‹ Trois sermons sous Louis XV (volume 3)Chapitre 5 sur 9 · GO · texte numérisé non relu

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— Reboul a raison, dit une voix.

— Il a raison, répétèrent cinq ou six autres. Toujours souflVir... toujours attendre... Nous ne le voulons pas...

— Nous ne le voulons pasi.... dirent-ils alors à peu près tous.

Mais Rabaut, penché vers le vieillard, s'était relevé à ces derniers mots. Il avait reculé d'un pas, les bras croisés. On murnriurait encore que déjà on s'en repentait.

— Vous ne voulez pas?... dit-il. A votre aise... Allez... Mais souvenez-vous d'une chose, c'est que je ne vous bénis pas...

lis baissaient les yeux.

— Pardonnez-nous... disaient déjà quelques-uns.

— Vous pardonner? reprit-il d'une voix plus douce. Ce n'est pas moi que vous avez offensé. Que Dieu vous pardonne, à la bonne heure I... Et s'il ne faut que le lui demander, je suis prêt. .. Tsoiis ne voulons pas ! Eh I ({ui sommes-nous, pauvres vers de terre, pour dire : (.( Nous ne voulons pas!... » Depuis quand n'est-ce plus Dieu seul qui veut , Dieu seul qui peut vouloir?... Car enfin, quand vous en auriez le droit, mes amis, en avez-vous le pouvoir? Je n'ai pas voulu vous parler, dès le début, des obstacles à surmonter^ il fallait qu'un motif plus noble, et surtout plus chrétien, vous ébranlât auparavant. Mais ils sont, ces obstacles, à moins que vous ne comptiez sur des prodiges, absolument insurmontables. Vous espériez soulever la province? Détrompez-vous. La province n'est pas ce qu'elle était autrefois. L'indifférence, l'amour des commodités de

la vie, la peur, enfin, s'il faut tout dire, ont pénétré partout. Hors de vos montagnes, les plus zélés trem- Lleraient. Vainqueurs, quel moyen auriez-vous de profiter de vos succès? Vaincus, on vous écraserait. Vos frères vous plaindraient, vous admireraient peut-être 5 quant à se joindre à vous, ils ne le voudraient ni ne le pourraient. Non, mes amis, point dillusions. Le moment n'est pas venu. Viendra-t-il ? Dieu le sait ; mais ce n'est pas à nous de le hâter autrement que par nos prières.

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L'irritation avait cessé, mais le découragement pouvait venir. Aussi Rabaut ne quitta-t-il pas ce sujet qu'il ne leur eût rendu, comme il savait si bien le faire, cette sérénité d'esprit qui seule est le vrai courage et la vraie résignation. Il les élevait, par la foi, au-dessus des misères comme au-dessus des félicités de ce monde. Plus d'illusions, mais plus de ces emportements humains qui leur en avaient fait un besoin. Le passé était noir; favenir, plus noir encore 5 mais on s'en remettait à Dieu, le grand consolateur de ceux qui souffrent.

Puis il leur raconta sa visite à Aigues-Mortes , sa captivité, sa délivrance. On pria;' on se sépara. 11 avait été couvenu qu'on enverrait par toute la contrée, pour annoncer son retour et l'abandon des projets de soulèvement.

Une heure après, sur cette même table où nous avons

VU la Bible et l'épée, un modeste souper était servi. Rabaut, son hôte et deux amis, venaient de prendre place autour.

— Eh bien , monsieur le pasteur, dit Reboul, vous venez de Toulouse. Où en sommes-nous. Là-bas?

— Mal; bien mal.

— Ainsi, plus d'espoir?...

— Je ne le crois pas.

— Pauvre Calas !

— Pauvre Rochette !

— Nous les avions presque oubliés, ces jours derniers...

— Pour ne penser qu'à moi...

— Ah ! c'est que vous... voyez-vous...

— N'en parlons plus, Reboul... Braves amis!...

Il lui serra la main, et on resta un moment sans parler.

— Vous pensiez à moi, reprit-il -, eh bien, moi aussi, j*ai pensé à vous. Une des choses qui me poursuivaient, à Aigues-Mortes, dans cette interminable heure, savezvous ce que c'était? Précisément la pensée du bonheur que j'avais si souvent goûté, le soir, après des journées fatigantes ou périlleuses, dans les maisons hospitalières où je passais la nuit.

— Et la mienne en est, n'est-ce pas?...

— Si elle en est, Reboul î

— Mais elle est bien triste, à présent... Mes pauvres enfants!... Si au moins vous les aviez vus à Toulon !... Car ils y sont, je pense 5 ils doivent y être arrivés. Que de bien vous leur auriez fait !....

— Courage, Reboul... Dieu est avec eux...

— Et avec nous... quand vous y êtes...

— Quand j'y suis!... Pourquoi pas toujours?

— ■ Vous voyez bien que nous allions faire des folies...

On causa d'autres choses. Ce n'étaient pas les sujets qui nmanquaient.

A côté des périls et des souffrances, il y avait tous les détails de l'administration intérieure que nous avons vu restaurer par Antoine Court, et qui était arrivée, à cette époque, à une régularité qu'on eût admirée en pleine paix. Chaque Église avait son consistoire, inflexible gardien de la discipline et des mœurs. Sans consistoire, elle eût cessé de figurer au nombre des Églises. Ainsi le portait un décret de 1723. « Attendu que, dans les villes et lieux où il n'y a point d'Anciens, il est arrivé des désordres et des scandales, il a été délibéré qu'on en établirait incessamment; et faute de ce faire, et s'il y a un refus de la part des fidèles, ils ne seront point visités des pasteurs, ni avertis pour aller aux assemblées. « Dirons-nous que c'était sévère? Disons sublime, et nous aurons dit plus vrai. Ayez des Anciens, ou vous n'êtes pas convoqués à ces assemblées... qui mènent droit aux galères et à la mort. Jamais la langue de l'honneur n'a mieux dit avec moins de prétention et moins de mots.

Les consistoires avaient beaucoup à faire. État civil, finances, aumônes, surveillance des mœurs, organisation et police des assemblées, telles étaient leurs attributions principales. C'était un État dans l'Etat; mais un État qui n'existait qu'à la condition d'être invisible. L'aflairc la plus simi)lc se compliquait de précautions sans fin.

Aussi Reboul et ses convives, Anciens tous trois au consistoire du lieu, avaient-ils mille choses à demander au pasteur. Si l'intendant de la province eût, par hasard, entendu leur conversation, il n'aurait pas été médiocrement surpris de l'étendue du champ que leur zèle savait se faire parmi tant d'édits, tant d'arrêts et tant d'espionnages.

— Vous ne nous parlez pas de votre fils, dit Reboul. Mourrai-je sans l'avoir revu? sans l'avoir entendu prêcher?

— J'espère bien que non. Ses études vont être finies. Vous le verrez, s'il plaît à Dieu, au printemps.

— Ministre?...

— Non, mais prêt à l'être. Nous le consacrerons en France. Un beau jour pour moi, Reboul!...

— Et pour lÉglise. Qui le consacrera.^

— Vous me le demandez ?.,.

— Je devinais... Dieu soit avec lui... et avec vous!... On se réjouissait, dans le pays, du retour de Rabaut

le fils, qui étudiait, comme on l'a dit, au séminaire de Lausanne. Il avait partagé, encore enfant, les fatigues et les dangers de son père. Quoiqu'il fût absent depuis dix ans, on se rappelait ses talents précoces, et on aimait à se les représenter mûris par l'âge et l'étude.

Quand on eut fini de souper :

— Vous voulez donc, reprit le ministre, que je vous dise où on en est à Toulouse...

— Pardon, interrompit llcboul. Nous n"avons rien su qu'à demi, encore ne sonniies-nous pas sûrs si le peu que nous savons est bien vrai. Auriez-vous la bonté de reprendre d'un peu plus haut?

— Très-volontiers. Je remonterai, si vous voulez, à l'arrestation du pasteur Rochette. Vous Tavez connu, n'est-ce pas ?

— Peu; mais beaucoup de réputation.

— Il le méritait. C'était — je n'ose plus dire cest — c'était un des plus dévoués et des plus capables d'entre nous. Il avait desservi d'abord les églises de l'Agénois, puis celles du Quercy. Enfin, dans notre dernier synode, le 3 juin de cette année, nous lui avions décidément assigné le quartier du Montai banals. C'est dans cette assemblée, où il faisait les fonctions de secrétaire, que je l'ai vu pour la dernière fois.

Trois mois de ministère avaient suffi pour lui donner, dans ce nouveau champ de travail, une heureuse et remarquable influence. Il semblait se multiplier en proportion dos besoins de son église. Il était partout -, il faisait tout. Peu de jours avant sa captivité, j'ai su qu'il allait avoir à tenir, en quelques semaines, plus de vingt réunions différentes.

Arrivé, le 13 septembre, à Caussade, on vint le chercher de la campagne pour baptiser un enfant. Son guide ordinaire, Viala, alla reconnaître les lieux, et revenait, vers minuit, avec un homme de l'endroit. Rencontrés par une patrouille de garde bourgeoise, ils se troublent, disent qu'ils attendent quelqu'un, qu'ils vont à Montauban. Le pasteur, qui venait à leur rencontre, est interrogé aussi, et répond, ce qui était vrai.

qu'il va à Saint-Antonin. Cette contradiction paraît suspecte. On les arrête tous les trois.

A Caussade, nouvel interrogatoire. Il pouvait mentir; il ne voulut pas se sauver par un mensonge. Il se nomma.

Le maire et les consuls étaient effrayés de leur capture. Deux d'entre eux, anciens protestants, voulaient qu on le relâchât sans bruit 5 les autres, quoique catholiques, ne se souciaient pas de le livrer au parlement. Il fut tacitement convenu qu'on le laisserait s'évader la nuit suivante.

Tout à coup, le bruit se répand que les protestants des environs vont arriver en armes pour délivrer leur pasteur. On sonne le tocsin -, on s'arme à la hâte. Des bandes parcourent les rues. On va jusqu'à arborer la croix blanche, souvenir de la ligue et de la Saint-Barthélémy. Le tocsin sonne également à quatre ou cinq lieues à la ronde. De toutes parts les catholiques accourent. Ils viennent protéger Caussade contre la fureur des protestants.

Les protestants, cependant, n'arrivaient pas. Personne n'affirmait en avoir vu seulement quatre ensemble, encore moins un seul qui fût armé ; et de fait est qu'il n'y a jamais eu aucune trace de ce prétendu projet d'invasion. Mais les consuls, en attendant, avaient été forcés de mettre leur prisonnier en Heu sûr. Tout Caussade montait la garde autour de la prison. Notre ami était perdu.

Il ne devait pas l'être seul.

D'horribles menaces avaient été proférées contre nous. Des protestants s'étaient vu assaillir dans leurs

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maisons ; qiiclqiies-nns même avaient été contraints de repousser la force par la force. Le sang n'avait pas coulé; mais il n'aurait fallu qu'un coup pour amener un massacre.

Tandis que les protestants de Caussade se barricadent chez eux, le bruit arrive à Montauban qu'ils vont être égorgés, qu'ils le sont peut-être déjà. Trois frères, gentilshommes verriers du comté de Foix, se trouvaient dans cette ville. Ils apprennent l'arrestation du i)asteur, l'exaspération des catholiques. Ils partent pour Caussade, armés de leurs fusils de chasse. Qu'y vont-ils faire .^ Ils ne le savent pas ; ce qui est sûr, c'est qu'ils n'ont pas la pensée d'attaquer à eux trois, avec des fusils de chasse, un bourg tout rempli de soldats, et nul n'a vu qu'ils aient tenté, dans la route, de se procurer des compagnons. On les voit venir de loin. On les assaille, on les désarme... Et les voilà, vous le savez, à Toulouse, sous le poids d'une accusation capitale. Il y a eu, disent leurs ennemis, révolte à main armée; et le parlement est tout prêt à prononcer en conséquence.

— Mais leurs amis?... dit Reboul. Car enfin ils doivent en avoir... Ils en ont...

— Beaucoup. On a remué ciel et terre. C'est pour eux que je viens d'aller à Toulouse, où j'étais déjà il y a deux mois. J'ai dirigé moi-même les démarches-, j'ai parlé, j'ai fait parler. Inutile!... Ils périront. Quant au pasteur, il ne faut pas songer à rien obtenir de ses juges. La loi est formelle; quand ils voudraient le sauver, ce qui n'est guère le cas, ils ne pourraient. Tout au plus peut-on espérer pour lui la potence au lieu de la roue.

C'est donc plus haut qu'il a fallu s'adresser. J.c gouverneur, les ministres, le roi, ont été harcelés de nos suppliques. J'ai écrit moi-même au duc de Richelieu, au duc de Fitz-James, même à madame Adélaïde, la fille aînée du roi. Elle avait une ou deux fois témoigné, assure-t-on, quelque pilié pour nous. Tout ce que j "ai pu imaginer de plus propre à toucher son cœur sans blesser sa piété, qui n'est pas des plus éclairées, je le lui ai dit en faveur de notre malheureux ami. Point de réponse. A-t-elle seulement reçu ma lettre? M. Court n'est pas parvenu à le savoir. En attendant, la procédure avance ; l'arrêt est peut-être déjà dressé.

— Comme le serait le vôtre, interrompit Reboul, si vous étiez resté entre leurs mains... Mais nous l'aurions déchiré, nous... Ou nous y aurions laissé nos têtes...

— Reboul, au nom de Dieu, ne parlons plus de ces projets...

— Oui, vous avez raison... N'en parlons plus...

il soupira. Le chrétien s'était soumis; le Camisard se réveillait toujours.

— Il me reste à vous raconter, reprit le ministre, les commencements du procès Calas. Dans l'autre, nous n'avons contre nous que des lois iniques et des juges inexorables; dans celui-ci, nos ennemis ont déjà accumulé toutes les folies et toutes les horreurs du fanatisme.

Vous avez connu les Calas, lin père universellement estimé, une mère aimable et pieuse, des enfants qui n'avaient pas tous répondu à leurs soins. Le troisième lils, Louis, s'était fait catholique^ l'aîné, Marc-Antoine, menait une détestable vie, paresseux, dissipé, sombre, incapable de prendre plaisir à rien, même aux débauches par lesquelles il cherchait à se distraire. Il avait été très-lié avec Bruyn, celui qu'on appelait mon Judas, et quia si bien effacé, depuis, son infamie d'un moment. Mais lui , il était condamné à rouler, de faute en faute, jusqu'au fond de l'abîme où il va entraîner son père.

C'était le 13 octobre. J'étais depuis quelques jours à Toulouse, tout occupé de Piochette et des trois frères Crenier. J'avais vu les Calas dans la journée. Le père m'avait demandé de voir son fds, de joindre mes eflbrts aux siens pour tâcher de le faire changer de vie. On m'avait conduit dans sa chambre. J'avais trouvé un homme abruti par le vin et la débauche, sourd aux exhortations, aux prières, à la voix de la religion aussi bien qu'à celle de la nature. J'étais même sorti sans revoir son père, tant il me paraissait certain qu'on ne devait plus rien espérer. Le malheureux m'avait-il mieux compris qu'on ne l'eût dit à son air? Ai-je contribué, en lui montrant l'horreur de son état, à sa détermination d'en sortir par le suicide? Peut-être. Dans une àme empoisonnée, tout peut devenir poison.

Le soir, vers dix heures, passant par hasard dans la même rue, j'entends des cris. J'accours; mais comme plusieurs personm.'s étaient déjà arrêtées devant la porte, la prudem e m'oblige de rester à quelque distance.

Je suis toujours, vous le savez, comme un éclaireur au milieu du pays ennemi.

La porte s'entr'ouvre; la foule recule avec effroi. Derrière cette porte, à l'entrée de la boutique, un homme est suspendu. Je reconnais Marc-Antoine. Au môme instant, j'aperçois le jeune Lavaysse, un ami de la famille, qui monte sur une table et coupe la corde, tandis que d'autres personnes reçoivent le cadavre dans leurs bras. Le guet arrive. On repousse la foule. La famille et quelques voisins restent seuls dans la boutique, s'efforçant, mais en vain, de rappeler Marc-Antoine à la vie.

Arrivent, sur ces entrefaites, deux capitouls, Lisle de Brive et David de Baudrigue, ce dernier bien connu par son animosité contre nous. Et cependant, ils étaient là depuis plus d'un quart d'heure, qu'ils n'avaient encore songé ni l'un ni l'autre à soupçonner ou à chercher un crime. Il en était de môme dans la foule. Personne, autour de moi, n'avait encore dit un mot contre l'opinion unanime que le malheureux s'était pendu.

Les capitouls s'en allaient j ils n'avaient pas même dressé de procès-verbal. Tout à coup, du milieu de la foule, une voix crie que Calas devait abjurer sous peu, qu'il est mort assassiné, que l'assassin ne peut être que son père. Un des capitouls lève les épaules et continue son chemin-, l'autre, David, s'arrête, court après lui, le ramène, et donne ainsi en un instant une consistance alarmante au bruit qu'on vient de semer. Aussitôt, sans autre examen et malgré les représentations de son collègue, il fait arrêter toute la famille, y compris Lavaysse et une servante. On les conduit à l'Hôtel de Ville. Le cadavre y est aussi transporté, et, contre toutes les

règles, c'est alors seulement qu'on dresse le procèsverl)al.

J'étais reste parmi la foule ^ j'avais suivi, non sans terreur, les effrayants progrès d'une opinion qui ne m'avait d'abord paru qu'absurde. A chaque instant c'étaient de nouveaux détails sur la prétendue conversion de Marc-Antoine, sur ses projets dabjuration, sur son martyre^ car on commençait déjà à donner ce nom à sa mort. Au bout d'une heure, il y aurait eu du danger à paraître penser autrement que la multitude.

Je me retirai, cependant, plus affligé de ce fanatisme héréditaire que sérieusement inquiet sur le sort des Calas. L'examen, pensais-je, même aussi partial qu'on pouvait le craindre, aurait bientôt établi leur innocence.

J'avais compté sans le clergé.

Il est d'usage, dans l'église romaine, qu'eu cas de crimes graves dont les auteurs sont inconnus, les fidèles soient solennellement sommés, sous peine d'excommunication, de venir déposer ce qu'ils savent ou soupçonnent au sujet du fait dont il s'agit. Cette sommation, ordinairement accompagnée de détails destinés à faciliter les recherches, est ce qu'on appelle un monitoire.

On se hâta donc d'en lancer un. Cette pièce, signée du vicaire général, s'écartait tellement des formes communes, que je ne pus m'empêcher, au premier abord, de la croire altérée ou supposée. Je savais la haine des prêtres ; mais je les avais crus plus adroits à la cacher.

On commençait par supposer admis, incontestable, ce qui était à prouver avant tout, savoir que la mort de Calas était le résultat d'un crime.

Cela pose, sans désigner ouvertement le père, les questions étaient arrangées de telle sorte que les réponses porteraient nécessairement sur lui.

Enfin, tous les articles présupposant le crime, et tout renseignement étranger à ces articles devant , d'après la jurisprudence ordinaire, rester en dehors de Tinformation, la porte était fermée aux dépositions à décharge.

Bientôt, comme si ce n'était pas assez d'une barrière élevée d'avance entre la vérité et les juges, on eût dit que ceux-ci voulaient se condamner eux-mêmes à ne pouvoir l'accueillir, quand même elle forcerait la barrière et arriverait, évidente, à leurs consciences.

Le monitoire avait supposé établi que Calas était mort assassiné. Les capitouls font un pas de plus : ils prennent sur eux d'affirmer que Calas est mort catholique, ou, du moins, tout prêt à le devenir. Ils ordonnent, en conséquence, que le corps soit provisionnel lement inhumé en terre sainte, et cela, pour plus de solennité, dans le cimetière de Saint-Étienne, la cathédrale de Toulouse.

Le curé fît des objections. La catholicité du mort, disait-il, n'était rien moins que prouvée. Malgré le monitoire, aucun prêtre n'avait encore affirmé que Marc-Antoine lui eût jamais fait des ouvertures au sujet de ses plans d'abjuration. Dans quelle fausse position n'allait-on pas se trouver, si, après des obsèques catholiques, on venait à avoir la certitude que le défunt était mort protestant^ si surtout, après lui avoir rendu tous les honneurs que TÉglise refuse aux suicidés, on était forcé d'avouer qu'il avait péri par un suicide? — Mais

c'était là précisément ce que leur haine avait fait vœu de ne pas avouer. On passa outre. On décida que Tinhumation aurait lieu...

Le branle était donné. Une cinquantaine de prêtres, avec cierges, bannières, tout l'attirail, enfin, des enterrements solennels, viennent prendre le corps à l'Hôtel de Ville. Une foule immense les suit. Le corps est présenté à l'église. L'eau bénite ruisselle sur le cercueil. Le peuple ne peut plus douter. Calas est mort catholique ; Calas est mort martyr de sa foi.

Dès le lendemain, voici des messes pour le repos de son âme. Églises, couvents, confréries, s'animent d'une sainte émulation. Les pénitents blancs, chez lesquels Calas, disait-on, devait se faire inscrire aussitôt après son abjuration, veulent particulièrement se distinguer. J'ai assisté à cette abominable comédie, prélude trop certain d'un drame affreux. L'église était tendue, non de noir, mais de blanc. Ne fallait-il pas dire aux yeux que ce jour était un jour de fôte, que le défunt était entré triomphant dans le ciel? Au milieu s'élevait un magnifique catafalque^ un squelette était debout au sommet. Dans sa main droite, une palme, symbole du martyre; dans l'autre, un écriteau sur lequel on lisait en grosses lettres : Abjuration de l'hérésie. Tous les couvents, toutes les confréries de la ville et des environs assistaient, par des députés, à ce lugubre spectacle. Toute la contrée était sur pied. Le peuple, l'imagination frappée, priait, pleurait, s'indignait. L'arrêt de mort de nos pauvres amis se lisait sur tous les visages.

Qu'avait-il été, pourtant, cet homme dont on s'évertuait à faire un martyr et presque un saint? Toute la

ville avait su ses débordements-, tout lé monde avait plaint son père. Avait-on an moins aperçu en lui, dans les derniers temps, quelque amélioration? Non. Tel on l'avait vu depuis des années, tel il était resté jusqu'à la fin. Les voisins pouvaient l'attester. La veille de sa mort, il avait passé la soirée dans une maison de jeu; il était rentré, comme à l'ordinaire, taciturne et chancelant. Ainsi, non-seulement rien ne prouvait qu'il eût songé à se faire catholique, mais ce projet, à le supposer réel, n'avait été accompagné d'aucun changement dans sa conduite. Libertin il avait vécu ^ libertin il était mort.

Mais la haine n'y regarde pas de si près-, l'église romaine, d'ailleurs, n'a jamais été fort scrupuleuse dans le choix de ses héros. Qu'importe ce qu'on fait, pourvu qu'on croie ou qu'on ait Tair de croire? Qu'importe ce que Calas a été, pourvu que sa mort fournisse une occasion de fanatiser le peuple, de perdre quelques huguenots, de réchauffer, enfin, quelques-unes des calomnies dont on nous poursuit depuis deux cents ans? Car on ne s'est pas contenté de crier au parricide; on veut qu'il y ait chez nous une loi secrète, prescrivant aux parents de mettre à mort ceux de leurs enfants qui voudraient passer au catholicisme. Où a-t-on vu, je ne dirai pas cette loi, puisqu'on prétend que nous la tenons cachée, mais des actes qui parussent en être les conséquences? Les convertisseurs nous ont arraché assez d'enfants, assez de jeunes gens : combien en a-t-on vu d'assassinés jusqu'ici ? Quand il serait prouvé que Marc- Antoine est mort de la main de ses parents, ce serait encore un crime isolé; ni ïiotre Église, ni nous, ne ue-

vrions en être solidaires. Mais non. Celte loi de sang qu'on a mise sur noire compte, il n'y aura bientôt pas un catholique à Toulouse qui n'en parle et qui n"} croie comme s'il l'avait lue, comme s'il nous l'avait entendu prêcher. Il m'a fallu prendre la plume pour tacher de détruire, chez quelques-uns au moins, ces odieuses préventions. Une brochure, que je viens d'achever, s'imprime secrètement à Toulouse. Produira-t-elle quelque bien? Je n'ose en attendre beaucoup. Les uns sont trop aveuglés pour s'instruire j les autres, trop avancés pour reculer.

Nous avons cependant eu un moment d'espérance. Les capitouls ayant ordonné, le 18 novembre, que Calas, sa femme et son fils Pierre, fussent appliqués à la question, les accusés interjetèrent appel, et le parlement, le 5 décembre, a cassé Tarrêt des capitouls. En même temps, il évoquait l'affaire et ordonnait un plus ample informé.

Nous respirions^ mais ce ne fut pas pour longtemps. On a laissé subsister la procédure, si grossièrement et si partialement instruite j on a ordonné, peu après, une nouvelle publication du monitoire. Ainsi, l'œuvre des capitouls se continue au parlement. Même fausseté dans les bases, même irrégularité dans la marche, même acharnement, sous des formes un peu plus graves, contre les accusés et contre nous.

Nous avons, il est vrai, plus d'amis qu'on ne le croirait; mais la plupart n'osent parler. Il se passe en ce moment à Toulouse ce qu'on ne voit communément qu'en des temps de révolution : ce sont les violents, c'est la populace qui fait l'opinion publique. Ceux qu'on

a vus les plus portés, en d'autres occasions, à mépriser les jugements de la foule, ce sont maintenant ceux qui ont le plus l'air de penser que la voix du peuple est la voix de Dieu. « Vous êtes tout Calas I... » disait un de nos ennemis au conseiller De la Salle, le seul qui n'ait pas suivi le torrent. « Et vous, répondit M. De la Salle, vous êtes tout peuple. »

Voilà, mes amis, où nous en sommes. Les Calas sont au secret^ toute communication avec eux est impossible. Ne recevant aucune direction, ignorant tout ce que les juges instructeurs trouvent bon de leur cacher, ils tombent, à chaque interrogatoire, dans quelque nouveau piège. Pressés de questions sur des points insignifiants qu'aucun d'eux n'avait pu songer à noter dans sa mémoire, ils ne sont pas toujours rigoureusement d'accord; et ces contradictions, recueillies, amplifiées, vont grossir la masse des faits sous lesquels on prétend les écraser.

Je n'espère plus rien; mais je combattrai jusqu'au bout. Si leur sang doit couler, je veux au moins qu'il ne coule pas en vain. Qui sait si leur mort, dans les vues de Dieu, n'est pas une des conditions de notre délivrance ?

11 était près de minuit, et Rabaut devait repartir avant le jour. Les deux amis se retirèrent. Le pasteur monta dans sa chambre.

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Celtccliambrc, située aîi premier étage, n'avait qu'une lenôire, donnant sur un pctil jardin. Elle était, du reste, assez bien pourvue de tous les moyens d'évasion que permettaient les lieux. A la fenêtre, une échelle de cordes, toujours roulée derrière le volet intérieur. Dans une armoire, une porte secrète menant à la cave ou dans les combles, selon qu'on voudrait descendre ou monter. Derrière le lit, enfin, en cas que la maison fût à la fois envahie et cernée, un dernier refuge. C'était une cachette basse et longue, dont l'entrée, au niveau du sol de la chambre, était habilement dissimulée dans un des panneaux du soubassement. Là, couché dans le mur, respirant par une fente, on pouvait encore défier, un jour ou deux, les recherches de lennemi.

Rabaut était occupé à noter, avant de se mettre au lit, son itinéraire du lendemain. 11 avait une foule de gens à voir, d'aiTaires à régler; et comme il tenait à retourner le plus tôt possible à Toulouse , il voulait faire en sorte de ne perdre ni un pas, ni un moment.

Il faisait froid. Cette maison solitaire, cette chambre inhabitée, ce lourd silence de la nuit, tout concourait à ajouter au froid qui prend les membres cet autre froid qui prend le cœur.

Kabaut avait fini, et il ne se levait pas. Il éprouvait ce vague saisissement qui vous retient et vous cloue à votre place, comme si vous aviez peur du bruit que vous ferez en remuant. Il écoutait, immobile, les gémissements du vent, le fiùlcmcnt des feuilles sèches qui tourbillonnaient dans le jardin, la vieille pendule, enfin, quil entendait au-dessous de lui, dans la cuisine, et

dont les battements égaux contrastaient sourdement avec les bruits désordonnés du dehors.

Il lui semblait, depuis quelques moments, avoir entendu quelque chose qui n'était ni le bruit du vent ni celui des feuilles. Ce bruit, qui venait du jardin, avait continué une fois entre deux raffalcs; mais alors il a^ait cessé tout à coup, comme s'il se fût aperçu qu'il allait se trahir, et qu'il devait attendre une nouvelle irruption de la bise.

Minuit sonna, et aussitôt, comme à un signal attendu, le bruit parut renoncer à se cacher. Plus de doute. C'étaient des pas, des voix. Rabaut court à la fenêtre. Il colle son œil à une petite ouverture, pratiquée dans le volet; mais il n'aperçoit rien. La nuit est noire. A peine aperçoit-on le sommet de quelques arbres, dont les branches dépouillées se dessinent sur les ténèbres du ciel. Mais le§ voix, les pas se rapprochent.

Au même instant, sur la rue, on heurte violemment à la porte. Celle de la chambre s'entr'ouvre. C'est Reboul. (c Fuyez ou cachez-vous! )> dit-il^ et il descend à la hâte. Mais Rabaut n'a déjà plus le choix. Le jardin vient de s'éclairer; on aperçoit distinctement des soldats, des paysans armés. Fuir est impossible-, mais il importe qu'on puisse croire qu'il a fui. Il ouvre l'escalier secret, le laisse ouvert, et va s'enfermer dans la cachette.

Là, il n'entendait plus qu'un bruit confus. Il sentit, à l'ébranlement de la muraille, qu'on enfonçait la porte. Puis, le tumulte envahit la maison. L'escalier tremblait sous les pas-, les crosses de fusil retentissaient sur les planchers.

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La porte de la chambre, enfin, s'ouvrit avec fracas. Plusieurs personnes s'y précipitèrent à la fois.

— Nous y voici!... Arrivez!... criait une voix.

Et cette voix, Ral)aut la connaissait maintenant. C'était la voix d'Aigues-Mortes, la voix du Père Charnay.

Repousse de Toulon, Charnay était revenu, furieux, au Pont-de-Montvert, son quartier général comme inspecteur des missions du pays, il avait su, mais seulement le soir môme, l'assemblée qui devait avoir lieu chez Reboul. Ne pouvant réunir, en un moment et sans bruit, assez de gens pour s'emparer d'une quarantaine d'hommes, il avait résolu d'attendre que la moitié au moins fussent sortis. Mais, sur ces entrefaites, il apprit qu'un homme à cheval venait d'être vu près du bourg; que ce même homme avait été rencontré, peu après, passant à pied dans la rue et s'introduisant chez Reboul. IMus de doute : c'était un pasteur.

Charnay change aussitôt son plan. Dans les assemblées, il le sait, le mot d'ordre est toujours de faire évader le pasteur. 11 se décide donc à laisser en paix l'assemblée, car, fùt-elle réduite à quelques hommes, elle trouverait peut-être encore un moyen de lui dérober ou de lui arracher sa proie. Ainsi, que tous s'échappent, pourvu que le pasteur soit pris.

On avait observé que, seul, il avait un manteau. On pouvait donc, malgré l'obscurité de la nuit, le reconnaître à la sortie, le suivre, le saisir. Deux hommes,

accroupis dans l'ombre à quelques pas de la porte, l'avaient inutilement attendu; d'où on concluait, ce qui avait tout d'abord paru probable, qu'il passerait la nuit dans la maison.

Vers onze beures, quelques affidés de Charnay s'étaient glissés un à un dans le jardin 5 d'autres, échelonnés dans la rue, étaient prêts à se rapprocher au premier signal* Charnay avait cependant décidé qu'on attendrait minuit. Le pasteur serait couché, pensait-il, et on en aurait meilleur marché.

xxxn

— Nous y voici!... criait-il donc en s'élançant le premier dans cette chambre qu'une lampe allumée, un lit, une chaise devant la table, lui indiquaient assez comme le but de ses recherches.

Mais il avait encore un pied sur le seuil qu'il s'arrêta, interdit et haletant.

— Personne!... personne!

Puis aussitôt, apercevant l'escalier dérobé : — Bien ! . . . reprit-il^ nous y sommes... Il n'est certainement pas sorti... Il est là-haut... ou là-bas...

Quelques hommes montèrent -, quelques autres, l'abbé en tête, descendirent.

Peu après, ils étaient tous de retour. Rien dans les combles-, rien dans la cave non plus, sauf une porte qui conduisait au jardin, et dont on remarqua que le verrou était tiré. Mais les sentinelles du dehors avalent eu l'œil

— V>0 — sur celte porte. Elle ne s'était pas ouverte, disaient-ils.

Or, ce verrou, c'était Uehoiil qui avait trouvé le temps, au premier éveil, daller le tirer, pour qu'on pût croire que Rabaut s'était sauvé par là. La ruse avait réussi. Malgré la dénégation des sentinelles, on commençait à croire à l'évasion.

Charnay s'était assis, dans une agitation terrible, sur la chaise où llabaut était naguère à écrire ses notes. Le poing fermé, le bras étendu sur la table, l'œil lixé sur le mur, à peine écoutait-il les rapports qu'on venait lui faire. Que lui importaient les détails? La conclusion restait la même. Il avait manqué son coup; il n'avait plus qu'à ronger en silence le frein que Dieu avait mis encore une fois aux élancements de sa haine.

De temps en temps il secouait sa stupeur, et ses yeux s'allumaient d'un sombre espoir.

— Est-on allé sur le toit?...

— Oui, mon Père.

Il redevenait immobile.

— A-t-on fouillé partout?

— Oui, mon Père.

Nouveau silence.

— A-t-on sondé les murs?.,.

— Oui, mon Père.

— Partout?...

— Partout... Ah! pas dans cette chambre...

Se lever, saisir un bâton, happer à coups secs et pressés partout où il pouvait atteindre, ce fut Tallaire d'un moment. Mais les murs gardèrent le secret. 11 avait frappé trop haut , car la cachette était, on se le rappelle, au niveau du plancher. D'ailleurs, le panneau qui en

formait la porte était appuyé de manière à ne pas rendre, au choc, un son plus creux que les panneaux voisins.

Le jésuite alla se rasseoir.

— J'ai froid, dit-il. Qu'on me fasse du feu.

— Ici ?... dit un de ses gens.

— Ici... Eh! eh!...

Une nouvelle idée lui venait. Si le proscrit était, par hasard, dans la cheminée?.. . C'est par une cheminée que le pasteur Lafage, aux environs de Monohlet, en 1754, essaya de se sauver. Une balle, comme il arrivait sur le toit, lui fracassa le bras. Trois jours après , il était pendu à Montpellier.

Charnay se hâta donc d'envoyer deux hommes sur le toit. Lui-même il arrangea le bois-, lui-même il alluma le feu. Mais les hommes revinrent seuls. Rien n'était sorti... que la fumée.

Tout à coup, il se souvint de Reboul. A défaut d'un pasteur, il avait une autre victime. Aux termes des édits, Reboul allait aux galères et sa maison était rasée. Autant en était arrivé, en 1754, au protestant Novis, pour avoir donné asile à Lafage.

— Qu'on me l'amène, dit Charnay. Peut-être en tirerons-nous quelque chose...

Il ne l'espérait pas, car la fermeté du vieillard était connue. Il voulait voir. Certains animaux carnassiers aiment beaucoup à jouer avec leurs victimes.

— Eh bien, lui dit-il, il s'est sauvé?...

— J'en ai déjà remercié Dieu, monsieur.

— Vous l'en remercierez aux galères... N'oubliez pas... Vous aurez tout le temps...

— Monsieur croit que j'y resterai longtemps?...

— A perpétuité, parbleu I... Vous ne savez pas Tordonnance?...

— Si fait... Mais elle m'atteint un peu tard. J'ai quatre-vingt-trois ans , monsieur. Perpétuité , à cet âge...

— Vos biens sont confisqués.

— Qu'en ferais-je?... Je vais au bagne, et mes héritiers y sont déjà.

— Votre maison sera rasée.

— Si cette tente oîi nous logeons est détruite, nous avons dans le ciel...

— Taisez-vous.

— Vous voulez que saint Paul se taise?

— Taisez-vous... Où est-il ?

— Qui?

— Le ministre.

— Quand je le saurais, vous pensez bien que je ne le dirais pas.

— Et vous l'ignorez?

— Je l'ignore.

Il le disait avec d'autant plus d'assurance, qu'il ne savait en effet si Rabaut était caché ou avait réussi à fuir.

— Mais enfin, dit Charnay, dim ton sensiblement plus doux, vous ne pourriez pas nous donner... quelques... indications? Nous oublierions volontiers, nous, qu'il était chez vous...

— Oui... Mais je n'oublierais pas, moi, que j'aurais commis une infamie... Croyez-vous que cela ne valût pas vos galères?...

— Vous tenez à y aller?

— Je tiens à mourir comme j'ai vécu, que ce soit ici ou à Toulon. Mais oui... Vous avez raison... J'y tiens... Il me sera doux d'y être, puisque j'y serai pour ma foi, d'abord, pour M. Rabaut ensuite...

— Pour?... s'écria Charnay.

Mais il n'avait que trop bien entendu. Les yeux lui sortaient de la tôte. Il s'était jeté sur Reboul, et lui secouait convulsivement le bras. •

— Rabaut I... criait-il. C'était Rabaut!...

— Mais oui... dit tranquillement le Cévenol. Vous ne le saviez pas?...

En effet, Charnay ne s'en était pas douté. Il croyait Rabaut à Toulon ou dans les environs; rien n'avait pu lui faire supposer qu'il l'eût suivi de si près dans les Cévennes. Trop heureux de prendre un pasteur, il n'avait pas songé à demander quel était celui qui venait de lui échapper. Si Reboul, d'ailleurs, avait pu penser qu'il ne le sût pas, il se serait gardé de le lui dire.

xxxm

Sa fureur n'avait plus de bornes. Il se reprochait tout haut d'avoir mal pris ses mesures. Il faisait venir ses soldats, ses paysans; il leur demandait, d'un ton terrible, de nouveaux détails qu'il n'écoutait pas. Il voulut monter au grenier, redescendre à la cave, fouiller luimême tous les coins.

Au milieu de ces violences, il avait encore une fois

oublié le vieux Reboul. Celui-ci était resté dans la chambre, sous la garde de deux soldats qui n'osaient aborder Charnay pour lui demander ses ordres. Us causaient, en attendant, avec lui. Ces hommes paraissaient médiocrement contents du rôle qu'on leur donnait à jouer dans la contrée. Des soldats français, pensaientils, auraient eu en ce moment mieux à faire que d'aider les pourvoyeurs d'échafauds. Us auraient préféré, en somme, servir sous le maréchal de Soubise, tout battu et chansonné qu'il était, que de vaincre sous un jésuite et de faire des prisonniers de quatre-vingt-trois ans.

— Et tu ne sais pas où il est?... reprit tout à coup le prêtre, en revenant se camper devant lui.

— Je ne le sais pas, dit Reboul.

— Ahl... tune le sais pas!... AJiI... tu ne veux pas parler!... Attends... attends... Nous avons desserré les dents à de plus têtus que toi...

— A des lâches.

— Pour la dernière fois, veux-tu?...

Reboul leva les épaules.

En un clin d'œil, avec l'échelle de cordes, Charnay l'eut lié sur une chaise. Puis, lui arrachant sa chaussure, il le trahia devant le feu.

Les soldats ne cachaient pas leur horreur. Charnay faisait rougir les pincettes. Ainsi avait fait M. de Machault, on se le rappelle, pour arracher des révélations à Damiens.

Reboul avait pâli. On l'entendait prier tout bas.

— Tu pries, je crois?... dit Charnay, tout en arrangeant ses tisons.

— Il priait aussi, l'abbé Chayla...

— Quand?...

— Quand nous le tuâmes, monsieur l'abbé, pour avoir fait à quelques-uns des nôtres... ce que vous voulez me faire...

— Est-ce que tu croirais... par hasard... m'cpouvanter?...

— Ce serait facile, je crois... Vous voilà déjà tout saisi..»

— Moil...

— Mais rassurez-vous. Nous iren sommes plus à assassiner. Quand la vengeance est sûre, pourquoi la hâterions-nous?...

— La vengeance! Quelle vengeance?...

— Croyez-vous en Dieu, monsieur?...

— Tais-toi, malheureux!...

— Eh bien, ne demandez pas sur qui nous comptons... Vos pincettes sont rouges, monsieur Tabbé...

Charnay les prit...

Cependant Rabaut entendait, voyait. Par cette même fente qui lui servait pour respirer, il apercevait, pardessous le lit, et le feu, et Charnay baissé devant le feu, et les pieds nus du malheureux Cévenol. Sa résolution était prise. Il ne laisserait pas le sacrifice s'accomplir. Au premier cri, au premier gémissement de la victime, il criait au bourreau de s'arrêter, et il se livrait à lui.

Mais le bourreau hésitait. Plusieurs fois il avait pris les pincettes, et, plusieurs fois, comme ne les trouvant pas assez rouges, il les avait remises dans le feu. Son ton, toujours plus menaçant, dissimulait mal son embarras. Il était visiblement combattu. Par la pitié?

Peut-(jtre, car celait la picniièrc fois, nous devons le dire, qu'il allait faire de sa main roflice de tourmcnteur-, mais c'était aussi, et surtout, par la pensée des dangers qu'il risquait d^appeler sur sa propre tète. D'un côté, le souvenir de Chayla ^ de l'autre, les limites de ses pouvoirs d'inspecteur, qui ne comprenaient nullement celui d'infliger la torture, encore moins celui de l'infliger de sa main. Ce droit, messieurs des parlements s'en étaient toujours montrés fort jaloux ^ et ce n'était pas le moment, pour les jésuites, de se mettre mal avec eux par une inutile usurpation.

Rabaut, une main sur le verrou, l'autre sur sa poitrine, comme pour étouffer le bruit des battements de son cœur, Rabaut, disons-nous, ne le perdait pas de vue. Son courage et sa force s'usaient dans cette atroce attente. Jouer sa vie, il en avait l'habitude 5 mais la contempler, de ses yeux, suspendue à un fil, et à un lil qu'il lui faudrait couper dès qu'il plairait à un furieux de le tendre, — c'était plus qu'il ne pouvait supporter. Il étouffait^ il avait besoin de se retenir pour ne pas briser sa cachette, ne fût-ce que pour respirer.

Tout à coup, il se fit un grand fracas. Reboul, immobile et muet, avait vaincu. Charnay n'avait osé aller au delà des menaces; il s'était relevé, jetant au loin, comme pour le punir de son inutilité, l'instrument du supplice. Puis il s'était précipité vers la porte, et son pas, chancelant de rage, retentissait déjà dans Tescalier.

Quelques moments après, ses gens emmenaient le Cévenol.

Quelques jours après, ses démolisseurs mettaient à bas la maison. On trouva la cachette. Elle était vide.

El pcnilant ({u'on démolissait la maison, le propriétaire arrivait au bagne, où rallciidaient ses deux petitsfils.

Tandis que les galères recevaient de nouveaux hôtes et que la mort planait sur les prisonniers de Toulouse, la cause de la tolérance n'en faisait pas moins, dans un certain monde, de grands et curieux progrès.

(Airieux, en effet, car la légèreté du siècle n'était nulle part pins bizarrement empreinte.

Plaindre les protestants était devenu la mode ; mettre un terme à leurs maux, nul n'y songeait, nul, du moins, parmi ceux qui avaient en main le pouvoir de les soulager.

Il y a des gens qui vous font de touchants morceaux sur la bienfaisance, et qui ne sont rien moins que bienfaisants. Est-ce hypocrisie? Quelquefois-, mais le plus souvent, ce n'est que légèrclé. Parlez-leur de la pauvreté : ils sont tout cœur et tout larmes. Parlez-leur des pauvres et pour les pauvres : ils auront presque l'air étonné qu'il y en ait.

Ainsi faisait-on, il y a cent ans, pour ces intrépides débris du protestantisme français. Plus leurs malheurs tranchaient avec les raffinements du jour, plus ou se laissait aller à ne s'en émouvoir que connue d'une vieille histoire. On plaignait leurs martyrs, mais comme ceux des premiers siècles, tout au plus comme ceux de m. 0

la Chine ou du Japon. Qiiehiuerois même, comme on en a vu plus liant un exemple, il y avait réellement erreur sur l'époque de leurs soullVances. L'auteur de Y Honnête Criminel avait cru mettre sur la scène un fait déjà ancien. Son héros, avait-il pensé, ne pouvait être mort depuis moins de vingt ou trente ans. Marmontel, de qui il tenait Ihistoire et qui lui avait suggéré ridée d'en faire un drame, Marmontel n'en jugeait pas autrement.

Cependant cette pièce que le héros lui-même, comme nous l'avons aussi vu, trouvait assez médiocre, avait du succès à Paris. C'était, à tout prendre, un des moins mauvais échantillons de ce genre bâtard que Diderot avait mis à la mode, et qu'on a si bien caractérisé par le nom de drame bourgeois; genre faux, s'il en fut, puisqu'on lui avait conservé la raideur du drame classique, tout en choisissant les héros dans un monde moins élevé, où la solennité de l'ancien ton n'avait plus aucune excuse. Ajoutez à cela l'exagération dans les sent imcnts, le i)hilosophisme dans les idées, l'enflure dans le style, — et voilà ce qu'un siècle usé avait la bonhomie de considérer comme un progrès sur les nobles défauts du théâtre de Racine.

h' Honnête Criminel était donc la pièce du jour. On ne la jouait pourtant pas 5 elle ne parut au théâtre qu'en 1768. Le gouvernement s'y était-il opposé? Nous n'avons pu le savoir. Quoi qu'il en soit, l'eflet n'en était que plus général. On se serait contenté daller la voir, tandis qu'on la lisait, qu'on la relisait, que tout le monde, enlin, voulait en savoir des tirades. On était tolérant avec Y Honnête Criminel^ comme on était pieux

avec le Petit Carême, comme on aimait les champs, au coin du feu, avec M. de Saint-Lambert, les bergers avec Boucher et Watleau, l'astronomie avec M. de Fontenelle, Tancienne Rome avec M. de Florian, les animaux avec M. de BuiTon, la nature et la vérité, en un mot, avec quiconque excellait à les gàler.

De Paris, la pièce avait passé à Versailles, car c'était Paris, maintenant, qui donnait le ton à la cour. Les dames l'avaient sur leur toilette; les petits marquis, dans leur poche. Elle allait arriver au roi.

Rien n'était changé, depuis un an, dans la vie privée du monarque. Il devenait de jour en jour plus difficile à amuser; de jour en jour, la favorite y mettait plus d'art et plus de soin.

Elle lui avait assez chanté \q Devin de village; elle imagina de lui déclamer Y Honnête Criminel.

Ces représentations intimes, connues sous le nom de Spectacles des petits cabinets du roi, dataient de 1747, troisième année du règne de madame de Pompadour. Elle avait brillé, à Étioles, sur le petit théâtre de M. de Tournehem, son oncle; elle voulait se procurer Loccasion d'obtenir, sous les yeux du roi, la continuation de ces succès.

Elle eut bientôt formé sa troupe, car on trouva plaisant de prendre et de garder ce nom. Les premiers qui la composèrent furent le duc de Chartres, les ducs

d:\yen, de Nivernais, de Duras, de Coigny, le comte de Maillobois, les marquis dcCourtcnvaux et d'Entraigues. V.n femmes, on était moins riche. Il n'y avait, avec la marquise, que la duchesse de lîrancas, la comtesse d'Estrades et la comtesse de Marchais. Pour le chant, on n'était que trois en tout : madame de Pompadour, madame de Brancas et le duc d'Ayen. Aussi ne joua-t-on d'abord, en fait d'opéras, que de petits actes à trois, tels que Bacchns et Erigone, Ismcup, Églé, etc. Le directeur, enfin, était le duc de La Yallière, et le souflleiu' l'abbé de La Garde, bibliothécaire et secrétaire de madame de Pompadour.

On avait débuté par X Enfant prodigne de Voltaire, mais si secrètement que l'auteur lui-même ignora, pendant quatre ou cinq jours, comment la pièce avait été reçue. Il n'avait pas, du reste, à en être fort inquiet. La maïquise l'avait choisie : la marquise y jouait. Louis XV fut enchanté. H décida même, ta cette occasion, qu'on pourrait applaudir en sa présence, ce qui était jusque-là interdit aussi bien en particulier qu'en public. Ce fut le premier privilège accordé aux petits spectacles, et ce privilège, dans les idées de la cour, était immense.

Le nombre des spectateurs, borné primitivement à cinq ou six, ne fut jamais considérable; il se passa même plusieurs années avant qu'on admît des dames. Leur présence eût ramené l'étiquette, que le roi tenait, avant tout, à bannir de ces réunions-, il fallait qu'on pût se placer, sans distinction de rang, dans un parterre où le roi seul aurait une place fixe et distinguée.

Mais si cette simplicité se maintint plus ou moins du

côté des speclaleurs, il n'en fnt pas de môme dn côté de la troupe. En 1750, nous la trouvons magnifiquement montée en musiciens et en danseurs. I.e corps de ballet compta jusqu'à vingt personnes, les unes appartenant à la cour, entre autres le marquis de Courtenvaux, premier danseur^ et le reste, les figurants, choisis à rOpéra. Vingt choristes, hommes et femmes, vêtaient aussi recrutés. A l'orchestre, enfin, on était trente, dont un tiers d'amateurs et une vingtaine d'artistes, tous des plus distingués.

Cela dura quelques années. Le roi, bien que toute la cour eût fini par être de la partie, continuait à se croire en petit comité, tout comme Louis XIV, au milieu des magnificences de Marly, s'était cru jusqu'au bout dans un petit château bourgeois, où il venait se reposer des grandeurs de Versailles.

Un beau jour, Louis XV s'aperçut qu'il s'ennuyait là comme ailleurs 5 il en conclut que ces petits spectacles ne difïoraient guère plus que de nom des anciens grands spectacles de la cour.

Alors, on ôta peu à peu ce qu'on avait peu à peu ajouté à l'organisation première. La troupe redevint ce qu'elle était dans l'origine, augmentée de quelques noms, diminuée de quelques autres, juste en état, enfin, de réciter VHonnête Criminel,

Le roi en avait ouï parler (de la pièce, s'entend, non du héros, car il était moins homme que personne à

sinqiiictor de ce qu'il était devenu). Il avait agréé qu'on la lui jouât à Bcllevue, dans une de ces soirées où il aimait à voir sa cour réduite à sept ou hnit personnes, mais ne s'occupant que de lui, ne s'amusant que pour l'amuser lui-même, ne riant, ne conversant, ne mangeant, que pour le faire lui-même converser, rire, manger.

La pièce, du reste, se prêtait admirablement à être jouée en société. Six personnages, pas plus^ une seule décoration, représentant la mer, avec une maison à droite et une à gauche, pour faire entrer et sortir les acteurs^ d'action, peu ou point, mais des monologues à foison, du sentiment à pleines mains, tout ce qui pouvait le mieux flatter l'amour-propre des acteurs en leur offrant successivement à tous l'occasion de se distinguer.

Il est vrai que, en eût-il été autrement, les gens de Lonnevolonté n'auraient pas manqué davantage. C'était une grande affaire, à la cour, que de monter sur ce petit théâtre, à côté de la marquise, devant le roi. Le moindre bout de rôle était brigué comme une grâce insigne. (( J'eus une fois, dit madame du Hausset dans ses Mémoires, un commandement à demander pour un de mes parents-, mais madame de Pompadour n'aimait rien demander à M. d'Argenson. Pressée donc par ma famille, qui ne pouvait concevoir qu'il me fût difficile, dans la position où j'étais ', d'obtenir pour un bon militaire un petit commandement, je pris le parti d'aller trouver le ministre. Il me reçut assez froidement.

' Madame du Hausset était icmme de chainbie de madame de Pompadour.

— lO.i —

Comme je sortais, M. le marquis de V'^'^*, qui avait entendu ma demande, me suivit. Vous voulez un commandement, me dit-il. Il y en a un de vacant qui m'est promis pour un de mes protégés. Voulez-vous faire un échange de grâces? Je vous le céderai. Je voudrais être sergent... — Et comme je ne comprenais pas la plaisanterie : Voici, reprit-il. On va jouer Tartufe^ et il y a, comme vous savez, un rôle d'exempt de police... Faitesmoi donner ce rôle, et le commandement est à vous. Ainsi fut fait. J'eus mon commandement, et le marquis remercia Madame comme si elle Teût fait duc. »

Donc, fussiez-vous marquis ou duc, vous étiez tout heureux, à Bellevue, de vous appeler Champagne ou ^'rontin. Frontin, c'était le nom classique ^ aussi Fenouillot de Falbaire, l'auteur de VHonnête Criminel, n'avait-il pas manqué de le donner à un de ses valets. Ledit valet récitait onze vers ; un autre, deux seulement; un troisième n'avait qu'à accourir sur le théâtre, pour soutenir une dame en pâmoison. Mais la dame pâmée, ce devait être la marquise... Et qui aurait osé ne pas briguer l'honneur de la recevoir dans ses bras? Mais elle aurait trouvé trop simple de ne choisir que parmi les gens qui s'offraient. Pour elle, c'était peu que de s'amuser de la pièce, très-peu amusante d'ailleurs; il fallait qu'elle s'amusât des acteurs eux-mêmes, ou du moins de quelques-uns des acteurs. C'était une manière de faire sentir sa puissance aux gens qu'elle n'atteignait pas autrement.

• Le marquis de Narniers était de retour à Versailles. Le changement survenu dans son caractère et dans ses idées n'avait pas échappé, avant son départ pour le

— lOi —

Midi, à madame de Pompadour. Sans être encore, à beaneoiip près, un homme religieux ni même un homme très-grave, il n'était pkis ce jeune écervelc qu'on avait vu dévoué corps et àme au culte exigeant de la faveur. L'évêque ne comprenait rien à l'indilTérence de son neveu pour ce qui avait jusque-là été son tout-, il n'y voyait quune sottise à ajouter à tant d'autres, u Vous vous perdez I... » lui disait-il, quand il le voyait rester des semaines sans aller à la toilette ou au cercle de madame de Pompadour.

— Kh bonjour, marquis I... lui dit-elle, la première fois qu'il y vint après son retour. Voilà bien longtemps qu'on ne vous a vu.

— J'étais dans le Midi ., madame. J'avais mon régiment à voir, et diverses aflaires à Aigues-Mortes, où j'ai l'honneur de commander pour le roi.

— Très-bien ; mais voilà plusieurs jours, je crois, que vous êtes de retour.

— Trois ou quatre jours, madame.

— Et on ne vous pas encore vu?...

— Des affaires... une visite à mon oncle...

— Oh! je ne vous demande rien... Ah!... si l'ait... un petit service...

— Madame...

— Vous savez... ou vous ne savez peut-être pas... que nous devons jouer un de ces jours, devant le roi, une pièce nouvelle... VHonncte Criminel,,,

— Devant le roi!...

— lor; —

— Devant le roi. Vous qui devenez, dit-on, le bon ami des protestants...

— Madame...

— C'est, comme vous voyez, une bonne œuvre, et vous serez heureux de vous y associer. Tous les rôles, malheureusement, sont donnes. André, c'est M. de Marigny, mon frère. Le comte, c'est monseigneur le duc d'Orléans. M. d'Olban, c'est le marquis d'Entraigues. Lisimon, le père d'André, c'est M. le duc de Richelieu...

— iS'on pas, madame, non pasi... cria le duc, qui causait à quelque distance.

— On ne vous parle pas, dit la marquise en riant.

— Non... mais j'entends.

— Vous avez promis.

— Pas du tout. Moi... un rôle!... moi... des vers I...

— Belle affaire! une centaine...

— Cent cinquante, au moins.

— Vous les avez comptés?,.. Bien. C'est une preuve (jue vous songez à les apprendre.

— Mais...

— Revenons, monsieur de Narniers. Restent trois valets. Deux sont pris ; le troisième , ce sera vous , s'il vous plaît,

M. de Narniers s'inclina.

— Ce soir, reprit-elle, nous répétons.

— Ce soir?... Mais comment... Mon rôle...

— Vous êtes muet, cher marquis.

— Ah!... muet?...

— Muet. La charge, comme vous voyez, n'est pas lourde.

— Qu'en savez-vous, ma sœur?... dit Marigny. — ■ Mais...

— Muetl... C'est bien dur, au contraire... Une loninic doit savoir cela...

— Méchant!...

Le marquis n'avait pu que s'incliner une seconde fois. Il était définitivement enrôlé dans la troupe de Bellevue. Il ne lui restait plus qu'à se faire faire un palant habit de laquais.

Cependant, au milieu de ces préoccupations futiles, la cour n'était pas gaie. Le choix d'un drame larmoyant, à la place des folles pièces qu'on montait d'ordinaire à Bellevue, était déjà peut-être, sans que la marquise s'en fut doutée, un résultat de la gravité des circonstances.

Elles étaient graves, en effet.

(( Si vous voulez des nouvelles de nos armées, avait écrit Voltaire en février', le régiment de Champagne s'est battu comme un lion, et a été battu comme un chien. Si vous voulez des nouvelles de la marine, on nous prend des vaisseaux tous les jours. Si vous aimez mieux des nouvelles de finance, nous n'avons pas le sou. »

En décembre, c'était bien pis. L'hiver avait suspendu

1 Lettre à M. d'Argence de Dirac, 24 février 17G1.

la guerre; mais Tannée suivante s'annonçait plus rude et plus ruineuse qu'aucune des précédentes. Le Pacte de famille, dont nous avons déjà dit quelques mots, avait excité en Angleterre une effroyable irritation. L'Espagne, disaient les Anglais, devait immédiatement porter la peine de son rapprochement avec la France; et l'avidité britannique avait déjà calculé ce qu'il y aurait à lui prendre en vaisseaux, en trésors, en colonies. Organe de ces haines et de ces espérances, Pitt avait demandé la guerre ; mais il s'était trouvé seul, dans le conseil, à la vouloir sans délai. Il s'était retiré. Sa démission, donnée avec éclat, n'avait servi qu'à aiguillonner l'opinion. Son successeur, lord Bute, qui naguère voulait la paix non-seulement avec l'Espagne , mais avec la France m.cme, lord Bute, le chef des tories, avait cédé à l'entraînement général. L'Espagne allait être attaquée; la France, en vertu du Pacte de famille, était obligée de la défendre.

Ainsi, tandis que les régiments d'Allemagne, décimés et décourages, venaient lentement se refaire au sein de la patrie épuisée, il fallait, pour l'année suivante, songer au midi aussi bien qu'au nord, à la mer comme à la terre, et cela, sans aucune de ces illusions belliqueuses qui donnent de la force aux faibles , du courage même aux lâches, il fallait secourir l'Espagne, avec le sentiment qu'on avait fait son malheur et qu'on ne la sauverait pas. Il fallait combattre, enfin, avec la certitude que, fût- on heureux autant que brave, on ne remporterait aucun succès décisif. Quoique la dernière campagne n'eût pas été sans gloire, non-seulement la question n'avait pas fait un pas, mais on se voyait

moins avancé qu'au commencement de l'année. I.c sang de la noblesse avait coulé en abondance-, les (amilles en deuil se demandaient ce qu'il avait produit. On levait les yeux vers le trône... 11 en descendait des pensions, mais rien de plus. Il n'y avait à attendre du roi aucun enthousiasme pour la France, aucun intérêt sérieux pour ceux qui tombaient au champ dhonneur, aucune de ces paroles qui vont au cœur des braves, et dont le Béarnais payait les siens.

Deux partis divisaient la cour. Les maréchaux de Soubise et de Broglie étaient revenus d'Allemagne en s'accusant mutuellement des revers de larmée. Tous deux ils avaient fait des fautes -, tous deux ils avaient commis la plus grande et la plus inexcusable : ils avaient été battus. On pouvait, on devait peut-être les disgracier l'un et l'autre^ mais, s'il fallait choisir, Soubise était incontestablement le premier à sacrifier. C'était lui qui, à Fillinghausen, en négligeant d'occuper certains défilés, en laissant son collègue se battre seul pendant trois heures, avait causé la perte de la bataille-, c'était lui qui, brave de sa personne, mais hors d'état de concevoir et encore plus d'exécuter un plan de quelque étendue, avait sans cesse dérangé ceux du maréchal de Broglie, heureux encore quand il ne les avait pas volontairement entravés. Il faut voir, dans les mémoires du temps i, ce qu'était alors une armée française. Hormis la bravoure personnelle, (jui n'était même pas très-générale parmi les simples soldats, il n'y restait presfpie rien de ce qui fait uno

^ ('.cu\, en particulier, ducomtede Bezenval.

armée forte et capable de grandes choses. Point de discipline, point d'unité, point de confiance dans les chefs, qui n'en méritaient du reste aucune. Le moment venu, on se battait bien; mais on n'avait, jusque-là, nulle envie de se battre. Des mois, des saisons entières se passaient en marches, en contre-marches. C'était Turenne, moins le génie; c'était l'art de l'a guerre arrivé, comme tous les arts , à force de raffinements, à une stérilité complète. Il attendait sa régénération; et le maréchal de Soubise était moins que personne en état de l'opérer.

Mais il était l'ami de madame de Pompadour; mais il avait été nommé, soutenu, dirigé même par elle. Ne lui avait-elle pas envoyé plus d'une fois des plans de campagne de sa façon, des cartes où elle marquait, avec des mouches à visage, les villes à prendre, les endroits à fortifier? Donc ce n'était pas lui qui s'était trompé, mais la fortune. Son rival, en conséquence, venait d'être destitué et exilé.

Il n'en avait pas fallu davantage pour que la défaveur publique, jusque-là à peu près partagée entre les deux, tombât de tout son poids sur le favori de la marquise. On ne s'en était pas tenu là. Absous déjà dès qu'on l'avait vu exilé, le maréchal de Broglie était devenu, en quelques jours, un grand capitaine, un héros. Deux vers :

On dépouille Tancrède, on l'exile, on l'outrage; C'est le sort d'un héros d'être persécuté...

étaient applaudis avec fureur. Son successeur, quel

qu'il fût, était déjà condamné. La malignité publique

ôtait d'avance à Tarmée tout ce qu'elle aurait pu retrouver, au printemps, de confiance et d'enthousiasme. Même à la cour, oii nul ne pouvait songer à lutter contre le crédit tout-puissant de la marquise, le maréchal de Broglic n'avait jamais eu plus d'amis que depuis sa chute. Madame de Pompadour ne pouvait pas ignorer que, s'il en devait quelques-uns à son mérite, il en devait le plus grand nombre au désir de la mortifier elle-même, aux distinctions dont elle comblait son rival. Elle se demandait donc, non sans angoisse, si elle n'avait pas trop lié son sort à celui d'un général malheureux, dont les échecs passés retombaient déjà sur elle, dont les échecs futurs pouvaient la perdre avec lui.

En vain vous vous flattez, obligeante marquise, De mettre en beaux, draps blancs le général Soubise. Vous ne pouvez laver à force de crédit La tache qu'à son front imprime la disgrâce; Et toujours on dira, ce qu'à présent on dit,

Que si Pompadour le blanchit,

Le roi de Prusse le repasse...

Ainsi rimaient les courtisans; ainsi fredonnaient la cour et la ville. Et le temps n'était plus où on pouvait dire : « Qu'ils chantent, pourvu qu'ils payent. » Non ^ la chanson, à cette époque, ce n'était plus qu'une arme d'avant-garde. Derrière était toute une armée, avec l'Encyclonodic pour drapeau, la destruction pour mot d'ordre, l'avenir pour champ de bataille. On avait jadis appelé la France « une monarchie absolue, tempérée par des chansons ^ » mais le pays avait passé, sans s'en apercevoir, sous l'absolutisme des

idées, qui faisait de la chanson même un de ses instruments les plus puissants.

Ainsi donc se rapetissaient et s'agrandissaient tour à lour, selon qu'on attaquait les hommes dans les institutions ou les institutions dans les hommes, toutes les questions du moment et de l'avenir. Un mouvement immense ahoutissait à un couplet; un couplet renfermait en germe un mouvement immense.

Cependant le duc de Richelieu, incapable de résister aux caprices de la marquise, s'était mis à étudier son rôle. Il espérait bien ne pas le jouer; mais quant à s*y refuser formellement, il n'osait.

Outre sa répugnance à figurer, à son âge, dans un exercice de ce genre, il redoutait, non sans raison, l'infidélité de sa mémoire et sa profonde incapacité quant aux vers. Les règles de la prosodie étaient pour lui comme celles de l'orthographe : il ne les avait jamais retenues , jamais senties ; il n'en avait absolument pas la bosse, aurait-on dit de nos jours. Pour connaître un vers faux, il ne savait d'autre moyen que de le scander sur ses doigts. S'il écoutait ou récitait, un pied de plus, un de moins, c'était tout un pour lui. De là, même lorsqu'il disait bien, une défiance telle qu'il se perdait à tout propos. Peu d'hommes, en conversation, parlaient plus facilement que lui ; mais cette facilité môme, dans les vers, était un piège. Il y changeait

perpétuellement des mots, et ces mots manquaient rarement d'être ou trop longs ou trop courts.

Il avait donc parlé au roi du mauvais pas où on voulait l'engager. Le roi était déjà décidé à ne pas permettre qu'un duc, un ancien général, s'exposât à se faire moquer de lui ; mais comme les préparatifs de ces petits spectacles l'avaient toujours plus amusé que les spectacles mêmes, il n'avait pas paru désapprouver le bizarre projet de la marquise. Il aimait beaucoup, en particulier, à faire répéter les rôles; il mettait même, à ce qu'il paraît, assez de talent et d'entrain dans ces petites leçons. Le maréchal les donnait aussi assez bien ' -, mais quant à les recevoir, il sentait qu'il aurait la tête fort dure.

Il S'y était donc pris d'avance. Quand madame de Pompadour, à sa toilette, avait parlé comme comptant sur lui, elle en savait plus qu'elle n'en disait. Le roi lui avait confié que Richelieu apprenait déjà sa leçon, et que lui, le roi, il la lui faisait réciter.

(^e même soir donc, une heure environ avant la répétition annoncée, le roi et son premier gentilhomme étaient à deviser au coin du feu.

Le roi, comme il lui arrivait communément lors- ((u'il croyait avoir de quoi occuper sa soirée, était

* Il avait, comme premier gentilhomme de la chambre, la surintendance des théâtres rovaux.

d'assez bonne humeur. Le maréchal, contre son ordinaire, paraissait assez préoccupé. Nouvelle source de bonne humeur pour le roi, qui l'appelait jeune débutant et s'amusait de ses appréhensions.

— Ah çà, dit Louis XV, après l'avoir aidé de son mieux dans une des tirades de ce pauvre vieux Lisimon, savez-vous qu'elle ne vaut pas le diable, cette pièce?...

Et il la jeta sur la cheminée. C'était une brochure in-8'', de ce grossier papier gris-jaune sur lequel on imprimait tout ce qui n'était pas édition de luxe. Le papier, soit dit en passant, a été long à se civiliser. Il n'y a pas cent ans que les plus raffinés marquis écrivaient encore leurs billets doux sur une espèce de carton, dont un caporal, aujourd'hui, ne voudrait pas.

— A qui le dites-vous, Sirel... répondit lamentablement Richelieu.

— Ne vous plaignez pas trop. Votre rôle est le meilleur... le moins mauvais, veux-je dire... Puis, ajouta le roi en ricanant, joué par vous...

— Votre Majesté veut m'achever...

— Vous êtes bien modeste, Richelieu...

— Vous êtes bien cruel, Sire...

— Par pari refertur.

C'était encore une des malices du roi que de parler latin au maréchal. Il n'en savait lui-même que trèspeu ^ mais Richelieu, on se le rappelle, pas un mot.

— Plaît-il?... dit Richelieu.

-- Eh oui, je vous rends la pareille. Ne vous moquiezvous pas de moi quand vous me disiez que je chantais bien ?

— Mais...

— Pas do mais. Vous vous moquiez.

— Moi, Sircl...

— Moi, seigneur, moi, que j'eusse une âme si traîtresse!...

dit le roi, déclamant. Allons, Cinna poursuivil-il, pas d'exclamations...

Sieds-toi ; je n'ai pas dit encor ce que je veux...

— Dites-le, Sire.

— Eh bien donc, un jour qu'on avait répété chez la marquise le Devin, de M. Rousseau, je fredonnais je ne sais plus quel air. a Bien, disiez-vous, bienl... » Et j'avais fini par vous croire. Tout à coup, devant une glace, qu'est-ce que j'aperçois?...

— Comment, Sire, vous auriez vu...

— Bien. Habemus confit...

— Plaît-il?...

— J"ai vu... ce que vous vous rappelez très-bien, à ce que je vois. J'ai vu mon premier gentilhomme, mon admirateur du moment d'avant, je l'ai vu qui faisait le signe de se boucher les oreilles... Ai-je bien vu, monsieur de Richelieu?...

Tu te tais maintenant, et gardes le silence , Plus par confusion que par obéissance...

— Continuez, Sire.

— Quoi?

— Votre rôle. J'attends le « soyons amis. »

— Avons-nous cessé de lêtre/'

— Ah! Sire, voilà qui est encore plus magnanime.

— Eh bien, puisque nous revoilà amis, et que le premier caractère de l'amitié, c'est la franchise...

Le roi branlait la tête.

— Achevez donc, Sire, dit Richelieu.

— La vérité , cher duc, m'oblige à vous dire que vous avez tout ce qu'il faut pour le gâter, ce rôle qui n'est déjà pas trop bon...

Richelieu parut étonné. Malgré sa répugnance à dire des vers, son amour-propre lui avait déjà fait entendre qu'il ne les disait pas trop mal.

— Oui, reprit le roi ; puisque l'auteur y a mis tant d'emphase, il faudrait au moins que l'acteur n'enlevât pas le peu de naturel qui est resté. Vous êtes beaucoup trop grand seigneur, Richelieu, pour représenter un vieux bonhomme...

— Qu'on me l'ôte, le vieux bonhomme. Je ne demande pas mieux.

— Non pas! non pas!... Allons... Encore une fois ces vers... Et tâchons de mettre un peu moins d'esprit là où il ne faut que du sentiment.

Richelieu se leva, fit quelques pas, et, revenant de l'air d'un homme qui cherche :

... Voici donc le rivage Où mon fils est venu languir dans l'esclavage...

Cela va mieux, dit le roi.

-Votre bras, ô mon Dieu, l'aura-t-il soutenu Au milieu des horreurs...

— Plus doux ! plus doux!

— ... d'un destin si funeste i' Le revcrrai-je? Ou bien, dans le séjour céleste,

Lui payez-vous déjà le prix de ses vertus?...

— Ta... ta... ta... ta... Nous voilà dans les nues...

— Qui? Le poëte, ou moi ?...

— Tous les deux. Puis , encore une absurdité que je n'avais pas aperçue.

— Où?

— C'est un protestant qui parle. Les protestants ne disent pas vous à Dieu.

— C'est juste. Les poètes n'en font pas d'autres. Nos Grecs et nos Romains ne sont pas plus Grecs et Romains que ce Lisimon-là n'est protestant.

— Vous devriez bien dire cela à votre ami Voltaire.

— Oui... si je voulais m'en faire un ennemi mortel. A Tentendre, c'est lui qui a retrouvé les mœurs, le langage, les couleurs de l'antiquité. Corneille en a eu, dit-il, quelque idée-, Racine aucune, ce qui est, du reste, assez vrai ^ lui. Voltaire, il a retrouvé les sources... Et en définitive, à quelques nuances près, c'est toujours la même chose. Les Grecs ne se reconnaîtraient pas mieux dans Mérope que dans Phèdre; les Romains, pas mieux dans César que dans Britannicus. Dans Mahomet^ dit-il, il a peint les mœurs arabes^ dans Zaïre, les mœurs musulmanes et chrétiennes... Et il n'y aurait qu'à changer les noms, qu'à modifier quel- (jues détails, pour que ses prétendus Arabes devinssent des chrél jens, ses chrétiens dçs Arabes, ses musulmans

des Arabes ou des chrétiens. Nous nageons en plein faux, Sire...

— Oui, ajouta le roi, et dans le pire des faux, celui qui parle au nom du vrai. Ce que vous disiez du théâtre, on le dirait de tous les écrits du jour. Du temps des fictions, c'était le vrai qui se cachait sous le faux; aujourd'hui que tout le monde raisonne, c'est le faux qui se cache sous les formes du vrai. Mais allons... Voilà bientôt l'heure... On nous attend chez la marquise. Du naturel, Richelieu. Vous venez de prêcher très-bien... Prêchez un peu d'exemple.

Madame de Pompadour, en eflet, les attendait, mais en s'occupant de tout autre chose. Tandis que le roi de France, au coin du feu, causait de vers avec un vieux courtisan, sa maîtresse, avec deux ministres, était à dresser le budget et à discuter des plans de campagne.

Le duc de Choiseul, que nous avons vu ministre des affaires étrangères, était depuis quelques mois ministre de la guerre. Il avait gardé quelque temps les deux départements ; puis, cédant le premier au comte de Choiseul-Praslin, son parent et sa créature, il avait pris celui de la marine, sinécure, disaient les mauvais plaisants, depuis que les Anglais avaient débarrassé la France de ses vaisseaux et de ses colonies. Berryer, son prédécesseur, n'y avait fait que des fautes. Aussi tracassier qu'incapable, il n'avait fait qu'achever de

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