CONCLUSION
Admirez le ciel d'Italie, Louez l'Europe, c'est fort bien ; Moi, je préfère ma patrie, Avant tout je suis Canadien.
Tout ce qui vient d'être dit suffit pour donner une idée des difficultés qu'il y eut à surmonter dans l'établissement des Bois-Francs en particulier, et, en même temps, des obstacles que le colon rencontre en général, lorsqu'il veut se fixer sur une nouvelle terre. C'est le but que je m'étais proposé. Cependant, après avoir montré d'abord le revers d'une médaille dont an ne fait voir ordinairement que le beau côté, lorsque l'on parle de colonisation, il faudrait, pour juger de la richesse du sol et de la beauté du climat de ces lieux, faire connaître l'étonnant degré de prospérité auquel ils sont parvenus en si peu d'années ; mais il est temps de terminer un sujet déjà
trop long. Qu'il suffise de dire qu'il y règne une vie et une activité peu connues dans nos vieilles paroisses du bord de l'eau, à l'égal desquelles ils marchent aujourd'hui dans la voie du progrès.
Tout change et s'améliore d'année en année, de jour en jour. La forêt s'éloigne, les champs cultivés s'agrandissent et se plaisent à montrer, au telmps de la récolte, la richesse de leur sol, en se couvrant d'abondantes moissons, dont on voit les épis jaunissants se courber par ondulations au souffle du vent du midi, qui règne souvent dans ces cantons et y remplace l'incommode nord-est des bords du neuve. Les souches, ces prosaïques souches, dont l'aspect est si pétrifiant, disparaissent ; les cabanes de bois rond, première demeure obligée du colon, remplacées d'abord par de petites maisonnettes plus confortables, font aujourd'hui place à de belles et riches bâtisses, comme on sait en construire dans les paroisses de la côte du sud. Des
villages propres et élégants se forment autour des chapelles, déjà remplacées ou en voie d'être remplacées par de magnifiques églises.
Pour se former une% idée de l'état prospère et heureux auquel sont parvenus ces lieux regardés naguère comme le séjour d'une population pauvre et malheureuse, il suffirait de visiter les trois villages incorporés de Plessisville à Somerset, de Princeville à Stanfold, et de Saint- Christophe à Arthabaska, qui se disputent noblement et avec intelligence la supériorité dans ces cantons.
On l'a dit de bien des manières, et on ne peut trop le répéter ; la colonisation prompte et rapide de nos terres incultes, voilà l'œuvre la plus importante que nous ayons à faire réussir. Et pour nous, Canadiens-Français, l'établissement de nos compatriotes sur le sol du Canada doit être un de nos vœux les plus ardents et le but des plus généreux efforts de tout
ami sincère du beau nom que nous portons.
Oui, si nous voulons conserver notre nationalité, ce précieux dépôt, purifié par les épreuves, que nous ont transmis nos pères, " emparons-nous du sol. " emparons-nous surtout de cette magnifique étendue de terre des cantons de l'Est, sur lesquels vont se répandre les flots de l'émigration étrangère. Bientôt ces lieux, à raison de leur climat, de leurs remarquables pouvoirs d'eau, de l'importante voie de communication qui les relie à nos grands centres de commerce et aux marchés de nos industrieux voisins, seront comme le grenier du Canada. Il y a là espace pour ces milliers de nos compatriotes qui errent à l'étranger et y dépensent des forces et une intelligence dont nous avons si grand, besoin. Nouveaux enfants prodigues, le malheur des temps les force à revenir à nous aujourd'hui : efforçons nous donc de ne pas leur faire regretter les oignons
de V Egypte. Faisons pour eux ce que Ton n'a pas cru devoir faire pour ces généreux enfants, fidèles à l'amour de la patrie, que nous ayons vus surmonter tant de difficultés pour ouvrir les Bois- Francs, et montrer à tous la route si bien connue maintenant des cantons de l'Est.
Pour moi, s'il m'était possible de me faire entendre de tous les Canadiens, que l'on voit chaque année passer les lignes, je leur dirais :
" Avant de quitter votre pays et de lui faire un dernier adieu, allez donc contempler un instant les forêts qui couvrent les cantons de l'Est, et qui n'attendent que les coups de votre hache pour se changer en fertiles campagnes et se couvrir de riches moissons. Les obstacles qui vont s'offrir à vous seront grands, je le sais, bien qu'incomparablement moindres que ceux des premiers colons des Bois-Francs ; mais il s'agit aussi pour vous d'éviter un grand mal-
heur, celui de quitter votre pairie. Rien ne résiste à un travail constant : armezvous donc de courage, et restez avec nous. Croyez-moi, quelque riantes que soient les contrées où vous rêvez le bonheur, elles ne vous feront jamais oublier le pays qui vous a vu naître et* grandir : il est si vrai, voyez-vous, le vieil adage,
Rien n'est si beau que son pays.
Restez donc dans votre belle patrie, où vous trouverez, autant et plus qu'ailleurs, pain, espace et liberté ; conservez-lui votre cœur, donnez-lui votre intelligence, gardez-lui vos bras, fécondez-la de vos sueurs, sanctifiez-la par le parfum de toutes les vertus d'un bon citoyen. Si cependant, malgré nos désirs, vous voulez prendre le chemin de l'exil et nous
quitter, partez ; mais conservez au
moins dans votre cœur l'amour de la religion sainte dans laquelle vous avez été élevés, et qui seule pourra consoler vos vieux ans, de la langue avec laquelle
vous avez appris à prononcer le nom de celle qui veilla sur votre berceau, de la patrie où vous laissez vos amis et de si
doux souvenirs !... Partez et que Dieu
vous bénisse sur la terre étrangère ! r'
Moi je préfère ma patrie,
Avant tout je suis Canadien
Si je quittais ces lieux chers à mon cœur, Je m'écrierais : j'ai perdu le bonheur !