IV
Demain, l'attention de l'observateur se portera sur un effet différent de l'abaissement moral où le règne de l'argent incline et plonge, avec le temps, jusqu'aux âmes les mieux nées; et M. Augier nous peindra l'avilissement graduel d'un gentilhomme qui, d'un amour farouche pour une femme du monde, descend aux basses ivresses des amours vénales, se laisse griser par les mauvais exemples, se livre aux mains d'un spéculateur sans scrupules, joue l'honneur de son nom sur des coups de bourse, et, pressé par l'intrigant dont il a fait son directeur, accepte le plus honteux des trafics, celui du gentilhomme qui achète de son titre une fortune de deux millions.
M. Augier est vraiment un maître dans l'art de peindre ces déchéances à pas comptés, où disparaissent d'abord les scrupules, puis l'honneur même et la dignité, enfin l'âme entière, avec les sentiments les plus forts de la nature humaine : la piété filiale et l'amour de la patrie.
Dans la Contagion, c'est un savant, un héros, le meilleur des fils et des frères, qui, à la veille de
LE rilhvTlu: DE il. AOGIEB
réaliser un grand projet, se laisse entamer par l'exemple et les conseils de ses amis, livre son entreprise aux Anglais, et semble sur le point de s'abîmer à jamais clans la honte. Frappé soudain dans sa piété li lialc le héros se redresse, et, d'une voix terrible, proclame l'éternelle puissance des vérités morales. Beau réveil après le plus épouvantable des vertiges. — Dans les Effrontés, c'est la tolérance honteuse de la haute société pour un homme qu'un tribunal a flétri, mais qui fait peur. — Dans Lions et Renards, c'est un journal immonde qui verse l'ordure de ses calomnies sur un héros impeccable, le plus noble des hommes et le plus vaillant des amis. Dans un Beau Mariage, c'est une jeune femme qui ne croit plus à l'amour et pour qui le désintéressement est un vain mot. — Dans Ceinture dorée, [ la honte du père qui éclate aux yeux de la fille, comme dans les Effrontés aux yeux du fils. — Quelle merveilleuse diversité dans l'unité de l'inspiration! quelle profondeur d'observation, quelle étonnante aptitude de l'esprit à retourner une idée capitale jusqu'à y faire lever une moisson d'œuyres toujours belles, et dont quelques-unes sont impérissable.- î
Gomment procède, dans la composition dramatique, cette forte intelligence ? Quand l'idée de la pièce, l'idée générale est apparue à M. Augier, et qu'il a vu le milieu où le sujet de son drame pouvait donner son plein effet, ce qui se dresse d'abord dans le cerveau de notre auteur, c'est le personnage central, le type, c'est-à-dire l'homme ou la femme en qui doit s'incarner l'abstraction d'où l'écrivain est parti.
D'autres ont imaginé des scènes entières et des actes avant d'avoir aperçu dans tous ses traits la physionomie de l'acteur principal. Gomme ils pos-
sèdent au plus haut point le don du mouvement scénique et de l'action, ils écriraient volontiers le plan de l'intrigue jusque dans ses détails, avec des A, des B, des C. pour désigner leurs personnages, se réservant de donner plus tard à ces purs ressorts une forme humaine et des traits particuliers. Chez M. Emile Augier, la pensée, ce me semhle, doit suivre une marche tout opposée. Les caractères, chez lui, ne dépendent pas de l'action ; c'est l'action qui dépend des caractères et qui les suit dans leur développement, pour en recevoir un choc irrésistible au moment où les divers personnages, mis en présence les uns des autres et logiquement conduits par la main de l'auteur se heurtent et font éclater le drame.
Mais ces personnages différents ne se présentent certainement pas tous ensemble à l'esprit systématique et peu complexe de M. Augier. Je puis me tromper, mais la lecture la plus attentive de son œuvre me porte à croire que le type le plus important de la pièce, celui du moins qui en personnifie le sujet, se lève seul d'abord dans cette imagination lucide et méthodique. A coup sûr, il se
peut qu'autour de cette première apparition les figures saillantes de la comédie ne tardent pas à se dessiner, à se grouper : Séraphine n'a pas attendu longtemps, à ce que je présume, le mari sans lequel elle n'est rien qu'une mauvaise nature, impuissante à développer ses instincts ; mais je suis bien sûr, ou du moins il me semble, selon toute probabilité, qu'avant de voir clairement la physionomie, les habitudes, le métier de Pommeau et son âge, M. Augier voyait parfaitement le monstre de perversité où la pensée maîtresse du drame trouvait un corps, une voix, je n'ose pas dire une âme. Sans reproduire exactement, la genèse de sa pièce, l'auteur nous permet de la deviner dans sa préface : et, si je comprends bien les quinze ou vingt lignes où se découvre à demi ce travail intérieur, il me paraît de la dernière évidence que l'écrivain n'a songé à fixer les traits du mari qu'après avoir composé le personnage de Séraphine..
Il est vrai qu'au sujet des Lionnes pauvres. composées en collaboration avec M. Edouard Foussier, les conjectures, ne s'appliquant plus uniquement au talent dramatique de M. Augier. risquent
fort de s'égarer. Mais, en général, je suis persuadé que, chez notre auteur, la création marche avec une méthode peu commune : loin de procéder par jets fougueux, elle avance lentement, par l'étude patiente, par l'analyse approfondie du personnage central ; puis elle appelle successivement à la lumière les personnages secondaires, suivant l'importance du rôle qu'ils joueront dans la comédie.
Ces types, dont quelques-uns prendront naturellement un relief vigoureux, et dont les autres ne se présenteront que de profil, forment en quelque sorte, à mesure qu'ils naissent dans l'esprit du poète, un cercle de figures inégales autour du type principal : non un cercle immohile de physionomies inaltérables, mais un cercle en mouvement, et des êtres vivants, ondoyants et multiples. Ils s'agitent tous, sous l'empire de leurs intérêts ou de leurs passions, mais pour entraîner avec eux le personnage central, ou pour lui résister. Ils vivent par eux-mêmes, mais dans le drame où les place l'auteur, ils n'agissent, ne marchent et ne parlent que pour éclairer, troubler, soutenir, rh;ï-
tier ou venger le héros de la pièce, pour en provoquer la pleine expansion et le suprême épanouissement. La peinture du milieu social, les situations de la comédie, la crise et le dénouement : tout, par la simplicité mâle et l'impérieuse logique d'une telle composition théâtrale, dérive de l'idée maîtresse et du personnage essentiel, qui n'est lui-même que l'idée maîtresse faite homme. Il y a, dans une pareille création dramatique, une unité si puissante, un développement si harmonieux, que je n'hésite point à y voir la beauté supérieure des drames de M. Augier. Tout autre mérite, les dons les plus charmants, l'imagination, la fantaisie, l'esprit, l'éloquence (je mets à part, bien entendu, la souveraine originalité du génie) pâlissent devant la force et la sévérité d'un art qui fait reposer l'intérêt de l'action sur le développement fatal et sur la lutte inévitable des caractères. Composer ainsi, c'est véritablement se rapprocher de Molière, et le suivre d'aussi près qu'il est permis au talent le plus élevé de suivre legénie. On est, dans la plus haute acception du mot, un classique* quand on entend de la sorte l'art de la scène,
Les types abondent dans Molière : on en trouve Iteaucoup chez M. Emile Augier, et je parle ici de ces personnages essentiels qui forment le centre mobile du drame. Dans les Lionnes pauvres, c est la femme de Pommeau, Séraphine, la courtisane mariée, qui va au manège, se présente en amazone dans le salon de son mari, adore les fêtes, n'aspire qu'à éblouir, achète les toilettes des cocottes en détresse à une certaine madame Chariot et fait payer ses dettes par ses amants. Le jour où son mari possède le secret de son luxe et lui offre le pardon le plus complet si elle veut porter avec lui non pas l'indigence, mais la gène, elle recule d'épouvante devant une réhabilitation de ce genre, et conduit gaiement son désespoir au spectacle. Misérable, que la seule pensée de la misère effraye plus que la mort, type accompli du monstre moral que M. Dumas appelle la Bête ; jolie femme qui, dans un mois, comme nous en avertit le théoricien de la pièce, sera entretenue; qui, dans dix ans, deviendra la prêtresse d'un tripot clandestin, et, dans vingt ans, ira comme une épave de la prostitution, échouer et mourir à l'hôpital. — Dans les Effrontés,
c'est Vcrnouillet, le héros de la ploutocratie, flétri. d'hier par un terrible jugement de la police correctionnelle ; au premier acte, tremblant encore de sa condamnation morale, accueilli de la façon la plus arrogante par un de ses anciens camarades, qui se nomme Charrier, et décidé à quitter la France pour échapper au mépris qui l'accable : puis relevé par les conseils du marquis d'Auberive, séchant ses plumes, redressant la tête, et s'envolant d'une aile audacieuse dans le monde, qu'il épouvante et fait trembler à son tour. Regardez-le dans la scène charmante et profonde, où le plus spirituel et le plus impudent des aristocrates, le contemplateur ironique de la société moderne, le remet en selle et lui file sa tirade sur l'effronterie :
Il faut se faire un front qui ne rougisse plus !
Comme il écoute, ce Vcrnouillet, le honteux catéchisme du marquis !
L'œil provocant, la voix haute !
lui dit son hautain protecteur, et, de fait, le coquin élève la voix; et son regard, il n'y a qu'un instant mal
LE THÉ \Tlli: lil. M. AUGIER.
assuré, prend je ne sais quelle expression de colère
et de défi. Il achètera un journal, la Conscience
publique, qu'il avait refusé la veille :
Je l'aurai, s'écrie-t-il, et, morbleu! rues petits messieurs, Les rôles vont changer!
Il l'a: il y installe un noble esprit dévoyé, Gi- 1 m ver, et la presse, entre les mains de ces deux hommes, est un instrument terrible : un bâton armé d'un poignard. Outil vénal, d'ailleurs, dont Vernouillet vend les services au plus offrant et dernier enchérisseur. Vernouillet est une puissance, et sa puissance est telle, qu'il y a des moments, parole d'honneur, où elle l'épouvante. Vn ministre lui écrit qu'il est un caractère : il peut désormais prétendre à tout, les portes des salons lui sont ouvertes ; il demande la main de Clémence, la fille d'un gros financier, et Charrier la lui accorde. Il passe, il est vrai, de mauvais (parts d'heure : la morale outragée le cingle de sa cravache ; il est châtié par la marquise et par le marquis d'Auheriw ; son mariage manque; mais sa carrière n'est pas terminée, il a le génie de 1 intrigue et de la calomnie., il s'est l'ait un front qui De
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rougit jamais ; il a le verbe haut ; il est un des hommes les plus dangereux qu'un honnête homme puisse rencontrer sur son chemin.
Un type incomparable aussi, c'est Olympe Taverny, comtesse de Puygiron, la plus rouée des rouées parmi les courtisanes de haute volée, mais incapable de se transformer et de ravir au monde où elle s'est introduite la grâce suprême, la délicatesse innée. Elle a su tromper un enfant, jouer l'amour, la pudeur même, égarer un gentilhomme jusqu'à se faire épouser par lui; elle a su dompter, une année durant, tous ses instincts, passer dix mois en Bretagne dans le tête-à-tête le plus complet avec Henri, sans jamais se trahir; elle a su forcer l'estime et l'amitié du marquis et de la marquise de Puygiron; mais, au bout de ses conquêtes elle est en quelque sorte vaincue par sa victoire : elle s'ennuie jusqu'à la mort dans ce château héréditaire, où l'on respire un air trop pur; elle manque de toute prudence ; la courtisane, la bête, reparaît en elle ; c'est un réveil terrible et grotesque. Elle accepte d'un parvenu des bijoux superbes; elle a la nostalgie de la boue, et, dès
qu'elle le peut, elle foule aux pieds le masque dans lequel elle étouffe depuis un an ! Dans le salon de la marquise, à huis clos, sous le rayonnement des torchères, toutes les grossièretés de sa nature rompent leurs digues et débordent. Elle se croit aux Provençaux et se sent renaître, durant ces heures d'orgie où, seule avec sa mère, avec Montrichard et je ne sais quel acteur de troisième ordre, elle lâche, au bruit des couteaux et des verres, toutes les impuretés de son esprit. Les scènes où se découvre Olympe Taverny sont d'une verve sinistrement bouffonne, que M. Augier n'a jamais égalée. La noble impudeur du tableau nous montre bien la force avec laquelle notre auteur pénètre jusqu'au fond des personnages essentiels de ses drames. Il ne les voit pas d'un seul côté; il les place sous les jours les plus différents, et n'est satisfait qu'après en avoir longtemps examiné toutes les faces.
C'est une figure d'une étonnante puissance aussi que Giboyer, le plus populaire peut-être des types créés par l'auteur des Effrontés. Quelle magnifique insouciancedu bien el du mal. quel large et gai mé-
pris de soi-même dans ce gueux de génie, où fleurit l'amour paternel avec sa délicatesse et son dévouement! Vêtu comme un pleutre, ce démocrate vend sa plume aux légitimistes, et fait litière de son honneur, avec quel esprit et quelle bonne humeur, on le sait! mais il est comme la courtisane qui gagne la dot de sa fille, il veut que Maximilien possède tout ce qui lui a manqué, la dignité personnelle et la considération. Il a fait tous les métiers, retroussé sa manche pour les pires besognes, plongé jusqu'à la ceinture dans les mille industries vaseuses que recèlent les bas-fonds de la société; employé dans les pompes funèbres, contrôleur dans un petit théâtre, secrétaire de la Conscience publique, gérant d'un journal radical, c'est-à-dire homme de peine, bouc émissaire de la feuille révolutionnaire; directeur d'un bureau de nourrices, mangeant de la vache enragée dans les bons jours, des cailloux dans les mauvais, mais poursuivant jour et nuit le rêve de son amour caché, l'éducation de son fils. Il s'est immolé sans regrets et sans remords, pour que Maximilien fût docteur es sciences, docteur es lettres, docteur en droit.
LE THÉÂTRE i>r: M. MCI Fit. 59
Que lui importe le reste! Max i mi lien a voyagé comme un (ils de famille; et, c'est pour achever son œuvre de tendresse, que cet héroïque déclassé accepte la succession de Déodat, et s'apprête à tirer la canne et le hàton devant l'arche. Il est une plume endiablée, cynique, qui crache etéclahousse. Maigre tout son talent, il n'a pas réussi à être un homme de lettres. Il a des vertus, il a nourri son père, élevé son fils, et il n'a pas réussi à être un honnête homme. Il a sur la société des vues profondes, il a écrit un livre qui est le résumé de toute son expérience, qu'il croit beau et vrai, mais il n'ose pas le signer; il ne le peut pas : son nom serait pour son ouvrage une tache indélébile. Il lui est impossible aussi de reconnaître ce fils qu'il adore : sa tendresse même le lui défend. Et pourtant, il a le c<eur solide et bien portant, l'esprit réjoui; il a les fanfares superbes d'une verve romantique. C'est qu'il trouve en lui, avec la plus noble des passions humaines, une foi politique et sociale, que les épreuves de la vie n'ont jamais entamée et qui relève sa lierté.
Si la haute finance, l'adultère bourgeois et la
bohème ont leurs types dans le théâtre de M. Emile Augier, la contagion, cette contagion à laquelle André Lagarde succombe un instant; a le sien : il se nomme d'Estrigaud: et, de tous les personnages essentiels auxquels je m'attache en ce moment, il est le seul qui partage avec Giboyer l'honneur de jouer un rôle dans deux comédies. Il est le principal acteur de la Contagion-, et, dans Lions et Renards, le poète l'oppose à Sainte-Agathe. Il est la quintessence la plus raffinée du joueur et du dandy : boulevardier de grand ton, sceptique de haut goût, viveur admirabledecorrectionfroide,genlilhommeetfilou, duelliste terrible, comédien de génie, il jette ses filets dans les coulisses, cà la Bourse, dans le monde; il entretient une actrice, qui lui rend les services d'un agent secret; il a la main dans cinq ou six grandes entreprises financières, mène un train royal, fait des prosélytes et des victimes, répand autour de lui la corruption et manie l'enseignement du vice avec une rare habileté; il séduit par son grand air, son insolence et sa blague, a des principes dans l'immoralité, prononce des sentences, les frappe en médailles, voit loin dans l'avenir, songe au mariage
comme à la ressource désespérée du joueur aux abois, tue les autres mais ne se tue pas, disparaît dans la ruine, mais pour reparaître après une longue retraite, payer ses dettes avec l'argent d'une noble dame, assiéger la fortune d'une héritière non moins noble; et, quand toutes ses espérances sont réduites en poudre, il imite don Juan, et le dépasse : il charge Sainte-Agathe de le conduire à Uzès, dans une maison de jésuites. Sainte-Agathe, qui l'a vaincu, l'admire.
M. de Sainte-Agathe est peut-être, de tous les scélérats mis en scène par M. Augier, le plus original et le plus profondément étudié. Laid. bossu, mais d'une ambition dévorante, il a compris de bonne heure que la nature l'avait trop maltraité pour lui permettre de conquérir dans le monde une place brillante: jaloux des succès de son frère, il amis son intelligence et son dévouement au service de la plus puissante des congrégations religieuses ; il s'est résigné aux devoirs obscurs du préceptorat, mais il a marché dans les ténèbres jusqu'à la possession d'un pouvoir redoutable.
— Tandis que notre frère révoque, lui dit sa
sœur, madame Hélier, s'avançait aux regards de tous, beau, éloquent, sûr de plaire, vous qui n'avez rien de ses dons, vous avez suivi les routes souterraines :
Tandis qu'Ambroise avait le fa?te du pouvoir, vous en avez
sourdement atteint la réalité, et ce fut un beau jour pour
vous quand votre taupinière le fit buter dans sa route, qu'il
fut obligé de compter avec vous et de subir votre protection
envieuse.
Il est l'homme des jésuites, subtil, plein de ressources, intègre, mort à tout ce qui est de faste et de sensualité. Il s'est immolé, il a immolé son esprit et sa chair à l'omnipotence de l'ordre, qui est, comme il le dit, son assouvissement! Il ne pouvait rien avec sa volonté individuelle; il l'a abdiquée pour épouser une volonté collective et la servir aveuglément.
Il mourra sans gloire ; mais, quand on le portera en terre après une vie d'obscurités et de privations.
Le monde ne se doutera pas que ce cadavre sans nom a fait
des orgies de pouvoir, a senti passer dans ses os les plus
acres voluptés du despotisme.