III
— Captif... ti ¥009 voulei... Mais quelle priaoDl. L*e8pac6«,. Le oiel...
— San ciel.., N'avons-ooas pas le nôtre aussi?...
— Nous l'aurons...
— Nous TavoQs, enfant, ai nous le voulons. Où Dieu est, là est le ciel...
--* Et Dieu est partout, ma mère.
— Partout... Et dans la plus triste prison, si on Ty cherche, mieux encore qu'ailleurs... Va, mon enfant, une Âme qui a trouvé Dieu est plus libre que le soleil.
— Plus belle aussi, n^est-oe pas?
— Oui, plus belle... Plus précieuse, aux yeux de Dieu, que toutes les merveilles dont il a paré Vw'ïvers. Le soleil sera éteint, qu'elle brillera enoore...
--- C'est qu^un autre soleil, celui qui ne doit pas s'éteindre, Téclairera.
— Le dernier rayon disparaît... Es^tu toi^ouFs aussi triste, ma fille?.,.
— Je ne suis plus triste, ma mère...
— Tu pleures.,.
— Et vous aussi..,
— Silence,.. On vient... Qui est-ce dono?
. — Ah! Dieu... Encore un prêtre!...
— Encore un, en effet... dit Bridaine, car c'était lui. Oui, mademoiselle, encore un...
Mais il s'était approché d'elle^ et sa physionomie ou-
verte et franche efbçait déjà la trii»te iiûpreMioii de
son habit. Lavaysse. qui l'avait entendu prêcher, le reconnut et le nomma. Aussitôt Calas, allant à lui :
— Monsieur, lui dit-il, vous voyez que vous n'êtes pas inconnu ici. Vous avez été, nous le savons, le consolateur et l'ami de beaucoup de malheureux... Serezvous aussi le nôtre ?...
Il lui tendait la main. Mais Bridaine le regardait, immobile.
— Vous êtes... Jean Calas?...
— Oui.
Bridaine le regardait toujours.
— Et c'est vous... qui parler ainsi ?..>
— MaiSé..
— 11 est innocent!... s'écria Bridaine en saisissant sa main. Vous l'êtes... Oui... Dites... Vous l'êtes, n'est-ce pas?... Vous l'êtes I...
— Voilà bientôt trois mois que je le dis.
— Et ils ont pu ne pas vous croire !
— Dites qu'ils ne Tout pas voulu.
— Et ils pourraient... Ils pourraient...
— Achevez... me condamner, n'est-ce pas?...
— Ah! monsieur!... s'écrièrent les jeunes filles en se précipitant vers le missionnaire. Vous le voyez bien, qu'il est innocent !... Sauvez-le !... sauvez-le!...
Bridaine leur prit les mains.
— Mes pauvres enfants, dit-il, ne vous abusez pas sur mon pouvoir. Votre père est innocent... Oui... Je le vois... J'en suis certain... Je le dirai hautement... Mais il y en a bien d'autres qui le disent... et qu'on
n*écoute pas... Résignez-vous... Priez..; Et à la garde de Dieu!...
Peu de moments après, il était de la famille. Assis à côté du père, il s'informait, avec un tendre intérêt, de leurs espérances, de leurs craintes, de leurs habitudes dans la prison. Ils étaient surpris eux-mêmes de la confiance qu'ils se sentaient entraînés à lui témoigner.
Ils n'avaient, à la vérité, rien à cacher à personne. Ils ne faisaient que continuer, prisonniers, cette humble vie de famille qui avait de tout temps été la leur. Qu'auraient-ils eu à redouter des regards, des questions? Tout ce qu'ils pouvaient désirer, c'était, au contraire , qu'on les vit et qu'on les connût. Bridaine les avait vus, et Bridaine avait immédiatement repoussé toute espèce de doute au sujet de leur innocence.
Mais il commençait, malgré lui, à se souvenir qu'il n'était pas là dans le seul but de les voir. L'homme était satisfait-, le prêtre ne l'était pas.
Et cependant, à ces touchants tableaux de leurs sentiments, de leurs habitudes, il s'était déjà demandé tout bas ce qu'ils avaient à faire des instructions dont on les harcelait , ce que de nouveaux dogmes ajouteraient à leur résignation , à leur piété, à leur foi , dans le sens le plus relevé de ce mot. La religion occuperaitelle donc plus de place dans leur vie? Prieraient-ils Dieu avec plus d'ardeur? L'aimeraient-ils davantage?
Lui seraient-ils, en somme, à lui qui regarde au cœur avant tout, plus agréables? — A toutes ces questions, le prêtre tâchait de répondre oui ^ l'homme et le chrétien disaient non.
Mais il est si puissant, le prêtre ! Il s^est si audacieusement habitué à dominer, chez tout ce qui porte soutane, les idées, les sentiments, et jusqu^aux premiers instincts de Thomme ! Sous cet habit , vous n'êtes plus à vous. Votre intelligence, votre cœur, tout votre être est au service d'un mystérieux pouvoir plus redouté que la conscience, plus impérieux que Dieu même.
Il en était donc à chercher comment il entamerait cette autre moitié de sa mission. 11 avait accepté l'héritage du Père Bourges; il ne se sentait pas en droit de le répudier.
— Voilà bien de la piété, dit-il en soupirant.
— Âh r monsieur, dit Galas , entre chrétiens, pas de louanges... Dieu seul...
— Hélas! je ne voulais pas vous louer... Je ne le pouvais pas.
Le prêtre arrivait. Je ne pouvais pas. En effet, on ne loue pas des damnés; et un prêtre a-t-il le droit de penser que des protestants ne le soient pas? Il n'est rien que TÉglise ait plus souvent et plus nettement déclaré.
— Non , reprit-il , je ne le puis. Plus cette piété me touche, plus je me sens le cœur serré en songeant... qu'elle est... inutile... qu'elle est... perdue...
€e chagrin arrivait si tard, qu'il eût été difficile d'y croire.
— Perdue?... dit Calas. Permettez-nous d'attendre que Dieu ait prononcé. Perdue I . .. Oui, elle peut l'être...
« Tous ceax qui me disent : Seigneur! Seigneur !••• n'entreront pas dans le royaume du ciel, i C'est le Christ qui l'a dit.
— Vous Tavouez?
— C'est écrit... Mais vous n'avez lu nulle part qu'on pût savoir, dès ce monde, qui entrera ou n'entrera pas. La porte est étroite, il est vrai...
— La porte, vous l'avez dit.
— Eh bien?...
— Il n'y en a donc qu'une...
— J entends... Et c'est votre Église, sans doute?... Si vous êtes la porte, cependant, vous n'êtes pas la porte étroite, car une des raisons qui nous éloignent de chez vous, c'est précisément d'y voir le chemin du ciel si uni et si large. Avec vos absolutions à tout venant, vos indulgences à tout prix, vos prières, vos messes pour qui en veut et même pour qui n'en veut pas, puisque celui qui s'en sera le moins soucié pendant sa vie peut encore en retirer du profit après sa mort, — avec tout cela], disje, vous avez mis le ciel à si bas prix, que nous ne pourrions en vérité, même en devenant des vôtres, ne pas nous demander si c'est bien là le ciel dont parlait Jésus-Christ.
— Nous sommes pourtant plus habitués, dit Bridaine, aux accusations^de sévérité qu'à celles d'indulgence. Beaucoup de ceux qui ont passé à vous, il y a deux siècles, n'avaient guère l'air, vous en conviendrez, de chercher une religion plus sévère.
— Beaucoup.de ceux qui ont passé à nous, dans les premiers temps de la Réforme, étaient encore trop catholiques pour comprendre quel affranchissement elle
étendait apporter. Ils en sataient assee pour se sous- 'aire aU joug des prêtres ; ils avaient à apprendre d'elle se soumettre au joug de Dieu. Votre objection, d'aillurs, ne serait pas une réponse à la mienne. Vous êtes îvères; mais où? Dans les détails. Vous avez ajouté iix lois de Dieu mille commandements gênants; vous !s avez sanctionnés à plaisir par les plus terribles tenaces*. • Et à quoi aboutissent^lles , ces menaces , non à vous faire multiplier, d'autre part , les moyens en conjurer les effets? Il est donc vrai, dans un sens, ne vous n'élargissez pas la porte ; vous la rétrécissez, 1 contraire, outre mesure... mais c'est pour ouvrir, à Hé, des centaines, des milliers de passages, parnii isquels chaque homme peut choisir celui qui convient ! mieux à ses goûts, à ses passions même, car il n'en )t presque aucune à qui vous n'offriez le ciel, pour peu d'elle consente à prendre certaines allures, à revêtir ne certaine livrée. Je ne veux pas entrer dans les délits; mais que n'avez-vous pas fait, par exemple, dans culte ) pour captiver les yeux, les oreilles, tous les ins; pour offrir aux gens les moyens d'être pieux, de irvir Dieu, de se sauver, enfin, en s'amusant! <( Dieu it esprit, disait pourtant Jésus-Christ; et il faut que 5ux qui l'adorent, l'adorent en esprit. » Qu'avez-vous it de cette déclaration?
— Nous la gardons, dît le missionnaire, pour ceux fli sont en état d'y obéir* Malheureusement, il y en peu.
— A qui la faute? Votre peuple est ce que vous le îles. S'il lui faut des spectacles , c'est qu'il en a tou- ►urs eu. En avons-nous besoin, nous?... Je vais plus
loin. Obtenez-vons dans vos temples^ avec ces pompes sans fin, plus de recueillement, plus de respect que les protestants dans les leurs? Ces pompes deviennent un besoin, mais un besoin dont la satisfaction n^est plus même accompagnée d'un plaisir : tel celui qui s'adonne au vin a toujours plus besoin de vin , tout en buvant , en somme, avec bien moins de jouissance que celui qui boit rarement et peu. A Rome , dans les grandes cérémonies, savez-vous qui sont les plus émus? Les protestants. Un de nos amis m'a conté qu'un jour, à Saint-Pierre, il pleurait... Et des Italiens, qui l'aperçurent , riaient de le voir pleurer. Tous n'auraient pas ri, je le crois; mais ce qui est sûr, c'est que lui seul, à en juger sur la contenance de la foule, était réellement et profondément remué. Jamais, monsieur, jamais vous n'aurez dans vos cathédrales quelque chose de comparable à nos assemblées du Désert. Votre culte a de beaux moments, l'élévation de l'hostie, par exemple; encore faudrait-il que ces vastes génuflexions n'eussent pas généralement l'air si machinal. Mais des heures de silence, d*attentien, d'immobilité, à peine les trouverez-vous dans vos couvents; et nous, c'est en plein air, c'est dans des assemblées de plusieurs milliers de personnes, que nous vous en offrirons le spectacle. Que nous parlez-vous de vos chants, de vos savants orchestres! Nous aussi, dans quelques pays , nous savons demander à la musique ce qu'elle a de plus grand et de plus beau. Mais tout ce qu'elle peut donner d'émotions vraies et réellement religieuses, nous le trouvons également avec nos humbles psaumes. Notre peuple n'a pas ridée de demander, de désirer autre chose. Ici même,
intre ces murs, quand nous voulons retrouver à la fois outes les émotions , tous les souvenirs de ce culte qui lous est cher... Écoutez...
Le plus heureux des hasards venait d'arriver tout à ;oup au secours de ses paroles. Les prisonniers de ^autre étage entonnaient, en ce moment même, leur lymne de reconnaissance et d'amour.
£t tandis que Bridaine, stupéfait, les yeux fixés à la 7oûte, écoutait ces graves accords, tes Galas réponlaient, comme nous Tavons raconté, à leurs invisibles compagnons.
Ils venaient de finir, et Bridaine écoutait encore.
— Eh bien?... dit Calas.
— Eh bien?... dit le missionnaire.
— Des larmes, je crois !
— Vous m'avez bien avoué qu'un des vôtres en avait i^ersé à Rome...
— Et lesquelles, devant Dieu, seront les plus précieuses?
— Je ne sais...
— Oh ! vous le savez... Celles qui ont coulé à moins le frais. Notre ami avait un peu honte de s'être laissé prendre à ces futilités papales^ aurez-vous honte, vous, l'avoir été pris à notre psaume?...
11 sourit et baissa la tête.
— Les circonstances m'ont peut-être plus ému que le
chant, dit-il. Cette prison... Ce pieux dialogue à travers la voûte... Cette paix...
— Je vous en supplie, s'écria Calas, n'allez pas chercher des explications... Laissez-nous croire que vous nous avez compris... Que votre cœur chantait avec les nôtres... Et quand vous entendrez parler de la froideur de notre culte, répondez... Mais il ne m'appartient pas de vous dicter votre réponse... Répondez... selon votre cœur... car c'est à votre cœur que nous nous en remettons... Dites que vous veniez pour nous faire catholiques, et que nous, les pauvres captifs, nous vous avons fait...
Bridaine allait se récrier.
— Ne vous «ffrayez pas, reprit Calas. Vous avez cru que je voulais dire protestant?... Non*, nous ne vous avons pas fait protestant... pas plus que vous ne nous avez faits catholiques... Nous vous avons forcé... voilà tout... à rester chrétien... Est-ce vrai?...
— Mon devoir...
— Lequel? Celui de chrétien, ou celui de prêtre?... Votre devoir de prêtre est de nous prêcher vos doctrines, et de nous déclarer damnés si nous les repoussons; votre devoir de chrétien, c'est de nous consoler... C'est de prier avec nous... C'est de nous parler de Dieu... C'est... Mais vous le savez mieux que je ne pourrais le dire... Choisissez!... •
— Eh bien, j'ai choisi!... s'écria Bridaine. Oui... J'ai choisi... Oui... Je veux prier avec vous... Je veux que vous ayez en moi un consolateur, un frère... Rien de plus, rien de moins... Prions, mes amis... Prions!...
Il se jeta à genoux. Tous l'imitèrent.
— Mon Dieu, dit-il, c'est ici un de vos miracles*. • Mix qui ne devaient j^rier ensemble que lorsque la ort aurait brisé les barrières qui les séparent, vous ez voulu que leurs cœurs s'unissent, dès ici-bas, dans I même élan vers vous. Ai-je eu tort, mon Dieu? —je trahi mes serments?... Non.., Je ne vous av^is ls juré de les haïr... Mes serments m'obligeaient de ur dire qu'ils $e trompeoti quHis ne vous servent pas xnme vous voulez être servi* «, Mais ils vous aimenti on Dieu!... Us vous aiment.,, comme je voudrais ivs aimer !,.t A défaut d'une même foi, nous voici dans 1 même amour... Je prierai pour eux, Seigneur, imme ils prieront pour moi. Soutenez-les. Confondez Djustice. Mais que ni l'injustice, ni la mort, ni rien 1 monde ne puisse ébranler leur confiance eu votre inte bonté. Qu'ils vivent, qu'ils souffrent, qu'ils meumt vos enfants, et les rachetés de votre fils. Ainsi ât-il.
Alors, il y eut un loug silence. La prière continuait, iuette, dans tous ces cœurs étonnés de s'entendre» s la prolongeaiept à l'envi. Jamais, leur semblait-il, le n'était montée à Dieu plus agréable et plus sainte*
Enfin, Bridaine se leva. Tout ce qu'il venait de dire 4 ieu, il le leur répéta dans ce langage simple et noble 3nt si peu ont le secret. Et quand retentit, à travera L voûte, un dernier chant des prisonniers d'en haut, il tait encore à leur dire ce qu'il y a de bonheur à aimer ieu et de joie à porter la croix.
Elle allait être lourde, celle de nos pauvres prisonniers.
Il nous reste à les suivre au sommet de leur Calvaire. Leur sang rougira nos dernières pages; heureux si leur esprit anime nos derniers accents !
Le 19 février 1762, à deux heures après midi, un chariot entouré de gardes s^acheminait lentement, à travers des flots de peuple, vers l'église de Saint-Étienne. Sur ce chariot, à côté de quatre prêtres, étaient Rochette et les frères Grenier.
L'arrêt, rendu la veille, leur avait été signifié le matin. Ils étaient condamnés, le ministre à être pendu, les autres, comme gentilshommes, à avoir la tête tranchée. Le parlement, renchérissant sur ce qui avait été prescrit au sujet des ministres depuis qu'ils ne mouraient plus sur la roue, avait ordonné que Rochette, à genoux devant le portail de la cathédrale, « tenant en ses mains une torche de cire jaune, du poids de deux livres, » ferait amende honorable, a demandant pardon à Dieu, au roi et à la justice, de ses crimes et méfaits. » L'arrêt portait, de plus, qu'il serait conduit au supplice <( tête, pieds nus, en chemise, la hart au col, écriteaux devant et derrière, avec ces mots : Ministre de la religion prétendue réformée. »
De toutes ses douleurs, celle de marcher à la mort dans un pareil accoutrement lui avait paru la plus
cruelle. Il en avait pleuré d'indignation. Qu'on le tuât, à la bonne heure; mais qu'on le tuât au ihoins en lui laissant, sous les regards de la foule, sa dignité d'homme et de pasteur.
£t cet opprobre, cependant, et l'amende honorable, et la potence, — il ne tenait encore qu'à lui de s'y soustraire. Qu'il abjurât, et tout était fini. Qu'il abjurât!... Non; pas même cela. Qu'il annonçât l'intention l'abjurer, qu'il en parlât comme d*une chose possible, — et il vivrait.
Cette offre, dont on l'avait poursuivi quatre mois, on l'en harcelait, depuis l'arrêt, avec une opiniâtreté nouvelle. C'était en pleurant et les mains jointes que le curé chargé de l'exhorter la lui avait répétée, une dernière fois, comme on sortait de la prison. Rochette l'avait remercié de l'intérêt qu'il paraissait prendre à son sort, mais en le suppliant de cesser toute poursuite. Son ton et son air disaient assez qu'on ne parviendrait pas même à lui donner une tentation à vaincre. Les geôliers, les gardes pleuraient. Apercevant un soldat plus attendri que les autres : « Vous êtes prêt à mourir pour le roi, lui dit Rochette; qu'avez-vous à me plaindre de mourir pour mon Dieu? » Le prêtre était anéanti. k peine monté sur le chariot, il s'était trouvé mal. Un vicaire avait pris sa place.
Ce vicaire était un de ces prêtres comme on en voit encore tant, qui se croient zélés parce qu'ils sont durs, pieux parce qu'ils sont dévoués à leur Église, saints parce qu'ils se roidissent, avec d'affreux rongements, contre les passions de la jeunesse. Ses joues pâles et creuses, ses yeux démesurément enfoncés, contrasni. 21
talent avec la physionomie calme et noble de celui qui allait mourir. Rochette aussi était pâle, mais de cette pâleur sereine qui annonce la résignation et non la lutte, le règne de l'esprit et non les assauts de la chair.
Aussi avaitnl ennobli jusqu^à cet infâme costume que le bourreau avait jeté sur son corps amaigri. La chemise, la corde, les écriteaux, tout s^oubliait. On ne voyait que son visage, et l'éclat du martyre y resplendissait de plus en plus.
Une seule chose en troublait de temps en temps la paix; c^étaient les obsessions du prêtre. A bout de raisons, il s^obstinait à lui faire baiser un crucifix. Ss^ns cesse il le lui mettait sous les yeux ou sur les lèvres; il Tobligeait â en détourner son visage, à le repousser même de la main* «Au nom de Dieu, s'écriait le condamné, laissez-moi!.,. Le Christ est là... dans mon cœur... Vous le savez,., vous m'entendez Finvoquer.,. Qu'ai-je besoin de cette image?.,, — Baisez-la... répétait le prêtre. Je ne vous dis pas de Tadorer. Baîsez-Ia...
— Mais c'est ce que font ceux qui Tadorent... La foule croirait que j'abjure... — Vous aime? mieux la scandaliser en lui laissant penser que vous reniez le Christ?...
— C'est vous qui me forcez à paraître le renier.*. C'est vous qui voulez pouvoir dire^ après ma mort, que je Tai renié, que les protestants le reuieut... » Et alors il s'adressait à la foule, a Meç i^mis.,* mes amis... Vous le savez, u*e8t-c^ pas?^» Non, je ne le renie point !.«. Le Chri9tl*«^ c'est mon maître... c'est mon Dieu,.. J'ai vécu, je mpurrai pour lui... Ce n'est pas lui, non, non... ce n'est pas lui que je repous^ç,** » Et l'autre insistait; et c'était à recommencer sans cesse.
Les mêmes obsessions avaient d'abord accompagné les trois frères ; mais ils avaient affaire à des prêtres plus âgés, plus calmes, et d'ailleurs épuisés par plusieurs heures de combat. Il pouvaient donc se parler, s* encourager ; ils venaient même de leur mieux au secours de leur ami. Le plus jeune avait déjà essayé, pour délivrer Rochette, d'entrer en conversation avec le vicaire. Que lui importait d^attirer sur lui le zèle amer de cet homme, pourvu que son pasteur pût arriver plus tranquille à Téchafaud, et mieux soutenir jusqu'au bout Thonneur de leur commune foi? L'autre n'avait pas lâché jprise ^ mais Rochette avait deviné la généreuse intention du jeune homme. Il l'en avait payé par un sourire, et par un regard vers le ciel, a Patience^ disait ce regard. Quelques moments encore, et nous sommes hors de leur atteinte. »
Mais ces moments pouvaient être cruels.
On arrivait devant la cathédrale. Le chariot venait de s'arrêter dans un espace vide, qu'entourait un triple rang de soldats. L'œil s'enfonçait dans l'intérieur de l'église, sombre comme un tombeau, solitaire comme un désert. Au portail, des tentures noires; au fond, quelques cierges. Une haute croix blanche, semée de larmes noires , s'avançait et grandissait lentement , sans que l'on pût encore apercevoir qui la portait.
Rochette crut qu'on voulait le faire entrer; il dé-
— Î44 — clara qu^il ne céderait qu'à la force. Puis, comme deux soldats s'approchaient pour le saisir, il descendit et s'avança vers la porte.
— A genoux, monsieur ! dit le greffier.
— A genoux, soit... mais devant Dieu... Pas devant cette croix... Pas devant cet autel qui est là-bas... Pas devant l'hostie qui est dessus...
Et il s'agenouilla sur le pavé.
La grande croix blanche avançait, avançait toujours, mais de plus en plus lentement. Elle semblait avoir peur de la lumière.
Avec elle approchait un chant lugubre, une espèce de rauque et long sanglot. Le glas des morts frisonnait dans la tour. Le lourd silence du dedans s'était étendu au loin. Hommes, chevaux, un même effroi semblait avoir passé sur tout ce qui avait vie, et glacé tout ce qui pouvait se mouvoir.
— Que me veut-on, enfin?... dit le ministre, car il subissait, lui aussi, cette sombre influence , et il lui tardait de la secouer.
— Attendez, dit le grefBer.
La grande croix venait de s'arrêter à la porte. Les chants cessèrent.
— Vous répéterez, reprit le greffier.
— Quoi?
— Ce que je vais lire.
— Nous verrons. Dites.
Le greffier lut.
« Moi, François Rochette, demande ici pardon à Dieu, au roi et à la justice, d'avoir sciemment et séditieusement contrevenu aux édits et ordonnances... »
' — itfonsieur, interrompit le ministre, il est inutile d'aller plus loin... On ne me fera pas répéter cela.
— Répétez!... dit durement le vicaire.
— Répétez, dit plus doucement un autre prêtre. Ce n'est qu'une formalité...
— Je ne connais pas de formalités, quand il s'agit de ma conscience.
Et il voulut se lever^ mais on le maintint à genoux. C'était quelque chose d'affreux que cet homme obligé de disputer encore son âme à ceux qui étaient maîtres de son corps.
Le greffier ne savait que faire.
— Voyons. Je recommence, dit-il.
« Moi... »
— C'est inutile.
— Répétez!... cria le vicaire.
Il joignit les mains et baissa la tête. On crut qu'il allait obéir.
Mais aussitôt, d'une voix ferme et claire qui s'en* tendait à vingt pas :
— Je demande pardon à Dieu... de mes péchés... Le roi, je n'ai point de pardon à lui demander. Je l'ai toujours honoré comme l'oint de Dieu. J'ai prêché la soumission, la patience. J'ai dit avec l'apôtre : Craignez Dieu, honorez le roi. Si je lui ai désobéi en ce qui tenait à mon ministère, c'est que Dieu lui-même et ma conscience m'ordonnaient de désobéir. La justice, enfin, je ne l'ai point offensée. Je pardonne à mes juges... Que Dieu leur pardonne aussi !...
— Bien!... bien!... crièrent les trois frères. Tout ce qu'il a dit, nous le disons.
On Tavait laissé finir; on le laissa se lever* — Arrêlez-le donc!.., dit le greffier.
Mais il était déjà remonté dans le chariot, et, franchissant d'un premier pas le banc sur lequel il avait subi les persécutions du vicaire, il s^était élancé au milieu de ses trois amis. Les prêtres, stupéfaits, lui avaient fait place. Le vicaire voulait qu'on le forçât à revenir; mais le commandant de Fescorte, à qui ces débats soulevaient le cœur, y mit fin en ordonnant le départ. Le char roula. L*église ferma sa porte. Les condamnés appartenaient au bourreau.
Le parlement avait jugé à propos de déployer un grand luxe de précautions. On avait feint de croire à des projets d^enlèvement. C^était, avait-on pensé sans doute, un moyen de donner quelque vraisemblance au prétendu crime des trois frères, condamnés, on se le rappelle, comme ayant voulu sauver leur ami en Farrachant des mains de la justice.
On avait donc choisi, au lieu de la place Saint-Georges, où se faisaient ordinairement les exécutions, celle du Petit-Salin, moins spacieuse, moins abordable, et qu'on pouvait couvrir de soldats. Un régiment entier y stationnait dès avant midi. Le guet et la maréchaussée à cheval, échelonnés dans les rues aboutissantes, prêteraient main forte en cas de besoin.
Deux heures venaient de sonner. La foule était de
s en plus compacte, et ses bruissements plus fié-