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LE THEATRE

DE

Né d'une erreur, comme il le dit lui-même, et, par la tournure de son esprit, assez disposé à s'attribuer une sorte de mission parmi les écrivains de notre âge: hardi, inquiet, élevé d'une étrange façon par un écrivain de génie, initié de bonne heure aux mystères du haut libertinage, et violemment attiré vers ce que Goethe appelait l'Éternel féminin : observateur d'une pénétration rare, philosophe aventureux, volontiers mystique, tourmenté sans cesse [uideux livres qu'il aspire à mettre d'accord, le Code et l'Évangile; interprétant, d'ailleurs, l'Évangile et la Bible au gré de ses théories, séduit parles images apocalyptiques, prophète et boulevardier, révolu-

TROIS THKATHES

tionnaire et déiste, socialiste et conservateur, M. Dumas fils, au point de sa carrière où nous le trouvons aujourd'hui, nous présente une œuvre extrêmement originale et complexe, toujours séduisante, étincelante d'esprit, d'adresse et d'audace, avec des parties admirables et, ce qui vaut mieux encore, avec deux ou trois pièces de premier ordre. L'art, chez lui, est extrême ; mais ce qui domine, c*estle tempérament, la personnalité. Par une singularité dont il se félicite dans sa lettre à M. Cuvillier-Fleurv, il est entré dans le monde sans avoir reçu l'empreinte de l'instruction universitaire ; et, partant, il n'a pas eu, comme M. Emile Àugier, à se débattre durant de longues années contre l'inévitable influence d'une éducation classique, avant de dégager pleinement son originalité. Du premier jour, avec la Dame aux camélias, il s'est avancé sur la scène en triomphateur; ouvrant, sans y songer peut-être, une voie nouvelle à l'art dramatique, et jetant à l'admiration de la foule une œuvre jeune, vivante, prise aux entrailles de l'humanité. La formule qu'on attendait, après la révolution littéraire accomplie par le romantisme; le drame bourgeois

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auquel le drame héroïque devait mener tôt ou tard ; la recherche de la vérité, la peinture de la société présente, suhstituécs à la résurrection plus ou moins conventionnelle du moyen âge et de la renaissance: voilà ce qu'apportait, en 1852, ce débutant, dans une incarnation toute moderne de la courtisane amoureuse. Le succès fut immense, et l'entraînement général. M. Emile Augier, qui se cherchait lui-même depuis huit ans et flottait d'imitation en imitation, moitié romantique et moitié classique, eut comme un éclair et vit le chemin où il fallait marcher. Pour employer un mot qui prête à bien des malentendus, mais qu'il est malaisé de remplacer, le réalisme prenait possession du théâtre. La prose s'y installait, et Paris allait assister au spectacle impitoyable de ses misères et de ses plaies.

Depuis lors, M. Dumas n'a pas cessé de remuer et d'étonner le public. Il l'a tour à tour, et parfois en même temps, inquiété, charmé, ébloui, scandalisé. Sincère et paradoxal, poussé par son tempërament comme par une fatalité, impérieux et subtil, il s'est porté vers les questions sociales

avec une fougue irrésistible, une verve ironique et hautaine. Entre ses mains, le théâtre s'est transformé. Il a pris une portée nouvelle: personnages, coups de théâtre, dénouement, tout a marché vers la démonstration d'une idée sous la main toujours visible de l'auteur! Le drame a sonné la charge et la victoire au nom d'une thèse. De là, des controverses retentissantes, les journaux en campagne, les préfaces, les lettres, tout le fracas d'une mêlée. M. Dumas s'est obstiné, enfoncé dans ses doctrines, défendu avec âpreté, enivré du bruit du combat. En ses préfaces, il a ilétri, accablé de ses anathèmes notre civilisation pervertie. Puis, en des œuvres où l'imagination de l'auteur nous donne comme le cauchemar de la réalité, il a dressé devant nous la « Bête, » le monstre éblouissant de beauté, qui déshonore et tue. Cette incarnation du mal, cette grande prostituée, il l'a mise aux prises avec le « vibrion » qu'elle détruit, avec la famille qu'elle trouble et veut anéantir, avec l'homme de génie qu'elle trahit, mais qui en fait justice. Il a chargé contre elle le fusil de Claude, dans. un drame symbolique et religieux, dont les

personnages ne sont plus des hommes, mais des entités l. Pièce à demi fantastique, où devait naturellement aboutir, sous l'empire croissant de ses réflexions et de ses rêves, la pensée de notre écrivain.

En ce sens, la Dame aux camélias est à part dans h théâtre de M. Dumas. L'auteur n'y formule pas en termes précis le dogme romantique de la rédemption par l'amour: mais ce qui anime l'œuvre entière, c'est un sentiment de tendre bienveillance à l'égard de la courtisane « quand Dieu prend pilié d'elle et lui envoie le repentir ». (III, 4.) Marguerite Gautier évoque en nous le souvenir de Marion Delorme, et, comme l'héroïne de Victor Hugo, elle pourrait s'écrier, au troisième acte :

Mon « Armand », près de toi rien de moi n'est resté, Et ton amour m'a fait une virginité.

Sans doute, en ce drame passionné, la passion se heurte contre les lois du monde, et s'y brise. Au choc de la réalité, les rêves de Marguerite s'envolent; lebonheurquelle avait cru saisir lui glisse

I. C'est l'expression même de M. Dumas. (Lettre à M. Cuvillier-Fleury.)

des mains; elle expie les folies de son passé et meurt de son sacrifice. Mais, ici, le triomphe de la famille sur les entraînements du cœur n'a qu'un effet, qui est de nous attacher davantage à cette malheureuse créature; et certes, dans le duel du devoir et de l'amour, dans la scène où M. Duval ordonne à Marguerite de se soumettre au destin, le puhlic, loin de se rendre aux raisons du père, soutient de sa pitié la maîtresse. Quand elle s'est résignée, il l'admire. Enfin, lorsqu'elle succombe à la maladie, rien n'égale notre douleur, et la courte oraison funèbre de Nichette ouvre le ciel à la femme déchue, que la passion relève et purifie : « Dors en paix, Marguerite! Il te sera beaucoup pardonné, parce que tu as beaucoup aimé ! »

M. Dumas doit reconnaître que la Dame aux camélias n'inspire pas l'horreur et le dégoût de la courtisane. Plaindre, dit-il, n'est pas glorifier. Assurément; mais le mot qui termine le drame va plus loin que ne le prétend l'auteur aujourd'hui. J'admets sans peine qu'il n'ait pas eu l'intention d'accorder aux beautés faciles du boulevard les honneurs de l'apothéose, et que Marguerite lui

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parût une exception. Remarquons toutefois qu'il était facile de s'y tromper; le rôle d'Armand a tenté bien des imaginations. L'impression que laisse, en effet, la Dame aux camélias, c'est qu'un honnête homme a chance de rencontrer, parmi les demoiselles du quartier de l'Europe, un cœur assez noble encore pour recevoir le doux enseignement de l'amour et s'élever aux vertus de la passion. Que M. Dumas reproche au public de s'être mépris, libre à lui ; mais il aurait fallu que la pièce nous mît en garde contre l'illusion; et je suis persuadé qu'au temps déjà lointain où il nous présenta Marguerite, il ne sentait point envers les courtisanes la haine vigoureuse qu'il leur a marquée dans la suite. Le plaisir l'intéressait alors plus que la morale. Le point est délicat, mais l'auteur a parlé de lui-même avec une telle abondance, on trouve en ses préfaces des aveux si nets, que, sans appuyer, il est permis à la critique de noter au passage ce dont il a si volontiers entretenu le lecteur. Or, en l'année 1848, il ne songeait guère à réformer le monde. Manon Lescaut lui plaisait au moins autant que la Bible, et la préface de son premier drame

nous fait entendre qu'il subit le charme de la belle pécheresse qui fut l'original de Marguerite Gautier.

Au reste, il se détacha vite du coin de la société où lui était apparue Marie Duplessis : et, passant de l'indulgence à la sévérité la plus intraitable, il s'arma brusquement en guerre contre le monde malsain qu'il avait d'abord caressé. Il rompit l'alliance en 1855, et ne cessa plus de combattre ce qu'il nomme la prostitution. Il peignit la baronne d'Ange ; il nous troubla au spectacle d'une ambition terrible, qui ne recule devant aucune infamie pour tromper un honnête homme et lui voler son nom. Puis, sous les traits d'Albertine. il nous montra la vraie courtisane, celle qui ruine les viveurs des clubs, menace lhonneur du foyer, éloigne le père du fils, et de jour en jour arrondit la fortune qu'elle prépare à sa vieillesse. Mais, pour M. Dumas, la prostitution s'étend bien au delà du cercle restreint où s'agitent les Albertines : elle a pénétré dans tous les mondes, elle a pris tous les masques, elle s'est réfugiée dans le mariage, comme dans une forteresse, sous la protection involontaire de la loi

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et de l'Église. C'est la comtesse de Terremonde, cette aventurière sans pudeur et sans entrailles, qui fait paver à son mari les faveurs qu'il sollicite, rend fou d'amour le prince de Birac, et, sans aucun souci du bien et du mal, de l'honneur et de la vie dos gens, suit la voie d'épouvante et d'horreur où la poussent ses instincts. C'est la femme de Claude, entassant sur sa route les hontes et les crimes jusqu'au jour où elle tombe dans le sang, frappée en pleine infamie.

Quand il eut composé la Femme de Claude, M. Dumas jeta sur son théâtre un long regard, et, de ce pic à demi perdu dans la nuée, son œuvre lui apparut comme une ligne inflexiblement droite, sur laquelle se levaient de loin en loin les types incomplets d'une pensée que Césarine représentait tout entière. La baronne d'Ange, Albertine, la comtesse de Terremonde avaient frayé le sentier où rayonnait enfin la personnification absolue du mal qui travaille et dissout, aux yenx de l'auteur, la société présente. Alors M. Dumas se réjouit : et, devant rin'iireuse harmonie de son théâtre, il se figura que, depuis vingt ans. il rêvait de créer cette

ligure de Césanne. Oui, depuis le Demi-Monde, — il le déclara de très bonne foi, dans sa lettre à M. Cuvillier-Fleurv1, — il aspirait à condenser un jour l'essence même de sa pensée dans une comédie d'un genre nouveau, et, pour préparer la foule à celte audace suprême, il avait procédé par essais de plus en plus hardis, avec la sage lenteur d'un politique.

Tout cela est d'une précision excessive : M. Dumas n'a certainement pas conçu dès 1855 un plan général ; il a marché presque fatalement jusqu'aux limites extrêmes de la voie où il s'était engagé après Diane de Lys ; voilà la vérité. Car il est de ceux qui vont jusqu'au bout : lorsqu'il a mis le pied dans un chemin, l'emportement de sa nature le condamne en quelque sorte à ne pas s'arrêter. Quand il dénonçait la baronne d'Ange et la châtiait, il ne s'écriait pas encore : o Nous allons à la prostitution universel le2. » Et treize ans séparent le Demi-Monde de la préface dans laquelle il demandait: t Où est la jeune fille,

1. La lettre à M. Cuvillier-Fleury est en tête de la Femme de Claude,

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