Préface de l'Ami des femmes
2. La préface de Y Ami des femmes est de 18G9, le Mariage d'Olympe de 18j.'j, et le drame des Lionnes pauvres de 185S.
LE T1IÉATKE 1»E M. ALEXANDRE DUMAS EU. S l<»'.t
dans l'Ami des femmes, il a tracé de la femme un triste portrait. Cette Jane de Simerose qui réunit en elle, selon les expressions de l'auteur, « les chastetés de la sainte, les fantaisies de la coquette, les audaces de la courtisane » ; cette vierge du mariage, qui se refuse à son mari par pudeur, le fuit par jalousie, offre son âme à un homme qu'elle connaît à peine, qui la soupçonne et l'insulte; cette mystique, qui, réveillée de ses illusions, va se livrer à un second personnage qu'elle n'aime pas, et se perdre à jamais, s'il n'est pas assez loyal pour la sauver; oui, certes, je reconnais avec M. Dumas qu'elle appelle notre indulgence et nos conseils. Je la plains. Mais que le poète ne triomphe pas ! Il a tenu, dit-il, à montrer aux femmes « l'effroyable illogisme qui fait le fond de leurs personnes sacrées » ; c'est fort bien, mais qui veut trop prouver perd sa cause, et l'illogisme de Jane pourrait bien être le défaut capital de la pièce et la cause de son insuccès.
La comédie est amusante; mais la thèse m'y semble mal appuyée. On ne bâtit pas une théorie sur une exception.
1 1 < » TK01STHÉATRES
Où M. Dumas paraît beaucoup plus près de la vérité, c'est dans son impitoyable sévérité à l'égard de l'adultère. Nulle déception ne saurait, aux yeux de notre moraliste, atténuer la honte de l'acte par lequel une femme se livre. Là-dessus, il ne transige pas. Les sophismes où les coupables aiment à s'endormir, il les connaît et n'en est pas dupe. La préface de la Dame aux camélias les dissipe avec une verve subtile et gouailleuse qui a bien du piquant. — Vous parlez de votre âme, dont un mari grossier a blessé la délicatesse, mesdames ; vous invoquez l'abandon où votre seigneur et maître vous a laissées, l'outrage fait à votre tendresse par d'infâmes préférences ; mais quel rapport y a-t-il entre vos douleurs, vos jalousies, vos désespoirs et (je cite ici M.Dumas) « le petit acte spasmodique qui constitue l'adultère »? Ce sont les sens qui vous entraînent; et dès lors, entre la courtisane qui ne trompe personne et la femme qui manque à la foi jurée et compromet ses enfants, le philosophe n'hésite pas: mieux vaut la courtisane.
Sur ce point, le théâtre contemporain a nettement rompu avec la tradition, et notre auteur plus
LE THÉÂTRE DE il . ALEXANDRE DUMAS FILS II
résolument que tout autre. Dans les comédies de Molière le « cocu » est un grotesque; ses ridicules justifient ses mésaventures. C'est un Sganarelle, un George Dandin. Le public ne se tient pas d'aise à l'apparition de ce pauvre diable. L'amant, par contre, a toute notre faveur ; il est jeune, beau, spirituel; et, ma foi, c'est justice qu'il triomphe! Le mari de Dorimène, son futur mari du moins, est un barbon qu'une jeune femme a bien le droit de berner! Il n'a tout au plus que six mois dans le ventre, et fait le galant ! Vraiment il lui sied d'aspirer à la main d'une coquette, avide de bruit, de fêtes et de liberté ! Quant au gendre de M. de Sotenville, il n'a pas volé ses nombreuses disgrâces. Il est ajusté comme il faut; mais, que voulez-vous ! C'est un paysan qui n'a pas su rester à sa place; l'ambition l'a perdu : « Vous l'avez voulu, George Dandin, vous l'avez voulu! » — On ne plaisante plus aujourd'hui : nos auteurs nous font pleurer où l'on riait autrefois. Le mari n'est plus le bouffon de l'ancienne comédie. Il parle en maître, en juge; il n'hésite pas à chasser sa femme, à la tuer même en de certains cas; des sceptiques ont regretté
la bonhomie du temps jadis; pour moi, je ne la regrette pas. L'adultère est chose grave; il est bon que, sur la scène, on le prenne au grand sérieux. Qu'il y ait dans le monde des maris parfaitement niais, cela ne fait pas question. Qu'on rencontre des esprits complaisants, disposés à s'accommoder de tout, c'est indiscutable. Mais, en général, dans la société présente, l'adultère, quand il est découvert, tourne mal; et M. Dumas n'a pas tort lorsqu'il dit : « Le célibat, le mariage et l'adultère, voilà la trilogie tragique où se débat la vie des femmes ; mais celle des trois phases où la tragédie est la plus poignante, c'est évidemment la dernière, puisque non seulement l'idéal, mais la pudeur, l'honneur, la réputation, la conscience, la vie de la femme sont en jeu. » — Celte faconde considérer la trahison domestique est très moderne, mais elle n'a rien d'emphatique. Au double point de vue de l'art et de la morale, elle est un véritable progrès; et l'on doit tenir compte à M. Emile Augier d'avoir, dès 1849, dans Gabrielle, donné le beau rôle au mari et fait descendre l'amant de son piédestal. M Augier ne devait pas s'arrêter là. Neuf ans plus tard,
le drame des Lionnes pauvres allait porter au comble de l'horreur la conduite de la femme infidèle et nous montrer à quel degré d'infamie peut descendre une Séraphine Pommeau. Mais personne, assurément, n'a fait à l'adultère une guerre plus acharnée que M. Dumas.
Plein de miséricorde pour la courtisane repentante, il arme le bras du comte de Lys contre l'amant de Diane, prenant le parti du mari contre celui qui l'outrage, en dépit des torts de l'un et de la sincérité de l'autre. Assurément le public, ému par l'amour profond et généreux qui entraîne Paul et la comtesse, aurait préféré un dénouement plus calme; mais l'auteur n'a jamais goûté pour son compte les accommodements; et, s'il a tué l'amant après nous avoir si bien disposés en sa faveur, c'est dans l'intention de faire éclater le droit absolu du mari en pareille aventure. Il a étonné le public de parti pris; et, bien que la mort de Paul nous soit pénible, il faut avouer qu'aux yeux de la raison la punition de l'amant est juste
Diane n'est pas frappée. Le rideau tombe au moment où elle s'évanouit. M. Dumas a-t-il eu. par
moments, l'intention secrète de la tuer aussi? Je ne le crois pas; il connaît trop bien, ou plutôt il a connu de trop bonne heure ce que peut supporter le public pour avoir jnmais songé à de telles rigueurs. Son dessein, d'ailleurs, en cette pièce, était uniquement de faire voir à quel irréparable malheur peut aboutir pour le plus honorable des hommes un amour illégitime. Il abordait la question de l'adultère par un de ses côtés les plus curieux, se réservant d'y revenir et d'en examiner plus tard une face nouvelle.
La femme avait la vie sauve, mais elle était dénoncée; elle apparaissait comme le mauvais génie d'un peintre de grand talent, arrêté soudain dans une carrière de fortune et de gloire. C'était beaucoup déjà.
Quelque temps après la représentation de l'Ami des femmes, une admirable situation dramatique trouvée par M. Emile de Girardin fournit à M. Dumas l'occasion de châtier l'adultère d'une façon différente, moins tragique, plus saisissante cependant. On connaît l'histoire du Supplice d'une femme : M. Dumas l'a contée d'un style leste,
avec infiniment d'esprit. Dans cette collaboration singulière, qui brouilla les deux collaborateurs, mais qui nous valut une des œuvres les plus fortes du tbéàtre contemporain, on sait la part des deux écrivains. Le dénouement tout entier appartient à M. Dumas. M. de Girardin avait imaginé la donnée du drame. Mariée depuis dix ans, Mathilde Dumont est depuis huit ans la maîtresse de l'associé de son mari. Cet associé se nomme Alvarez. Mathilde a une fille que Dumont croit la sienne, et dont Alvarez est le père. Il y a longtemps que Mathilde a passé de l'amour à la haine pour cet amant jaloux et tvrannique, qui la menace sans cesse de tout révéler et de la perdre, ou plutôt elle a cédé à je ne sais quel entraînement dans une minute d'erreur et de folie dont le souvenir la dévore, et que la présence, les reproches et les fureurs d'Alvarez font depuis huit ans peser sur elle. Le récit d'une femme de chambre, colporté par la malveillance du monde, compromet Mathilde, qui ncoit de son amant une lettre où il lui enjoint de fuir avec lui. Mathilde remet la lettre à son mari, préférant tout à cette fuite. Voilà ce qu'avait trouvé M. deGirar-
din. C'était original et hardi, mais il n'avait pas su tirer de cette situation un développement logique.
A partir de la scène décisive où Dumont apprend soudain son déshonneur, les personnages s'agitaient dans l' invraisemblable. Dumont pardonnait à sa femme: puis, dans un entretien des plus étranges avec Alvarez, il proposait et faisait accepter à l'amant un dénouement romanesque. Les deux hommes écrivaient leurs noms sur deux morceaux de papier; les papiers étaient déposés dans une corbeille, et Dumont disait : « Celui des deux dont le nom sortira le premier partira demain pour les montagnes de la Suisse ou pour les montagnes des Pyrénées et fera ce qui sera nécessaire pour y trouvera mort dans un gouffre, comme s'il avait péri par accident. » Le nom de Dumont sortait le premier. Là-dessus, Mathilde qui avait tout entendu, intervenait, et, prenant la parole avec une autorité qui lui convenait mal, elle démontrait à son mari l'impiété du suicide et lui dictait sa conduite. Alvarez devait quitter la France avec sa fille, Dumont partir pour Genève, sa patrie, et y faire
LE THÉÂTRE DE M. ALEXANDRE DUMAS FILS i 1 7
prononcer le divorce. Plein d'admiration pour un si beau raisonnement, Dumont, qui tout à l'heure voulait mourir, se rattachait à la vie, il otîrait le pardon absolu à Math il de, et concluait ainsi : Alvarez partira, mais sans Jeanne; il m'appartient de l'élever; et, quanta toi, noble femme, tu resteras avec moi. « Nous vivions en époux, nous vivrons en frères. » M. Dumas, chargé par M. de Girardin de lui indiquer ses corrections, modifia du tout au tout ce troisième acte, le triomphe assurément de l'extravagance et de la confusion. Car enfin, ainsi que le fait justement observer notre auteur, où donc est le supplice de Mathiide dans tout cela? Sa confession la débarrasse d'Alvarez dont elle ne savait comment se défaire; c'est tout bénéfice. Dans la pièce que représente la Comédie- Française, les choses ne vont pas ainsi : la situation marche à son dénouement avec une Franchise d'allure merveilleuse. Mathiide et son amant sont frappés d'un châtiment tout moral, il est vrai, mais plus épouvantable que la mort. Dumont n'est plus l'être fantasque et niaisement sensible imaginé par M. de Girardin; après les éclats d'une colère bien
légitime, il se recueille, et, maître de lui jusqu'à la fin, il juge et punit, comme il en a le droit et le devoir. Il déshonore ceux qui l'ont déshonoré. Il les condamne à l'infamie. Alvarez lui demandera les fonds qu'il a mis dans l'association, la maison croulera, mais de ses ruines elle ensevelira l'honneur du misérable qui a trompé son ami. Quant à Mathilde, elle réclamera sa dot; elle écrira à son mari qu'elle n'a pas le courage de supporter la misère et qu'elle l'abandonne. « Parmi les châtiments que je pourrais vous imposer, leur dit Dumont, j'ai choisi le plus infamant. » Et il garde Jeanne, la fille d'Alvarez et de Mathilde, pour en faire, ajoute-t-il, une honnête femme.
Ce dénouement seul est une création de premier ordre. L'adultère y est châtié comme il ne l'a jamais été sur la scène. La femme avilie, la mère outragée, séparée de sa fille, voilà, certes, l'expiation la plus terrible qu'on puisse imaginer.
Dans une Visite de noces, l'adultère fait encore les frais de la comédie. Comédie tragique, où personne n'est tué, où le rire amer et douloureux produit, suivant Iheureuse expression de M. Sar-
iïv. t 1'eflet d'une lame froide qu'on vous glisserait dans le dos ». Cette âpre sensation, M. Dumas a mis tout son talent à nous la faire éprouver, pour nous dégoûter de l'adultère, en nous montrant ce qui souvent en reste : la haine de la femme et le mépris de l'homme. — Écoutez madame de Morancé, après une dernière entrevue avec son ancien amant : « Déharrassez-moi de ce monsieur. Que je n'entende jamais parler de lui, que je le croie mort, que j'ignore qu'il a vécu. » — De son coté. l'ancien amant ajoute foi aux histoires honteuses qu'invente son ancienne maîtresse, et dont elle se salit ta plaisir pour démasquer l'homme à qui elle s'est livrée. Enfin, M. de Cygneroi, soumettant l'adultère à une analyse physiologico-philosophicochimique, déclare que, si l'on « combine, triture, alamhique, décompose, précipite », les éléments dont se compose cet amour particulier, on n'y trouve pas « un atome d'estime, un milligramme d'amour, une vapeur de dignité. » Voilà la thèse dont le drame est la démonstration. « Prostitution pure ! » s'écrie le personnage nommé plus haut. Et. dans sa préface, M. Dumas a soin de nous
avertir que c'est lui qui parle ainsi. Une fois sur dix mille, l'amour peut exister dans l'adultère, « voilà tout ce que je vous concède » .
Tout cela, certes, attriste, énerve, mais il ne faut pas nous en plaindre. Il est permis à l'art déporter le fer et le feu dans les plaies les plus répugnantes. Libre aux femmes de tomber en faiblesse: l'anatomie a sa beauté, les mystères du corps ont leur esthétique; et ce n'est pas, à mes yeux, le moindre mérite de M. Dumas d'avoir si virilement étudié la bête dans l'homme. Oui, la bête, les convoitises de la chair et du sang, la soif de la sensation ; voilà ce que nous montre une Visite de noces, et ce que nous montrera la Princesse Georges.
La Princesse Georges, c'est avant tout l'adultère de l'homme, mais c'est aussi l'adultère de la femme. La femme, la comtesse de Terremonde, n'a pas les excuses apparentes de Diane de Lys, qui aime avec passion; de madame de Morancé, qui a véritablement aimé; de Mathilde Dumont, qui a cédé à je ne sais quel égarement. Elle est une prostituée, elle a ruiné son mari, elle ruinera tous ceux à qui elle vendra sa beauté: car elle n'aime pas et n'aimera
LE THÉÂTRE DE H. ALEXANDRE Dl MAS FILS 121
jamais: mais il faut qu'elle brille à tout prix, dûtelle y risquer la vie des autres et la sienne. L'amour du prince de Biracpour la comtesse est une de ces possessions où l'ivresse des sens trouble l'être entier. Il est poussé vers madame de Terremonde par le désir le plus grossier, mais par un désir furieux. Pour fuir avec celle qu'il croit aimer, il est prêt à toutes les lâchetés; il outrage sa femme, qui l'adore et qui le supplie d'ouvrir les yeux sur l'aventurière dont il est épris. « Où sont les contrats humains qui peuvent lier un homme comme moi? » dit-il; et la princesse épouvantée s'écrie : « Voilà donc ce qu'une pareille femme peut faire d'un gentilhomme ! Le voilà qui rugit et qui écume, comme une bête sauvage, et qui maudit et qui insulte l'amour le plus pur, le plus dévoué qui fut jamais! » — Ce qui éclate ici, comme dans une Visite de noces, c'est le soulèvement des parties basses de la nature humaine. Le drame, à demi symbolique déjà, nous apparaîtrait bien, je crois, avec le sens qu'il renferme, dans une définition de ce genre : La princesse Georges, ou la rencontre de la prostitution chez la femme et de la
folie chez l'homme aboutissant à un double adultère, et menant par le désespoir d? l'amour trahi à la mort d'un innocent. Dès lors, on comprend le dénouement, qu'il est impossible d'expliquer si l'on se place au point de vue littéraire. Aussi le public fut-il surpris, quand, après le coup de feu du comte de Terremonde, il vit reparaître le prince de Birac sauvé par l'ironie du destin qui tue M. de Fondctte. Tout le monde attendait la mort du prince; la punition de l'homme adultère semblait la conclusion légitime de la pièce, et je crois qu'on eût applaudi de grand cœur au châtiment du coupable. Mais l'auteur songeait à quelque chose de plus rare : il voulait, cerne semble, nous rendre l'infidélité conjugale plus odieuse par l'immoralité du dénouement qu'elle peut avoir. Je ne ferai pour le moment qu'une réflexion : le drame, ainsi conçu, trahit trop nettement la main de l'auteur, et mieux vaut la logique secrète des choses, habilement déduite et fidèlement observée. Le Deus ex machina de l'antiquité avait sa raison profonde dans la religion d'un peuple; mais, à la fin d'une tragédie qui se passe de nos jours, il est difficile de faire inter-
LE THÉÂTRE DE M. ALEXANDRE Dl MAS FILS 123
venir ce que M. Dumas appelle « la fatalité antique ». Il n'y a qu'une fatalité pour nous, la fatalité des passions, entraînant les individus à leur perte ; et cela suffit.
Dans la Femme de Claude, le symbole triomphe définitivement; mais, cette fois, il est clair, il domine le drame entier, au lieu de se découvrir à la dernière scène du dernier acte. Et, de plus, le symbole ici est religieux, dune religion très particulière, il est vrai, et, contre l'intention de M. Dumas, d'une très contestable moralité. Le meurtre de Césarine est en quelque sorte placé sous le patronage de Dieu, d'un Dieu qui n'est pas celui de l'Évangile, mais celui de la Bible; maître farouche qui donne au mari le droit de tuer sa femme, quand elle veut arrêter dans son œuvre l'homme qui travaille, l'homme qui sait. Sans doute, ce n'est pas le Dieu de la Bible qu'invoque Claude, quand, à la lin de sa prière, il dit au créateur des mondes : t Cette femme a parlé de repentir: faites que cela soit vrai ! Amenez à la lumière et à la vérité cette âme attardée K pleine de ténèbres! Envoyez-lui la tentation du bien et recueil lez-la enfin dans votre
miséricorde î » Les derniers mots sont tout chrétiens ; mais, d'autre part, ce n'est pas le Dieu de l'Évangile, aquilon peut dire : « Oui, il m'a semblé tout à coup que vous me donniez l'ordre de substituer ma justice à votre justice suprême et d'armer ma main de votre glaive redoutable. N'avez-vous permis à l'homme que de donner la vie sans lui permettre de donner la mort? Ou bien, quand l'homme n'obéit qu'à sa conscience, c'est-à-dire à ce qui le rapproche le plus de vous, l'avez-vous investi du droit de frapper les trop grands coupables? » L'âme divine qui nous a commandé le pardon, il y a dixhuit siècles, n'enseigne pas à ceux qui l'interrogent aujourd'hui une doctrine de feu et de sang. Le Dieu de Claude est, à l'insu de Claude et sans que M. Dumas l'ait cru, un dieu de haine, un Jéhovah. J'y insiste, parce que cela est grave et frappe au cœur la théorie renfermée dans le drame et développée par lui, parce qu'au point de vue religieux où M. Dumas nous invite à nous placer, ce qu'il y a de religieux en nous condamne Claude et se révolte contre la prétendue sainteté du dénouement.
LE THÉÂTRE DE M. ALEXANDRE DUMAS FILS 12o
Quelle était," en effet, l'intention de l'auteur dans
la Femme de Claude? C'était de mettre en scène la eonclusion de la fameuse brochure sur l'Homme- Femme. Dans cette conclusion, M. Dumas trace à un fils imaginaire, âgé de vingt et un ans, les devoirs et les droits de l'homme, et termine ainsi : « Si tu as associé à ta vie une créature indigne de toi; si, après avoir vainement essayé d'en faire l'épouse qu'elle doit être, tu n'as pu "la sauver par la maternité, cette rédemption terrestre de son sexe; si, ne voulant plus t' écouter, ni comme époux, ni comme père, ni comme ami, ni comme maître, non seulement elle abandonne tes enfants, mais va, avec le premier venu, en appeler d'autres à la vie, lesquels continueront sa race maudite en ce monde : si rien ne peut l'empêcher de prostituer ton nom avec son corps; si elle te limite dans ton mouvement humain et si elle t'arrête dans Ion action divine; si la loi qui s'est donné le droit de lier s'esl refusé le droit de délier et se déclare impuissante : déclare-toi personnellement, au nom de ton maître, le juge et l'exécuteur de cette créature. Ce n'est pas la Femme, ce n'est pas une femme; elle n'est
pas de la conception divine, elle est purement animale ; c'est la guenon du pays de Nod, c'est la femelle de Caïn : tue-la ! »
Le drame de la Femme de Claude est sorti tout armé de cette page. Au nom de son maître, Claude juge et tue cette femme qui n'est pas une femme, Césarine, le type de la bête. Cette femelle de Caïn, associée à la destinée d'un homme de génie, n'est pas seulement la femme adultère, comme Diane de Lys ou madame de Morancé : tant qu'elle n'a fait qu'oulrager son mari, son mari lui a pardonné; puis, incapable de la sauver d'elle-même, il a vécu comme si elle n'existait pas: mais vient un jour où elle essaye de l'entraver « dans son mouvement humain et dans son action divine », ou, pour simplement parler, de lui dérober le manuscrit où il a exposé sa découverte et de le vendre à l'étranger; alors Claude, obéissant à la voix de son Dieu, prend un fusil, et, sans balancer, se fait justice. Dénouement admirablement amené, conclusion logique de la pièce entière et par là même inattaquable au point de vue dramatique. Pour ruiner ce dénouement, il faut aller à la base de l'é-
difîce dont il est le sommet, à l'idée maîtresse de la tragédie. Acceptez l'idée, le dénouement s'impose. Frappez l'idée, le dénouement se brise. Il y a, en un mot, deux façons de juger la Femme de Claude : si l'on y considère uniquement le talent de l'auteur, l'éclat et la vigueur du dialogue, la rapidité de l'action, la force des coups de théâtre, en dépit de certaines excentricités, on est saisi, emporté; mais, si l'on fait taire un instant rémotion dont l'écrivain nous maîtrise, pour réfléchir au principe moral dont le drame .est la justification, au droit divin dont M. Dumas prétend investir l'homme à l'égard du monstre qui le déshonore et le vole, on proteste au nom de la société comme au nom de cette religion que l'auteur appelle à son aide.
Il est regrettable, à coup sûr, que le Code sépare sans affranchir, et qu'un Claude ne soit pas autorisé par la loi à déposséder une Césarinc du nom qu'elle a flétri. 11 est regrettable cfue ce héros de la vie domestique, <•<■ saint tout entier voué à la science, ne puisse pas rompre jusqu'aux liens qui l'attachent à une misérahle et fonder une famille nouvelle. La
nécessité du divorce, en pareil cas, est évidente; et. pour s'y être soustraite, la loi a presque toujours été contrainte par une équité supérieure d'accorder à la vengeance du mari une indulgence antisociale; car une société que l'imperfection de ses lois condamne à l'impuissance devant certains meurtres, est en désaccord avec la notion même de la société. Si M. Dumas avait eu pour objet d'attirer l'attention du public sur l'immoralité d'une telle contradiction, nous serions d'accord avec lui; il aurait fait en faveur du divorce une excellente campagne. Mais il fallait, pour cela, nous présenter le coup d'État sanglant de Claude comme la douloureuse conséquence d'une loi mal faite, et non pas comme l'exercice d'un droit absolu, d'un droit sacré. C'est là qu'est l'erreur du moraliste et le vice secret de la pièce. « Modifiez la loi qui oblige un homme à tuer, » voilà ce qu'on devait nous dire. On nous dit : « Il y a des crimes que la société tolère, que la conscience approuve, parce que Dieu les autorise; » la chose est bien différente. C'est pourquoi nous blâmons ici le philosophe, en admirant l'auteur dramatique.
LE THÉATKE DE M. ALEXANDRE DLMAS FILS 129
Résumons-nous sur cette grande question de l'adultère et sur la façon dont M. Dumas l'a traitée dans ses comédies. Son mépris pour la femme qui, après avoir prêté un serment solennel, se donne et parfois se vend, est légitime. Il a, d'une main brutale mais salutaire, arraché les voiles menteurs dont s'enveloppe si volontiers la trahison conjugale. Derrière les tirades sentimentales et les tendres excuses des femmes galantes, il a vu l'emportement des sens ou la lièvre du luxe. Parfois, sous la main de l'observateur, la passion a pleuré, sincère et belle dans son égarement; mais, une fois sur dix mille, caria passion est rare, autant que la vertu. L'homme est médiocre; et, le plus souvent, ce qui compose l'adultère, quand il ne s'abaisse pas jusqu'aux infamies de la prostitution, c'est, du coté de la femme, « une dignité faible, une morale élastique, une imagination troublée par les mauvaises conversations, les mauvaises lectures et les mauvais exemples, la curiosité de la sensation, la soif du danger, le plaisir de la ruse, le besoin de la chute1 ; » et, du côté de l'homme, c'est moins encore : c'est l'habileté de
i. Une Visite de notes,. 3.
son tailleur, la beauté de son cheval, 9 la manière dont il met sa cravate, ses regards de ténor de province, des serrements de main mécaniques, des phrases qui ont traîné partout et dont les mirlitons ne veulent plus, son désœuvrement, le désir de faire des économies, enfin, ce qu'il appelle son honneur l. * Analyse im placable, faite sur le vif. 11 n'y manque pour l'exactitude parfaite qu'un élément, mais il importe, car il embellit et relève tout : c'est le je ne sais quoi d'idéal souvent déposé par l'imagination dans les plaisirs de l'amour physique ; c'est le parfum de la femme qu'on désire pour sa grâce et pour sa beauté ; c'est la reconnaissance que tout homme un peu délicat garde à la femme qu'il a tenue dans ses bras et qui s'est livrée sans calcul. M. de Gygneroi est une exception. Ne prodiguons pas les grands mots. La morale ne saurait pas pardonner l'adultère qui, pour elle, demeure sans excuse, L'offensé eût-il des torts et des torts graves; mais, dans son immoralité, l'adultère peut avoir sa fleur d'illusion, son désin-