III
Donc, pour dernière et définitive réponse à la Calomnie confondue^ on la brûlait.
Tout à coup, il se fit un grand mouvement dans la place. C'était Galas qu^on amenait au Palais, pour y subir un dernier interrogatoire.
Il était à peine reconnaissable. Deux mois et plus, il avait énergiquement lutté contre les ennuis de la prison et les angoisses du procès; mais Tinâuenceen avait été, à la fin, d'autant plus rapide et plus profonde. Chaque semaine Pavait vieilli d*un an. Ses rides s'étaient creusées *, ses cheveux avaient achevé de blanchir.
Il s'avançait donc lentement, la tète baissée, vers le grand perron du Palais, lorsque, levant par hasard les yeux, il s'arrêta, pâlit, et sembla près de se laisser tomber. On le retint. Arrivé au perron, il se soutenait à peine, et il fallut presque le porter.
Qu'avait-il vu? Rien d'autre que l'innocent bûcher où flambait l'écrit de Rabaut. Mais le bruit , le grand jour, la foule, ce bûcher dont il ignorait la destination, ces flammes qui venaient de se dresser devant lui, tout, enfin, s'était réuni pour l'ébranler. Ce bourreau Tattendait; ce bûcher était pour lui« L'horrible penséa n'avait fait que traverser son esprit; mais le coup était porté , et ses facultés affaiblies devaient en garder la trace.
Aussi les jdges furent-ils agréablement surpris de ne plus trouver en lui cette netteté d'idées, cet imperturbable sang-froid qui déconcertait les plus décidés. Pressé de questions insidieuses, il hésita, et, deux ou trois fois, parut troublé. Des inexactitudes, que Ton se hâta d'ériger en contradictions, lui échappèrent. On les lui signala avec un empressement qui accrut encore son trouble , et on le renvoya au plus vite dans sa prison, comme si on eût craint qu'en retrouvant le fil de ses idées , il n'éclaircît encore une fois ce qu'on avait eu tant de peine à embrouiller. II ne réclama pas ^ mais il sentait qu'il avait signé son arrêt.
Cet arrêt, cependant, la majorité des juges hésitait encore à le prononcer. Des treize conseillers dont se composait la cour criminelle, il n'y en avait eu jusquelà que quatre ou cinq d'ouvertement décidés; mais c'était une de ces minorités opiniâtres qui finissent toujours par l'emporter.
Quand on s'assembla, le surlendemain, pour prononcer définitivement, sept opinèrent à la mort. C'était déjà la majorité numérique -, mais la majorité légale était fixée à huit. Là dessus, longs débats , votations nouvelles, et un des opposants passe enfin du côté des sept.
C'est donc à la stricte majorité voulue par le droit criminel du temps que l'arrêt va être rendu. Celui qui a fait pencher la balance, c'est M. de Bojal, un de ceux qui avaient paru les plus décidés à ne pas voter la mort. M. de Bojal est un vieillard, le doyen des conseillers, un homme bon, mais faible. On l'a gagné... Et puis, qui sait? C'était l'heure de son dîner peut-être, et il (allait bien en finir !
Cependant Calas s'étonnait d'ignorer encore son sort. Il croyait le jugement prononcé depuis deux jours, c'està-dire aussitôt après son dernier interrogatoire. L'attente et l'angoisse achevaient d*épuiser ses forces. Quels jours! quelles nuits! Peser et repeser éternellement les mêmes chances, tressaillir à tout bruit, hâter et repousser l'instant où finira Tincertitude , se sentir emporté, les mains liées, sur un torrent qui peut, à chaque soufQe, ou vous engloutir, ou vous déposer sain et sauf sur le rivage, — ce n'est plus ni vivre ni mourir \ c'est un effroyable mélange de tout ce qu'il peut y avoir de plus cruel et dans la vie et dans la mort.
Ainsi se consumait, depuis deux jours, le malheureux vieillard. 11 perdait, avec son courage et ses forces, jusqu'à ces sentiments d'époux et de père dont il avait été un si admirable modèle. Lui qui ne pensait, jusque-là, qu'à sa famille, il semblait, depuis ces deux jours, ne penser qu*à lui. 11 s'absorbait dans ses appréhensions, devenues des terreurs. Avant de tuer l'homme, on avait tué l'époux, le père, et presque aussi le chrétien.
Chrétien, père, époux, allaient revenir. L'incertitude le tuait; la certitude allait le rendre à lui-même et aui siens.
C'était le soir. 11 avait machinalement embrassé ses enfants et sa femme. Il s'était à peine aperçu de ladou> loureuse pitié que son état leur inspirait. On l'avait
conduit, comme à l'ordinaire, dans la chambre où on renfermait pour la nuit.
Il s'assit. De temps en temps un frisson courait ses membres. Sa tôte, alors, se relevait. Ses yeux semblaient fixés sur quelque épouvantable objet , Téchafaud, sans doute, et la roue, et tout son horrible attirail. Puis, retombant dans sa stupeur, il s^affaissait dans son vieux fauteuil de bois noir, sombre témoin de bien d'autres agonies. 11 semblait ne plus voir, ne plus entendre, et jouir, pour quelques moments au moins, 4u triste repos de ce qui ne sent et ne pense plus.
Mais sous cet engourdissement, la terreur veillait encore. Comme le dormeur qui entend sonner, tout dormant, l'heure à laquelle il doit se réveiller, il entendait, lui, tout rêvant, les moindres bruits, les moindres pas qui retentissaient dans la prison, ou, plus loin, dans la rue; et ces bruits, et ces pas, il n'y en avait aucun qui ne pût être un messager de mort.
Enfin, tout bruit avait cessé. Il était un peu plus calme; il avait, pensait-il, au moins quelques heures devant lui. Il dormirait, pour la dernière fois peut-être, mais il dormirait.
Il allait donc se mettre au lit. A genoux m pied de son grabat, il essayait de prier; il priait même, sinon comme avant ces derniers jours, du moins un peu mieux que la veille. Il voyait toujours l'échafaud; mais il recommençait à voir quelque chose au delà.
— Mon Dieu, murmurait-il ^pardonne... La chair a vaincu l'esprit... J'ai tremblé... comme si tu n'étais plus avec moi... J'ai tremblé... je tremble encore... Ils
ni*onl consumé, mon Dieu, avec leurs longueurs!... Soutiens-moi...
Mais il s'arréU tout à coup. 11 se leva, hagard , les mains crispées. Ses verrous venaient de crier; et c'était la première fois qu'on troublait, à pareille heure, la solitude de ses nuits.
On entra. C'était le Père Bridaine.
Son visage n'était ni assez sombre pour qu'on pût y lire un arrêt de mort, ni assez ouvert non plus pour que le prisonnier pût croire à une visite ordinaire, Picore moins à une nouvelle heureuse.
Calas eut cependant la force de lui offrir un siège; mais il retomba sur le sien.
^ Mon frère, dit le prêtre , vous avez Pair soufirant...
— Oui... assez...
— Avez-vous vu... vos enfants?
•«-ns sont... bien?
Calas le regardait fixement.
^ Ils sont bien, dit-il après un silence, et sans ôter les yeux de dessus lui. Puis, après un nouveau silence: Vous n'avez rien d'autre à me... demander?...
À me dire, enteftdait*il ; et ce mot, qui n'avait pu sortir de sa bouche, se lisait assez dans ses yeux.
— A vous demander, non... dit Bridaine.
• — Et à me dire, alors!... s'écria Calas en se levant.
Mais ce n'était déjà plus le même homme. Il savait ;on sort. Il avait retrouvé, en le devinant, le courage de 'affronter.
— Il y a... un arrêt... dit le prêtre avec effort.
— Je le savais.
— Un arrêt... terrible...
— Je le savais.
— Vous le saviez?...
— Et votre trouble?... Et ces yeux fixés à terre?... Et ces battements de cœur qui soulèvent votre robe?... J'ai vu... J'ai deviné... Je sais...
Mais Tâme était plus forte que le corps. Il fut obligé de se rasseoir.
— Et ce sera?... dit-il d'une voix éteinte.
— Demain... murmura Bridaine, mais %i bas qu'on eût cru n'entendre qu'un des battements de son cœur.
Galas n'avait pas remué.
— Demain, répétait-il lentement; demain... Mon Dieu!... Demain... C'était donc la dernière fois que je les voyais... que je les...
-—Non, dit vivement le prêtre, heureux d'avoir à rompre le silence; non... Vous reverrez votre femme et vos enfants... On vous le permet...
— Je ne les reverrai pas.
— Vous refuseriez !
.. — Oui. Il y a trois mois que ma résolution est prise. Je ne les reverraî pas. Et pourquoi les reverrais-je?... Pour mourir quatre fois... cinq fois... car Lavaysse est aussi un de mes enfants... Pour les faire mourir, eux cinq, dans les terreurs de ma mort... Non... Non..
Quand je ne la redouterais pas pour moi-même, cette entrevue... ce serait de Tégoîsme... Je me le reprocherais sur...
L'horible mot de roue était arrivé à ses lèvres. Il s'arrêta, comme sUl eût évoqué Taffreux fantôme. Puis, secouant par un violent effort la terreur qui allait ressaisir sa proie :
— Â demain donc, reprit-il; à demain... Et... à quelle heure?
— A midi.
— A midi, soit... Allons... continuez... Parlez-moi.. Vous voyez bien que je suis calme...
— C'est pour midi... Mais avant...
— Ehbien?.^.
— La question...
— La question ! ... à moi ! . . . Mais Tarrêt n'est donc pas déBnitif?...
— Il l'est.
— Et alors?...
— On veut vou^ faire avouer... votre crime...
— Qu'en a-t-on besoin maintenant?
— La loi... l'usage... Plusieurs des juges, d'ailleurs, ne vous ont condamné, dit-on, que dans l'espoir que vous avoueriez.
— Et comme je n'avouerai pas. . .
— Malheureux!... En êtes-vous sûr?...
— - Si j'en suis sûr?... Parce que je suis condamné, vous vous mettez à me croire coupable?...
— Mais non... non...
— Qu'est-ce vous disiez donc?...
— La question!... Mais savez-vous bien coque
;'est!... Ces douleurs.;, épouvantables... atroces... les ;upporterez-vous ?. . .
— Et celles... d'après.«. ne faudra-t-il pas que je las mpporte?...
— Il le faudra... oui... Mais celles de la question, vous n'avez qu*un mot à dire... et elles cessent..^
— Mais ce mot serait un mensonge.
Bridaine avait beau faire. Le condamné n'arrivait pas même à concevoir que la douleur pût lui arracher Taveu d'un crime qn'il n'avait pas commis.
Elle en avait assez arraché d'autres, cette arme immorale et impie que le siècle essayait en vain d'ôter des mains de la justice.
Ce n'était pourtant pas là un de ces débats modernes où la raison n'entrait qu'avec l'incrédulité, la civilisation qu'avec le relâchement^ l'esprit nouveau qu'avec le mépris avéré de tout ce qui était ancien. Dès les temps les plus reculés, la torture avait eu d'éloquents antagonistes. On s'était demandé à qupi elle servait réellement, et si, à la supposer utile, les inconvénients n'en dépassaient pas les avantages.
A la supposer utile, disons-nous. L'était-elle If
Elle l'était, il faut le reconnaître, plus souvent qu'elle ne le serait de nos jours. Elle suppléait, dans beaucoup de cas, à l'insuffisance de la police, à la négligence ou à l'incapacité des magistrats.
Mais aussi, cette négligence ou cette incapacité des juges, cette police généralement insuffisante, Tusage de la torture contribuait à les perpétuer. On se sentait sous la main un moyen prompt, facile, universel, pas infaillible, on en convenait, mais, au demeurant, trèsbon, de découvrir tout ce qu'on avait besoin de savoir. Procédures exactes, investigations profondes, tous ce^ soins que la justice est maintenant obligée de donner au procès du dernier filou, on s*en débarrassait en ordonnant la question.
Étaient-elles sûres, au moins, les lumières ainsi acquises? — Le bon sens dit assez que non, et Texpérience le disait tout aussi hautement que le bon sens. Tous les jours des innocents avouaient, sauf à se rétracter ensuite 5 tous les jours des coupables s'obstinaient à nier, et, brisés, expirants, niaient encore. Ce n'étaient plus des procès, mais d'effroyables duels entre le juge et Taccusé, entre la douleur et la conscience. aLa question, avait dit le jurisconsulte Ulpien, lequel ne péchait pourtant pas, à beaucoup près, par excès d'humanité, la question est une arme fragile et dangereuse. La plupart méprisent tellement les tortures, qu'il n'y a nul moyen de leur arracher la vérité ; d'autres, au contraire, y sont tellement sensibles, qu'ils avoueront tout ce qu'on voudra plutôt que de les endurer. »
Aussi avait-on généralement senti la nécessité d'en régler l'emploi. Voici où on en était, en France, vers le milieu du dix-huitième siècle.
D'abord, la question ne pouvait être ordonnée que lorsqu'il s'agissait d'un crime emportant peine de mort.
Il fallait, en second lieu, que les présomptions de ilpabilité fussent « considérables. » La déposition d'un ul témoin, l'aveu d'un coaccusé, la déclaration d'un indamné, ne suffisaient pas.
Quelque nouvelle preuve qui survint, l'accusé ne mvait être appliqué deux fois à la question pour le ême fait*.
L'accusé malade, soutTrant, trop jeune ou trop vieux )ur la subir sans danger de mort, ne devait y être que "ésenté. Il était alors censé l'avoir subie, et quand lême la peur ne l'avait pas fait parler, il ne pouvait tre condamné à la subir. C'était ce qu'on appelait la uestion comminatoire. Les cours souveraines avaient mies le droit de l'ordonnera
L'accusé mis à la question avant le jugement définiif ne pouvait, s'il n'avouait pas, être condamné à mort, e juge était censé avoir reconnu, en la lui faisant su* ir, rinsufûsance des preuves tirées d'ailleurs. N'obte^ ^nant rien de plus, il ne pouvait logiquement con* amner ^ — C'était la question préparatoire.
La question préalable, enfin, était celle qui avait lieu
1 En Espagne, cette disposition était admise par les tribunaux éculiers, mais l^lnquisUion l'éludait. Quand le patient avait soufiTi tout ce qu'il pouvait souffrir sans expirer, on déclarait la quesion « suspendue, » et elle était « reprise » autant de fois que les iges le trouvaient bon.
s Un des motifs pour lesquels le parlement de Toulouse avait assé l'arrêt des capitouls , c'est qu'il y était dit que Calas, sa smme et son fils seraient mis à la question, tandis que Lavaysse l'y serait que présenté.
s 11 pouvait cependant ne pas absoudre, et maintenir l'accusé en frison. Ce moyen-terme est aujourd'hui proscrit. Tout débat crininel doit se vider par oui ou non, et si le crime n'est pas suffi- «mmeat démontré, l'acquittement est de rigueur.
après le jugement, préalablement à l'exécution. Là,, ^uge étant œnsé, au oontrairsy avoir eu des motifs usants pour condamner, le non-aveu ne pouvait inâ mer Tarràt. L'accusé était prévenu qu'il n^avait pb aucun intérêt à mentir; aussi, s'il persistait, danscel dernière épreuve, à décharger ses coaccusés, c'était m présomption en leur faveur.