‹ Trois théâtresChapitre 10 sur 13 · Une Visite de noces · texte numérisé non relu

Une Visite de noces

téressement surtout. Entre cet adultère et la prostitution, la distance est grande ; à les confondre de parti pris, comme le héros d'une Visite de noces, le moraliste perd de son autorité. Soyons sévères, je le veux bien : mais, de grâce, mesurons la flétrissure au degré de la faute.

Il est vrai qu'en ces derniers temps M. Dumas a mis sur la scène un adultère raffiné, tout idéal, et n'a pas craint de le glorifier. La duchesse de Septmonts est, aux yeux de notre auteur, une femme accomplie, un type de vertu; et pourtant elle déteste son mari et se jette au cou d'un charmant ingénieur qui, en sa qualité d'homme supérieur, se refuse à ternir celte âme limpide et se contente d'une union mystique. Il sera le confident de cette femme incomprise, l'appui de son cœur. « Ce que je veux de vous, lui dit-il, c'est ce que vous n'avez pu donner à personne: c'est votre confiance, c'est votre estime, c'est votre pensée de tous les instants, c'est ce qu'il y a en vous de divin et d'éternel. » (II, 5.) Il n'est pas de ceux qui compromettent et perdent la femme qu'ils aiment: il est de ceux, qui la soutiennent et qui la sauvent. M. Dumas

s'en est-il douté? Cette conception de l'adultère fit fortune, voilà deux siècles, dans les romans de mademoiselle de Scudéry : « Le principal honneur de nos belles est de retenir dans l'obéissance les esclaves qu'elles ont faits parla seule puissance de leurs charmes, et non par des faveurs. » Ainsi parlait la plus remarquable des femmes savantes, et Saint- Evremond définissait ainsi ce genre d'amour : « Si vous voulez savoir en quoi les précieuses font consister leur plus grand mérite, je vous dirai que c'est à aimer tendrement leurs amants sans jouissance, et à jouir solidement de leurs maris avec aversion. » Il n'y a qu'une différence entre les précieuses et la duchesse de Septmonts : la duchesse a de l'aversion pour un mari dont elle ne jouit pas très solidement. — Quant à l'adultère moral, il m'inquiète: les belles que peint mademoiselle de Scudéry ne laissaient pas de manquer parfois à l'idéal, et la chronique galante du xvne siècle nous indique assez le danger de ces nobles liaisons. Il advenait qu'à certaines heures l'âme se fatiguait de planer si haut et laissait le corps se réjouir un peu, par manière de passe-temps. Qui veut faire

l'ange fait la bête ; et vraiment, il est heureux, pour l'honneur de la duchesse, que le duc meure au plus vite : elle a des ardeurs qui pourraient la mener loin. — J'estime que M. Dumas n'est pas dupe de ces élévations mystiques, toujours passagères. Il connaît trop la nature humaine pour ne pas entrevoir les suites de cet adultère exquis, les révoltes de la nature, la souillure plus ou moins prochaine du rêve.

Maintenant, quelle doit être la conduite du mari trompé? Tantôt, chez M. Dumas, il tue l'amant, tantôt il chasse la femme et la frappe d'une peine infamante ; un jour il la tue, et l'autre il tue un innocent. Nous voilà bien embarrassés. Qu'il y ait des raisons pour les dénouements les plus divers, je suis loin de le nier; le choix dépend des circonstances, de la femme et du mari : elle est plus ou moins coupable, il est plus ou moins violent; la nature est faite de nuances. Mais ce qui ressort de cette variété dans la punition, c'est qu'aux yeux de notre auteur, la fameux t tue-la » n'est pas une règle absolue. C'est beaucoup, ce n'est pas assez. Pour nous, ainsi que. nous l'avons ou croyons l'a-

voir établi, nul homme, fût-ce Claude, n'a reçu de Dieu la délégation d'un pouvoir supra-terrestre. Tout meurtre est crime, sinon pour la loi, du moins pour la conscience. La solution véritable du problème, nous l'attendons de la société; mais, en l'absence du divorce, le mari n'a que deux voies à suivre: chasser la femme ou lui pardonner. Telle est, je crois, l'unique alternative.

Le pardon! voilà justement ce qu'on ne trouve jamais, je ne dis pas dans l'œuvre de M. Dumas, mais dans ceux de ses drames qui reposent sur l'adultère. Sans doute, le Comte de Lys garde sa femme avec lui, du moins il est permis de le croire ; mais comment va-t-il la traiter? L'auteur n'en dit rien. La pièce s'arrête à la mort de Paul. Quant à 31. de Terremonde, il est difficile aussi de savoir ce qu'il fera. Pardonnera-t-il? essayera-t-il d'oublier? Questions indiscrètes auxquelles l'auteur n'a pas répondu. — Le pardon ! est-il possible? Dans certains cas, il serait lâcheté, j'en conviens. Il y a des fautes qu'une âme fière ne pardonne pas. Si la femme estune Césarine ou bien une Séraphine Pommeau, cette admirable création de M. Àugier, le pardon aurait quel-

LE THÉÂTRE DE M. ALEXANDRE DUMAS FILS 13o

que chose de honteux ; mais, quand la trahison n'est qu'égarement, quand la coupable se repentet s'ouvre à de nobles résolutions, alors il faut pardonner. Je n'oublie pas que M. de Montaiglin pardonne. Il relève sa femme et s'écrie : « Créature de Dieu, être vivant et pensant, qui as failli, qui as souffert, qui te repens, qui aimes et qui implores, où veux-tu que je prenne le droit de te punir? » Mais il ne s'agit pas ici de l'adultère. Raymonde de Montaiglin n'a pas trahi son mari ; sa faute a précédé le mariage; elle est tombée dans les pièges d'un libertin, elle a connu les douleurs de la maternité clandestine au temps où personne ne pouvait la défendre; son père était mort, et sa mère, pauvre femme ignorante et bornée, lui était un trop faible soutien. Sans doute, Raymonde aurait dû tout confiera Montaiglin, quand Montaiglin lui tendit la main et lui demanda la sienne; elle est coupable de lui avoir dérobé si longtemps la vérité; elle a trompé la confiance d'un honnête homme, et cet honnête homme, en pardonnant, s'élève à l'héroïsme. Mais cet héroïsme se comprend : il est naturel et vrai. Raymonde aime son mari d'un

amour profond; elle aime cet enfant dont elle a, six années durant, caché l'existence. Ce qu'elle a souffert, ce qu'elle souffre, lui est une peine suffisante, et son mari n'a qu'un devoir, qui est de la plaindre et de lui dire: « Tu n'as pas manqué au serment que tu m'as prêté : tu es mère, donne une famille à ton enfant: qu'Adrienne grandisse entre nous, je serai son père. »

Monsieur Alphonse, c'est la question de la fille mère et celle de l'enfant naturel, déjà traitées par l'auteur, examinées sous un jour nouveau. C'est une des nombreuses tragédies domestiques auxquelles aboutit la trahison de l'homme qui abandonne la femme qu'il a séduite. Souvent la victime, comme Clara Vignot, se résigne au célibat éternel et se dévoue à l'éducation de son fils. D'autres fois, elle cache aux yeux du monde la folie de sa jeunesse ; elle élève en secret l'enfant qu'elle aime et dont elle rougit; et, si le bonheur s'offre à elle dans la personne d'un homme loyal et bon, ignorant du passé, elle n'a pas toujours- le courage d'avouer sa faute; elle accepte le nom de cet homme, mais elle vit dans l'obsession d'un souvenir atroce ; une profonde

amertume se mêle à toutes ses joies, jusqu'au jour où la vérité éclate, où le drame surgit. Quel peut être le dénouement d'une pareille situation ? Une tendre pitié pour la malheureuse, le mépris pour l'infâme qui l'a rendue mère, l'adoption pour l'être innocent né du combat de la faiblesse et de la ruse: telle est la juste conclusion de M. Dumas. Il fait le procès à la loi qui se déclare impuissante devant certains attentats et permet à l'homme de déshonorer une vierge et de mettre au monde des fils ou des filles sans plus s'en occuper. Loi inique et que M. Dumas a combattue avec une opiniâtreté dont il peut s'enorgueillir.

On sait la bienveillance de notre auteur pour la fille-mère. Le dénouement des Idées de madame Auhrayeth glorification de Clara Vignot, sont célèbres. On connaîtaussi la réforme qu'il à proposée, demandant que la recherche de la paternité fût admise par la loi. Cette réforme a ses périls, mais ce n'est pas une raison pour la rejeter. Rien n'est parfait en ce monde : on doit songer non pas au bien, qui est irréalisable, mais au mieux. Or. s'il y a une chose indiscutable, c'est que les jeunes lilles, et j'entends

parler surtout des ouvrières, des vierges pauvres, ne trouvent dans notre législation aucun appui contre le mensonge et la violence. Bon nombre, à coup sûr, cèdent uniquement aux conseils de la misère, aux tentations du luxe, aux appels de la chair... Mais il s'en rencontre qui aiment, et ne se donnent que sur la foi d'une promesse solennelle. Il importe à la morale qu'un tel engagement soit tenu, lorsque de cette union naît un enfant. Làdessus, M. Dumas a pleinement raison.

Par malheur, il lui arrive quelquefois, en ses préfaces, de compromettre les meilleurs raisonnements par le paradoxe des conclusions ou par la singularité voulue de la forme... Ce qui explique l'attitude du public à l'égard du penseur : une curiosité purement littéraire et la crainte secrète d'être mystifié. Au reste, si j'en veux un peu à l'auteur de certaines pages socialo-mystiques, j'estime au plus haut point celles où M. Dumas nous parle de son art et nous expose ses procédés : la préface du Père prodigue, par exemple, et, plus encore, celle de l'Étrangère, si nette, si hère et si délicate à la fois. J'aurai recours plus loin à ces « discours » sur le théâtre ;

mais pour rendre en passant à la dernière publication de M. Dumas l'hommage qu'elle mérite: elle restera comme un modèle achevé de ce que la polémique littéraire peut unir de bon sens vainqueur et de courtoisie, quand elle est maniée par un homme de talent qui ne se croit pas dispensé d'être un galant homme.

Les thèses de notre écrivain, je les ai touchées plus haut, et je n'y reviendrai pas. Mais, en les développant dans ses pièces, il a reculé les homes du théâtre ; et cette audace lui a valu des reproches si vifs et si nombreux, qu'il est bon, je crois, de prendre parti dans la discussion.

Toute la pensée de M. Dumas sur ce point tient en ces quelques lignes : « Par la comédie, par le drame, parla forme qui nous conviendra le mieux, inaugurons le théâtre utile, au risque d'entendre crier les apôtres de l'art pour l'art, trois mots absolument vides de sens '. » Mettre au service des

i. Préface du Fils naturel.

grandes réformes sociales l'extrême puissance dont le théâtre dispose, le rire et les larmes, l'émotion intense, croissant d'acte en acte et de scène en scène, durant ces trois heures où le spectateur s'oublie tout entier et tout entier se donne : telle fut de bonne heure l'intention de M. Dumas.

Il sait à merveille que l'auteur dramatique ne corrige pas les individus : nul Harpagon ne se retrouve dans le personnage de Molière, et les Philamintes d'aujourd'hui se moquent gaiement de leur immortelle aïeule. Mais il est persuadé que l'on peut faire réfléchir le public, troubler la quiétude de ses préjugés, le renseigner et l'instruire. Libre à tel ou tel de marquer aux inspirations du poète comique certaines barrières, de soutenir que le théâtre est un pur divertissement, la représentation désintéressée de nos ridicules et de nos vices. M. Dumas ne l'entend pas ainsi. Il invoque les maîtres. Shakspeare, dans le monologue iïHamlet, a discuté le problème de l'immortalité de l'âme; Corneille, dans Polyeucte, Racine dons Athalie, ont appelé Dieu sur la scène ; Molière, dans son Tartufe, a frappé de si rudes coups que les haines durent encore: enfin

dans/e Mariage de Figaro, Beaumarchais, armé de flèches étincelantes et mortelles, a précipité le mouvement de l'opinion, et déchaîné la révolution naissante. « Le jour où tous ces hommes ont été des hommes vraiment hors ligne, s'écrie M. Dumas, c'est le jour où ils ont fait craquer la scène en y introduisant lesgrandes causes et les grandes tendances de l'esprit humain \ » Jl s'agit d'entrer résolument dans le chemin qu'ils nous ont indiqué, et d'aller plus loin qu'eux. Ils n'y ont marché qu'à de rares intervalles; séduits avant tout par l'observation et la peinture de l'homme, ils nous ont appris ce que nous sommes, il est réservé au théâtre con temporain de nous apprendre ce que nous devons être. Suivant la formule de M. Dumas, « l'homme moral est déterminé, l'homme social est à faire ». Les auteurs d'aujourdhui, s'ils aspirent à traverser les siècles, doivent s'attacher à ce grand objet, travailler au progrès de l'humanité, lutter avec elle et pour elle, ils ont charge d'âmes. Leur art n'est pas un art; il est une mission. Le théâtre est une tribune, la plus retentissante qu'un homme puisse

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