LÉOPOLD LACOUR
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Plein d'amour et de respect pour son art, d'une conscience littéraire au-dessusde l'éloge, M. Emile Augier a mis trente-deux ans à bâtir un des théâtres les plus solides et les plus gracieux tout ensemble, je ne dis pas seulement de nos jours, mais de notre pays. Il a placé son idéal très haut; il a poussé ses observations aussi profondément qu'il a pu, dédaignant les succès faciles et gardant pour la forme un culte singulièrement rare. Intelligence sereine, mais ouverte aux nobles passions, artiste à la main virile, trop virile même et parfois brutale, épris de la perfection et suivant la tradition des maîtres, maître lui-même, il est, depuis quelques années
déjà, entré dans la gloire. Une admiration tranquille entoure son nom. Les polémiques, autrefois soulevées par le Fils de Giboyer, se sont éteintes. Il n'est plus de ceux qu'on discute ; il est de ceux qui s'imposent. Son œuvre est solide, un peu nue peutêtre, mais de cette nudité qui étonne et qui frappe. On peut dire que la postérité a commencé pour l'architecte de ce monument. La grâce exquise et souveraine, le caprice étincelant n'y apparaît point: mais je ne crois pas que l'art se soit jamais élevé plus haut; que la méditation passionnée, l'enthousiasme du bien et la contemplation du mal, aient jamais tracé, pour l'honneur d'un homme et pour la honte d'une société, un tableau plus saisissant à la fois et plus sobre.
Il y manque l'originalité supérieure des artistes et des penseurs qui apportent, dans le domaine de l'art ou de la pensée, une formule nouvelle. M. Emile Augiern"est pas de ces violents qui, d'une secousse, mettent en mouvement toute une génération et soulèvent autour d'eux la haine et l'enthousiasme, comme dans un duel où le fanatisme du passé s'arme contre le fanatisme de l'avenir. Car
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enfin, s'il a lait éclater quelques-uns des drames les plus hardiment réalistes de son temps, s'il a dressé aux regards de la foule un Ycrnouillet. une Olympe Taverny, un Giboyer, une Séraphine Pommeau, il ne s'est élancé à l'âpre poursuite de la réalité humaine, il ne s'est jeté au cœur de nos plaies sociales, que sur les traces d'un génie plus aventureux que le sien : c'estM. Alexandre Dumas qui, d'une main brutale. Ta soudain ravi des régions charmantes et doucement poétiques où la muse de la fantaisie lui parlait le langage des dieux. C'est la Dame aux Camélias et Diane de Lys qui lui ont. comme dans un trait de feu, montré la voie nouvelle ; il y eut en lui, à cette apparition, un ébranlement fécond, une révélation de ses énergies cachées: la source qu'il portait secrètement jaillit; les jolies fleurs, écloses au soleil de ses vingt ans, disparurent, entraînées par la vigueur de ce flot inattendu. Le poète de la Ciguë dit un adieu suprême au pays enchanté où la mélancolie des Glinias se dissipe au sourire d'une vierge; et, comme la nature, en lui donnant la grâce, lui avait donné la force, cet heureux équilibre des facultés les plus
opposées, cette union de l'inspiration et de la ré- Jlexion marqua d'une empreinte à part les comédies implacables du poète converti. Il eut du même coup la forme et le fond, l'audace des idées et l'élégance du style, la vérité poignante des peintures et la justesse du trait. Mais, encore une fois, cette nrâle décision d'un esprit qui se connaît enfin et sacrifie sans pitié les amusements de sa jeunesse, cette espèce de renoncement héroïque, ne doit pas nous tromper: M. Augier en partage l'honneur avec celui qui l'a provoqué. Il est devenu un des appuis les plus solides delà révolution qui, dans ces vingtcinq dernières années, a transformé la scène française; mais cette révolution, ce n'est pas lui qui l'a proclamée, un autre a fait la brèche où lui-même a passé.
D'ailleurs, tout en avouant que, dans le triumvirat dramatique formé de nos jours par MM. Dumas, Augier et Sardou, M. Emile Augier occupe, aux yeux des lettrés, la place la plus haute, il faut accorder que ses deux rivaux ont un je ne sais quel charme qu'il n'a pas. On comprend à merveille la prédilection des gens de goût; mais il n'est pas mal-
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aisé non plus de s'expliquer l'ardent amour dont le public entoure l'auteur du Demi-Monde et celui de Dora. L'un et l'autre, d'un talent moins pur assurément, mais d'une humeur plus entreprenante, d'une verve plus âpre ou plus fougueuse, d'un tempérament dramatique plus emporté, sont, malgré leurs défauts et chacun à sa manière, des enchanteurs. Lun et l'autre ont un feu qui brûle les planches sous leurs pas; l'un et l'autre remuent la foule avec une sorte de volupté nerveuse et cruelle; ils vous prennent aux entrailles, vous saisissent à la gorge, et détraquent la machine humaine, dans les assauts furieux dont ils ébranlent à la fois nos cerveaux et nos cœurs. Enfin l'un et l'autre, pour m'en tenir encore à ce qui les rapproche, ont apporté une formule théâtrale qui leurappartient bien, et provoqué une véritable révolution sur la scène; ils ont une école et des imitateurs, tandis que M. Emile Augier appelle l'universelle admiration sans éveiller nulle part l'enthousiasme.
Je le sais et l'avoue, MM. Dumas et Sardou nous attirent par leurs défauts autant que par leurs qualités ; nous goûtons moins qu'autrefois la mesure
dans les choses de l'esprit, nous inclinons vers les outrances; le mélodrame et la charge irritent à notre gré nos sens tout ensemble avides et blasés; mais, par leurs excès mêmes, MM. Dumas et Sardou nous représentent plus fidèlement. Il y a chez l'un cette amertume, cette inquiétude profonde, ces contradictions du sentiment et de la pensée, ces fureurs d'anathèmes et ces effusions mystiques qui nous replient parfois sur nous-mêmes avec un sentiment d'angoisse et nous font mesurer l'abîme d'une âme sans croyance fixe et sans direction ; chez l'autre, cette agitation fébrile, ces ressources imprévues dans l'action, ces raffinements de style, cette virtuosité caricaturale et cette passion romantique où se reconnaissent les fils d'un siècle sans équilibre, plein de bruit et de mouvement, délicat et grossier, héroïque et vil, secoué, éclairé, perverti par les découvertes de la science et par leurs contrecoups lointains.
M. Emile Augier, qui, par la rude énergie de ses peintures, est bien un homme du xixe siècle, a cependant je ne sais quels traits d'un autre temps. Sa langue, simple, mâle, d'un mouvement
un peu tranquille, d'une élégance toujours correcte, d'une émotion trop intérieure et trop contenue, procède des maîtres du xvuc siècle; admirable instrument, à coup sûr, pour les combats de la scène, mais d'un métal et d'une trempe rares aujourd'hui, et dont le secret aura bientôt disparu. En dépit de l'argot que l'auteur y mêle parfois de propos délibéré, elle reste classique; et si, depuis longtemps, l'étude assidue de Molière, de Corneille, delà Rochefoucauld ne s'y trahit plus, n'oublions pas qu'elle s'y est trahie, et que la critique noterait aisément dans les premières pièces de ce théâtre des tours, des expressions, des hémistiches et j usqu'cà des lambeaux de phrase, empruntés aux grands écrivains d'autrefois. Avec le temps, M. Emile Augier a dépouillé les imitations où se plaisait d'abord son talent encore incertain; mais, en n'obéissant plus qu'à son tempérament, il a montré d'une façon plus éclatante les affinités secrètes de sa nature avec 1 idéal qu'on se faisait du style il y a deux cents ans. La façon dont il entend la composition dramatique, la logique et la netteté de ses conceptions, le soin
qu'ildonneà l'analyse des caractères, son dédain ou
TROIS THKATRES
tout au moins sa négligence pour les choses qui sont de pur métier, enfin la hauteur d'une ambition dramatique dont le rêve, souvent heureux, a toujours été de faire jaillir les effets les plus forts des ressorts les moins compliqués; tout cela, c'est-àdire le fond même de son talent, relève aussi d'un art supérieur peut-être, mais qui n'est plus tout à fait celui de nos jours. Si j'insiste sur ce point, ce n'est pas dans l'intention de rabaisser une œuvre qui, je l'ai dit, appartient dès maintenant à la postérité : c'est pour marquer sans détours la place occupée par M. Emile Augier au sommet du théâtre contemporain, entre ses deux rivaux; pour indiquer avec une pleine netteté les causes de la solitude littéraire doù il règne, mais d'où il ne gouverne pas; enfin et surtout, pour expliquer le sentiment particulier d'admiration profonde, mais calme, qui s'élève en nous dès que nous parlons de lui.
M. Emile Àugier n'est pas né dans la révolte; il n'a pas été l'âme d'une émeute et le maître d'une révolution; il a grandi lentement, patiemment, dans le culte et dans l'imitation des formes consacrées; original déjà, sur plus d'un point infidèle, sans le savoir, à la poétique de ses dieux ; séduit malgré lui par le charme puissant du souflle romantique, mais l'esprit religieusement tourné vers les modèles du grand siècle et pénétré pour eux d'une telle dévotion, qu'il lui fallut dix ans pour s'affranchir définitivement et pour entrer en pleine possession de lui-même. De 1844 à 1854, on peut dire sans exa-
gération que l'auteur de la Ciguë se chercha luimême, sans réussir à se connaître tout entier; se révélant par échappées, mais loin de se montrer ce qu'il fut depuis. Il est curieux d'assister aux tâtonnements déjà beaux d'un talent qui n'avait pas encore découvert sa voie ; c'est une étude intéressante toujours, maisd'un intérêt capital ici, car elle prouve bien, à mon sens, la valeur esthétique et la légitimité morale de la révolution provoquée par M. Alexandre Dumas, puisque cette poussée des esprits vers l'étude et la représentation impitoyable de la réalité put soudain entraîner et convertir un homme d'une telle fermeté, d'un tel bon sens, d'une éducation littéraire si raffinée et, qu'on me permette de le dire, si dédaigneux de la mode et si loyal . Il rompit, d'ailleurs, en homme d'honneur, nettement mais noblement; il garda même de ses relations avec la fantaisie poétique et l'ancienne comédie, un goût pour la beauté littéraire, qui est bien, avec la logique de son tempérament dramatique, sa marque distinctive. C'est par là que l'Àugier des premières années se retrouve dans l'Àugier des Lionnes pauvres et de Lions et Renards.
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La qualité du style, si remarquable en lui <1
débuts et plus encore depuis qu'il a renoncé au vers, forme le trait persistant de sa physionomie. La prose a pris la place de la poésie, au grand avantage de notre théâtre; mais c'est bien le même écrivain, et. si la véritable unité, celle qui repose sur le fond même d'une œuvre, fait défaut à cette belle existence littéraire qu'ébranla, vers 1854, une sorte de révélation, le passé se reconnaît encore dans le présent, et le meilleur de ce passé, l'élégante correction et la fermeté du langage. Bien que les délicats notent avec regret, dans cette langue sobre et forte, des plaisanteries un peu lourdes, des jeux de mots vulgaires, la valeur d'un pareil style n'en est pasmoins incontestable, et ce mérite tout littéraire se marqua dès le premier jour dans la Ciguë. Le poète, à coup sûr, ne vaut pas le prosateur; mais il serait injuste de s'en moquer, comme on le fait parfois. Les grands lyriques de notre siècle, Victor Hugo surtout, nous ont rendus sévères en fait de poésie, et, d'autre part, nous avons entendu parler d'une école de versilicateurs tellement habiles, que leurs moindres compositions
ont un éclat, une sonorité, un relief incomparables. Mais, au théâtre, ce qu'il faut avant tout, c'est un vers solide, bien armé pour le choc du dialogue, et ce vers, M. Augier l'a forgé souvent en maître ouvrier. L'auteur de l'Aventurière et de Philiberte excellait à jeter dans une salle des traits énergiquement frappés; et lorsque, dans la suite, le poète endormi s'est réveillé, dans la Jeunesse, qui est de 1858, et surtout dans Paul Forestier, qui est de 1868, on a retrouvé plus vigoureuse encore celte poésie dramatique aux allures viriles et qui porte fièrement la pensée. Il faut vouloir à tout prix rabaisser un homme pour mettre M. Àugier en regard de Victor Hugo; un poète de talent n'est pas un poète de génie, et les mouvements superbes, les images grandioses de Ray Blas et à'Hernani sont trop au-dessus de toute comparaison pour qu'on ait, en bonne justice, le droit d'étendre leur ombre sur des œuvres déjà charmantes. Sans doute, une fois au moins, notre auteur a semblé de luimême appeler le rapprochement, et, le jour où fut jouée celte pale imitation de Marion Delorme qui se nomme Diane, Théophile Gautier eut raison
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de faire durement expier au téméraire L'audace de
l'entreprise. Mais ne soyons point, je vous prie, plus sévère qu'un des plus fervents adeptes du romantisme, et. puisque Th. Gautier n'hésitait pas à louer la facture de la Ciguë, du Joueur de flûte et de Gabrielle, ayons le courage de la vérité sur ce point.
Dans les pièces qui composent le premier volume du théâtre complet de M. Emile Augier, les tours heureux, les expressions piquantes, les images gracieuses abondent. L'esprit, la bonne humeur, la colère et l'amour y sourient ou s'y emportent en des répliques, en des monologues, en des tirades tour à tour aimables et fortes. Ici, des fraîcheurs inattendues: là, de belles fureurs ou de mâles leçons; à certains moments, un demi-lyrisme, un coup d'aile vers les régions du rêve, un je ne sais quoi de plus abandonné dans l'émotion, de plus éclatant et de plus fougueux. Dans Gubrielle, qui n'est pourtant pas la meilleure de ces comédies en vers, Julien, resté seul après l'épouvantable révélation du malbeur qui menace son foyer, rentre en lui-même et s'écrie :
Insensé! voilà donc la tendresse éphémère Que j'ai pu préférer à la vôtre, ô ma mère !
Hélas ! j'ai plus aimé cette femme que vous; Je l'entourais de soins plus tendres et plus doux; Pour ne pas voir un pli sur sa lèvre vermeille, Je desséchais mon sang aux ardeurs de la veille, Et la trouvant heureuse et fraîche le matin, J'oubliais ma fatigue aux roses de son teint.
(Acte IV, scène 4.)
Voilà ce demi-lyrisme, dont je parlais il n'y a qu'un instant, et dont le lecteur pourra trouver dans/e Joueur de flûte de véritables modèles.
Où le vers de M. Augier atteint à sa perfection, c'est quand la situation le soulève et l'emporte; la force dramatique de l'auteur double soudain la vigueur de l'expression, et je pourrais citer plus d'une tirade éloquente. Gabrielle, la Jeunesse et Paul Forestier m'en fourniraient aisément. De quel accent, avec quelle émotion Julien trace à Stéphane comme à Gabrielle Je tableau des tristesses cachées où plonge l'adultère, lors même qu'il est assez fier pour s'exiler! C'est autour des coupables une solitude immense, infranchissable; ils songent alors à tout ce qu'ils ont quitté, et, penchés sur eux-mêmes, ils versent sur leurs joies disparues des lar-
mes silencieuses. La femme, plus que l'homme encore, regrette son honneur et son bonheur perdus :
— Croyez-Yous qu'à travers sa feuêtre, Elle verra passer d'un œil bien aguerri, La moindre paysanne au bras de son mari? Où que vous conduisiez son exil adultère, Vous la verrez baisser les regards et se taire, Lorsque les bonnes gens, se tenant par la main, Sans oter leur chapeau passeront leur chemin. Pauvre femme ! ses yeux errant dans l'étendue Comme pour y chercher la paix qu'elle a perdue, Tâchent de découvrir par delà l'horizon La place bienheureuse où fume sa maison.
Plus éloquente et plus triste encore est la confession dramatique de madame Huguet, quand, pour détourner son lils d'un mariage d'amour, elle lui expose sa vie, les premiers ravissements de la passion, la folle insouciance des commencements, puis les charges de la maternité, l'approche de la misère, les travaux et les veilles, et l'amertume des menus désespoirs où l'âme s'aigrit, où l'amour s'éteint :
Si jamais couple fier s'est vaillamment jeté
Dans ce rude labeur qu'on nomme pauvreté,
Ce fut ton père et moi. Nous pouvions l'un et l'autre
Former une union plus riche que la nôtre,
Et, pour nous épouser, nous avons, en vrais fous,
Refusé deux partis inespérés pour nous.
Comme nous nous aimions! comme nous étions braves! Quel superbe dédain des mesquines entraves! Nous n'admettions alors, comme vous aujourd'hui, Ni bonheur sans l'amour, ni malheur avec lui. Aussi quel heureux temps de joie et décourage, D'exquise pauvreté dans notre humble ménage, D'élégance frugale, et de grâce, et de soin, Le seul luxe, en effet, dont l'amour ait besoin.
Mais avec les enfants, la passion s'est enfuie, chassée de jour en jour par les combats livrés à la misère.
La réalité a posé sa main de fer sur les rêves de la jeunesse, et le mari se dégoûte du présent, quand le passé lui apparaît dans un éclair, avec sa grâce et sa beauté depuis longtemps disparues r
Et les nobles élans, les sublimes chimères Qui nous ont ameués à ces heures amères, Se trouvent remplacés, au cœur désenchanté, Par un âpre regret de ce qu'ils ont coûté.
(IV, o.)
Voilà, certes, quelques-uns des plus beaux vers de M. Emile Augier. Point de remplissage, point d'épithète banale ou traînante ; un je ne sais quoi de sombre, d'amer, et pourtant une résignation puissante, une volonté forte, une haine mêlée de regrets, mais implacable, pour les beaux et douloureux men-
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songes de la vingtième année. Ce sont là des sentiments profonds, admirablement exprimés; et ce qui élève ici le ton du poète, c'est la vigueur de la situation, c'est la crise, c'est le drame même dont cette confession est un des ressorts les plus tragiques. Dans Paul Forestier, composé dix ans après, le versa quelque chose encore de plus vivant et de plus mâle que dans la Jeunesse. Je mets à part, bien entendu, la scène dont j'ai donné tout à l'heure un si remarquable passage ; mais le reste n'égale pas la poésie répandue dans la dernière pièce en vers de M. Emile Àugier. J'ai déjà trop cité, pour citer maintenant autant que je le voudrais; mais je recommande particulièrement les pages brûlantes où Paul accable Léa d'outrages, puis, épouvanté de sa brutalité, éclate en sanglots, saisit avec un emportement voisin de la folie celle qu'il vient d'insulter, et la supplie de l'aimer encore. La situation est des plus dramatiques : Léa, qui s'était éloignée sans prévenir Paul afin de l'éprouver, a, tout d'un coup, en Allemagne, appris le mariage de son amant; dans une minute de délire, elle s'est livrée à un homme qu'elle n'aimait
pas; elle est de retour. Paul, que son père a marié et qui croit aimer sa femme, une enfant adorable, sait la honte de son ancienne maîtresse; il va chez elle, et c'est alors qu'éclatent en lui toutes les fureurs d'un amour qu'il avait cru mort et qui reparaît soudain plus fort qu'autrefois.
Un autre entre ses bras, un autre Ta flétrie !
s'écrie Paul Forestier,
Un étranger... que dis-je! un passant, Dieu vengeur! De sa beauté divine a pillé la pudeur! Il a tout dévoré de son regard profane ! Demande-moi pardon! A genoux, courtisane!
Mais il se calme, les larmes l'ont apaisé. etLéa lui peint l'état de son âme au moment où elle a souillé tout son être, pour se venger; puis elle s'arrête, et, dans un élan superbe :
Si la honte tuait, je ne serais pas là, s'écrie-t-elle; et, se tournant vers Paul :
Vous me méprisez moins que je ne me méprise, Et j'ai la plaie au cœur que rien ne cicatrise.
C'est à ce moment que la scène tourne, que Paul conjure Léa d'oublier ce qui les sépare et de renouer les liens du passé (III, 6). Le vers, loin de
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gènerici la fougueuse allure du drame, la précipite. La parure dont il eouvre les élans de la passion n'est pas un manteau pompeux; elle est une armure brillante et souple, qui rend au moindre mouvement un bruit d'épée.
Il est vrai que Paul Forestier est une des pièces les plus récentes de M. Augier; que sa poésie n'a pas toujours eu ce tour rapide et ce beau souffle ; que le drame s'écarte ici du calme ordinaire, de la modération avec laquelle l'auteur, esprit un peu trop sain peut-être, a fait ailleurs parler l'amour et ses révoltes contre les lois sociales; que, dans Gabrielle, par exemple, la passion a je ne sais quel air mesquin, et que, tout en portant Stéphane et la femme de Julien jusqu'à d'étranges projets, elle s'exprime le plus souvent d'un style assez faible. Oui, tout cela est vrai; mais qu'en devons-nous conclure? C'est que le poète a beaucoup appris, depuis les comédies de sa jeunesse; que le maniement de la prose a retrempé son vers et l'a rendu plus dramatique; que l'âge et la vie, loin de tarir en lui les sources du sentiment, semblent bien les avoir élargies et creusé*
Ce qui se dégage du drame à demi romantique, composé par M. Emile Augier en 1868, c'est une sorte d'épanouissement lyrique, trop rare au temps déjà lointain où l'auteur de l'Aventurière n'avait pas encore abordé la comédie de mœurs. Le lyrisme, en effet, je ne parle pas de ce demi-lyrisme qu'on rencontre parfois dans la Ciguë et dans le Joueur de flûte, mais le vrai, le grand lyrisme, voilà ce qui manque aux premières œuvres de M. Emile Augier. Voilà sans doute le défaut capital qui lui gagna, dès ses débuts, les encouragements de l'école nouvelle qui se leva vers 1843, et qu'on nomma l'école du bon sens ; école stérile, dont Ponsard fat le dieu, sans vouloir, il est vrai, en être le prophète, et qui s'imagina de bonne foi anéantir le romantisme et ranimer la tragédie classique.
Sans vouloir s'enrôler, M. Emile Augier recueillit, dès 1844, les plus doux sourires de cette coterie. La Ciguë n'autorisait qu'à demi les espérances de la vieille Académie; mais il y avait là un talent distingué, ne relevant pas de Victor Hugo, suivant sa fantaisie, laissant voir l'étude assidue des maîtres d'autrefois; c'en était assez pour que les im-
puissants de l'époque, aveuglés par les éclairs de Ruy Blas et de Marion Deiorme, lissent la cour au débutant. Le poète avait placé sa fraîche et suave comédie au temps de Périclès. dans la maison d'un jeune libertin de la Grèce ; il semblait par là se déclarer contre le moyen âge, contre le xvr siècle, contre Shakspeare et Galderon; il s'agissait de le caresser, de l'attirer, d'en faire en quelque sorte le second dePonsard. Il était d'ailleurs l'ami du maître, et ne cachait pas son admiration pour le talent de ce versilicateur habile et sobre, à qui manqua seulement la flamme du vrai poète.
Les adversaires du romantisme pouvaient donc se figurer, sans trop d'invraisemblance, qu'il leur serait facile de mettre au service de leurs doctrines le talent déjà brillant du nouveau venu. Ce furent des flatteries délicieuses : le Théâtre-Français s'ouvrit immédiatement à ce jeune lévite de la tradition ; et, quelques annéesplus tard, l'Académie, pour lui marquer sa bienveillance, lui décernait un prix de poésie dramatique, accordé tout ensemble au poète et au moraliste. Mais, heureusement pour nous et pour M. Emile Augier, l'école du bon sens
et l'Académie se trompaient sur la vocation secrète de notre auteur; et certainement l'une et l'autre étaient loin de prévoir, au lendemain de Gabrielle, des pièces telles que le Fils de Giboyer et la Contagion. Je reconnais qu'une telle clairvoyance eût été difficile; cependant l'école romantique, judicieusement avertie par les grâces originales de la Ciguë, se garda bien de traiter en ennemi l'admirateur de Ponsard. Elle sentait qu'une imagination si piquante irait son chemin sans trop s'inquiéter des dogmes classiques; elle reconnut dans son premier essai dramatique un enjouement, une franchise d'allures qui lui plut; et Théophile Gautier célébra le triomphe de cet indépendant avec autant de loyauté que d'habileté.
Il y aurait bien des choses à dire encore sur le poète; mais je ne puis qu'effleurer le sujet. La vraie gloire de M. Augier réside dans ses comédies en prose; c'est le peintre de la société contemporaine qui restera, c'est lui, par conséquent, qu'il importe d'étudier ici.
Une raison vaillante, un bon sens courageux, voilà, ce me semble, la faculté maîtresse de M. Angier : elle éclate dans l'ensemble et dans le détail de ses comédies. C'est elle qui a guidé son observation vers le coin de la société française où se pose le mieux le problème social, où le grand agent de l'activité humaine et le plus dangereux dissolvant de la moralité, la fortune, joue le rôle le plus considérable; c'est elle qui, l'ayant placé sur ce point particulier, l'y a maintenu obstinément, afin qu'il pût en épuiser le suc et la substance, au lieu d'en
effleurer seulement la surface. Partant, c'est elle
qui a donné à son œuvre ce double caractère d'unité artistique et de profondeur morale qui saisit à la fois comme une beauté littéraire et comme une vertu de la pensée; car la pensée a ses vertus comme le cœur.
La simplicité du plan, à quelques exceptions près, la vigueur des caractères, la force des coups de théâtre, toutes ces grandes qualités ont leur source commune dans la puissance d'une raison toujours maîtresse d'elle-même et d'un bon sens impitoyable. L'observateur, le satirique, le penseur, le justicier, l'artiste, sont ici de même trempe et de même valeur. J'ai parlé du justicier.. M. Emile Augier est, en effet, de ceux qui croient à l'influence du théâtre, à l'efficacité de ses enseignements. Il sait à merveille que les individus sont incorrigibles, que nul Harpagon ne se reconnaît dans le personnage de Molière, nulle Philaminte dans la femme du bon Chrysale ; mais il est persuadé que l'écrivain dramatique peut atteindre et ruiner une mode, une contagion. La comédie de caractère est moralement impuissante, mais la eomédiede mœurs est une arme sérieuse, dangereuse pour le mal ou pour le bien.
Le point est de la mettre nu service de la justice. Qu'une main virile découvre aux regards de la foule les plaies de la société, qu'elle en indique le liège et les causes, qu'elle en trace une peinture épouvantable et nous fasse reculer d'horreur, c'est une chose salutaire. De tels spectacles ne ressemblent point aune prédication; ils n'ont rien d'une conférence; ils portent en eux-mêmes leur moralité. Pourquoi le théâtre, qui, suivantune heureuse délinition de M. Augier dans la préface des Lionnes pauvres, est t la forme de la pensée la plus saisissable et la plus saisissante », n'aurait-il pas, au moins sur les mœurs publiques, l'action du livre ou du discours? On le voit, je suis modeste; car enfin, si l'on est en droit de mesurer l'influence des leçons à leur retentissement, et surtout à la violence avec laquelle elles saisissent le public, il est incontestable que les enseignements indirects, mais éclatants, enfermés dans une action dramatique et développés par elle, pénètrent dans la foule avec une puissance mêlée de séduction et d'épouvante que nulle autorité en ce monde ne peut se vanter de posséder. Les leçons qui se dégagent d'une co-
médie ou d'un drame parlent aux yeux comme aux oreilles; elles nous prennent à la fois par la raison et par la sensibilité: elles laissent, avec le plaisir qu'elles nous ont causé, un souvenir durable; elles nous plaisent surtout parce que l'auteur a déguisé la pensée morale sous l'intérêt dramatique, et, ne parlant pas en son nom, semble uniquement soucieux de nous émouvoir ou de nous amuser.
Ce désintéressement tout d'apparence est d'un attrait irrésistible : nous cédons au poète ce que nous refuserions au prédicateur. M. Dumas va trop loin: pour lui, la scène est une tribune, une chaire. Moraliste moins profond peut-être, et moins ambitieux, M. Emile Àugier est passé maître dans l'art souverain de faire vivre une idée sur la scène, de l'incarner dans un personnage, d'y jeter le frémissement et la flamme dans le mouvement de l'action. Il a de plus le mérite, assez rare aujourd'hui, de bien savoir ce qu'il veut dire; il a l'audace et la clarté. Rien d'apocalyptique en lui, mais quelque chose de très français. Il concentre son observation, et sa vue ne porte pas au delà d'un certain cercle; mais il creuse profondément là où il s'est placé, et
l'on doit ajouter qu'il a choisi, pour y élever son théâtre, la position la plus heureuse.
Il l'a choisie n'est pas le mot vrai, car il l'a trouvée. Sans le secours des dates, on serait tenté de croire qu'il a reçu de Ponsard, dans le domaine de l'observation sociale, une secousse analogue à celle dont l'ébranlérent les premières pièces de Dumas, puisqu'on assiste, dans la plupart de ses comédies, au duel de l'honneur et de l'argent. Mais la pièce de Ponsard est postérieure, non seulement au Gendre de M. Poirier, mais à Ceinture dorée ;elle est de 1856, et les œuvres charmantes que je viens de nommer sont, la première, de 1854, la seconde, de 1855. Sur ce point, l'originalité de M. Augierne saurait être discutée; et c'est vraiment la marque d'une intelligence supérieure que d'avoirsi bien vu l'inépuisable intérêt, l'intérêt toujours vivant, maisplus brûlant aujourd'hui que jamais, du combat que se livrent sans cesse la conscience et la fortune. 11 y a là, pour le moraliste et pour le poète dramatique, un champ vaste et fécond.
Mais où ces batailles se livrent-elles le plus naturellement? Dans un monde particulier, qui n'est
plus tout à fait la bourgeoisie, et qui n'est pas non plus la noblesse d'autrefois; mais justement à la frontière de ces deux sociétés, sur la ligne où elles se touchent, dans les salons où les financiers et les marquis, les journalistes et les barons se rencontrent, s'unissent ou se combattent. C'est là ce qu'on peut appeler le monde de M. Augier, et, comme j'ai tâché de le montrer eh quelques mots, ce monde est le vrai théâtre où peuvent se jouer d'une façon saisissante les drames qui reposent sur les luttes de l'honneur et de l'argent. L'on reconnaît encore icila logique d'un esprit net et fort.
Raison, logique, voilà les mots qui sanscesse viennent à ma plume; mais je n'y puis rien, et je ne fuirai certainement pas des répétitions de mots qui s'imposent, par respect pour la fausse élégance du style. Oui, ce que j'admire, à n'envisager encore, dans l'œuvre de M. Augier, que la pensée morale et la société particulière où il a coutume de nous introduire, c'est la convenance absolue de l'une et de l'autre; l'idée fait corps avec le monde, le monde avec l'idée; les deux bases de l'édifice se tiennent
LE r II I A T K E DE M. M GIER :>1
étroitement et semblent ne former qu'un seul et même bloc.
Le Gendre de M. Poirier, qui est le débat de notre auteur, son premier pas clans le domaine du drame réaliste, métaux prises, avec un singulier mélange d'élégance et de vigueur, les deux puissances qu'il a presque constamment opposées et les deux mondes qu'il a presque toujours dressés face à face. Le Gendre de M. Poirier est une œuvre accomplie, un chef-d'œuvre, où deux artistes d'un tempérament différent ont si merveilleusement associé leurs qualités particulières, qu'il est impossible de saisir ce qui, dans le travail commun, appartient à l'un des deux. Mais il est incontestable que la touche de M. Augier est devenue plus rude avec le temps, et qu'on trouve ici une délicatesse qui, dans la suite, n'a pas disparu, mais a perdu quelque chose de sa grâce et de son parfum. Aussi (pour me borner à ce qui m'occupe en ce moment), le duel moral, qui est l'idée de la pièce, s'y enveloppant de tendresse et de bonhomie, égayé de scènes charmantes et comme illuminé par la ravissante apparition d'Antoinette, ne s'y développe pas
avec l'âpre té qu'y mettra plus tard l'auteur d'un Beau Mariage et des Lionnes pauvres. Le drame est solide, bien mené, d'un effet puissant; mais il y a tant de beauté, d'amour et de noblesse dans la fille de M. Poirier: une impertinence si adorable, tant de jeunesse et d'esprit dans Gaston de Presles ; une vanité si naïve, puis une décision si drôlement populaire dans le vieux bourgeois enrichi, que ces impressions jettent sur les côtés sombres de l'action et sur les parties basses des deux principaux caractères un je ne sais quoi de souriant et de trompeur. Mais dégagez de ces parures, de ces fines et brillantes dentelles, le drame terrible qui se prépare dès le premier acte et n'éclate pleinement qu'au troisième, qu'y voyez-vous? Un brigand de belle naissance et de haute volée; un coquin d'origine obscure, de grande fortune et d'ambition démesurée : la noblesse et la bourgeoisie, le blason et l'écu, passant un ignoble contrat, unis un jour, mais bientôt armés l'un contre l'autre; une femme, une jeune fille presque, victime à la fois de son père et de son mari, et dont le cœur est un instant brisé par la plus douloureuse des
humiliations. Le beau-père et le gendre comprennent aussi mal l'un que l'autre la dignité de l'homme; l'un parle honneur et l'autre probité; mais Poirier donne sa fille au plus ruiné des petits marquis, et Gaston, dans sa fortune nouvelle, voit tous les avantages du marché qu'il a fait, mais compte sa femme pour rien. La timidité d'Antoinette le fait sourire; une enfant, une pensionnaire! Quel intérêt M. Gaston de Presles, accoutumé à des grâces plus hardies, pourrait-il bien trouver dans cette jeune marquise, encore tout ébaubie de sa métamorphose, heureuse et confuse de porter le nom de celui qu'elle aime? Gaston mène un train de prince, il fait courir, joue un jeu d'enfer, achète des tableaux, a le premier cuisinier de Paris; ses dettes vont être payées; que lui importe le reste? Il le dit, et, ma foi, il le dit si joliment, avec un entrain si cavalier, que le gentilhomme nous séduit malgré nous; mais envisagez les choses au point de vue de la moralité la plus accommodante, et dites-moi si le mariage de ce petit-maître n'est pas une vilaine et triste action. M. le marquis ne s'en doute pas; il a son honneur à lui, qui n'est
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pas celui de tout le monde, et qui prend bravememt son parti des pires déshonneurs. Poirier ne vaut pas mieux; Antoinette est marquise, et certes il y a mis le prix, un million. Pour avoir toujours le marquis sous la main, il le garde dans son hôtel, il le loge, le nourrit, le chauffe et le sert: que sa fille soit heureuse, il s'en occupe peu ! Il a son ambition, il veut être pair de France et baron.
Ainsi donc, en 1854, dès son entrée dans la comédie de mœurs, M. Augier prit, au point de vue social, la position qu'il devait garder jusqu'à nos jours, à de très rares exceptions près. Du premier coup, il distingua un poste saillant, un coin particulier de la société où plus qu'ailleurs éclatent la puissance et le culte de la fortune. Installé de la sorte, décidé à tout voir et résolu à ne rien cacher, il a successivement interrogé d'un regard impitoyable tous les scandales qui ont l'argent pour cause, toutes les bassesses qui l'ont pour objet.
Il a pu d'aventure abandonner le monde déterminé qui est devenu comme la patrie d'adoption
LE TlIKATItK DK M. Al'GIER
de son talent; il est un jour descendu dans une région inférieure; il a placé un de ses drames les plus audacieux dans le salon d'un maître clerc qui de sa vie n'a connu que la peine, le travail forcé, les veilles qui pâlissent et dessèchent. Mais cette apparente infidélité n'en est pas une, car l'inspiration des Lionnes pauvres, l'étude et la peinture des hontes où l'âpre convoitise du luxe a poussé Séraphine Pommeau, loin de s'écarter de ridée générale où apparaît manifestement l'unité de l'œuvre entière, en est sur un point spécial la plus saisissante démonstration. La prostitution dans l'adultère, le mari jouissant d'un luxe qu'il n'entretient pas, plein de confiance et d'amour pour une femme qui non seulement se joue de son affection et la trahit, mais qui le rend à son insu coupable des infamies où elle s'est abaissée ; voilà bien, je crois, le drame le plus épouvantable parmi ceux dont l'argent est le principal ressort. — ML Augier le reconnaît: parle choix du milieu où se passe l'action, l'écrivain a rétréci son cadre : mais, pour lui emprunter ses expressions, il a élargi son idée, t en montrant cette plaie du luxe dans les ré-
gions où le luxe n'était pas descendu avant nous1. »
Ordinairement, le cadre de M. Augier est plus large, en effet, et plus élevé. C'est un salon où l'aristocratie de la fortune et celle de la naissance se mêlent volontiers, le plus souvent jalouses l'une de l'autre, prêtes à se duper ou à se combattre, mais unies par l'intérêt, par le désir de s'anoblir ou de s'enrichir. L'amour de la particule, chez les uns, ou simplement la joie de frayer avec les fils des preux; chez les autres, l'obligation de fréquenter un monde que la fortune a rendu toutpuissant, parfois aussi la secrète envie d'une mésalliance lucrative, voilà les liens de cette société bâtarde, mais bien vivante, où se complaît l'observation et la satire de M. Augier. Tantôt il s'élève davantage vers l'aristocratie héréditaire, tantôt il dirige plus directement le regard du public vers cette bourgeoisie privilégiée dont le règne commença sous Louis-Philippe., Le monde qui se rencontre ou qui du moins peut se rencontrer aux