‹ Trois théâtresChapitre 3 sur 13 · Voir la Préface des Lionnes pauvres · texte numérisé non relu

Voir la Préface des Lionnes pauvres

soirées de ce pauvre Roussel, le plus naïf des coquins et le plus innocent des voleurs, n'est pas d'aussi haute futaie que les protecteurs de M. Maréchal et les amis de M. Charrier; mais le parvenu de Ceinture dorée et le marquis des Effrontés représentent bien les deux pôles de la sphère dramatique où s'est volontairement enfermé l'homme qui, de nos jours, a le plus obstinément et le plus courageusement éclairé les pentes du précipice dans lequel roulent d'ordinaire toute noblesse et toute dignité.

Je n'oublie pas que, dans Maître Guérin, l'action se passe à la campagne; mais de la province, nous ne voyons ici qu'une figure, celle du notaire retors, du maître fourbe qui sait trouver avec la loi de si jolis accommodements. Quant aux paysans, c'est à peine si l'auteur nous en montre un, l'homme de paille de Guérin : et ce Brenu, ce fin matois dont la rouerie nous fait songer à certain personnage de l'Avocat Pathelin; ce personnage à l'œil louche, au portefeuille gras, qui trompe jusqu'au notaire dont il est l'agent secret, n'apparaît qu'un instant pour s'asseoir au foyer de Guérin et

prendre à sa table la place abandonnée dans un élan de colère et d'indignation par le fils et par la femme. Les autres personnages sont des gens du monde et du grand monde.

Quant aux Fourchambault, ils vivent au Havre, mais le lieu de la scène ici n'importe pas. L'auteur nous présente encore la famille d'un banquier, où pénètre la contagion du club et du sport parisiens. Le nœud de la pièce est une banqueroute, la fille de M. Fourchambault sait l'argot des lionnes, Léopold passe ses nuits au cercle et dépense en gentilhomme l'argent de son père; la main de Blanche est demandée par le fils du préfet et ce préfet est un baron. En dépit de la distance, et bien que les couleurs du tableau soient un peu effacées, nous sommes, si je puis ainsi parler, dans une maison écartée de la Chaussée-d'Antin.

Pour Madame Caverlet, ce n'est plus une comédie de mœurs; c'est une comédie purement sociale, à la différence du Fils de Giboyer et des Fourchambault, qui nous offrent un mélange des deux genres.

En résumé, si l'on voulait compter, dans le théa-

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tre on prose de M. Augier, les pièces où ne se

trahit pas la pensée dominante du vigoureux esprit que j'étudie, on en trouverait tout juste deux: Madame Caverlet et le Mariage d'Olympe. Les autres, celles qui se passent en province comme celles qui se passent à Paris, sont les diverses manifestations dramatiques dune inspiration morale invariable : et, si l'on met à part les Lionnes pauvres, où l'auteur développe sa pensée dans un milieu de petite bourgeoisie, le cercle où se concentrent ses observations, où se déroulent ses drames, est un cercle nettement déterminé. Le coin de la société contemporaine exploré par M. Augier est une région brillante et corrompue, qui comprend à peu près dix mille habitants: il rayonne en province, mais le centre d'où partent ces rayons, le foyer où la lumière se condense, est à Paris.

Doit-on, peut-on reprocher à M. Augier d'avoir fait tenir dans cet étroit espace les méditations de sa vie entière, et d'y avoir cherché la base de presque toutes ses comédies? Assurément, les grands créateurs ont l'imagination plus puissante : mais

qui donc a jamais prétendu ranger l'auteur des Effrontés dans la compagnie souveraine où marchent de pair les Shakspeare, les Corneille et les Molière? Au-dessous des hommes de génie, se trouvent ceux dont le talent est vraiment original et personnel, et M. Àugier est du nombre. La force, d'ailleurs, ne se mesure pas uniquement à la vivacité, à la mobilité de l'esprit; elle se mesure encore au poids dont il enfonce dans un sujet ; et le mérite alors est d'autant plus remarquable, que le sujet a été mieux choisi. Or, il me semble que, dans ce choix, M. Augier n'a pas eu la main trop malheureuse : il est allé au mal le plus dangereux de la société nouvelle, telle que l'a faite la révolution de 1789, à l'avènement de la ploutocratie, au règne de l'or. Il a donné lui-même dans un discours académique son sentiment tout entier sur l'état présent de la France : « C'est, dit-il, une société toute neuve, sans passé, sans tradition, sans croyance et même sans préjugés ; un pays d'égalité où la richesse est devenue le but de toutes les ambitions depuis qu'elle est devenue la seule inégalité possible ; en un mot, un peuple semblable à ces

LE THKATIIK DE M. Al <.II.lt. il

nations récentes que l'industrie, la magicienne du xixe siècle, semble avoir frappées avec la baguette de Circé. » Non pas qu'il soit l'ennemi de la révolution française; tout le monde sait qu'il est profondément démocrate: il l'a dit assez haut dans le Fils de Giboyer. Loin d'en vouloir à la révolution, il en rêve, il en appelle l'évolution suprême : il aspireà l'établissement d'une aristocratie intellectuelle, succédant à l'aristocratie financière, qui, aux yeux de l'historien futur, ne paraîtrait plus que la transition de l'ancien régime au régime nouveau.

La seule objection qu'on puisse adresser à ce beau rêve, ou plutôt le seul reproche que mérite M. Augier, c'est qu'il n'indique pas les moyens pratiques, les réformes sociales, auxquelles il serait nécessaire de recourir pour installer en ce monde le règne de l'intelligence. Dans la fameuse scène desElfro?itc's où Giboyer expose la théorie de l'auteur, Giboyer n'indique pas le remède du mal qu'il signale avec tant d'éloquence. Le marquis d'Auberive, qui voit loin, s'écrie :

Savez-vous, messieurs, où aboutissent vos théories révolu-

tionnaires, si vous voulez être logiques? A l'abolition de l'héritage. (III, 1.)

Et voilà Giboyer qui recule et se réfugie dans le domaine des espérances, dans la région de la pensée pure, sans donner au problème social aucune solution. Il croit qu'on n'aura pas besoin de faire subir à l'organisme de la société une opération si douloureuse. Le principe démocratique triomphera à meilleur compte, mais comment?

Je n'en sais rien, déclare Giboyer.

C'est bientôt dit et nous en voudrions davantage.

L'héroïque déclassé, qui est le Figaro de notre temps, a cent fois raison, quand il assure qu'on a fait table rase des abus, mais qu'il reste

A reconstruire une société, c'est-à-dire à organiser la résistance contre la force des choses, en créant une aristocratie en dehors de l'argent. (III, 4.)

Nous pensons, comme lui, que le courant de l'humanité nous porte de jour en jour à la victoire de l'esprit; mais nous aimerions à connaître' les chemins par où 1 humanité passera avant d'arriver à ce triomphe définitif.

Je n'insiste pas, d'ailleurs. Il suflit, au point de

vue dramatique, de bien connaître la pensée de M. Augier, pour comprendre l'importance extrême

du poste où il s'est placé en observateur. Comme il est manifestement dans le vrai, lorsqu'il signale dans la ploutocratie la cause du malaise social : et comme, d'autre part, il est probable que les causes de ce malaise dureront assez longtemps, on ne saurait contester la valeur et la durée d'une œuvre dramatique, où les conséquences les plus tristes de la ploutocratie ont été si opiniâtrement et si puissamment démontrées.

« Donnez-moi la matière et le mouvement, disait Descartes, et je crée le monde. » Donnez-moi, pouvons-nous dire, quand il s'agît d'une tète aussi logique que celle de M. Augier, les idées qui dirigent ce cerveau ; donnez-moi le monde où se fixe de préférence cet esprit, et je vous livrerai l'explication de son œuvre entière ; car j'en tiens la clef, et j'en puis faire jouer tous les ressorts. S'il va une apparence de vanité dans la phrase qui précède, j'en

epte volontiers le blâme, parce qu'il tourne pleinement à la gloire de l'écrivain dramatique, dont les comédies sont assez bien construites pour

inspirer une telle confiance à celui qui en a dégagé la pensée directrice.

Possédé d'une ambition très noble, et frappé des périls qui menacent une société où l'argent a la toute-puissance, M. Àugier était naturellement amené à considérer le danger sous toutes ses faces, à suivre le mal dans tous ses effets, ou du moins dans ses effets les plus alarmants. Les parties nobles de l'âme humaine atteintes, la beauté de l'amour méconnue, la sainteté du mariage indignement souillée, le génie atteint parfois dans ses plus généreuses aspirations et prêt à se vendre dans une heure de folie; la paix des familles soudain troublée par un scandale financier; le respect des enfants mis à la plus rude épreuve par la révélation du déshonneur paternel; le patriotisme tourné en dérision, toutes les vérités de la conscience bafouées ; l'empire croissant de la courtisane, imitée dans ses allures, dans son langage et dans ses goûts parla femme du monde; la fortune des héritières assiégée par les viveurs à bout de ressources; le cynisme révoltant des escrocs assez habiles pour échapper aux prises de la loi, assez impudents pours'in-

LE THEATRE DE M. Al (il KK,

quiéter peu d'une flétrissure, assez forts pour rentrer le front haut dans le monde qui n'ose pas lis repousser; la vénalité de la presse, les infamies du petit journalisme; l'ingratitude de la bourgeoisie à l'égard de la révolution, la peine qu'ont les hommes de cœur à percer les filets que la haine et l'envie leur tendent de toutes parts; voilà, pour me borner aux traits principaux, les divers aspects du spectacle que M. Emile Augier a pu contempler à loisir et jeter sur la scène avec l'indignation et le frémissement d'un honnête homme. Dès lors, apparaît, dans sa merveilleuse clarté, à la fois une et multiple, l'œuvre entière de l'écrivain dramatique. Il se tourne aujourd'hui vers une des faces du mal qu'il a entrepris de combattre, et de cette contemplation sortent les Lionnes pauvres, c'està-dire le mariage deux fois violé dans sa pureté, la chute de la femme si profonde, l'honneur du mari si lâchement terni, qu'au jour où Pommeau ouvre les yeux sur son malheur, le sentiment de l'infamie l'emporte en lui sur la douleur, et qu'il s'écrie :

Chose horrible! j'eu suis réduit à ne plus "compter avec la

chute, tant la faute disparaît devant l'énormité de la honte!

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