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— Saurai-je, au moins, à qui je dois...
— Le marquis de Narniers, monsieur.
Ce fut pour le coup que Rabaut se crut tombé de Charybde en Scylla. Ce nom pouvait-il annoncer autre chose qu'un nouveau piège? Il recula d"im pas. La défiance et le mépris se peignaient déjà sur sa figure.
— Monsieur, dit le marquis avec douceur et fierté, vous m'insultez... mais vous en avez malheureusement acquis le droit... Le temps est précieux; ne le perdons pas en explications. Quand vous serez en sûreté, alors peut-être vous serez plus disposé à me rendre votre estime... Allez...
Dix minutes après, Rabaut quittait Aigues-Morles et prenait la route de Toulon. Il était deux heures du matin.
Au point du jour, le jésuite sortait par la même porte et prenait la même route.
11 avait su, toujours par le major, le projet de visite aux galériens. Il allait voir, en conséquence, s'il serait plus heureux h Toulon qu'à Aigues-Mortes. Puisqu'il avait gagné M. d'Ambly, il pouvait gagner M. d'Origny -, et M. dOrigny, peut-être, ne se brûlerait pas la cervelle. Rien entendu qu'il ne lui dirait pas pourquoi le major se l'était brûlée. Puis, il saurait bien faire en sorte qu'une fois retombé dans le piège, le prisonnier ne risquât plus d'échapper.
Mais son projet devait manquer des deux bouts.
D'abord, rintendant des galères n'était pas un second d'Ambly. Charnay fut huit jours à Toulon avant d'oser aborder cette matière. Quand il s'y hasarda enfin, M. d'Origny fut longtemps sans même le comprendre, et il faillit, après, le faire jeter par les fenêtres. De là Thumeur de M. d'Origny à l'arrivée des galériens de Toulouse, car la scène venait précisément d'avoir lieu.
Rabaut, de son côté, hésitait fort à se rendre à Toulon. Il était sûr de l'intendant ; mais Charnay pouvait l'atteindre par d'autres.
Il poursuivait cependant, lorsqu'il trouva en chemin, chez un ami, des lettres qui l'appelaient à Toulouse. Il y alla donc, et sans délai, car il s'agissait d'aiTaires graves. C'était là qu'il se trouvait tandis que la nouvelle de son arrestation se répandait dans la province; c'était de là qu'il arrivait quand nous l'avons vu entrer chez Reboul.
Dirons-nous la joie de ses amis? Leurs projets ont assez montré à quel point il leur était cher.
Cette joie, cependant, n'était pas chez tous sans mélange. Les plus ardents, ceux qui avaient appelé de leurs vœux le moment où on secouerait le joug, prévoyaient, non sans fondement, que sa délivrance allait changer les dispositions du plus grand nombre. On s'était soulevé pour lui; lui sauvé, les scrupuleux et les tièdes allaient recommencer à prêcher l'obéissance. Son air, d'ailleurs, ses premiers mots à Reboul, ses
habitudes bien connues, tout annonçait qu'il serait le premier à la prêcher.
Ueboul avait obéi, mais à demi. H n'avait pas remis l'cpée au fourreau ^ il ne l'avait (jue posée sur la table.
— Mes amis, repris le pasteur, qu'ai-je appris! Des projets de soulèvement! des plans de guerre!...
— Pour vous, dit Reboul.
— Pour moi, oui, je lésais... J'en ai été fier, trop fier peut-être... Ce que n'avaient pas faitdes années de souffrance, la nouvelle de mon malheur l'a fait en quelques jours... Quelle récompense, mes amis, du peu qu'il m'a était donné de faire pour vous et pour votre cause! Comme je devrais, pensez-vous, car je l'ai déjà lu dans vos yeux, comme je devrais me hâter d'entrer dans ces projets dont j'ai été l'occasion!... Mais, vous le voyez... Ce n'est pas moi qui neveux pas... C'est Dieu... Il a permis que vous vous armassiez pour moi... et au moment où vous alliez mettre la main à l'œuvre, me voilà... Croyez-vous que ce n'est pas lui qui m'envoie?... Et si c'est lui, qui osera penser que ce ne soit pas pour vous arrêter!... Mais... Reboul... Qu'avezvous?...
Reboul s'assit tristement.
— C'est fini, murmurait-il, c'est fini... Esclave on a vécu, esclave on mourra...
— Et libre on ressuscitera, Reboul... Est-ce que vous l'oubliez?...
Mais d'autres Toubliaicnt aussi. Quand on a entrevu la liberté, fût-ce à travers des llols de sang, on ne revient pas du premier coup à l'humilité de l'esclave et à la résignation du chrétien.