‹ Trois sermons sous Louis XV (volume 2)Chapitre 5 sur 8 · UX · texte numérisé non relu

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Dans une des rues déjà pleines qui conduisaient à la tce, un prêtre avançait à grand'peine à travers la foule les soldats. Les uns refusaient de se déranger ; les auîs refusaient d'abord, puis paraissaient le reconnaître s'empressaient de lui ouvrir un passage.

— Le Père Bridaine, je crois!... dit une femme. l'est-ce qu'il vient donc faire ici?...

— Il veut voir.

— Allons donc!... Un prêtre?...

— - Eb! puisqu'on va pendre un ministre...

— Il a l'air de cbercher... Voilà qu'il frappe à la orte d'une maison... Eh! eh! chez les Fortoul?... Des rot estants!... Qu*est-ce qu'il va donc faire là?... On a uvert...

C'était bien lui. Il avait reçu, le matin même, un lillet ainsi conçu :

« On prend la liberté d'offrir au Père Bridaine une enêtre pour tantôt, maison Fortoul, près le Petit- >alin.

a Pas un mot de ceci, s'il ne veut être un dénonciateur. »

Il savait Rabaut à Toulouse. Il l'avait reconnu dans ce billet.

Irait-il? — Oui, s'était-il dit. Puisqu'il acceptait, comme prêtre, la solidarité des rigueurs de son Église, il se condamnerait au moins à admirer, puisqu'on Vy conviait, ceux qu'elle envoyait à la mort.

11 venait donc d'entrer. On l'avait conduit au second étage. Là, dans le demi-jour d'un corridor, il s'était

senti prendre par la main. Une porte s'ouvrit, et il put voir qui le tenait. C'était Rabaut.

— J'en étais sûr, dit-il.

Mais Rabaut, sans répondre et comme sans Vécouter, le conduisait vers une fenêtre, fermée par un rideau transparent. Le bourdonnement de la place y arrivait, mais faible et s^affaibiissant toujours plus. Ce n^était pas encore le silence-, ce n*était déjà plus le bruit.

On entendait rouler un char.

— Venez, dit le ministre, et voyez...

Le char ne roulait plus. Un prêtre venait d^en descendre. Rochette descendait.

Alors Rabaut s^agenouilla. Ses mains jointes, appuyées sur la fenêtre, tremblaient. Des larmes coulaient sur ses joues. Son regard était fixe. Ses lèvres murmuraient des mots sans suite, derniers vœux pour Tami, derniers hommages au martyr.

Délivré des obsessions du vicaire , Rochette a^ait rempli en paix, auprès de ses trois compagnons, les fonctions de ce ministère qu'il allait sceller de son sang. De la cathédrale au pied du gibet, il n'avait cessé d'exhorter et de conspler ses amis. Sans cette hideuse chemise, on aurait pu se demander si c'était donc lui qui allait mourir*, et quand il n'aurait été là que pour consoler les autres, on aurait encore admiré son éloquence et son sang-froid.

— Nous approchons, disait-il. Encore quelques pas... Qcore quelques moments... Et c'est fini... Le cœur ne ms manquera pas, je le sais bien... Oui... Mais quelle t sa source, à ce courage?... Prenez garde... Il ne agit pas de mourir en gentilshommes, mais en chréens. . • ■ ^

Et conune le cortège débouchait sur la place :

— Nous y voici, reprit-il. Foule immense... Amis! mis! Rien pour la gloire... Rien pour la foule... Tout our Dieu...

— Oui... tout!... dirent-ils.

— On s'arrête... Point d'adieu... Non... Au revoir... u revoir...

— Au revoir!... répétaient les frères.

— Au revoir!... cria-t-il, comme il s'éloignait du bariot ; et on l'entendit, cette fois, jusqu'à la maison roù Rabaut allait le voir mourir.

Alors Bridaine s'agenouilla aussi. Sa tète tomba sur es mains. Il ne voulait plus voir; il espérait ne plus m tendre.

Mais déjà le ministre entonnait son chant de mort, e même qu'avaient entendu tant d'échafauds affrontés )our la même cause.

La voici, rheureuse journée Qui répond à notre désir K..

Et les trois frères continuaient avec lui :

Louons Dieu, qui nous l'a donnée.

Faisons-en tout notre plaisir...

1 Psaume CXVin.

Mais il n'y avait déjà plus, à ces derniers mots, qm trois voix... Rochette expirait.

— Mortl... dit Rabaot.

— Mort !... tnnriQura Bridaine, sans lever la tête. Il était toujours à genoux.

On entendit un coup de hache. Une tête était tombée.

— Mort !... dit Rabaut.

C'était l'aîné.

Un second coup...

— Mort ! répéta-t-il. 1 C'était le second des frères. ' Le troisième coup se faisait attendre. On entendait

comme une conversation entre le condamné et le bourreau.

. — Vous avez vu mourir vos frères, avait dit celui-ci Ne faites pas comme eux... Changez...

— Jamais. .

— tJn mot, un seul mot... Et vous vivez...

— Jamais.

— Changez 1... changez!... répétaient en pleurant prêtres, archers, commissaires du parlement, officiers, soldats, tout ce qui entourait Téchafaud, tout ce qui couvrait la place. Une immense pitié avait enfin fait explosion. Tout ce que les trois premières morts avaient mérité d^admiration et de larmes, le dernier des trois frères en héritait sur l'échafaud.

Mais il s'était mis à genoux, et, la tète sur le billot, il attendait.

Le bourreau se pencha une dernière fois vers lui.

— Au nom de Dieu, changez!...

— Fais ton devoir, dit le pittieiit.

Et on entendit un dernier coup.

*- Mortl... dit Rabaut,

— Mortl... répéta le missionnaire.

Et se tournant alors vers le ministre :

— Eb bien , reprit-il , êtes-vous contentt.,. Ai-Je ;ez souffert?,.. Vous n'avez plus rien à vouloir de )i?,..

— Oui, dit Rabaut) j'ai encore une chose à vouloir vous,

— Ditefr^U.

— Vous avez vu les supplices..» Je veux vous montrer {uoi ils servent.

— Montrez,

— Où serez-vous le 20 du mois prochain?

— A Nîmes.

— A Nîmes, soit. Au revoir.

Et à ce mot, qui leur rappelait Rochette, ils jetèrent I long regard sur le cadavre encore suspendu de lui qui en avait fait son adieu à ses compagnons de artyre.

Hais le sang huguenot n'avait pas fini de couler, rant le jour du rendez- vous à Nîmes, il fallait que mlouse assistât à une autre mort sur laquelle s'est mcentrée toute l'horreur de la postérité. Calas allait lire oublier Rochette. « Rien pour la foule; tout pour

Dieu!... » disait ce dernier aux trois frères; et leui noms, en effet, allaieni bientôt n'être plus connus qu de Dieu. Il nous, a été doux de contribuer, par ce \m à les ressusciter dans le souvenir des hommes. Noq n'ajouterons rien, nous le savons, à leur éternel bon heur. Ils n'avaient pas besoin de nous ; c'est nous qo avons besoin d'avoir les yeux sur tout ce qui a sou( fert pour l'Évangile. Si Téchafaud s'est abattu , asseï d'autres luttes attendent quiconque ose croire et parler.

Ils étaient morts. Qu'en résulterait-il, se demandaiton, pour les Calas? Un acquittement, disaient les uns; un arrêt de mort, disaient les autres.

Et ces derniers avaient raison. Les deux procès, an fond, n'en faisaient qu'un. Au point où en étaient les choses, on ne pouvait absoudre les Calas sans paraître avouer l'iniquité de la première sentence. En condamnant , on s'était condamné à être injuste et cruel jus qu'au bout.

Quelques jours après , le 7 mars, le parlement était en train de donner, sur la place du Palais, un de cA spectacles plus ridicules qu'odieux dont nous avons >i| l'année d'avant, un échantillon à Paris.

Il s'agissait de brûler en grande pompe le deniitf écrit de Rabaut. Sa Calomnie confondue avait prolbih dément blessé ceux dont elle exposait les trames o flétrissait la crédulité sanguinaire. « Le titre seul, arai dit le procureur général, et le seing de Paul Rabaut s'intitulant ministre du saint Évangile^ suffiraient pou armer la sévérité des lois contre celui qui ose pre un titre interdit aux ministres, même du temps qu'il étaient tolérés en France. » Ce titre, en effet, ne pou-

vait plaire, et nous comprenons qu^on s'en indignât; mais que voulait-on dire en prétendant que « le titre seul )) de la brochure « suffirait pour armer la sévérité des lois? » Ce n'était donc pas une calomnie que d'avoir accusé les protestants d'autoriser le meurtre, et cette calomnie n'était pas conjondue par tout ce que le ministre en avait dit *?Tout le réquisitoire est sur ce ton. Les plus minces griefis y sont accolés aux plus graves ; une même animosité mêlé et confond tous les objets.

Rien de plus curieux, du reste, que les efforts du procureur général pour prouver qu'il n'y avait pas, dans tout cela, de persécution religieuse proprement dite. Après avoir dépeint à sa manière les assemblées du Désert : « Vous venez, Messieurs , dit-il , d'être les témoins et les juges de l'esprit de vertige et de révolte qu'on y puise. Vous venez de punir, dans un prédicant, non l'erreur de sa conscience, mais la témérité de sa conduite. Ce n'est point comme mauvais raisonneur, mais comme séditieux et réfractaire aux ordres du roi, que vous l'avez condamné. » Le roi, toujours le roi... Et qui donc avait conseillé le roi ?... Toujours le sophisme de Charnay ! toujours cet abominable subterfuge que Jean de Lourmade avait si vertement relevé, le jour de la mort du jésuite!

^ Les pasteurs de Genève étaient aussi intervenus. Par une dé^elaration en date du 30 janvier, visée par le baron de Montpeyroux, résident de France, ils crurent devoir attester qu'aucune assemblée ni synode n'avait permis de tuer ses enfants. Quelle matière à réflexions dans le seul fait qu'une attestation semblable pût être jugée nécessaire ! Beaumarcbais n'avait pas trop tort, en vérité , lorsqu'il disait que si on l'accusait d'avoir volé les tours de Notre- Dame, il commencerait par s'enfuir, s'il le pouvait, n'étant pas sûr qu'on ne commenç&t pas par le pendre.

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