de persuasion et d'influence. De là les développements énormes que ce culte a reçus; de là son existence même, car il n*est pas d'article sui* lequel un catholique éclairé, pour peu qu'il aille aux sources, soit plus vite obligé de passer condamnation.

Mais c'est aussi, d'autre part, un de ceux sur lesquels les plus éclairés eux-^mêmes se laissent le mieux aller à ne pas raisonner, a Quel mal vous fait-il donc , ce

culte?... semblent^ils dire à ceux qui le combattent. Foi, charité, émotions religieuses et poétiques, il s'allie admirablement à tout. Nous n'en faisons pas, nous, un grand usage ; mais c'est la religion de nos femmes, de nos filles... Pourquoi vouloir la leur ôter? »

C'est en effet, tout particulièrement, la religion des fenunes. Pourquoi? Toutes les émotions dont leur nature a spécialement besoin, le christianisme les leur offrait, et nulle fenune, assurément, ne les lui a demandées en vain; mais Rome a mieux aimé les leur offrir elle-même, dans des idées à elle et dans un culte à elle, dont Tinfluence fût nécessairement toute à son profit.

On était pourtant encore assez loin, il y a cent ans, de ce qui s'est dit et fait de nos jours à ce sujet. L'incrédulité dominante avait rendu au catholicisme un grand service : elle le forçait de rester, au moins extérieurement, aussi raisonnable qu'il peut l'être. Des livres comme beaucoup de ceux dont on nous inonde aujourd'hui auraient indigné les croyants presque autant que les incrédules. La Vierge, officiellement trèshonorée, demeurait, entre gens instruits, sur un second plan assez lointain. Elle ne faisait pas de miracles, n'apparaissait à personne ; elle se contentait d'être, en vertu du vœu de Louis XIII, la patronne de la France, sans exiger que les Français l'honorassent comme en Italie ou en Espagne. Personne n'aurait osé dire, comme M. de Ronald en 1844, que la religion du Christ et la dévotion à la Vierge fussent a deux sœurs; » personne n'aurait osé affirmer, comme lui, que ces deux sœurs « sont descendues ensemble de la montagne sainte, pour

— 22i — il 1er faire ensemble la conquête des âmes, » ni, encore noins, que <t partout où fut arboré l'étendard du salut, )n vit se déployer les enseignes de Marie. » Les protestants n'eussent pas été seuls à crier au mensonge, si la science janséniste aurait demandé au clergé s'il /oulait donc fournir de nouvelles armes aux hérétiques, le nouveaux sarcasmes aux incrédules.

Aussi le Père Bourges avait-il habilement retiré cette [question du terrain de rÉcriture, sur lequel il savait très-bien que les jeunes fîlles le battraient ; c'était même en lâchant pied qu'il avait commencé à leur insinuer la chose. (( Le culte de la Vierge n^était pas ordonné dans l'Écriture ; mais l'Écriture avait-elle prétendu fixer, sur tous les points, la limite précise de ce qui serait agréable à Dieu? Les protestants eux-mêmes pouvaient-ils justifier rigoureusement par elle tout ce qu'ils faisaient, dans leurs églises, avec la persuasion de bien faire? Plaire à Dieu, faire son salut, voilà le but. Où est-il dit que si notre cœur voit s'ouvrir une route qui lui conviennOi il doive la fuir par cela seul que Dieu ne l'a pas formellement indiquée? Plaire à Dieu! Eh! comment lui plairait-on mieux qu'en honorant celle qu'un ange appelait de sa part bénie entre toutes les femmes?.^. Faire son salut ! Mais c'est à la piété, à l'amour, que le salut est promis. Pourquoi, dès lors, pourquoi repousser ce qui peut augmenter la piété, nourrir l'amour, remplir le cœur, enfin, d'émotions saintes, dont Dieu restera la source et l'objet? »

Ainsi disait le vieux dominicain, et, à force d'y revenir, il avait presque réussi. Les jeunes filles commençaient à se demander s'il ne serait pas possible, tout en

évitant les excès, d'honorer un peu plus la Vierge que ne le faisaient leurs parents. Ceux-ci parlaient d'elle, à la vérité, comme l'Écriture, avec un grand respect; mais point d'élans, point d'amour. N'était-ce pas bieo sec, bien froid? Pourquoi ne pas aimer un peu Jésus- Christ dans sa mère, de même qu'on aimait Dieu en Jésus-Christ?

Cette question les préoccupait toujours plus. Le prêtre s'aperçut qu'elles ne s'en ouvraient pas à leurs parents. Elles en étaient donc déjà à craindre d'être détrompées ! Il s'enhardit. Tout ce qu'il enseignait sur ce point à ses dévotes, il arriva à les en entretenir, mais peu à peu, comme cédant lui-même aux exigences de leur imagination et de leur cœur. En attendant, il laissait dormir tout le reste; il savait assez qu'une fois cet autel bâti dans leur âme, la messe et tout ce qui s'ensuit finiraient bien par s'y introniser.

Son habileté même allait déranger ses plans.

— Eh bien, dit un jour Calas à ses filles, vous ne me parlez plus du Père Bourges. Il n'est cependant pas resté tout ce temps sans vous voir.

— Nous l'avons... peu vu... dirent-elles.

— Vous l'avez vu... enfin... De quoi vous a-t-il donc parlé, que vous ne m'en ayez rien dit?

— Il a laissé tout ce qui pouvait... nous peiner...

— Très-bien; mais encore?...

— Nous n^aTotts parlé que... de piété...

— Vraiment?... Il m'avait paru, jusqu'ici, ne pas y a tendre grand'chose... Et il y avait encore plus loin, eus semblait-il, de sa piété à la nôtre, que de ses royances à nos croyances... Des pratiques, des redites, es pénitences... et puis les saints... et puis la Vierge...

Il les vit rougir, il aVait compris.

Il se contint cependant. L'explication, pensà*t*-il, erait plus fructueui&é devant le convertisseur lui* Qême.

Le lendemain donc : — Monsieur, ditr-il au Père k>urges, j'ignorais qu'il y eût ches vous deux religions.

— Deux... religions?... dit le Père.

^— Mais oui. Celle que vous nous prêches, à mon fils >t à moi, n'est certainement pas celle...

— Ah! mon pèrel... s'écrièrent les jeunes filles.

— Laisses, reprit-*il. Monsieur voudra bien m'explijuer, je pense...

— La viande aux forts... et le lait aux enfants... dit sentencieusement le Père Bourges.

—^ Faites^nous-le donc au moins goûter, ce lait, que nous puissions voir s'il est pur...

— Demandez à ces jeunes filles comment elles l'ont trouvé.

— TrèsHloux, j'en suis convaincu. Il y a des poisons très-doux, monsieur.

— Poison!... le culte de la Vierge!...

— Ah! c'était donc le culte de la Vierge?

— Vous ne le saviez pas?

— Mes filles ne me l'ont pas dit, monsieur. Elles ont débuté dans leur religion nouvelle, ajouta-t-il en les

regardant fixement , par se cacher , pour la première fois, de leur père et de leur mère...

Mais il n'avait pas achevé ces mots, que Rose et Anne se jetaient, tout en larmes, dans ses bras. Un regard du père avait suffi pour ébranler l'échafaudage du prêtre.

— Monsieur, reprit-il, je suis las, bien las, de la controverse. Je vous ai déclaré, il y a déjà quelques jours, que je ne répondrais plus. Mais vous avez semé l'erreur; il faut bien que je l'arrache. Vous avez caché vos manœuvres ^ il faut bien que mes filles apprennent où vous les meniez.

— Que parlez-vous de manœuvres?... dit le prêtre. Demandez-leur...

— Si elles s'en sont aperçues?... Je crois sans peine que non. C'est précisément pour cela que je veux leur ouvrir les yeux. Nierez-vous que, tout en ne leur parlant que de la Vierge, vous prépariez les voies à tout le reste?

— J'ai assez montré, dès le premier jour^ que je désirais vous voir catholiques.

— Oui ; mais vous avez laissé croire à ces enfants que vous n'y songiez plus, que vous ne les mèneriez qu^où elles voudraient aller. Est-ce vrai, mes filles?

Elles baissèrent les yeux.

— Laissons, reprit Galas, la question de loyauté. Votre Église, nous le savons de reste, n'est pas habituée à s'y arrêter beaucoup, dès qu'il s'agit de conquérir des âmes. Mais ce n'est pas seulement auprès de nous que la Vierge est votre auxiliaire. 11 y a des pays où vous ne régnez que par elle, où tout le christianisme est dans son culte...

— Abus, interrompit le prêtre.

— Abus énorme^ en effet; mais croyez-vous m'éiiapper en l'avouant? Il faudrait pouvoir nous monter que cet abus déplaît à votre Église, qu'elle le >mbat et Tinterdit. En est-il ainsi? Tous les hommages ne nous voyons rendre à la Vierge, qui les encourage b les dirige? Où règne-t-elle en souveraine, en déesse, inon dans les pays où tout se fait par l'Église et pour Église? Pouvez-vous, dans ces pays-là, ne pas voir ue le peuple ne vénère qu'elle, vC adore qu'elle, car je e pense pas que vous vouliez sérieusement m'objecter os vaines distinctions de mots? Que faites-vous, je le épète, pour combattre ces écarts? Qui les autorise, si e n'est vous?

— Vous aurez beau faire, dit le prêtre; vous n'emlêcherez pas que tout cela ne soit étranger à la quesion. N'avez-vous jamais vu d'abus dans ce qui vous tarait à vous-même bon et vrai?

— Distinguons , je vous prie , entre les abus passa-* ;ers et les abus constants. L'abus peut se mêler à out; mais quand une chose est de nature à appeler 'abus, à l'encourager, à le rendre inévitable, c'est léjà, quoi qu'on dise, un grave argument contre elle. Dh bien, parmi les gens sincèrement dévots à la mère lu Sauveur, en connaissez-vous beaucoup dans Tesirit desquels elle reste exactement à la place que vos héologiens lui assignent, beaucoup qui ne la prient |ue comme devant elle-même prier Dieu, et qui, dans es élans de leur foi, ne se laissent jamais aller à l'inoquer comme ils invoqueraient Dieu même, à l'adorer lomme ils adorent Dieu? Toute ma vie, je me suis en-

tendu demander l'aumôâê du nom de la sainte Vierge; toute ma vie, quand je donnais, les pauvres qui ne me savaient pas protestant m^ont dit : Qne ta sainte Vierge vous le rende! Partout, dans le langage vulgaire, c'est elle qui bénit, elle qui protège, elle qui punit, elle qui sauve; partout, dès qu'elle devient quelque chose en religion, elle devient plu6 que vous n'enseignez vous-mêmes, dans vos livres , qu'elle doit être. Encore un coup : bon ou mauvais en soi, tout ce qui appelle infailliblement un abus, et un abus dangereux, est mauvais.

Une seule chose pourrait donc autoriser ou excuser le culte de la Vierge : ce serait qu*il fût ordonné oq au moins permis par TÉcriture.

L*ordonne-t-elle? — Vous n'oseriez l'afBrmer.

Le permet-elle? — Vous allez dire oui...

•— Comment pourrions-nous dire non? « Tous les siècles m'appelleront bienheureuse, » disait Marie ellemême.

— Refusons-nous de rappeler bienheureuse? Hais de là à un culte, il y a loin. Ce root même de bienheureuse, vous en avez, dans l'Évangile, un commentaire en opposition complète avec le sens que vous voudriez lui donner, a Heureux, s'écrie une femme, heureux les flancs qui t'ont porté !» — « Heureux plutôt, répond le Christ, ceux qui entendent la parole de Dieu et la mettent en pratique! » Un autre jour, on vient lui dire que sa mère et ses frères demandent à lui parler. « Qui est ma mère? dit-il; qui sont mes frères? » Puis, montrant ses disciples : « Voici ma mère et mes frères, ajoute-t-il; car celui qui fait la volonté de mon père

(8te, celui-1^ eat mon frère^ mil sœur, ma mère* » vérité, quand cas paroles ne seraient pas dans triture, ou qu'on nous permettrait de les arranger otre q;ré^ je ne crois pas que j'imaginasse rien de s favorable à nos idées,

^oilà donc ce qu'était Marie pendant la vie terrestre son fils. Après, elle s'efiace encore plus. Dans le e des Actes, elle m paraH qu'une fois ^ dans les ires, elle n'est pas même nommée. Ouil ce nom i vous répétez sans cesse, que vous gravez au fronton vos temples, que vous voudriez nous apprendre à oquer , — • vous ne pouvez nous le montrer écrit, me une fois, dans ces longues ei^hortations des >tres aux fidèles de leur temps.

Et c'est vous, mes enfants, poursuivit-il en s'adres^ it à ses filles, c'est vous qui parleriez là où un saint al s'est tu I C'est vous qui prétendriez distribuer les es dan$ le ciel! Parce que votre imagination et tre cœur vous en demanderont un pour la Vierge, la srge en aura un! Mais songei-y ; ce n'est pas autre- 3nt que s'enfantaient les divinités païennes. On in-» quait tout ce dont on croyait avoir besoin, et tout qu'on invoquait devenait Dieu.

— Nous ne l'avons pas invoquée, dit une des jeunes les.

— Auriez«-voiis beaucoup tardé? L'appeler bienheuuse, c'est bientôt fait. Dès qu'on ne veut pas s'en nir rigoureusement là , que faire ensuite, sinon ce l'on fait à Rome? Non, mes enfanta, non! pas d'illun on. N'çspérez pas être plus fermes et plus sages que mt d'autres. Dès que voua quitter l'Écriture» un pas

ou cent, peu importe; c^est le premier qui est le pai décisif. Une fois sur le terrain des opinions humaines il faut glisser, il faut rouler jusqu'au bout. Honora aujourd'hui la Vierge ; demain vous l'invoquerez. Invoquez-la^et bientôt vous l'adorerez.

Les jeunes filles avaient compris le danger. Quant à se débarrasser des impressions qui les y avaient exposées, c'était plus difficile, et leur père avait trop de sens pour exiger que ce fût l'œuvre d'un jour. Mais le convertisseur les sentait désormais munies de ce qui pouvait le mieux déjouer ses efibrts : défiance de lui et d'elles-mêmes ; ferme résolution de s'en tenir, surtoos les points, aux enseignements de l'Écriture. 11 voyait clairement qu'il n'y avait plus rien à tenter.

Aussi avait-il songé à prendre un aide, mais non le même, pourtant, qu'auprès du ministre et des trois frères. Chamay lui avait paru peu propre à s'attirer la confiance d'une famille aimante et malheureuse, et le hasard lui avait ofiert un homme qui semblait fait pour cette tâche. Cet homme, c'était le Père Bridaine.

11 venait de prêcher l'Avent à Toulouse. Ses sermons, quoique suivis avec enthousiasme, n'avaient pu faire diversion aux sombres soucis de la foule. Le fanatisme toulousain n'y avait d'ailleurs pas trouvé son compte, car bien que le prédicateur eût évité toute allusion à nos deux grands procès, on avait pu voir qu'il n'épou-

sait pas les haines aveugles du vulgaire. Les Galas, en particulier, l'intéressaient. Il inclinait à les croire innocents ; il désirait de tout son cœur en acquérir la certitude.

Aussi avait-il accepté avec empressement la proposition de les voir. 11 était trop habitué à lire dans les cœurs, pour ne pas être sûr d'avance qu'il saurait bientôt à quoi s'en tenir.

Nos prisonniers s'étaient levés de table. Les hommes causaient dans un coin; la mère et les deux filles s'étaient approchées de la fenêtre. Ce dernier rayon de soleil, que nous avons vu pénétrer dans la chambre supérieure, venait de les quitter.

— Déjà!... avait dit l'une des filles.

— Déjà!... avait répété l'autre.

— Mais non... avait repris la première. Pas de regrets. La nuit, ici, est moins triste que le jour. Le jour, il me semble que le soleil est en prison comme moi...

— Pauvre enfant, dit la mère, ne serait-ce pas plutôt que tu le trouves bien heureux de s'en aller quand il lui plaît I...

— Peut-être.

— 11 est cependant captif, lui ausi.

— Oh! ma mère...

— Est-ce que son chemin n'est pas tracé? Jamais, tu le sais bien, il ne s'en est écarté d'une ligne.

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