IV
Il est convaincu, d'ailleurs, qu'il travaille à une
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grande œuvre, à {'ombre et clans l'intérêt de la compagnie dont il est l'instrument. Cette conviction est le dernier trait du personnage : elle achève d'en marquer la physionomie.
J'arrête ici le défilé de ces types essentiels où M. Augier personnifie la pensée maîtresse de ses drames. Maître Guérin, madame Huguet, Jean de Thommeray, mériteraient une étude à part; mais j'ai dû, chemin faisant, esquisser la physionomie de ces personnages, et le crayon que j'en ai tracé me dispense du portrait. Quant aux types secondaires, chargés de mettre en relief le personnage central, de subir son action ou de la combattre, il y en a qui sont venus sous la main du peintre avec une telle richesse de couleurs, avec une telle intensité de vie, qu'il serait intéressant de les considérer avec attention et d'en parler comme il convient. Le marquis d'Auberive, madame Bernard, Roussel, Charrier, Maréchal, la baronne Pfeffers, sont des créations d'une haute valeur, et je regrette de ne pouvoir que les nommer en passant. C'est un grand mérite, en effet, quand on excelle à placer au centre d'une comédie une figure saisissante, de sa-
voir en même temps répandre la lumière sur d'autres acteurs. Il faut à la fois que le personnage principal emplisse la scène et laisse à ceux qui l'entourent assez d'espace et de clarté "pour qu'ils s'y développent avec aisance. Voilà, certes, l'idéal en ce point, et j'ose dire que M. Emile Augier y a presque toujours atteint.
Si l'on a quelque chose à lui reprocher, ce n'est pas d'avoir éhauché d'une main trop rapide tel ou tel type; c'est d'avoir, au moins une fois, à côté du personnage central, éclairé d'un jour si vif un acteur important, mais secondaire, que les proportions dramatiques ne sont plus observées. Je songe à la Contagion. — Quel est, en effet, le sujet du drame et son héros? Le sujet, c'est l'ivresse du luxe et des jouissances malsaines, c'est la fièvre dont brûle et dévore le monde des théâtres, des clubs, de la linance et de la presse. Le héros, c'est André Lagarde, l'homme jeté dans cette grande orgie de la vie parisienne, dont la tète et le cœur se troublent un instant, mais qui, soudain réveillé de sa torpeur, éclate en imprécations vengeresses et sort le front haut du salon de Xaiarette. Voilà bien,
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ce me semble, le plan primitif de l'œuvre et son vrai dénouement. Mais il fallait que le poète personnifiât les périls auxquels il expose André dans une ligure saillante. D'Estrigaud s'est levé devant lui avec le charme et l'insolence de sa terrible immoralité; et M. Augier l'a caressé avec un tel amour, il l'a fouillé avec une telle pénétration, il lui a donné, enfin, un rôle si considérable, que l'unité de l'action s'est rompue et qu'au dernier acte l'intérêt se déplace pour se porter tout entier sur les intrigues et les roueries du baron. Au lieu de s'arrêter à la victoire morale d'André, le drame se prolonge au delà de ses limites naturelles, jusqu'au point où le sort de d'Estrigaud est fixé.
Obligé de passer outre, je voudrais au moins signaler et grouper les jeunes filles les plus curieuses de ce théâtre.
Il y en a de charmantes. La sœur d'André Lagarde, Aline, a l'innocence, la grâce et la bonté qui reposent et qui rafraîchissent. Elle est un coin de lumière pure, une brise embaumée dans le drame où s'agite d'Estrigaud. Le cœur, le front et le doux parler d'une vierge : la voilà tout entière. On l'aimerait avec une tendresse mêlée de respect, on l'épouserait avec joie. Elle serait une femme adorable, une mère dévouée, la poésie vi-
vante du foyer domestique. Elle nous apparaît à l'âge où la passion s'éveille dans l'âme en fleurs; fine, pénétrante, d'une exquise raison, d'un calme poétique, elle aime simplement, à son insu, et c'est à la douleur que lui cause André en lui conseillant de renoncer à son amour, qu'elle reconnaît ce qui se passe en elle. Clémence Charrier est bien séduisante, plus séduisante encore, car elle est un instant menacée d'épouser un homme qu'elle déteste, et sa résignation éveille une pitié profonde; on la plaint autant qu'on l'aime. Elle aussi, la pauvre enfant, la passion l'a saisie, une passion longtemps malheureuse, inspirée par l'admiration, par l'enthousiasme. Ce qui l'a ravie dans M. de Sergines, c'est le talent et la loyauté de l'écrivain; M. de Sergines est, comme elle le dit, un caractère ; elle serait fière de lui appartenir, d'appuyer sa faiblesse sur ce grand cœur. Elle connaît le monde, beaucoup plus qu'Aline, car elle n'a pas été élevée en province; elle a grandi dans les salons de la haute finance, elle a vu de près bien des lâchetés et des effronteries; elle a réfléchi; et, loin d'affaiblir en elle le sentiment et le respect des vérités mora-
les, les molles complaisances de la société où elle a vécu lui ont inspiré l'amour et le culte de Thonneur. L'honneur ne comporte pas de hasard, ditelle; il est perdu dès qu'il est joué. Dans la douleur, elle travaille à se relever. Elle ne se livre pas aux séductions mauvaises de la mélancolie; il lui semble qu'elle n'a pas le droit de se consacrer à ses tristesses. Contrainte un instant de renoncer à ses rêves, elle ne demande plus au mariage qu'une chose, qui est de pouvoir estimer son mari.
La petite-fille du marquis de Puygiron a bien du charme encore, mais elle incline un peu trop vers le romanesque. Cœur très haut, imagination mystique. Il se mêle à la dignité de son amour pour Henri un je ne sais quoi de maladif qui inquiète. Elle écrit le roman de sa vie, et ces confessions ont bien leur danger. La tête travaille, le cœur s'exalte dans ces entretiens solitaires où l'âme se contemple et se parle.
Mais les plus originales des jeunes filles mises en scène par M. Augier sont celles qui, sans aller jusqu'à l'âpre scepticisme de Fernande ou de Clémentine Bernier,ont l'esprit éclairé et l'âme triste; cel-
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tes qui De prennent point la vie pour un roman, mais pour ce qu'elle est, et qui, trempées par les plus rudes épreuves, ofïrent l'accord précieux
D'une jeunesse en fleur et d'un cœur sérieux.
{La Jeunesse, III, 7.)
Telles nous apparaissent Gyprienne et Francine Desroncerets. Cyprienne est la nièce de madame Huguet; orpheline à douze ans, elle a subi la discipline du malheur:
Et son esprit, maté par la vie au début,
Aux chimères du cœur n'a pas pavé tribut. (III, 7.)
Elle n'a rien de romanesque, mais elle aime profondément : elle défend la jeunesse, c'est-à-dire la vertu, le désintéressement, le courage ; elle est attristée de l'égarement auquel Philippe est en proie, de ses déclamations contre les généreuses espérances et les belles illusions de la vingtième année; c'est une femme de tète et de cœur. Elle sait, dans l'abandon, souffrir sans se plaindre: et, quand Philippe lui revient et la supplie de l'aimer, elle oublie les plus justes ressentiments d'une âme blessée; elle comprend à l'accent de la voi.v la sincérité du repentir. Son fiancé, prenant la na-
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ture entière à témoin, lui découvre son âme et lui dit :
Je suis un jeune homme heureux et sans envie, Ne demandant à Dieu que de gagner ta vie, Et défiant le sort d'atteindre son bonheur Enfoui désormais tout entier dans ton cœur.
Elle tend la main en souriant, et s'écrie :
Soyez témoins pour elle, Bois pleins d'ombre et de mousse où vit la tourterelle.
FrancineDesroncerets est l'héroïne de la piété filiale. Fille d'un inventeur toujours malheureux, que ses expériences ont ruiné, elle a renoncé au mariage, aux joies de la maternité, pour se vouer tout entière à ce vieil enfant. Elle a placé sa dot à fonds perdu. Elle est douce et tendre, pleine de ménagements exquis pour les rêves de son père. Elle a toutes les vertus de l'Antigone antique.
Francine et Cyprienne sont les plus touchantes des jeunes filles du théâtre dont il s'agit ici; Fernande Maréchal et Clémentine Bernier en sont les plus étranges et les plus hardies. La fille de Desroncerets et la nièce de madame Huguet croient au
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désintéressement, à l'amour. Clémentine n'y croit pas. Elle ne recule pas devant le mariage, elle s'y résigne, parce qu'il n'y a pas d'autre carrière pour une jeune fille. Quant à la passion, c'est pour elle une chimère, un mot vide de sens. Elle ne prend jamais que la moitié des compliments qu'on lui adresse ; elle sait que sa personne et la dot qu'on lui suppose forment un assez joli total. Elle range les hommes en deux catégories :
La première, qui regarde la fortune et puis la femme, et la deuxième qui regarde la femme et puis la fortune.
A son mari, elle ne demandera, dit-elle, que de n'être pas gênant chez lui et pas ridicule au dehors. — Plus amère encore est Fernande : remarquable, à coup sûr, par l'intelligence et par la fierté, comme toutes les jeunes filles de M. Augier, mais flétrie dans son innocence par une sagesse précoce. Charitable el hautaine, loyale avant tout, mais beaucoup trop clairvoyante et trop instruite pour ne point étonner parfois ceux qui n'ont pas deviné sous l'orgueil la source vive d'où peut jaillir l'amour.
Quel singulierproduit de la civilisatiou, s'écrie Maximilien, ce frout pur, ces yeux limpides et cette âme fanée!
Que voulez-vous! elle.a perdu la sainte ignorance du mal, parce que son enfance n'a pas été couvée par une mère ; parce qu'une étrangère s'est assise entre elle et son père, parce qu'elle a vécu dans une souffrance au-dessus de son âge. Il s'est livré dans sa tête des combats qui ont, comme elle le dit, changé le sexe de son esprit. Elle soupçonne Maximilien de faire la cour à sa belle-mère : elle le méprise et la méprise. Elle a de l'honneur un sentiment viril, et de l'humanité la plustriste opinion. Figure intéressante, à coup sûr, mais où la grâce de la jeune fille n'a pas laissé la moindre trace.
Qu'on ne s'y trompe point, je n'entends pas exprimer un blâme. M. Augiera fixé son regard sur des exceptions, en nous peignant Fernande et Clémentine Bernier : c'était son droit; il n'avait qu'un devoir, qui était de les bien peindre, et ce devoir, il l'a rempli. Mettant sûr la scène un monde particulier, il nous a présenté des vierges très particulières, il est resté fidèle à la vérité. Peut-être y a-t-il, dans cette parfaite sincérité d'un artiste sans peur, une rudesse qui afflige les imaginations romanesques ; mais, pour moi, cette âpreté me plaît, comme
un des cotés les plus réels de la vie. Qu'importent, après tout, les objections des esprits qu'épouvante la peinture des plaies sociales? Il est aussi ridicule de reprocher aux réalistes la vigueur de leur pinceau qu'il le serait de chicaner un poète lyrique sur la fantaisie superbe de ses créations. Le domaine de l'art est inlini comme le monde: l'homme et la nature, l'action et le rêve, le devoir et la passion, tout ce qui vit appartient à l'artiste. Qu'il y puise à son gré l'amertume ou la joie! Nul ne saurait, sans faire sourire la critique moderne, interdire au poète telle ou telle région. On doit le reconnaître pourtant : M. Emile Augier n'est pas le poète de la vraie jeune fille, de l'innocence parfaite, relevée de grâce et d'esprit. J'ai vanté le charme d'Aline et celui de Clémence Charrier, mais ces délicieuses figures restent isolées dans le théâtre dont il s'agit ici, et, si par deux fois la main de l'auteur a trouvé les touches exquises dont il faut peindre un type de vierge, ce sont là deux bonnes fortunes. Les jeunes filles de M. Augier n'ont pas, d'ordinaire, ce je ne sais quoi de frais et de pur
qui nous ravit dans l'Antoinette des Yieu.r garçons,
dans la Marguerite des Ganaches, dans la Geneviève de Nos bons villageois. Loin de moi l'intention de reprocher au rude observateur des contagions contemporaines l'allure et le ton de Blanche Fourchambault ; libre à lui, pour nous faire mieux sentir l'action du club et du sport, de placer dans la bouche de Blanche l'argot du boulevard et certaines plaisanteries de garçon ; mais enfin on est obligé d'accorder que les vierges de M. Augier, celles qui, certainement, représentent à ses yeux l'idéal de la jeune fille, ont l'esprit trop éclairé et nous étonnent par les maximes d'une sagesse étrange. Oui vraiment, elles sont trop raisonneuses. Il y a maintes choses en ce monde qu'elles feraient bien d'ignorer. Je pourrais chercher mes exemples dans P hil iber te; mais, pour aller droit au plus saisissant, il me déplaît que, dans l'Aventurière, une enfant de seize ans soit chargée de flétrir les courtisanes et d'exalter l'héroïsme des misères vertueuses. Donnez à Célie dix années de plus et son langage se comprendra. Assurément, elle parle au nom d'une morale austère ; rien n'égale son mépris pour les défaillances de l'honneur féminin ; et cependant quelque chose se
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révolte en nous et proteste contre la science prématurée de cette enfant. Qu'une femme ait des clartés de tout. Molière le désire, et nul aujourd'hui ne s'y oppose; mais, de grâce! n'allons pas déflorer ce qui fait l'irrésistible séduction de la jeune il lie : ce serait une profanation. Notre auteur le sait aussi bien et mieux que nous; par malheur, il a fait souvent comme s'il ne le savait pas.
Si les jeunes filles de son théâtre sont des femmes plutôt que des jeunes filles, les femmes qu'il a le mieux représentées sont des coquettes, des cocottes, des coquines ou des monstres. Sans doute, il y a chez lui des femmes ravissantes : la fille de M. Poirier est une merveille de grâce et de noblesse, et la marquise d'Auberive porte dans un amour illégitime une dignité qui impose le respect; mais enfin la marquise n'est pas irréprochable, et la fille de M. Poirier doit peut-être à M. Sandeau une bonne part de son charme. En tout cas, elle est une exception dans l'œuvre de M. Augier. Les jeunes femmes qu'il a mises en scène n'ont rien de son ingénuité. Les moins coupables, Gabrielle, par exemple, et la marquise Annette Se Galeotli ne
sont pas faites pour inspirer aux célibataires le désir du mariage : l'une, petite bourgeoise assez ridicule, en somme, est beaucoup trop romanesque pour la tranquillité d'un mari ; et, quant à Annette, si elle triomphe dans la scène terrible où d'Estrigaud essaye de la perdre, il faut avouer qu'elle a mérité l'outrage dont elle est l'objet. C'est le châtiment des Célimènes de tomber, toi ou tard, dans un piège infâme, quand elles ne vont pas d'ellesmêmes, par insouciance et par légèreté, jusqu'aux abîmes de la passion. Pour avoir joué la folie, Hamlet finit par devenir fou; pour badiner avec l'amour, la baronne de Montlouis s'enflamme et se livre à Jean de Thommeray, qui l'abandonne bientôt pour une belle fille aux cheveux d'or, Blanche deMontglave. Voilà les femmes du monde peintes par M. Emile Augier. Quant au monde des actrices et des courtisanes, il tient dans son œuvre une large place. C'est Blanche de Montglave, Navarette et ses amies : c'est tout le quatrième acte de la Contagion. Mais où notre auteur excelle, c'est quand il jette sur le théâtre une baronne Pfeiïers, une Olympe Taverny, une Séraphine Pommeau.
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J'ai crayonné plus haut ces deux dernières ligures, qui sont incomparables. Jamais la touche de M. Aubier n'a été plus énergique et plus superbe. Jamais on n'a poussé plus loin le réalisme sur la scène. C'est du Balzac, et du meilleur, d'une vie frémissante et d'une épouvantable beauté. — Qu'on m'entende bien, je n'en veux nullement à M. Emile Augier de nous avoir présenté avec un talent supérieur l'aventurière, la courtisane et la lionne pauvre. Je me borne à noter un trait de sa nature, qui est frappant : un goût tout particulier, quand il aborde la femme, pour les physionomies violentes, perverses et tourmentées.
Sans doute on trouve dans sa dernière comédie une création d'une sérénité parfaite, madame Bernard, âme limpide, troublée dans sa jeunesse par un amour indignement trahi, mais que la douleur et le devoir ont calmée depuis longtemps et purifiée. La femme et la mère ont réparé la faute de la jeune fille. Elle n'a pas seulement souffert et pleuré, elle a formé un homme, un héros. Elle l'avait enfanté dans les larmes, elle l'a élevé dans la solitude el le renoncement, elle l'a suivi dans la
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vie, elle a été l'ordre et l'économie de sa maison, la joie de son cœur, l'inspiration de son esprit. Elle a fait plus : elle a pardonné à celui qui, après Favoir déshonorée, la condamna sans l'entendre, la chassa de sa pensée et du même coup la bannit du monde. Elle lui a pardonné, et veut que son fils lui pardonne ; elle veut qu'il lui tende la main dans l'infortune et qu'il le sauve de la ruine. Madame Bernard est, dans l'œuvre de M. Augier, une création nouvelle : le type le plus beau de la mère qui se puisse imaginer. Mais la mère n'est pas la femme: comme l'a justement dit M. Dumas, « la mère n'a pas de. sexe dans la pensée de l'homme ; elle y est d'ordre divin ».
M. Emile Augier, qui ne met pas volontiers le public dans la confidence de ses inclinations, n'a pas livré son opinion sur les femmes. Il n'a pas déclaré, comme M. Sardou, qu'il les adorait, qu'il avait pour elles un culte; comme M. Dumas, qu'il les aimait sans les estimer beaucoup. Mais, à tout considérer, ce n'est pas la femme qui a le beau rôle dans son théâtre, c'est l'homme. A coup sûr, il a mis sur la scène de fiers coquins : les princi-
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paux types dont je me suis occupé tout à l'heure, Vernouillet, d'Estrigaud, Sainte-Agathe, valent bien, dans leur genre, Olympe et Séraphine ; mais, en regard de ces ambitieux et de ces filous, quelles nobles et grandes âmes ! Les plus hauts sentiments de la nature humaine, la piété filiale, le dévouement à l'humanité, l'amitié, l'amour et l'héroïsme, M. Augier les a personnifiés dans un certain nombre de personnages qui ont séduit etséduiront longtemps : le fils de maître Guérin, Champlion, Bernard, André Lagarde et Pierre Ghambaud. Voilà les divers types de l'homme tel que notre auteur voudrait qu'il fût. Loyauté, courage, bonté, ils ont toutes les vertus viriles, toutes les tendresses aussi. Esprits lucides, âmes profondes et naïves, ils aiment comme ils travaillent, ardemment, pieusement. André Lagarde et Champlion sont des savants et des héros; Pierre Chambaud est un savant et un homme d'honneur; Bernard les vaut; et, quant à Louis Guérin, il aime comme Alceste, d'un de ces amours qui envahissent l'être entier et arrachent des larmes aux plus vaillants. André Lagarde et Louis Guérin n'ont pas eu l'heureuse fortune de rencontrer
un ami de leur trempe, mais les autres ont un confident de leurs pensées, un compagnon de leurs travaux qu'ils entourent d'une affection passionnée. Le dernier acte à! un Beau Mariage est un hymne à l'amitié, et vraiment c'est une belle chose que l'amitié de deux hommes l'un pour l'autre î Sentiment paisible et fort, maie et doux, que M. Emile Augier a compris, senti, chanté mieux que nul autre aujourd'hui.
Dans une étude sur le naturalisme au théâtre, M. Zola s'est moqué de ces héros d'honneur et de tendresse. « Tout cela est très beau, dit-il, très touchant ; seulement, comme documents humains, tout cela est très contestable. La nature n'a pas ces raideurs dans le bien ni dans le mal. On ne peut accepter ces personnages sympathiques que comme une opposition et une consolation. » Or, pour M. Zola, cette théorie des contrastes est une convention qu'il s'agit d'abolir au plus vite, pour faire disparaître le mensonge de la scène et y installer victorieusement la vérité.
Je n'aurai garde de répondre a M. Zola, en lui
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parlanl du goût public et de ces instincts de vague idéalisme que la foule porte au théâtre. Je suis persuadé que la loi des oppositions n'est pas une règle inviolable, qu'un drame tout plein de frissons et d'horreur peut s'imposer. Mettons que la tentative ait ses périls, rien ne prouve que le succès en soit impossible. Pour déranger les habitudes de la foule, il suffira toujours qu'un grand talent se lève. Si le public résiste un peu, soyez sûrs qu'il ne tardera pas à se soumettre. Dans la Haine, M. Sardou ne s'est pas soucié, je crois, de cette théorie des contrastes ; l'épouvante règne d'un bout à l'autre de l'action. Le drame a échoué, mais il n'y a pas un critique aujourd'hui qui n'en reconnaisse la valeur. Aussi, je suis d'accord avec M. Zola, s'il veut bien pour un instant borner la question à ces types purement conventionnels qui, d'ailleurs, se rencontrent rarement dans les bonnes œuvres du théâtre contemporain: mais je ne vais pas interdire au poète l'emploi des personnages sympathiques, quand il les prend aux entrailles de l'humanité. Soyons justes envers ceux qui ont transformé l'art dramatique depuis vingt-cinq ans. Ils ont livré
leurs plus beaux combats au nom de la vérité contre les conventions. Le jour où parut la Dame aux Camélias, une révolution capitale s'accomplit, et, depuis ce coup de génie, on n'a pas cessé de marcher dans la voie de vérité ouverte par M. Dumas. Seulement, MM. Dumas, Augier et Sardou n'ont pas estimé que l'humanité ne fût que plaies et sang ; ils en ont pris une vue plus large et partant plus vraie : ils ont senti frémir et pleurer la vertu, qui est humaine autant que le vice, et durable comme lui. M. Augier, pour revenir à notre auteur, a vu des hommes de cœur, comme il a vu des scélérats; les ayant vus, il les a peints ; il a bien fait. Si les types de Ghamplion, d'André Lagarde, de Bernard, étaient banals par quelque endroit, M. Zola aurait raison; mais, qu'avant de condamner le poète qui les a créés, il nous démontre quils ne vivent pas d'une véritable vie.
Suivez le raisonnement de M. Zola jusqu'à ses limites, et vous en saisirez immédiatement le vice secret. A vouloir bannir tout personnage sympathique, on irait droit à blâmer Molière de sa créa-
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tion la plus remarquable, qui est Alceste. On reprocherait à Shakspeare la Cordelia du Roi Lear, la Desdemona à.' Othello, l'Ophélie d'Hamlet, qui ont le tort irréparable de ravir l'âme et d'enchanter l'esprit. Le Cid de Corneille, son Polyeucte et sa Pauline sont inexcusables ; on les aime 1 — Sans doute, M. Zola réclamerait : Shakspeare, Corneille, Molière n'ont rien à voir en un pareil sujet. — Je le reconnais, ces grands hommes ignoraient la formule naturaliste; mais alors, que doit-on penser d'un système littéraire tellement étroit qu'il faut en exclure les monuments les plus beaux de toutes les littératures pour n'en pas faire craquer la charpente?
. Assurément, l'art se modifie avec les temps et les civilisations. Nous tenons, aujourd'hui, à ce qu'on observe, pour la représenter, la société contemporaine ; mais, si les sociétés changent, le fond de la nature humaine ne change pas. Par conséquent, il est bien permis à nos auteurs dramatiques de peindre, avec la physionomie de notre époque, cette vérité éternelle qu'ont étudiée avant eux les plus illustres génies d'autrefois.
8i TROIS THEATRES
L'action, dans M. Emile Augier, reposant tout entière sur le jeu des intérêts et des passions, sur le développement et sur la lutte des caractères, est simple, austère et vigoureuse. Elle s'avance sans violence jusqu'aux situations inévitables qu'elle porte en elle et que l'auteur amène et prépare avec un parfait mépris de toute supercherie dramatique. On a beaucoup loué ce dédain des habiletés vulgaires, cette lenteur sereine des expositions, cette absence d'agitation factice et de mouvement extérieur. Je ne ferais à cet éloge aucune réserve, si l'auteur avait toujours atteint à la perfection dans l'art difficile de provoquer l'intérêt sans trop précipiter l'action. Mais parfois l'intérêt ne naît point assez vite, le chemin paraît un peu long jusqu'aux beaux coups de théâtre où l'on arrive enfin. Dans le Mariage d'Olympe, dans les Lionnes pauvres, l'idéal de la composition dramatique, telle que l'entend M. Augier, est réalisé, et nous admirons alors sans restriction ce qu'on peut imaginer de plus fort au théâtre : un drame où l'émotion s'éveille dès le début et s'accroît d'acte en acte, de scène en scène, jusqu'aux explosions de la crise et du dénoue-
LE THÉÂTRE DE M. àUCIER
mont. Nous comprenons que l'art ne saurait aller plus haut; mais souvent nous regrettons de ne point trouver quelque chose de la mobilité. de la fantaisie de M. Sardou; et, d'autres fois, il nous plairait aussi que les scènes comiques fussent emportées d'un souille plus hardi et plus fougueux. Il y a beaucoup d'esprit, des mots charmants, de iines reparties dans le dialogue de M. Augier; mais l'originalité puissante du grotesque, les boulfonneries sonores, étourdissantes, qui nous écrasent de leur poids et secouent la salle d'un rire immense, répugnent au talent trop littéraire peut-être de l'écrivain que nous éludions ici. Une fois seulement, au second acte du. Mariage d'Olympe, sa verve s'est élevée jusque une sorte de lyrisme; mais une fois n'est pas coutume, et c'est là justement ce qui nous chagrine un peu. Le burlesque joue dans la vie un rôle si considérable; il y est, si je puis ainsi parler, un si gros personnage, que M. Emile Augier aurait bien l'ait de lui donner dans son théâtre une plus large place.
J'ignore ce que l'auteur des Effrontés nous don-
8fi TROIS THÉÂTRE;
nera maintenant; mais il n'est pas de ceux dont l'avenir intéresse plus que leur passé : il est si doux de contempler ce qu'il a fait, qu'on attend sans impatience ce qu'il se propose de faire.