‹ Trois sermons sous Louis XV (volume 3)Chapitre 6 sur 9 · IIS · texte numérisé non relu

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ruiner ce qiron appelait encore la Hotte. Mais il était, comme M. de Soiibisc, le protégé de madame de Pompadour. En lui ôtant la marine, il avait fallu lui donner les sceaux. Ainsi, d'un lieutenant de police on avait fait un ministre de la marine; d'un ministre de la marine, un chancelier. C'était, du reste, Thisloire de tous les emplois. « Il fallait un calculateur^ ce fut un danseur qui l'obtint. »

Mais le plus important des ministères, le plus délabré aussi, c'était celui des finances.

Nous avons vu le roi aux prises avec M. de Silhouette, le contrôleur général , au sujet des retranchements que celui-ci demandait dans les dépenses de la cour. M. de Silhouette avait obtenu quelques réformes, qui n'avaient servi qu'à ouvrir les yeux sur Ténormité des abus. Ainsi, par exemple , le linge à l'usage du roi et de la famille royale était renouvelé tous les frois ans. Il en coûtait des sommes considérables, et le linge ancien passait, presque neuf, aux mains des principaux serviteurs. On décida qu'il durerait cinq ans '.

Le ministre réformateur s'était vu porter aux nues. (( Si M. de Silhouette, écrivait Voltaire à Tliiriot, continue comme il a commencé, il faudra lui trouver une niche dans le temple de la gloire, tout à côté de Colbert. » Hélas ! il avait commencé par retrancher l'argent de jeu, et cet argent, comme nous l'avons vu, n'avait fait que prendre une autre route pour arriver dans la main percée du roi. Ainsi en était- il, plus ou

' M. Nccker, plus tard, obtint sept ans.

moins, de toutes les améliorations dont le contrôleur général avait l'idée.

Le roi ne s'en était même pas tenu à reprendre d'une main ce qu'il avait lâché de l'autre. Cédant à une tentation dont on aime à penser qu'il ne voyait pas toute la honte, il s'était cru permis de chercher dans l'agiotage une ressource aux besoins secrets de son faste et de ses débauches. Il avait donc formé ou laissé former, dans ce but, toute une agence. Son nom, à peine couvert, figurait dans des tripotages indignes. Le premier pas lui avait peu coûté ; les suivants devaient lui coûter encore moins. Cinq ans après, on s'inquiétait si peu de sauver même l'apparence, qu'il y avait dans VAlmanach Royal le nom d'un Trésorier des grains pour le compte de Sa Majesté. Des accaparements considérables se faisaient dans plusieurs provinces sous le nom de cet agent, et le bruit public ne manquait pas, comme on aurait dû s'y attendre , de grossir énormément les profits. Jamais prince n'avait plus imprudemment joué avec l'impopularité.

Mais revenons. Au lieu d'obtenir une niche dans le temple de la gloire, Silhouette n'était pas resté un an en place. Après quelques semaines de cette popularité facile qui ne se refuse jamais à qui paraît vouloir bien faire, il s'était retrouvé, comme les autres, en présence d'un coffre vide et d'un pays épuisé. Ce coffre, il fallait le remplir. Silhouette n'avait rien imaginé de mieux que d'appeler tout le monde à ce grand œuvre, et tout le monde avait crié : les anciens contribuables, parce qu'ils ne payeraient pas moins 5 les nouveaux, parce qu'ils s'étaient habitués à laisser payer les autres. Il

s'imaginait toujours, ce bon peuple, qu'à force d'essayer on Unirait par trouver de largeut sans que ce fût lui qui le donnât. Toujours lliistoire de ce réclamant indigné qui disait à l'abbé Terray, un des successeurs de Silhouette : a Mais vous voulez donc, monseigneur, prendre notre argent jusque dans nos poches? » A quoi l'abbé répondit naïvement : « Où voulez-vous donc que je le prenne? »

A cela près, le nouveau système était bon -, il ressemblait beaucoup à celui que l'expérience a fait plus tard adopter. Une subvention générale atteindrait , suivant une proportion déterminée, tous les biensfonds, y compris ceux du clergé et de la noblesse. La bourgeoisie payerait pour tenir boutique^ la noblesse, pour avoir laquais et voitures. L'impôt ordinaire par tête, Tancienne capitation^ serait triplé pour les célibataires jouissant d'un certain revenu. Des droits particuliers frapperaient les objets de luxe. C'était l'égalité, enfin , qui entrait par l'impôt , avant d'entrer par les lois et par les mœurs.

Aussi personne non avait-il voulu à ce prix et sous cette forme. L'édit, enregistré par force, n'avait pu être exécuté, et le contrôleur général, poussé à bout, s'était laissé aller aux plus déplorables violences. Les dépôts publics, la caisse d'amortissement, tout ce qui était sous sa main avait disparu dans le goulTre, et disparu sans qu'on vît seulement à quoi servaient ces mesures désesi)érées. 11 s'était retiré, enfin, écrasé de malédictions et de sarcasmes. « Quel pot-au-lait que ce Silliouc.tlel écrivait Voltah'e'. Le traducteur tlii

' LeUie au marquis de Chauvelin.

Toxit est bien de Pope m'a bien vite fait voir combien tout est mal. )) Des culottes sans gousset, qu'on s'était mis à porter, c'étaient des culottes à la Silhouette. Des portraits représentant l'ombre au lieu de la réalité, c'étaient, et le nom est resté, des silhouettes. >

Le railler, c'était facile 5 faire mieux, personne n'osait l'espérer. Le lieutenant de police, Bertin, se fit longtemps prier pour succéder à Silhouette. Dans les maladies désespérées, il n'y a que les charlatans qui s'offrent, et Bertin n'en était pas un. a Vous ne voulez pas être contrôleur général ? lui dit un jour le roi. C'est une preuve que vous connaissez la place. » H accepta enfin; et comme il n'avait rien promis, on lui pardonna mieux de n'inventer aucun remède. Un fait pourra montrer à quel degré d'épuisement le trésor était arrivé. A son entrée en charge, Bertin n'y trouva littéralement pas un écu pour continuer le service. Cinq cent mille francs, prêtés par le prince de Conti, parèrent aux premiers besoins. Peu après, nous retrouvons le contrôleur général en pourparlers avec des juifs de Strasbourg. Ils offrent quelques millons \ ils se contenteront de quatre pour cent... par mois. On les repousse avec indignation. Mais l'armée d'Allemagne est sans argent, sans vivres. Les juifs ne veulent rien rabattre; le ministre va signer. Enfin, on apprend que l'escadre du marquis de Conflans, malmenée par les Anglais, est rentrée dans les ports, et qu'elle ne pourra, d'un certain temps, reprendre la mer. Vite on fait chercher ce qui reste de l'argent embarqué pour la solde des équipages, et on l'expédie au delà du Pihin. Une défaite devenait une bonne fortune.

C'était donc Bcrtiii (jui, à répo(}iic où nous a conduits cette histoire, avait le département des finances. La France avait fini par s'iiabituer, comme le roi, à cette incurable détresse. On roulait sur la pente sans plus songer à ce qu'on trouverait au bas. Le contrôleur général menait la course. On ne lui demandait plus d'arrêter le char» Qu'il évitât les plus mauvais cahots, et tout le monde était content.

Aussi savait-il trouver, comme Colbert, du temps et même de l'argent pour des choses qui n'étaient pas rigoureusement de son domaine. Il créait l'école véténaire d'Alfortj il donnait à la manufacture de Sèvres une impulsion et des développements nouveaux; il encourageait, par tout le royaume, la création de sociétés d'agriculture ; il faisait recueillir en Angleterre, par le marquis de Bréquigny , des documents sur l'histoire de France au moyen âge. Ces institutions, ces travaux, madame de Pompadour aimait à en partager la gloire. Elle encourageait l'industrie par Berlin , comme les arts par Marigny. Zèle ou calcul , c'était d'elle que venait, en délinitive, le peu de beau et de grand qui se faisait encore en France.

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Elle venait donc de passer une heure ou deux avec Choiscul et Bertin. Ils avaient apporté, l'un le budget des dépenses, l'autre le budget des recettes ' ^ et il

1 Pour 17 G2.

s'était trouvé entre les deux, selon l'usage, une différence de moitié, ou à peu près.

— Vous n'avez donc rien imaginé, rien trouvé?... avait-elle dit.

— Madame, avait répondu Bertin, imaginer serait facile. M. de Silhouette avait assez imaginé, et vous savez ce qu'il en est advenu.

— Mais enfin, reprit-elle, cela ne peut durer éternellement ainsi.

— Aussi ne me suis-je pas engagé, vous le savez, à rester éternellement en place. Je veux adoucir le présent, si c'est possible; mais je ne le puis, c'est clair, qu'aux dépens de l'avenir. La guerre finie, je me retire...

— Alors, ditChoiseul, nous risquons àe vous conserver longtemps.

— Prenez garde... J'ai dit que je n'abandonnerais pas volontairement mon poste avant la paix; mais, pour peu que la guerre dure, il pourrait bien devenir intenable. Avis à vous, monsieur le duc. Ma tâche, à moi, c'est de trouver de l'argent. J'en ai trouvé-, j'en trouverai encore... Mais la corde est horriblement tendue...

— Bahl... dit le duc. Vous autres financiers...

— L'argent, monsieur, c'est...

— Le nerf delà guerre^]... L'adage est bien vieux, cher contrôleur.

— Changez-le 5 je ne demande pas mieux.

— Le nerf de la guerre, c'est...

— C'est?

— C'est d'oser.

— Rravo I dit la marquise. Eh bien, cher duc, qu'estce que nous allons oser?

Mais ni la marquise en criant bravo, ni le duc en parlant doser, n'avaient sérieusement foi en l'audace. La partie était perdue. 11 ne s'agissait plus que de tomber, si possible, avec honneur.

— D'abord, dit-il, tandis que l'Espagne perdra, ce qui est certain, la plupart de ses colonies, il faut qu'elle trouve en Europe un dédommagement. Ce dédommagement, j'y ai pourvu. Par un des articles secrets du pacte de famille, nous reconnaissons au roi d'Espagne la souveraineté du Portugal, en cas qu'il veuille et qu'il puisse s'en emparer. Si nous l'y poussons, il le voudra \ si nous laidons, il le pourra peutêtre. En tout cas, voilà une diversion puissante; voilà l'Angleterre engagée, pour soutenir le Portugal , dans une guerre à laquelle nous ne prendrons que la part qu'il nous conviendra de prendre.

— Voilà un moyen, dit le contrôleur, de respirer un mois ou deux; encore faudra-t-il les trouver et les équiper, ces troupes que vous prêterez au roi d'Espgne pour lui aider à prendre le Portugal. Mais après? De deux choses lune : ou l'expédition réussit, ou elle échoue. Si elle échoue, comme c'est assez probable, nous voilà battus au midi^ mauvais début pour ne pas l'être au nord. Si elle réussit, tant mieux pour le roi d'Espagne^ mais nous, qu'y gagnerons-nous!*

— Du temps, dit Choiseul, du temps... ce qui vaut souvent mieux que de l'argent. Tandis que les regards sont fixés sur ie Portugal, im nouveau pacte est à conclure entre les États restés en dehors de l'autre. La

liollande, le Danemark, la Suède, la Sardaignc, tous les États neutres, enfin, ont eu à se plaindre de l'Angleterre; tous, au fond, sont pour nous. Ce n'est pas avec nous, pourtant, que je leur demanderai de s'allier...

— Ce serait peu tentatif, murmura le contrôleur général...

— ... Mais entre eux, poursuivit Choiseul. Une garantie mutuelle entre tous les pavillons neutres, voilà ce que je veux. Avant six mois, sans que nous ayons seulement besoin de nous en mêler, l'Angleterre, par ses bravades, force cette alliance à éclater en coups de canon, et nous voilà, nous, à la tête de toutes les ressources maritimes de TEurope.

Bertin secoua la tête.

— Voilà, dit-il, qui ne manque pas de grandeur. Les événements pourront bien vous donner raison; mais s'ils vous donnent tort, oii allons-nous? Avec toutes les forces maritimes de l'Europe, serez-vous tellement supérieur à l'Angleterre que vous puissiez être sûr de la vaincre?... Non , nonl... La paix, monsieur, la paix au plus tôt et à tout prix...

— La paix! s'écria le ministre. Mais il faudrait commencer par le déchirer, ce pacte qui nous a coûté tant de sueurs...

— Et qui va coûter tant de sang...

— Le sang se retrouve, monsieur; l'honneur ne se retrouve pas.

— La France a fait ses preuves.

— Elle peut les faire encore.

— Elle les fera, si vous Tordonnez; mais ce ne sera

plus pour son compte, maintenant... Ce sera pour vous, pour votre amour-propre...

— Qu'est-ce à dire, monsieur?...

— Oui, c'est à vous, à vous seul, que vous songez maintenant. Ce pacte est votre ouvrage. Vous ne voulez pas avouer qu'il vient trop tard... ou trop tôt... Ti'op tard pour être utile-, trop tôt pour ne pas compliquer tous les embarras du moment. L'honneur, ditesvous, riionneur défend de céder. Eh bien, encore une année ou deux comme celle qui va finir, et vous verrez s'il ne faudra pas en passer, bon gré mal gré, par tout ce que TAngleterrc voudra. Je ne sais trop, en ce moment, ce que Ihonneur nous commando; mais ce qu'il vous commande, à vous, c'est de ne pas nous pousser à notre ruine.

Le duc était fait à ces boutades.

— Monsieur, dit-il froidement, pour ce qui est de la question d'honneur, vous me permettrez de ne pas avoir d'autre juge que moi-même. Quant au reste, j'avoue que je ne vous savais pas si bien d'accord avec les amis du roi de Prusse ; mais vous m'avouerez, à votre tour, qu'on ne s'attendrait guère à trouver de tels sentiments dans le conseil du roi de France...

— Eh bien, je n'en suis plus!... s'écria le contrôleur général. Dans un quart d'heure, ma démission est entre les mains du roi...

— Qu'est-ce qu'on me veut?... dit le roi.

11 entrait, suivi de Uichelieu, et il avait entendu les derniers mots.

— Il paraît que l'on tient conseil ici, ajouta-t-il en interrogeant du regard nos trois personnages, qui s'étaient levés à son aspect.

Il avait cependant Tair plus surpris du moment que de la chose elle-même. Madame de Pompadour ne lui avait jamais caché, sauf en cas de raisons particulières, ses délibérations avec les principaux ministres. Il aimait à s'en reposer sur elle, et à n'avoir plus tard, dans le conseil, qu'à confirmer ce qui était déjà convenu entre elle et eux.

— Venez, Sire, dit-elle; venez mettre la paix...

— La paix! interrompit Berlin. Merci, madame!... Voilà un mot dont j'accepte l'augure. Oui, Sire, venez mettre la paix, non pas entre monsieur le duc et moi, ce qui importe fort peu, mais entre la France et l'Europe. J'ai examiné , Sire , pour ce qui est de mon ressort , notrn situation pour l'an prochain. Elle est désastreuse, elle est intenable...

— Voyons, dit le roi en s'asseyant, parlez-vous sérieusement?... Voilà dix ans que l'on m'en dit autant. Désastreuse.,, intenable,,. Et nous finissons toujours par tenir...

— Jusqu'à ce que nous ne tenions plus...

— Ceci durera bien...

Il allait répéter son abominable phrase. Un coup d'œil l'arrêta. La marquise souffrait de cet incurable égoïsme. Elle voulait régner; mais plus elle avait besoin du pouvoir , plus elle devait éviter de le laisser trop s'avilir dans celui qui en était la source.

— Ah çà, reprit-il, ce n'est pas précisément pour cela que nous venions, madame...

— De grâce. Sire, un moment...

— Un moment, soit. Qu'est-ce que vous disiez donc, monsieur Berlin?...

Choiscul tenait à le conserver au ministère. Il l'estimait comme homme et comme administrateur-, il ne voyait, d'ailleurs, personne pour le remplacer.

— Sire, dit-il, sans le laisser répondre, M. Bertin voudrait la paix.

— Moi aussi, dit le roi.

— Nous aussi, nous tous, reprit le duc. Nous sommes donc d'accord au fond... Et ce n'est guère le moment de se quereller sur des détails.

— Des détails I... murmura Bertin.

Mais le ministre et la marquise jetèrent en même temps sur lui un regard moitié suppliant, moitié impéralil'. Il se tut.

— Nous en étions, reprit le duc, à un plan de campagne.

— Déjà!... dit le roi. En hiver?

— Je ne serais pas étonné. Sire, que les colonies espagnoles ne soient déjà attaquées par les Anglais.

— La guerre n'est pas déclarée.

— Elle va l'ôlre... Et nos voisins n'y regardent pas de si près. Nous en avons su quelque chose.

— C'est vrai. Comhien nous ont-ils pris de navires, en 56, avant la rupture officielle?

— Enviion trois cents, Sire, sans compter trois vaisseaux de gueire.

— Et de ces derniers, combien en avons-nous perdu dans ces cinq ans?

— Quatre-vingt-treize, dit Bertin.

— Et il nous en reste?...

— Ahl Sire, poursuivit le contrôleur général sans s'inquiéter des regards irrités du premier ministre, il nous en reste juste assez pour qu'il y ait encore un peu de gloire à nous les prendre.

— Taisez-vous, monsieur!... s'écria Choiseul. Vous calomniez la France...

— Je dis la vérité au roi.

— Notre marine...

— Où est-elle?...

— Où elle est?... Écoutez. Écoutez, Sire. Dans un an, j'ai onze nouveaux vaisseaux de ligne, qui ne vous auront pas coûté un denier...

— Vous dites?... s'écria le roi.

Il commençait à se réveiller un peu.

— Onze, Sire, onze. J'ai fait pressentir les États de plusieurs provinces, le corps de ville de Paris, la compagnie des receveurs généraux, celle des payeurs de rentes, et tous ces corps sont prêts à offrir chacun un vaisseau. Vous verrez, monsieur, ajouta-t-il en s'adressant à Bertin, vous verrez si la France est aussi morte que vous osez le prétendre...

— Eh bien, Sire, dit la marquise, onze vaisseaux I... Que pensez-vous de cela?...

— Je pense... qu'il y a de quoi augmenter encore un peu la gloire dont parlait M. Bertin...

— Quoi, Sire !... vous aussi...

— Vous croyez, de bonne foi, que ceux qui en ont

pris quatre-vingt-treize n'en prendront pas onze de plus'?... Mais pourtant... oui... le don est beau... Elles sont plus riches que nous, ces provinces, ces compagnies...

— Ce sera d'un immense eiïct, reprit Choiseul. Onze vaisseaux ainsi trouvés, c'est plus que vingt-deux, plus que trente construits aux frais de TÉtat.

— H faudra voir, dit le roi, sous quelle forme je pourrai remercier tous ces gens... car la médaille a toujours un revers... Il faut remercier... Un roi lemerciant ses sujets!... Enfin, je remercierai... Onze vaisseaux... Oui, cela vaut la peine... Onze... Pourquoi pas dou^e?...

— Le douzième est tout trouvé, Sircj mais quant à l'accepter, celui-là, c'est une très-grave question.

— Qui l'a donc offert?

— Le comité protestant.

— Grave question, comme vous dites...

Quelques détails sont nécessaires ici.

Il y avait déjà quelques années que Ton songeait à profiter des embarras du gouvernement pour l'amener à mettre un terme aux persécutions religieuses.

11 avait d'abord été question d'une banque. La caisse

* « Pauvres Françai?, avec vos vaisseaux de province ! Faites provision (le ('Jifé et <lc sucre ; vous le payerez cher avant qu'il soit peu. » (Voltaire, l.cllre h d'Ariicntal, S mars 17G2.)

d'escompte, dont la guerre avait suspendu les opérations, se relèverait au moyen de fonds fournis exclusivement par les prolestants. Fondée avec l'autorisation du roi, reconnue comme établissement public, cette banque était un pas immense vers leur admission aux droits civils.

Le maréchal de Belle-Isle, alors président du conseil, avait accueilli favorablement les premières ouvertures. C'était déjà sur sa proposition que le roi avait créé l'ordre du Mérite Militaire^ en faveur des officiers protestants, nécessairement inaptes à recevoir la croix de Saint-Louis, idée généreuse, mais bizarre. Un ordre de chevalerie pour des gens à qui on avait ôté jusqu'au droit d'être loueurs de chevaux '!

Un sieur Cotin, que nous ne connaissons pas autrement, avait été chargé par le maréchal de suivre l'affaire de la banque. On a trouvé dans les papiers de Rabaut plusieurs lettres de cet agent, a II sera facile, écrivaitil en juillet 1760, de trouver trois ou quatre millions pour une entreprise où il n'y a aucun risque; d'autant plus que c'est Tunique moyen que les protestants aient d'attirer sur eux les regards du souv-erain, et de mériter les bontés de son cœur. » C'était encore plus bizarre, comme on voit, que l'institution d'un ordre. La tolérance qu'on avait refusée quatre-vingts ans comme contraire aux lois de Dieu et aux droits sacrés de l'Église, on se mettait à TolTrir pour de l'argent. Dès l'année précédente, le maréchal avait écrit à un des auteurs du projet : « Je serai fort satisfait si votre premier éta-

1 Éditdu 16 juin 1681.

— l.>2 — blissemcnt est de trois à qu;ilre millions, pourvu que vous y apportiez loute la dilif^^ence que les circonstances rendront nécessaire, et que vous me mettiez bientôt à même de commencer nos négociations. »

L'alTaire était cependant moins avancée que le ministre ne paraissait le penser-, il n'est même pas sîir que ridée première ne vînt pas de certains intriganis qui manœuvraient, à Paris, entre le gouvernement et les églises, utiles quelquefois aux protestants persécutés, mais réussissant souvent mieux à les compiomettre qu'à les servir.

Les avantages, en elTet, étaient douteux; les inconvénients, certains. Quelques protestants isolés avaient donné leur adhésion; mais il n'y eut bientôt qu'une voix pour décider que la chose n'aurait pas lieu.

Rabaut avait été un des premiers à la combattre. Un mémoire, trouvé aussi dans ses pai)iers, nous a conservé ses raisons, a On prétend, disait-il entre autres considérations, que quand même Sa Majesté n'y donnerait pas son agrément, il ne pourra que nous être honorable et utile de nous être montrés si bons citoyens et si zélés sujets, lors môme qu'on nous en refuse les noms et les privilèges. Mais il ne suffira pas de fonder la banque ^ il faut la soutenir. Il faudra donc de nouveaux fonds, et certainement on en trouvera moins que la première fois. La banque tombera; et le moins qui puisse nous arriver alors , c'est qu'on se moque de nous. » Ainsi, selon Uabaut, si la banque échoue, rien n'est fait, et les millions sont perdus; si elle réussit, (.'st-il bien sur que le gouvernement en sache gré? « Ne nous faisons pas illusion, poursuivait-il. Nous avons

affaire à des ennemis que nous n'encliaînerons jamais par la reconnaissance. Si Ton fait quelque cas de nous, c'est parce que nous sommes nombreux, industrieux, riches^ ce n'est pas pour nos sentiments, sur lesquels le clergé a répandu le plus épais nuage. Ici, d'ailleurs, nous aurions trop manifestement Tair d'avoir été généreux par intérêt^ nous ne pourrions pas même affirmer, en conscience, que ce mobile n'y eût été pour rien. )>

Le pasteur faisait ensuite observer de quelle importance il était, pour les protestants, de ne pas se défaire de leur argent, u la seule chose, disait-il, dont nous soyons véritablement propriétaires, puisque nous sommes enchaînés par rapport à nos biens-fonds, ne pouvant en vendre un pouce sans la permission de la cour. Ne serait-ce pas renforcer nos liens que de mettre entre les mains de TÉlat ce qu'il n'a pas encore pu nous ôter? C'est alors que les prêtres auraient beau jeu. Leurs conseils seraient d'autant mieux suivis, que la politique n'aurait plus à y opposer la crainte des émigrations. Quelle tentation ne serait ce pas pour nous de faire tout ce qu'on voudrait, dans la crainte de tout perdre en résistant? Peu auraient le courage de s'en aller avec le bâton blanc. » Enfin, tout cela pouvait n'être qu'un jeu pour amener le clergé à subvenir plus largement aux besoins de l'État. Un magnifique don gratuit ne manquerait pas de mettre en relief « la modicité de notre contribution, » d'autant phis que les protestants n'auraient fait que prêter, tandis que le clergé donnait.

On abandonna donc ce plan, mais pour en venir à m, 12

ridée d'un don gratuit, analogue h celui du clergé. Là, pensait-on, point d'inconvénients. On donnerait moins, maison donnerait^ d'ailleurs, tout le monde pourrait y concourir , tandis que les riches seuls auraient fondé la banque. Quant aux avantages, on ne serait pas réduit à les attendre d'un succès douteux, d'une reconnaissance plus douteuse encore. Des précautions pourraient être prises. Avant de payer la tolérance, on se l'assurerait. Dans ce but, on commencerait par demander au roi l'autorisation de lui faire un don gratuit. L'autorisation refusée, tout était ditj accordée, on faisait un pas de plus. On demandait au roi de nommer lui-même les protestants qui recueilleraient l'argent. Or, cette nomination par le roi, c'était une reconnaissance officielle, quoique indirecte, de l'existence des protestants français-, c'était donc le renversement de l'ancienne législation, basée, comme on T-a vu, sur l'hypothèse qu'il n'y en avait plus.

Aussi le gouvernement recula-t-il devant cette condition, dont les protestants, de leur côté, d'après les conseils de Rabaut, ne voulurent pas se désister. Le second projet fut, en conséquence, abandonné comme le premier.

C'était pourtant une question de savoir si on avait bien fait de tenir bon. Faire accepter au roi, n'importe sous quelle forme, un don ouvertement annoncé comme venant des protestants, c'eût été, disaient quelques-uns, prendre une position dont on ne pourrait guère être chassé. Comment envoyer encore aux galères, à l'échafaud, ceux dont on aurait accepté l'argent? Après leur avoir permis une fois de se produire comme protestants

et citoyens, comment maintenir des lois qui leur refusaient ces deux titres? Beaucoup donc regrettaient que l'affaire eût échoué.

Aussi, lorsqu'on commença à parler de vaisseaux à offrir au roi, beaucoup furent d'avis de saisir cette nouvelle occasion. Au lieu d'argent, on donnerait un vaisseau. Le comité de Paris, que présidait Gebelin, avait fait pressentir la cour, et le duc de Choiseul, comme nous venons de le voir, n'avait pas encore une opinion, ou, du moins, ne jugeait pas à propos de la manifester. 11 ne' haïssait pas les protestants; mais il ne les aimait pas non plus au point de hasarder pour eux aucune portion de son crédit.

Mais le roi n'était pas en train de s'occuper d'affaires sérieuses.

— Grave question, reprit-il, comme vous dites... Nous en parlerons une autre fois... Je ne sais en vérité quand nous en finirons avec ces éternels huguenots... L'a-t-on condamné ce... ce Calas?

— Pas encore, Sire.

— C'est bien long.

— Votre Majesté le croit coupable?

— Moi?... Je n'en sais rien. C'est l'affaire des juges. Et ce... Rochette... est-il mort?...

— Pas encore.

— Les édits sont formels, pourtant; et on m'a dit qu'il avait avoué.

— Votre Majosté veut qui! meure?... dit la marquise.

— Je n'y liens pas... Mais les édits sont là... Il faut bien qu'on les exécute.

— Votre Majesté est maîtresse d'en tempérer la ligueur, reprit-elle.

— Faire grâce à un prédicant, ce serait les amnistier cl les autoriser tous.

— Il faudra bien en venir une fois là, dit le contrôleur général.

— Peut-être... Mais il y a encore trop de gens qui s'y opposent... El je suis trop vieux pour m'aller faire étourdir de leurs réclamations.

— On a failli, dit Richelieu, faire une fameuse capture.

— Je sais, dit le roi; celui qui m'apporta l'an passé une requête. On l'a fait évader; et savez-vous qui, madame?

Elle le savait très-bien.

— Qui donc?... dit-elle.

— NarnierSj votre ami...

— Il nous a rendu un grand service, Sire, dit le duc de Choiseul.

— Un service?...

— Oui. La nouvelle de l'arrestation du ministre a suffi pour agiter le pays. Si on n'avait appris sa délivrance, nous pouvions avoir tout à coup la moitié du Languedoc sur les bras, et Votre Majesté n'ignore pas comme les Anglais ont l'œil sur cette province.

— Et maintenant?

— Tout est rentré dans Tordre. Uabaut lui-même a combattu tout projet de soulèvement.

— Bien: mais Narniers ne s'en est pas moins donné une singulière licence. Lavez-lui un peu la tôle, marquise.

— Quelle commission, Sireî

— Eh bien, quand je le verrai...

— Votre Majesté va le voir. C'est un de nos...

— Ah! bon... Ai! revoir, monsieur le duc... Au revoir, monsieur Berlin... Accordez-vous, messieurs, accordez-vous... Vous, ayez- moi de l'argent... Vous, perdez-m'en le moins possible... Et Dieu sauve la France!... Allez...

— Oui, murmurait Bertin en s'en allant, oui... Dieu sauve la France!... Il a raison... Car si ce n'est pas Dieu, ce ne sera certainement pas lui...

— Vous dites?... dit Choiseul.

— Oh! rien... rien... Qu'est-ce que le roi a donc de si pressé, ce soir?...

— Une comédie, je crois...

Le financier enfonça son chapeau sur sa tête, et son porteTeuille sous son bras. Mais comme il arrivait, grommelant, dans la galerie :

— Monseigneur!...

— Monseigneur!...

C'étaient vingt solliciteurs affamés qui attendaient pour le prendre au passage, car un des privilèges du contrôleur général, c'était d'avoir constamment à ses

trousses autant de gens que tous les ministres ensemble. Les pensions, accordées à tort et à travers, n'étaient jamais régulièrement payées, u Je vous ai accordé, disait un jour Louis XV lui-même à un officier de sa maison, une pension de mille écus; mais nallez pas augmenter vos dépenses, car on ne vous la payera pas. » Tout comme ce grand seigneur qui disait à un de ses amis : « Que donnez-vous à votre valet? — Cent écus. — Moi, j'en donne deux cents au mien... il est vrai que je ne le paye jamais. »

C'était donc peu de chose que d'obtenir une pension -, la grande affaire, c'était qu'elle fût payée. La parole même du roi n'assurait rien, ne garantissait rien. Dans cette même année 1761, nous le voyons souscrire pour deux cents exemplaires au Corneille annoté dont le produit devait former la dot d'une descendante du grand tragique. L'honneur d'avoir le roi en tête de ses souscripteurs. Voltaire y était fort sensible ; l'argent, comme on peut le voir dans ses lettres, il n'y comptait en aucune façon.

Pour les pensions donc, trimestres, semestres, années entières, étaient perpétuellement en retard. De là cette vaste mendicité dont le contiùleur général était ie centre. A son entrée en charge, gentilhomme ou roturier, les princes du sang l'envoyaient conqilimenter, et ce curieux hommage aux écus s'était renouvelé cinq ou six fois depuis dix ans^ aussi la duchesse d'Orléans, en envoyant chez M. de Silhouette le lendemain de sa nomination, avait recommandé qu'on s'informât s'il était encore en charge. Mais plus on avait fait d'avances, plus on se croyait en droit d'exiger. De là les récrimi-

nations sans fin dont le contrôleur général était aussi le point de mire, forcé qu'il était de choisir entre les solliciteurs, et de faire sans cesse au moins autant de mécontents que d'heureux.

Mais Bertin, ce soir-là, était trop mécontent luimême pour vouloir contenter qui que ce fut. Tous ces solliciteurs, il ne les regarda pas même-, tous ces placets qu'on lui tendait, il les repoussa brusquement. Il savait n'avoir dans sa caisse que de quoi pourvoir au plus urgent... Et le peu qu'il y avait laissé en quittant son hôtel, il ne l'y retrouva pas tout : des acquits au comptant lui en avaient emporté une partie. C'étaient des bons signés de la main du roi, et que le trésor était tenu d'acquitter sur-le-champ, quel que fût l'état des finances. Il va sans dire que les acquits au comptant étaient généralement réservés pour les faveurs illégales et les payements honteux.

Ainsi allait la France en l'an 1761.

Va-t-elle mieux? Allons-nous mieux, — car c'est une question à adresser, non à la France seulement, mais à l'ensemble des générations actuelles, — allons-nous mieux, disons-nous, que le dix-huitième siècle?

Réponde qui pourra, et tranche qui osera. Des sources de corruption se sont fermées-, des sources de corruption se sont ouvertes. Beaucoup de noms ont changé j beaucoup de choses sont restées. Sans titres, on sollicitait des pensions-, sans mérite, on se fait donner des emplois. On court moins après les ministres, mais c'est qu'on est régulièrement payé. On leur demande moins d'argent, mais c'est qu'on a mieux à leur demander. Que vous donnait-on? Quelques écus. Aujourd'hui, on

— liO —

vous donne un chemin de fer, sur lequel, en quelques moments, vous en gagnerez cent mille. La corruption qui descendait du tiône ne s'étendait pas au delà dune certaine sphère ; celle qui surgit aujourd'hui de tous les points du sol, quelle maison, quel cœur en est à Tahri? En dehors des gros financiers, personne alors, presque personne, du moins, ne songeait à s'enrichir promptenient. Les occasions manquaient, c'est vrai; mais enfin, les occasions et les tentations manquant, on en était encore, sur ces points, à l'ancienne simplicité. Une fortune à faire, c'était un arbre à planter et à laisser croître, à la çrâce de Dieu et des saisons. On le soitrnait, cet arbre; on ne le perdait pas de vue; on en mesurait avec joie les plus petits accroissements... Mais on ne songeait pas à les hâter autrement que par des soins, du travail et de la patience'. Le père avait planté; les fils arrosaient... Et père et iils trouvaient tout simple (jue les premiers fruits n'arrivassent que pour les pelits-fils.

En sommes-nous là? Notre sévérité envers le dixhuitième siècle ne viendrait-elle pas un peu de ce qu'alors le mal était en haut, tandis que maintenant il est partout?

Revenons à notre récit.

Les acteurs attendaient dans une salle voisine. C'é-

* De 17 'lO à ITiT), il n'y cul à IViiis (luc di\-scpt banqueroutes, environ quatre par an.

taient, outre ceux que madame de Pompadour avait nommés à sa toilette, la comtesse d'Estrades, le duc de Coigny, les marquis de Narniers et de Courtenvaux. Il ne devait pas y avoir d'autre auditeur que le roi.

On s'était mis, pour passer le temps, à parler de la pièce. On en avait dit... ce qu'on en pensait-, et des gens forcés de l'étudier ne pouvaient en penser beaucoup de bien,

— Quel rôle! avait dit le duc d'Orléans. Quel tas de...

— Monseigneur , avait dit le comte d'Enlraigues, vous n'aurez pas tous les jours des Thibault.

Thibault, de la Partie de chasse d/ Henri IV, c'était son rôle favori. Il l'avait créé, comme on dit, sur le petit théâtre de sa villa de Bagnolet.

— Ce comte d'An place, reprit-il, c'est bien le plus nul... le plus niais...

— Plaignez-vous!... Je voudrais bien, moi, avoir à n'être que nul. Ce d'Olban... avec ses sentences... ses boutades... ses grands mots... sa sauvagerie...

— Une mauvaise amplification du Misanthrope...

— Et des fureurs d'Oreste. Voyez un peu comme il me fait commencer...

Enfin, grâces au ciel, contre la race humaine Le sort a pleinement justifié ma haine. Qu'on vienne maintenant...

— Oui, oui... Une seconde édition du grand :

... Je suis content, et mon sort est rempli!...

— Édition revue... j.f

— Et gâtée...

. — Et embourgeoisée^ comme tout ce qui se fait par le temps qui court.

— Pauvres protestants !... dit le marquis de Narniers. Contre eux, tant de mauvaise prose-, pour eux, de si mauvais vers!...

— Les vers, dit le marquis d'Entraigues, on les pardonnerait encore, si le fond avait le sens commun. Voilà deux amies intimes, deux anciennes, deux très-anciennes amies... Et c'est la première fois que Cécile avoue à Amélie son très- ancien amour pour un certain individu...

— Pour moi... dit Marigny en se rengorgeant.

— Oh! le fat... Voyez- vous !... Il est aimé, c'est assez. Son rôle lui plaît.

— Vous êtes jaloux, d'Olban... Mais poursuivez. Voyons si vous avez bien vu toutes les beautés de ce chef-d'œuvre.

— André donc, l'amant heureux, est aux galères; mais sa fidèle amante n'en sait rien. Où était-elle, que faisait-elle lorsqu'il y a été envoyé, victime de son dévouement pour son père? On n'en sait rien. Le plus curieux, c'est que personne à Toulon, pas même l'intendant du bagne, ne sait pourquoi André y est. Il s'obstine, lui, à ne pas le dire; le secret de son dévouement doit mourir avec lui. Mais Cécile arrive à Toulon. Elle y a accompagné son amie, laquelle vient précisément pour vous épouser, Marigny, et, au moment de dire oui, dit non, vu qu'un vieil oncle, sur le bien duquel vous comptiez, s'obstine à ne pas mourir. J'arrive alors, moi d'Olban, d'Américpie, pour épouser Cécile qui ne peutmesouflVir, qui veut, dit-elle, rester fidèle cà André,

ce qui ne l'a pas empêchée d'épouser, en attendant, un vieux Crésus qui heureusement est mort, lui laissant toute sa fortune. Quant à moi, un procès que je viens de perdre m*a mis dans une eiïroyahle humeur, et les refus de Cécile achèvent de me faire déraisonner.

Sur ces entrefaites, André, qui ne la reconnaît pas, se met à lui demander des nouvelles de son pays et de son père. Il a repoussé les offres du comte, qui veut et qui pourrait le servir; il s'adresse à une inconnue, qu'il aperçoit par hasard sur le quai. Pourquoi ? Je n'en sais rien, ni l'auteur non plus, sans doute. Toujours est-il qu'après quelques questions on se reconnaît, et... on ne s'embrasse pas, car Cécile ne peut douter que son amant ne soit aux galères pour un crime. Va-t-il au moins la détromper? Non. La discrétion lui est revenue ; il ne veut pas dire, il ne dira pas, au risque de la voir mourir de douleur et de honte, qu'il est innocent, qu'il s'est dévoué pour son père.

Arrive enfin, car il faut bien que cela finisse une fois, le vieux Lisimon en personne. 11 raconte, lui, à qui veut l'entendre, son histoire et celle d'André. Tout s'éclaircit. André est proclamé le plus vertueux des hommes. On demandera sa grâce au roi; on lui permet, ce qui n'est pas très-légal, d'agir comme s'il ravaifdéjà obtenue. Il épouse Cécile. Amélie, dotée par Cécile, épouse le comte d'Anplace... Et je reste là, moi, d'Olban, à les regarder. Mais ils ont l'àme bonne : ils me proposent gravement, pour me consoler, et aussi, je pense, pour le plaisir de dire une absurdité de plus, d'aller demeurer avec eux... Et voilà. Notez qu'il y a cinq actes et

— lit —

que le sujet principal, le vrai sujet, n'en occupe pas la moitié.

XLYIII

— Très-bien I... dit le duc d'Orléans. Voilà qui est disséqué de main de niaitre. Je croyais entendre Fiéron...

— Merci !

— Ah ! vous aussi, vous prenez ce nom pour une injure?

— C'est la mode.

— La mode I Je ne vous savais pas son serviteur à ce point. Fréron, cher marquis, c'est un homme qui ose dire ce qu'il pense...

— Et ce qu'il ne pense pas.

— Harement.

— Rarement l.,. Le mot est joli, u Vous mentez, monsieur. — Non... Rarement. »

— Fréron n'a pas autant menti sur tous nos auteurs ensemble, que M. de Voltaire sur Fréron seul.

— C'est possible.

— Avez-vous vu le dernier cahier de V Année littéraire ' ?

— Dites-vous V Année ^ ou VAnc^ ?...

— \j Année.

— Je ne la lis pas.

' Le journal de Fréron.

' I.'/l/je littéraire y brochure contre Fréron.

— Tant pis. Vous y verriez que l'âne, — puisque âne y a, — donne parfois d'assez bons coups de pied...

— C'est que le lion est vieux.

— Pas pour mordre... Et il n'était pas vieux, d'ailleurs, quand Fréron a commencé ses ruades.

Ils en étaient là, quand le roi entra.

— Bonsoir, messieurs, dit-il. Bonsoir, madame la comtesse. Eh bien, nous sommes prêts?

On s'inclina.

— A propos, monsieur de Narniers, reprit-il, on croyait généralement qu'il n'y a qu'un roi en France...

— Sire...

— Certaines gens, dit-on, trouvaient même que c'est trop...

— Sire...

— Moi, je trouve que c'est assez. Vous avez été, m'at-on dit, d'un autre avis...

— J'ai cru ne pouvoir vous servir mieux. Sire, qu'en réparant la trahison dont un de vos lieutenants s'était rendu coupable.

— Bien... bien... mais n'y revenez pas. Puis, ruse n'est pas trahison...

— Ahl Sire, M. d'Ambly s'est jugé.

— Le malheureux !... s'écria le roi, — car toute idée de mort subite, suicide, apoplexie, assassinat, saisissait douloureusement son imagination. Il n'aimait pas à se

sentir si près de Dieu, si près do l'éternité, si près de l'enfer.

— Commençons, reprit-il.

Il s'assit. Une moitié du salon, laissée libre, devait figurer la scène. Du reste, ni décorations, ni costumes.

On commença. André, le galérien, se promène seul sur le rivage.

Le lever du soleil, en ce brillant lointain,

Ne m'a jamais semblé si beau que ce matin.

La mer paraît tranquille, et le ciel sans nuage

Promet aux matelots un jour exempt d'orage.

Pour moi seul, sur la terre, il n'est plus de beaux jours.

Que sert le calme, hélas! quand on a fait naufrage?

J'ai tout perdu ; l'espoir m'est ravi pour toujours.

Dieu, qui vois mes tourments, tu sais si j'en murmure.

Signe honteux du crime et son vil châtiment ,

Cette chaîne est bien chère à mon cœur innocent.

J'aime à sentir son poids... etc. etc.

Ces vers, qui veulent être simples et ne sont que prétentieux, Marigny les disait avec une simplicité réelle, sentie, presque touchante. Il excellait à remettre la nature à la place de l'art, le vrai à la place du faux.

Le duc d'Orléans, qui lui succéda sur la scène, faisait aussi de louables efforts pour être plus simple et plus vrai que son sot personnage. Mais c'était un curieux rôle que celui d'un prince du sang déclamant, devant le roi de France, contre la noblesse et les nobles. Boilcau l'avait bien osé sous Louis XIV ; mais ce qui n'était alors qu'un jeu d'esprit, une boutade sans portée, les nouvelles idées en avaient fait quelque chose de beaucoup plus agressif. On s'étonne, aujourd'hui, de

voir ce que les plus grands seigneurs d'il y a cent ans pouvaient écouter sans se fâcher.

Ce libéralisme, il est vrai, n'était en réalité qu'une des formes de leur endurcissement. Les pécheurs les plus obstinés sont ceux qui se fâchent le moins des libertés de la chaire. Ainsi en était-il, alors, des libertés de la philosophie. On y applaudissait précisément parce qu'on se croyait bien sûr de ne jamais avoir à les écouter tout de bon. L'inégalité paraissait trop solidement établie par les mœurs et par les lois, pour qu'on pût voir quelque danger à laisser parler de l'égalité ou à en parler soi-même.

C'était donc de l'air le plus convaincu du monde que le duc d'Orléans disait ces vers :

0 chère amante...

En vain nous nous aimons...

Oncle injuste!... Oui, c'est lui, son préjugé barbare,

Qui seul, tant qu'il vivra, nous retient, nous sépare..

Elle n'est pas noble! Elle ! Amélie! 0 blasphème !

La noblesse n'est rien, ou c'est la vertu même...

Je gémis quand j'entends ainsi déraisonner,

Quand je vois la sottise, et tout le monde y tombe,

De consulter les morts, de fouiller dans leur tombe

Pour savoir si Ton doit estimer les vivants...

Quoi ! l'on me soutiendra que je me mésallie

En épousant les mœurs, la vertu, la beauté.^

Non! L'orgueil n'inventa la vaine qualité

Que pour y suppléer et la mettre à leur place...

Voilà ce qui était de mode à la cour comme à la ville, alors qu'un roturier, dans les armées, ne pouvait encore aspirer qu'aux galons de sergent.

C'était le tour de la marquise. Elle récitait comme elle chantait, c'est-à-dire avec un vrai talent. Son seul défaut, c'était de n'être plus jeune; mais il n'y avait que plus à admirer combien elle savait l'être encore. Les rôles les plus ingénus lui allaient à merveille 5 elle ne sentait le poids des années qu'aux efforts qu'il lui fallait faire pour ne pas avoir l'air de le sentir. Aussi gémissait-elle en secret sur cette obligation de rester éternellement jeune, a II faut que je meure Montespan, semblait-elle dire, car, avec un roi comme celui-ci, il n'y aura pas de Maintenon. »

Cette fois, il est vrai, elle n'avait pas tant à être jeune. La Cécile de Fenouillol est une très-grave, très* sentencieuse personne, une sainte à la Diderot, enfin, et ces femmes-là n'ont pas d'âge.

Elle y allait donc bravement, au risque de s'accrocher en chemin, la pauvre femme, à quelques-uns des aphorismes qu'elle semait elle-même sur ses pas. ce De tous les sentiments, disait-elle, par exemple,

L'amour est le plus beau, quand la vertu l'épure... »

ce qui était très-édiliant, comme on voit, dans la bouche d'une maîtresse et devant un vieux roi blasé.

Mais qui allait s'arrêter aux idées? 11 aurait fallu s'arrêter aussi au tableau qu'elle traçait des souffrances des

protestants, ce qui eût mené un peu loin. Nul donc n'y songeait; nul, sauf le marquis de Narniers, n'avait la pensée de se dire que c'étaient là des réalités pour un million de Français. Cette légèreté datait de loin. Quand Louis XIV, au plus fort de ses rigueurs contre les protestants, allait s'émouvoir à Saint-Cyrau récit des malheurs des Juifs sous un ministre sanguinaire et un prince abusé, aucune voix non plus, pas plus dans son cœur qu'à ses oreilles, ne lui disait que ce roi, c'était lui, et que ces sujets opprimés, c'étaient les siens. Et comment s'étonner, d'ailleurs, que l'allusion lui échappât, lorsque le poëte lui-même ou ne la sentait pas, ou s'empressait de la désavouer ? C'était Tannée même de la révocation de redit de Nantes que Racine appelait Louis XIV « le plus sage et le plus parfait de tous les hommes. » C'était à peu près vers la même époque que La Fontaine, le bonhomme, le félicitait publiquement d'avoir réduit u l'hérésie aux derniers abois. » Ne demandez donc pas pourquoi les rois n'avaient pas d'oreilles ; demandez plutôt pourquoi ceux qui les approchaient n'avaient pas de cœur.

Enfin, que bien que mal, la pièce allait. D'Olban, le misanthrope, avait bien çà et là fait rire; mais enfin, tout se déroulait sans trop d'encombre, et l'ouvrage, en somme, ne laissait d'autre sentiment que celui d'un honnête ennui.

Kichelieu, pour sa part, le trouvait horriblomcnt long. Son angoisse allait croissant. Il appelait et redoutait le moment où il lui faudrait paraître, à son tour , devant ce tout petit mais redoutable auditoire.

— Vous avez l'air bien agité, Richelieu... lui dit tout bas Louis XV.

— Ah ! Sire, je ne tremble pas ainsi devant vos ennemis.

— Bien répondu... Mais le mot n'est pas de vous.

— Elles ne sont pas non plus de moi, Dieu merci, les sottises que je vais avoir llioimeur de débiter devant Votre Majesté. J'en frémis...

— Bahl... Mais chut... Écoutons... Voilà la marquise qui va s'évanouir,..

En ellet, la scène approchait.

ANDRÉ

Pauvres et retirés, parce que nous suivons Une religion qu'on a proscrite en France...

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