Premier acte de l'Oncle sam
son père et jusqu'à Benoîlon, et qui, plus tard, quand il apprend que sa fiancée est partie avec Stéphen, avoue tranquillement, comme la chose du monde la plus naturelle, qu'il négociait la veille à 300,000 francs de dot, mais que, maintenant, il ne traite plus qu'à 400, que demain il en demandera 500, et ainsi de suite. « Souhaitons, lui dit Champrosé, qu'elle ne rentre que lundi prochain, et vous aurez le million. » — Et, derrière cette comédie au rire atroce, la discorde au foyer d'un jeune ménage, le doute, la haine et la folie auprès d'un berceau! Voilà, en traits de feu, tracés par M. Sardou, un coin de la société française avant la guerre et l'invasion. — Sortez de Paris, et, comme ce brave M. Morisson, aspirez à goûter le repos et le calme de la campagne. M. Sardou vous y a devancés; et, pour vous édifier, il a photographié ces bons villageois que vous admirez sottement. Celui-ci, c'est Floupin, le pharmacien de l'endroit, le plus fin de touset le plus ambitieux. Prenez garde ! il y a bien du fiel dans ce conférencier austère, qui maudit le luxe et croit fonder sa fortune municipale sur la découverte et sur la trahison d'un adultère*
Tétillard et Grinchu sont les lieutenants, les complices idiols et repoussants de leur grand homme de village. M. Sardou les a vus et peints à la loupe. — Où allez-vous? Vous fuyez les maraîchers de Bouzy-le-Têtu ; vous tenez à vous enfoncer plus avant dans la province. Malheureux, qu'y trouverez-vous ? Demandez-le à M. Sardou ; il a rapporté de ses voyages toute une collection de grotesques; ce sont les Ganaches. Ce vieux marquis, entêté dans son dogme politique et religieux, adversaire du progrès sous toutes ses formes, l'entendez-vous malmener les chemins de fer et l'éiectricité? Et ce chirurgien démagogue, vous plaît-il d'essuyer ses tirades révolutionnaires et d'obéir à sa tyrannie jacobine? Et ce Fromentel, vrai type du bourgeois sans idées, mécontent de tous les gouvernements, et mettant sur leur compte ses bobos et ses rhumes, voilà pourtant celui qui, dans cette ménagerie humaine, représente le parti du juste milieu 1 M. Sardou a mis à côté de lui le digne héritier d'un tel père, un jeune débauché de province qui se ruine la santé et court sans plaisir à la mort, tout en rêvant d'aller à Paris pour y fonder un journal,
y faire du bruit, mais surtout, ah ! surtout, pour y souper en compagnie d'actrices. — Est-ce tout? Non. M. Sardou a visité, il a peint deux mondes qui n'ont plus de nom, parce qu'on y rencontre tous les mondes, étrangement mêlés et confondus. Mais l'un est un égout, c'est la société des tripots, « fils de famille, aventuriers, anciens militaires, repris de justice, banqueroutiers, ci-devant magistrats, provinciaux naïfs, rentières, entremetteuses, petits bourgeois, filles perdues ». (Fernande, acte Ier, scène xn.) — L'autre est aussi brillant à la surface qu'un lac aux eaux limpides; mais cet éclat trompeur est comme la pureté du manteau de cristal jeté par l'hiver sur le pire des marais. Monde d'intrigantes et d'espionnes, d'agents secrets et de fausses comtesses, où l'on coudoie d'honnêtes gens et des gens du meilleur monde, qui, le plus souvent, ignorent ce qui se passe autour d'eux; on y parle avec élégance, la délation y a de belles manières; la femme qui se vend y porte un nom. y revêt une dignité de grande dame. L'égout est à Montmartre, le lac brillant et plein d'abîmes secrets est à Nice. — C'est Fernande et Dora.
Mais le présent ne suffit pas à l'activité de M. Sardou. Il adore l'histoire, la fantaisie, la féerie, le drame romantique. Boulevardier de génie, il est en même temps un érudit, un archéologue, un artiste. Il raffole du Dante et de Cervantes; il adore les vieilles chroniques; et les meubles, les robes, les modes du règne de Louis XV et du Directoire font ses délices. Hommes et choses d'autrefois, tout revit pour lui, dans les estampes, dans les statues, dans les draperies qu'il collectionne avec amour. Il connaît le moyen âge, le xvie siècle, le xvne, le xvme, aussi hien que le nôtre et de la même façon : par leurs passions et par leurs vices, par leurs combats et leurs folies, par leur philosophie et leurs toilettes, par leurs épopées et leurs chansons. Son esprit est à la fois une bibliothèque universelle, un musée de tous les temps, un magasin immense de bric-à-brac. Balzac, Hugo et les frères de Goncourt ont déposé dans son intelligence et dans son cœur quelque chose de leur essence; et c'est ainsi que, par une sorte de miracle, la curiosité sans bornes et l'investigation minutieuse- du
savant moderne se rencontrent en lui avec le culte de Shakspeare et l'amour profond des époques disparues. Comme son temps, il est encyclopédiste et cosmopolite, tout en restant Français; et certes, après de longues heures données à l'amour du bibelot, je ne serais pas étonné que, rentré chez lui, il allât prendre un Michelet, et que, seul à seul avec cet évocateur héroïque des temps passés, il sentît, durant cette noble veillée, se succéder en son âme les terreurs les plus hautes et les plus généreuses admirations.
Ce double enthousiasme de collectionneur et de poète, dans un esprit singulièrement parisien, explique à merveille l'étonnante variété d'un théâtre où paraissent tour à tour l'Espagne et la Hollande du xvie siècle, l'Italie du xive, la France de Louis XV, la France de la Révolution et la France d'aujourd'hui : Don Quichotte et Seraphine, Monsieur Garât et Maison neuve, les Merveilleuses et la Haine, les Prés Saint-Gervais et Patrie.
À coup sur, c'est la société contemporaine qui tient la plus grande place dans l'œuvre de M. Sardou.
Mais, quand il a fouetté jusqu'au sang ce monde étrange et monstrueux de commerçants tarés, de viveurs décrépits, de parvenus égoïstes, de caissiers en fuite, de fausses dévotes et de danseuses cyniquement illustrées; voilà que, soudain, le Français du second empire secoue la poussière et la boue des vices contemporains, s'envole et vogue librement dans l'espace et dans le temps. Tantôt légère et souriante, son imagination effleure la terre, chante la jeunesse et l'amour avec le prince de Gonti, va, vient, court d'aventure en aventure avec Figaro, applaudit aux exploits des toréadors espagnols et rosse les archers, au bon temps de Sancho Pança, s'éprend des brunes et des blondes avec don Fernand, et se joue follement dans l'épopée bouffonne de Cervantes ; tantôt puissante et passionnée, elle s'élève à des hauteurs inattendues et jette sur la scène l'exil et la mort, les Guelfes et les Gibelins, la guerre civile et la guerre étrangère, la peste et l'inquisition, la foi profonde des républiques italiennes et le sombre héroïsme des Flamands révoltés contre la tyrannie sanglante de Philippe II.
Souplesse et fécondité sans exemple depuis
bien longtemps. On est ébloui, confondu. Dumas, certes, a la verve plus Apre, l'ironie plus amère; Emile Àugier, la main plus noblement ferme et le goût plus sobre; mais ni l'un ni l'autre, malgré leur grand talent, n'ont l'abondance, les ressources infinies, la fantaisie sonore, la violence caricaturale et la puissance romantique de M. Sardou. Cantonné dans un monde à part, M. Dumas en a frappé l'image impérissable. Tourné davantage vers les modèles classiques, plus sévère pour lui-même, séduit parles nuances, esprit à la fois délicat et viril, plus littéraire, en un mot, et plus académique, M. Emile Àugier charmera longtemps encore les gens dé goût, les lettrés. Mais, si Fauteur du Demi- Monde, ensorcelé par ce monde qu'il maudit et flétrit au nom de l'Évangile, de la Bible et des systèmes les plus contradictoires, est, comme on l'a spirituellement dit, un nègre trempé dans l'eau du Styx, et jeté, dès sa première jeunesse, au centre même de la fournaise parisienne; si le culte des maîtres, la simplicité mâle de la
pensée et la précision du style, nous font ad-
mirer dans le peintre des Effrontés un homme du xvne siècle, qui, né dans le nôtre, a mis à le contempler, à l'explorer, à le représenter enfin, des qualités qui sont presque des vertus, — une candeur, une patience aujourd'hui hien rares, — nul, je pense, n'hésitera à reconnaître que M. Sardou, avec son humeur toujours inquiète, parfois brusque, violente et tourmentée, souvent espiègle et mutine, et d'autres fois héroïque, a trouvé plus de situations, plus audacieusement mêlé les genres, plus bravement accumulé les obstacles, sur une scène, où, comme dans une féerie éblouissante, paraissent et disparaissent plusieurs pays et plusieurs temps. C'est par cette richesse de couleurs et de notes qu'il excelle, s'impose aux esprits les plus divers, et, malgré les critiques les plus justes, emplit de sa renommée les scènes de l'Europe et de l'Amérique. — Il blesse parfois les difficiles, les raffinés. Les fanatiques de l'art pour l'art, les génies laborieux qui cisèlent le moindre joyau avec un orgueilleux amour, et se pâment délicieusement devant un sonnet où tout brille et scintille ; les dévots de Baudelaire, les es-
LE TnÉATRE DE M. SARDOU 219
théticiens du Parnasse contemporain, ne doivent accorder qu'une médiocre estime, si toutefois ils sont logiques, à ce théâtre colossal et polychrome. Oui, ceites, on y trouve du clinquant, mais quelle prodigalité de pourpre et d'or! Dès l'année 1865, Théophile Gautier rendait à merveille l'impression générale que j'essaye d'exprimer en ce moment. « Quel singulier constructeur, s'écriait-il, que M. Victorien Sardou ! A quelle école a-t-il puisé les principes de cette architeclonique bizarre, capricieuse, qui préside à l'élaboration de ses plans, et qui lui inspire l'arrangement de ces grands bâtinuents qu'on nomme comédies. Dès la façade, l'œil est tout désorienté, tout distrait par mille combinaisons insolites',... dans l'ornementation règne une incohérence apparente. Y côté des basreliefs où se déroulent des scènes tragiques, on en voit d'autres où gambadent des satyres au pied fourchu et des nymphes échevelées... Alternativement ébloui et terrifié, vous voudriez peut-être bien vous échapper, mais le charme vous tient solidement par la main: il faut visiter toute la maison, d'où vous sortez enfin sain et sauf. »
On en veut trop souvent aux riches, et l'on cherche, avec le secret désir de les diffamer, les sources diverses de leur fortune. On l'a fait maintes fois pour M. Sardou. On Ta accusé de plagiat avec acharnement. Les Pattes de Mouche, qui furent la véritable origine de sa renommée, le furent aussi de cette accusation infatigable. Les envieux ne se lassèrent point. Avec une ténacité de rongeurs, ils fouillèrent les bibliothèques, tout fiers d'en rapporter telle nouvelle d'Edgar Poe, tel vaudeville oublié, tel vieux drame de Méry, tel roman de Charles de Bernard, tel conte de Diderot, plus ou moins analogues dans le fond à telle ou telle comédie de notre auteur. Étrange travail, en vérité, et bien misérable! car, enfin, si M. Sardou n'a pas créé de toutes pièces cet édifice immense dont j'admirais, tout à l'heure, les vastes proportions, s'il en a pris les matériaux à droite et à gauche, devant et derrière lui, il en est bien l'architecte, après tout : et c'est un maître ouvrier, que l'auteur de ces plans hardis et complexes, tracés d'une main si vigoureuse et si fantasquement habile. Les matériaux d'une œuvre d'art sont à la
disposition de tout le monde ; et cependant, ils sont rares ceux qui ont reçu le don d'en tirer parti. J'ai presque honte, je l'avoue, d'insister là-dessus; et, si je m'y résigne, c'est que j'y trouve l'occasion de citer une page décisive de M. Sardou lui-même, sur cette fameuse accusation tant de fois renouvelée. Il écrivait, en 1864, a M. Jouvin : « Il ne me serait pas difficile d'établir, après vous, que le droit de l'auteur dramatique à s'inspirer des sujets traités, avant lui, sous une autre forme littéraire, est consacré par l'usage de tous les temps; que le seul fait de transformer un récit en action théâtrale constitue, par la mise en œuvre tout autre qu'il exige, un art Lien différent du premier, et par» suite une création, une paternité toute nouvelle. J'établirais, par de très bonnes preuves, que l'art dramatique consiste moins dans le choix du sujet, nécessairement restreint au\ sept ou huit situations primitives, qui se répètent toujours depuis Adam, que dans le développement original par lequel on le rajeunit, et que, depuis Hamlet, qui est Oreste, jusqu'au père Goriot, qui est le roi Lear, il n'est pas deux œuvres dont on puisse dire qu'elles soient
sorties tout armées du cerveau de leur auteur sans rien devoir à personne1. » Voilà le vrai. L'exemple de Molière invoqué dans cette lettre, rénumération des œuvres mises à contribution par ce puissant esprit pour la composition de l'Avare, donnent une force nouvelle à la théorie de l'originalité dans l'emprunt. La création absolue dans le domaine de l'art est une chimère. Gréer, dit-on, est le fait et la marque du génie. Oui ; mais, si l'on entend le mot créer dans un certain sens. On ne crée pas, on ne fait jamais que recréer. Le génie, ou, pour ne pas trop nous écarter de M. Sardou, le talent supérieur n'a qu'un procédé, qui est de frapper à son image ce que ses devanciers et l'observation personnelle lui fournissent. Dans une médaille, il y a deux choses : le métal et l'empreinte qu'il a reçue ; la forme et la matière, comme disait Àristote. Jusqu'à un certain point, la matière, dans le monde de la pensée et de l'imagination, est donnée à l'artiste comme au philosophe par ceux qui ont imaginé, pensé, écrit avant lui. Il ne leur doit rien, en réa-
i. Cette lettre se trouve en tête de la comédie intitulée les Pommes du voisin.
lité, s'il imprime à ce métal déjà précieux, une forme originale. Rabelais, Shakspeare, ont fait comme Molière : ils ont pris leur bien partout où ils le trouvaient. Racine s'est inspiré, tour à tour, de Tacite, d'Euripide et de la Rible; mais il a mis dans toutes ses œuvres son art exquis, sa sensibilité profonde et fine, son cœur, c'est-à-dire son génie. Qu'on veuille bien croire que je n'introduis pas M. Sardou dans la compagnie souveraine des grands créateurs. Mais il n'est pas mauvais de rappeler ici ces noms illustres; car, si les aînés de Dieu, comme dit Michelet en parlant de Gœthe, ont emprunté de toutes mains, il faut répéter avec M. Sardou « qu'il est bien cruel d'exiger de nous une création spontanée que l'on ne trouve pas chez des gens qui, outre la supériorité de leur génie, avaient encore sur nous l'avantage de nous précéder 1 ».