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chose, écrivait-il alors1, savent que toute société où vous dominez, que vous vous appeliez Laïs, Poppée ou Dubarry, est une société qui va s'écrouler et faire place à une autre... Après vous, il n'y a plus que l'invasion des barbares, de l'étranger ou de la populace, c'est-à-dire un plan nouveau de préparation et de reconstitution par ceux qui ont gardé le sens de la maîtrise par le religieux et par le politique. » La Femme de Claude est en germe dans ces quelques lignes ; car, en même temps qu'il signalait à nouveau, dans sa pièce, le mal signalé déjà par certaines de ses préfaces, il indiquait le remède, et, par la bouche de son héros, donnait à la France des leçons de conduite. Ce héros est L'homme qui travaille, l'homme qui sait; il s'est affranchi des prises de la Bète et voué tout entier au service de son pays : il a inventé un canon merveilleux, engin philanthropique autant que meurtrier, causant de tels ravages, que l'Europe épouvantée doit signer bientôt une paix sans fin. Cet homme n'a pas seulement la religion du patriotisme, il croit en Dieu, il le consulte aux heures
i. En décembre 18G0.
difficiles où l'esprit se trouble, où la volonté chancelle ; et sa profession de foi éclaire ce « plan nouveau de préparation et de reconstitution », formulé d'une façon un peu vague dans la préface de l'Ami des femmes. Il faut que « la loi divine ait cours sur la terre; » autrement dit: « C'en est fini de ceux qui s'amusent, qui dorment, qui jouissent ou qui nient. Le monde est à ceux qui travaillent, qui veillent, qui se dominent et qui croient ».
On s'est beaucoup moqué de la Femme de Claude, et je suis le premier à reconnaître que l'auteur y a semé des choses singulières. La découverte incroya-, ble du principal personnage, l'association mystérieuse dont Gantagnac est l'instrument, l'amour mystique de Rébecca et les rêves de Daniel donnent le vertige à plus d'un. Dans la création même du type central, dans l'incarnation de la « Béte, » il) a du merveilleux; mais ce merveilleux était nécessaire pour mettre en pleine lumière la pende M. Dumas. Et le développement de cette pensée, le duel de « l'homme qui sait » et de « la femme qui ne sait pas, » de la raison et de lin-
stinct, est mené avec un emportement superbe où l'art ne fléchit pas un instant. De toute façon, pour le critique, ce drame est une œuvre capitale et, si l'on se place au point de vue philosophique, le point culminant du théâtre de M. Dumas. Rien de plus original, à mon sens, que la prière de Claude au début du troisième acte : le drame y prend une envergure extraordinaire ; dans la région supraterrestre où la foi du héros nous a portés, le dénouement se transfigure ; il n'est plus la vengeance d'un homme, il est le jugement de Dieu. C'est pourquoi, lorsqu'un de nos arrière-neveux étudiera ce théâtre, je suis persuadé qu'il accordera une attention sérieuse à cette audacieuse manifestation de la pensée de l'auteur. En reconstruisant, comme j'ai tâché de le faire, la genèse de la pièce, il observera qu'avant l'année 1869, les théories d'où la Femme de Claude est sortie n'étaient pas arrêtées de tout point dans l'esprit de M. Dumas. L'écri- 'vain les a modifiées et complétées avec le temps ; et les crises sanglantes de « l'année terrible », ainsi que l'appelle Victor Hugo, n'ont pas nui à ce développement.
Il rilKATHE DE M. ALEXANDRE DUMAS FILS 103
II suffit de l'indiquer. Mieux vaut à présent démêler l'unité véritable du théâtre dont il s'agit ici. Ce théâtre, en elîet, a son unité ; mais elle ne repose point sur un système immobile d'idées solidement liées entre elles. Elle consiste dans l'étude, dans l'analyse de l'amour et des sentiments qui en revêtent le nom. Et, par là, elle est plus forte que les théories philosophiques les mieux assises.
Dès son premier pas, avec la Dame aux camélias, M, Dumas s'établit au cœur de l'humanité. Plus tard apparaîtront les thèses, et l'importance de leur rôle ira croissant; mais le philosophe se tournera, sans pouvoir s'en distraire, vers les problèmes que soulèvent dans la société présente les jeux tragiques de la passion. Car l'amour, immuable en son essence, se transforme de mille manières avec le temps et les civilisations; entre les lois, les mœurs et lui, c'est un perpétuel contre-coup d'où jaillissent les drames les plus variés. Il a, de nos jours, ses tragédies particulières, et mène, par delà
ces tragédies, à des questions sociales qui s'imposent : la question de l'enfant naturel et celle du divorce.
Ces tragédies et ces questions sociales, voilà ce que M. Dumas a mis sur la scène. L'irrégularité de sa naissance, les humiliations de son enfance, les plaisirs de sa jeunesse le portaient vers l'enquête à la fois dramatique et morale dont son théâtre est la manifestation. Esprit vérilahlenient moderne, agité par tout ce qui agite le siècle, il n'a pas voulu s'enfermer dans l'art comme dans une région supérieure où le bruit des querelles passagères n'atteint pas. Fils d'un romantique, il n'a rien gardé du culte jaloux avec lequel le romantisme isolait le beau dans un monde étincelant de lumière et de fantaisie. Le désir brûlant de marcher avec les hommes de son temps et de combattre leurs combats, non pas en vers splendides, mais dans une prose acérée, polie comme l'acier et tranchante comme lui : tel est le sentiment qui concentra son observation sur le point capital où, de prime abord, il s'est installe
L'amour est éternel : les sociétés passent, les
langues disparaissent, les religions même s'évanouissent, le duel de l'homme et de la femme demeure. La peinture de la passion a défrayé toutes les littératures, sans lasser le public. Mais il y a toujours à chercher dans la nature humaine, et, pour faire lever une moisson nouvelle dans un domaine cultivé déjà par des hommes de génie, le plus sûr moyen est de connaître son temps et de l'aimer. M. Dumas a su rester original, à la suite des plus grands ; il a étudié l'amour dans un monde qu'ils ne connaissaient pas> dans une ville étonnante, dans le Paris de ces vingt-cinq dernières années, transformé par les révolutions de la politique et par les découvertes de la science. Il s'est penché sur la grande cité comme sur un creuset gigantesque ; il y a contemplé dans sa nature et dans son rôle la femme, non pas l'être abstrait que poètes et moralistes ont tant de fois défini, mais la jeune fille livrée par le code aux mensonges de la séduction, la femme contrainte ta porter jusqu'au bout le nom d'un misérable, ou couverte par la loi contre l'indignation d'un honnête homme qui voudrait s'affranchir et reprendre son nom : enfin, autour
de celte société si mal réglée, il a vu marcher la foule des femmes entretenues, armées de leurs ruses et de leurs séductions, prêtes jour et nuit à tous les combats qui énervent l'homme et le détournent de ses devoirs. Il s'est recueilli, et, le regard lixé sur la fournaise parisienne, il a représenté les drames effroyables qui se dressaient devant lui, avec les enseignements qui s'en dégagent.
À partir de 1864, il a mené, dans la plupart de ses pièces, une campagne ardente contre la femme. La femme, selon lui, est inférieure à l'homme. Quand l'homme s'abaisse, c'est qu'il se laisse vaincre par elle, au lieu de la dominer. Elle mérite notre estime lorsqu'elle est épouse fidèle et mère dévouée. Mais qu'elle ne songe pas à s'émanciper! Toutes les utopies dont on llatte son ambition sont condamnées par la nature. Loin d'elle les droits que réclament pour elle certains rêveurs! Il faut la maintenir dans une sorte de servitude domestique, car elle est « un être circonscrit, passif, instrumentaire ». L'homme est « le moyen de Dieu » ; la femme est « le moyen de l'homme ». — « Illa suit. Me super, il n'y a plus à y revenir. » — Les poètes ont menti. Le théâtre
a toujours idéalisé la femme, et M. Dumas proteste contre cette apothéose dramatique. « Pas un succès, dit-il, où l'homme ne soit offert en holocauste à la femme. Elle est la divinité du lieu, et, de sa loge ou de sa stalle, belle, fière, triomphante, elle assiste à ces hécatombes humaines *. » Les exemples abondent. L'écrivain cite les plus connus : Àrnolphe, Othello, Cinna, Oreste, Rodrigue, dont l'âme est occupée tout entière, troublée et parfois égarée jusqu'au crime par l'irrésistible attrait de celle qu'ils aiment. Il aurait dû se souvenir toutefois que Molière, à la fin du Misanthrope, dégage son héros des prises de Gélimène, que M. Emile Augier tue Olympe et chasse du foyer conjugal Séraphine Pommeau 2.
C'est à peine, néanmoins, si l'on se permet un demi-sourire, lorsque M. Dumas se flatte d'avoir « pénétré dans le temple, dévoilé les mystères de la méchante déesse, trahi le sexe et déshabillé la femme en public ». — Il est incontestable que,