DE SAINT-QUENTIN
Aux psychologues à systèmes.
J'ai passé la journée dans ces trois petites salles, solitaires et froides, du musée de Saint-Quentin, où sont réunis la plupart des pastels de Maurice-Quentin de La Tour. Nul endroit où nous puissions serrer de plus près ce que furent, en réalité, ces filles de TOpéra, ces publicistes,
pOUSblClC UCa v,liaf^iiiia wi. vi
tés qui reste aux plis d'u froissé par la vie. Voilà, c une des chapelles où peu diter le plus abondammei vots de rame humaine!
trouveront pas seulement ges illustres ou saisissantes sée vaut surtout comme sion la dIus complète de <
De psychothérapie, 1 7
et comprendre les autres hommes.
Je tiens l'œuvre de La Tour pour le témoignage le plus parfait que nous possédions de la curiosité psychologique.
La Tour eut, ù un degré incroyable, le goût de deviner et d'exprimer la façon particulière qu'a chaque homme de rechercher le bonheur. Qu'un Vinci, de sa Joconde à son Saint -Jean ^ s'enfièvre pour nous indiquer son rêve irréalisable! La Tour, dans ces quatrevingt-sept pastels que j'examine, se propose uniquement de nous faire voir les âmes les plus intéressantes qu'il a rencontrées et d'y porter la lumière.
Au musée de Saint-Quentin, on m'entend, ce n'est pas le métier du grand artiste qui m'arrête, mais i'admire qu'un homme ait enfermé
leurs secreis a neur ae peai de leurs lèvres, le poids de 1< pières, toute cette atmosj visage que notre instinct sa aimer ou haïr un homme n'a pas de nom, m'apparais
De psychothérapie. 19
pour jamais sous ces glaces. Il me les explique. Machinalement, aux marges du catalogue, j'ai pris quelques notes qu'il me dictait...
Voilà Rousseau , et j'ai écrit :
<( Tracassier, craintif, mélange de jalousie et de dédain, mais dédain très particulier, dédain qui blâme et salit tout. Et, pourtant, qui ne Taimerait, ce Jean-Jacques, avec sa jeune figure de laquais dévoré de sensualité et de chagrin! )>
Voici d'Alembert: « Assez en bois... Je m'explique qu'il ait supporté si courageusement les traits même posthumes de mademoiselle de Lespinasse, et je comprends aussi qu'elle, si tendre, ait osé le ménager si peu: par tempérament, il devait souffrir moins qu'aucun autre, car il avait des dispositions naturelles au dévouement. »
Et madame Favart: « C'est la sottise de la spécialisation : sotte.
^^amargoi la pius juiic iigi rément, de toute cette gai fut jeune et vigoureuse, el voir de la finesse sur un gravité voluptueuse... La telle que je Timagine à ans, quand le comte de C Tonnerre l'enleva, la payj sa maîtresse! »
Ain<;i ie narcourais ces
De psychothérapie . 2 1
à peu, de tous ces étrangers une tristesse tomba sur moi, si pénétrante bientôt qu'elle m'incommoda.
Je ne voulus pas en voir davantage.
Etait-ce quelque regret de toutes ces beautés qui, pour jouir d'elles, ne nous laissent que la poussière d'un pastel? Ou encore, le mélancolique contraste de ces dépouilles de boudoirs classées aujourd'hui administrativement ?
Non, ce qui m'attristait, c'était la philosophie même de La Tour, cette façon d'entendre la vie à laquelle son génie me faisait participer.
Je le sentis bien ce jour-là : perpétuelle curiosité, c'est mort sans cesse renouvelée dans Tesprit. L'émotion que me donne telle âme mise là sous verre par La Tour est balayée au cadre suivant; c'est mort et naissance en moi à chaque pas.
"cu«,e notre âine pour de r amours.
On rapporte du premier .
^«es de ce temps, de M. T.
mot hautain dont la candeu.
nettement ce véritable q" est, dans l'ordre intellec -e de ces infatigables conq ^ âmes. Ce maître rencontrenomme in rpr/>. ,-.
De psychothérapie. 2 3
l'écart, le presse de questions, le sollicite de toutes parts jusqu'à ce qu'il en ait vérifié les limites, puis s'écartant : « Je Tai épuisé! » penset-il.
Il a connu, lui aussi, cette desséchante ardeur psychologique, le vieillard Siméon, de qui parlent les Évangiles, celui qui, étant entré en relations avec l'Enfant Jésus et l'ayant attentivement observé, s'écria du même ton que Taine :
c( Maintenant que je vous ai vu, Seigneur, vous pouvez mourir! »
Ce Siméon, avec un grand sens des nécessités de son époque, prévoyait le drame du Calvaire et, très renseigné sur les personnalités de la Judée, il désirait connaître les prétendants possibles à ce grand rôle.
Les rédacteurs des Evangiles, dans un but facile à comprendre, dénaturèrent légèrement ses paroles; de ce curieux, ils firent un
qu'il engageait Jésus l Passion, mais se récusai ciper.
Aucune passion, ma
De psychothérapie. ib
d'eaux où se reflétaient en fuyant les voluptueuses galères de Cléopâtre. Mais posséder les furtives images de toutes les souffrances et de tous les bonheurs, cela valut-il jamais pour remplir nos jours une seule fièvre émouvante ?
Certes, avec quelque habitude des gestes et des formules convenues, vous découvrirez une forte variété de caractères qui pourront vous distraire. Le monde des arts et les couloirs de la politique, les salons et la rue, la Bourse et le Palais, autant de théâtres où, sans grand effort, se procurera un bon fauteuil d'orchestre celuiquisait utiliser les libertés de 1789. Mais quoi! des poètes naïfs, des penseurs, des habiles sans générosité et des sots prétentieux défilent au bout de ma lorgnette amusée! mon cœur dispersé s'at" triste à ce panorama, comme il fit dans les salons de La Tour. Des
porte quel passionné, te bonheur profond.
En vain voudrions-nc notre jeune instinct au servateuri Amusement d' Sous ce masque de cui traite, je vois l'analyste (( Puissances invincibles du rêvel s'écrie Taine,
De psychothérapie, 27
l'analyste, et il la regardait passer des hautes fenêtres de sa tour, mais chaque belle fièvre, en s'éloignant, lui laissait un de ces regrets qui, accumulés, rompront la digue :
l'analyste un jour se laisse envahir par son rêve. Pas plus que Taine et les autres, La Tour n'y a échappé.
Cet observateur minutieux se préoccupa de systématiser le monde.
Il philosopha sur son art d'abord, puis sur l'organisation des sociétés ; et dans son désir d'embrasser l'univers, il en vint à régler le cours des astres. Sa manie était de dégager l'harmonie qui gouverne les choses ; c'est le dernier mot des observateurs; ils veulent ordonner cette masse d'objets particuliers dont ils se sont fait des images précises. De* telles passions, débridées dans des âmes qui longtemps se raidissent, poussent souvent jusqu'à la folie.
Le panthéisme de La Tour offre au
C'étaient là de fâcheuses r des. La Tour n'était pas dou saisir cette âme du monde entrevoyait. Ce merveilleux p nomiste prêtait à Tunivei figure insuffisante. Je ne étonne pas, ayant vu à ce mi Saint-Quentin son portrait par Perroneau. « La Toui
De psychothérapie, 29
tés, ce n^est pas Saint-Simon. »
Pensée exprimée trop durement I Mais on entendra qu'il ne s^agit ici que de hiérarchie intellectuelle. Je veux dire que La Tour n'était pas de force à maîtriser les objets qu'il avait la passion d'observer.
A Saint-Quentin toujours, on le voit peint par lui-même : « Ce qui frappe tout d'abord dans cette tête de Picard agile, c'est qu'un tel homme devait être merveilleusement doué pour tous les arts manuels. Il voit les choses par le dehors, il excelle à saisir leur agencement. Certes il se préoccupe des pensées et des affections de Ta me, car il voit combien elles modifient les physionomies, mais il n*a pas Tamour de Tâme. 11 ne s'émeut pas des passions qu'il épie. » Son panthéisme naquit de sa constatation qu'il est une forte harmonie sous l'apparente diversité des choses,
lie iciaiciiL wiiivj ixiiiiULca
Nous ne pénétrons le se âmes que dans l'ivresse de leurs passions mêmes. Ce thode où se rejoignent le analystes et les purs instinc
Chfl^t" mol vory*^' — - -
De psychothérapie. 3i
nité ))) que par tous les savants mémoires des érudits spécialistes. De même pour adoucir Tagonie de son amant, je me fie plus aux soins délicats d'une maîtresse qui voit la plaie avec les yeux de sa tendresse qu'à toute la science des hygiénistes. Et encore, s'il s'agit de comprendre la direction de l'univers et la vie qui emporte tous les êtres, seuls verront loin les passionnés. Un jour que la Poja, fille jeune et toute nue dansait le tango sur la table branlante d'un mauvais lieu d'Andalousie, ses seins frémissaient moins que les cœurs des matelots ivres qui pour cent sous l'allaieut posséder. Or, je le vis, ces hommes grossiers, en cet instant, communiaient avec cette femme et avec la vie universelle d'une façon plus étroite que ne firent jamais les hommes de systèmes, et de celle que dévoraient leurs yeux enflam-
De psychothérapie. 33