ITI. C
— Oui, à la Bastille... Mais il y en a assez sans moi... malheureusement...
— Une place est pourtant vacante...
— Laquelle?...
— Sous-gouverneur, je crois. . .
— Taisez-vous... Ne me faites pas venir l'eau à la bouche.
— La Bastille est dans le département de M. de Saint-Florentin...
— Qu'est-ce que cela prouve?
— Que M. de Saint-Florentin peut vous donner, s'il veut, ladite place.
— C'est clair; mais quelle raison y a-t-il pour qu'il le veuille ?
— Que sais-je, moi!... Des recommandations...
— De qui? Qui est-ce qui pense encore à moi?
— Quelque service éclatant...
— Éclatant?... A Aigues-Mortes?... En gardant mes vingt-cinq vieilles femmes?...
— Écoutez. On vous a remis vingt-cinq têtes...
— Oui, vingt-cinq. Après?...
— Eh bien, si... par exemple... vous en rendiez vingtsix...
D'Ambly recula, comme s'il eût marché sur un serpent.
Mais le serpent l'avait mordu. Il eut beau s'en aller en jetant sur le jésuite un regard de colère et de mépris. f>e poison était dans ses veines.
Achèverons-nous en détail Thistoire de sa séduction? Dirons-nous ses angoisses, ses longs combats avec luimême et avec le père Charnay, car celui-ci en était venu
peu à peu à parler net, à presser, à commander, comme jadis avec Bruyn? — On a vu le résultat de la lutte. M. d'Ambly avait arrêté le ministre; puis, accablé de honte et de remords, un coup de pistolet avait mis fin à son supplice.
Mais pourquoi, plutôt que de s'ôter la vie, n'avoir pas simplement rendu le ministre à la liberté?
Il le pouvait ; il n'osa. Il n'y songea même pas. Charnay était là ; Charnay le fascinait de ses regards. En lui vendant son honneur, le vieux soldat lui avait vendu son courage, son âme, tout son être. A peine rentré chez lui avec ce prisonnier qu'il n'osait regarder en face, il était allé s'enfermer dans une chambre reculée 5 et c'était là que les soldats, accourus au bruit, venaient de le trouver mort.
Grand mouvement, là-dessus, par toute la maison. Rabaut entendait des pas, des cris. Une voix à lui inconnue, mais dont le son lui arrivait, dur et sec, à travers le bruit, paraissait donner des ordres. C'était celle de Charnay. Il s'était arrogé le commandement de la maison, et les soldats obéissaient sans mot dire. Ils le connaissaient, d'ailleurs, pour le vrai général en chef de toutes les troupes destinées à agir contre les protestants.
Tout à coup, Rabaut crut entendre comme une altercation entre lui et une autre personne qui, à ce qu'il paraissait, venait d'arriver. Les allants et venants se
— Oi — turent. Les deux voix approchaient, de plus en plus irritées.
— On est donc condamné, s'écriait l'un, à vous trouver sur le chemin de toutes les infamies?...
— Ceux qui m'y trouvent, disait l'autre, ce sont apparemment ceux qui y sont.
— Ceux que vous y poussez, à la bonne heure.
— Ou que vous m'aidez à y pousser.
— Monsieur!...
— Mais oui... Avez-vous donc oublié ce Cévenol...
— Ah!... Vous croyez que, pour avoir été une fois votre complice, je vais rester sous votre joug?... Détrompez-vous. La trahison manqua; elle manquera encore...
— Il est sous clef, heureusement.
— En vérité?...
— Il est mon prisonnier...
— 11 n'y a pas de prisonnier ici. Il n'y a qu'un homme traîtreusement arrêté... et qui va être libre...
— Vous oseriez!...
— Qui est-ce qui est le maître ici, monsieur?
— Le roi... Et le roi ne veut pas qu'on laisse échapper un rebelle...
— Le roi, à Aigues-Mortes, c'est moi qui tiens sa place... Et le rebelle va sortir...
La voix se rapprochait toujours. L'autre interlocuteur semblait courir après celui qui venait de parler.
— Colonel, criait-il, colonel !... Prenez gardeàvous... On saura tout...
— Oui, tout... tout... soyez tranquille... On saura qu'un brave officier s'est brûlé la cervelle, pour avoir cédé un moment ù vos conseils...
— Go —
Ils arrivaient devant la porte. Rabaut suffoquait de saisissement et d'angoisse.
— Colonel!... colonel... criait encore le jésuite. Au nom de Dieu!...
— Au nom du diable, taisez- vous I... Sentinelles, emmenez-le...
— Vous n'ouvrirez pas...
— J'ouvrirai...
La porte s'ouvrit.
Vaincu par l'émotion, Rabaut était retombé assis. Il put à peine se lever pour aller au devant de son sauveur.
— Monsieur, dit celui-ci, vous êtes libre... Allez où bon vous semblera... Mais au plus vite, ajouta-t-il en baissant la voix. Allez... Dans une heure, dans moins peut-être, je ne serais plus le maître... Ces gens savent tout, voient tout, peuvent tout... Vous avez entendu, sans doute... Si le père Charnay...
— Charnay!... dit le ministre.
— Oui. . . Ah I c'est juste. . . Vous ne le connaissez peutêtre pas...
— Non.
— Je comprends... Vous ne pouviez deviner... Mais son nom, vous le connaissez de reste; sa haine, vous en avez eu assez de preuves; son pouvoir... Ma foi, il n'y a que lui qui sache où il commence et où il finit. Ainsi, pas de retard... Je vais vous faire escorter jusqu'à l'auberge... Vous faites seller votre cheval, et vous partez...