V. FernANDEZ : Guia de Santiago
valent pénétrer dans la cathédrale. Mais l'occupation française arrêta net toute visite à Compostelle, Une loge maçonnique — aujourd'hui, depuis longtemps défunte — fut infligée à la ville de l'Apôtre. Ney traita le sanctuaire en soudard sans religion ; il donna l'ordre d'empiler sur des charrettes et de fondre tous les trésors d'argent qu'on y put saisir ; des cinquante et une lampes qui brûlaient dans la Capilla mayor, trois seulement furent sauvées.
Ensuite, l'Espagne subit des alternatives de commotions furieuses et de torpeurs funèbres. Les provinces avaient désappris le chemin de Saint- Jacques ; le silence dune seconde mort s'établit autour de son tombeau. Ailleurs, sur deux terres françaises, des prodiges allaient se manifester qui fascinèrent justement les âmes. Il convenait au fils de Zébédée d'être effacé devant Marie. Lourdes acheva de supplanter Compostelle. Comment les peuples n'auraient-ils pas accouru en un lieu où l'Immaculée, avec une insistance, si l'on peut dire, éperdue, révéla son passage ? D'autres causes moins pures favorisèrent Lourdes : l'espoir charnel des guérisons, l'accès commode du pays.
Saint- Jacques exige un peu plus d'effort ; pour des pèlerins modernes, esclaves de leur bien-être, la Galice semble au bout du monde ; et, devant la solitude de r Apôtre, il faut négliger le mutisme des apparences, être davantage de ceux qui n ont pas vu et qui croient.
Cependant, à ses restes tangibles, une résurrection nouvelle était destinée. Comme des ouvriers, en 1879, creusaient sous l'abside qu'ils restauraient, ils découvrirent, dans un caveau, trois squelettes. Après une enquête longue et scrupuleuse, sur l'avis non seulement des nommes d'église, mais d'archéologues et d'anatomistes éclairés, Léon XIII, dans sa Bulle du ]^^ novembre 1884, déclara solennellement que Saint Jacques est bien ici, que son intercession est plus que jamais nécessaire « pour les graves nécessités et l'exaltation de l'Eglise, pour l'extirpation des hérésies et des sectes perverses »• L'acte pontifical se terminait sur cet admonitoire : « Si quelqu'un contredit par une téméraire audace ces pages revêtues de notre approbation, qu il encoure l'indignation de Dieu et des bienheureux Apôtres Pierre et Paul. »
Trois villes saintes S
fe
Depuis lors, des caravanes espacées de pèlerins ont paru à Santiago, une fois des étudiants de l'Institut catholique de Paris, une autre, des prélats et des nobles anglais. En 1909, l'Année sainte a été célébrée ar des fêtes grandioses ^ ; Alphonse XIII es présida, entouré des chevaliers de Saint Jacques et portant le manteau de l'Ordre ; il renouvela pour son royaume, dans la basilique, au séculaire patron de l'Espagne, un hommage de fidélité.
Je descendais de la bibliothèque après m'être esquissé, comme dans une fresque rapide, les gloires de Compostelle et ses décadences. Pourquoi donc, pensais-je, le pèlerinage ne renaîtrait-il point ? Ce que je fais après d'autres, qui ne peut le faire ? Sans doute, l'ardeur du Moyen- Age ne s'y re verra plus ; ce furent des siècles trop beaux pour qu'ils recommencent. Mais la fontaine d'eau vive qui débordait de ce sépulcre sur toute la chrétienté n'est-elle pas prête à se rouvrir, aussitôt que des bouches avides se tendront ? Et quel séjour de recueillement salubre, cette église, cette ville aussi !
\. V, André Rebsomen : Un pèlerinage à Saint- Jacques- de" Compostelle (Bordeaux. 1911).
SAINT. JACQUES-DE-œMPOSTELLE 149
Car, imbibée pendant mille ans de prières et d'odeurs de cierges, elle n'a pas cessé d'être une ville samte ; selon le mot d'un Jésuite que je rencontrai ce jour-là, « Santiago reste un grand couvent ».
Santiago serait peu de chose si ce n'était plus « un grand couvent. )> En pleine nuit, avant l'aube, et le jour, à toute minute, aux cloches de la cathédrale répliquent les campanes des monastères, les unes avec un timbre vif et dur, d'autres dolentes, d'autres battant à coups précipités, dans un babil confus, comme celles de Provence et d'Italie. Elles perpétuent sur la ville somnolente l'invisible pulsation des cœurs pieux. Sauf au centre, où les boutiques amènent quelque remuement, le pèlerin peut errer des heures à travers les rues, comme autour d'un cloître méditatif. De vingt pas en vingt pas s'offre une église, une chapelle : Maria Salomé, la Capilla del Apostol, Saint Martin, Saint Roque, Santa Clara, le Carmel, Santo Domingo, la Capilla de
las Animas, et combien de moindres que je n'ai point vues ! L'hôpital, l'asile des mendiants, les collèges, l'Université, l'hôtel de ville lui-même, — bâti à l'origine pour être un séminaire, — tout porte le sceau d'une discipline ecclésiastique.
Parfois, dans la longueur d'une rue, on marche entre deux altiers murs bruns, contre lesquels, semblables à des cages vertes, des grillages barrent les croisées des cellules. L'aspect claustral de l'architecture, nulle part, en Espagne, n'aurait rien de surprenant ; c'est le pays des fenêtres rares sur le dehors, de la vie concentrée dans l'intimité fraîche des patios. Mais, à Compostelle, les proportions trop vastes des bâtisses conventuelles Iciissent deviner la solennelle tristesse de leur abandon : certains monastères de femmes où soixante religieuses, jadis, avaient leurs aises, n'en abritent que douze à peine. Le plus ample, celui des Bénédictines de San Payo, près de la Cathédrale, confine de sa masse austère la Plaza de los Literarios, vis-à-vis la Porte des Pardons. Le séminaire aussi était, au XVIII^ siècle, une abbaye de Bénédictins.
Je le visitai dès mon arrivée, et, sous le
cloître, comme jV'^entrais à laventure, j'abordai un jeune prêtre avec qui je me liai bientôt d'amitié. Labbé da Vina Trasmonte parlait suffisamment le français pour qu'en l'étoffant de latin et de mon peu d'espagnol nous fussions à même de causer sans embarras. Son air de vivacité candide et de droiture m'attira. Je dois le dire en passant : ce que j'ai aperçu du clergé espagnol ne justifie nullement nos préventions à son égard ; une extrême dignité d'attitude, de la théologie, de la science, et, plus encore, l'appétit d'en acquérir, une ferveur solide à défaut de l'esprit d'apostolat dont ses prêtres comprennent, moins que les nôtres, l'urgence, parce que le pays, dans son ensemble, demeure à eux. L'abbé da Vina ajoutait à ses qualités sacerdotales l'agrément d'une physionomie régulière et pure. Elle réfléchissait une douceur ascétique relevée d'énergie. Je le vois toujours, à une; réunion qu'il présidait par rencontre, la tête appuyée contre le cuir biiin d'un fauteuil, avec la transparence mate de son front et de ses joues maigres où le sang, à la moindre émotion, affluait, son menton de médaille latine.
son nez mince, quoique partant d'un peu bas, et, surtout, ses yeux, deux pupilles de jais élançant des feux noirs d'une virginale limpidité.
Il s'offrit, d'une façon toute simple, à me guider dans Compostelle, et, le lendemam, il me fit d'abord les honneurs du séminaire •^, vide en raison des vacances.
Le séminaire avait été construit magnifiquement par les Bénédictins, sans doute convaincus que l'Ordre en aurait à perpétuité la possession. L'escalier à rampe de pierre ajourée serait digne d'une résidence de roi. J'admirai la voûte romane du réfectoire, sévère et féodal. Nous passâmes devant les quinze mille volumes de la bibliothèqae. La chapelle m'arrêta davantage ; mais ce ne fut pas à cause de ses beautés. Je ne pouvais me soumettre à ce style baroque, à la profusion des pilastres, des volutes, aux retables boursouflés d'angelots clinquants.
^L'église de Saint-Martin Pinario, dépendante du séminaire, souffre du même
1. En Elspagne, le grand et le petit séminaire ne sont pas séparés ; l'un est au premier étage, l'autre au second du même bâtiment.
luxe outrecuidant. Sa grande coupole y verse une clarté mondaine. JV retrouvai, comme dans la Capilla mayor de la basilique, une emphase matamoresque et nulle humilii-é dévote. Deux baldaquins dorés, dont Tun difforme, débordent sur les chapelles ; les stalles du coro s'adossent à des boiseries fastueuses ; celles-ci portent sculptées des scènes évangéli-^ ques, des figures de saints personnages ; rnais des colonnettes d'un goût païen en divisent les médaillons. La sacristie me plut davantage ; sobrement ornée, elle a de ces longues et nobles crédences à poignées de cuivre où l'on pourrait préparer des chasubles pour les messes de tout un conclave.
A Saint-Martin, de même qu'ailleurs, les siècles d'ignorance révolutionnaire, le XV!I^ et le XVIII^ ont passé leur charrue ; de l'abbatiale primitive consacrée par l'évêque Gelmirez aucun vestige n est debout. J'en dis à l'abbé da Vina mon déplaisir. Mais le Moyen- Age le touchait médiocrement ; il acceptait ces énormes retables qui répondaient à son inclination d'espagnol pour les décors héroïques'^et riches. Ce qu'il aimait en dehors des
offices, c'était la poésie, la belle éloquence ; quand j'allai, dans la suite, le voir chez lui, il me lisait volontiers des poètes castillans et me soutenait que nul auteur français ne pourrait atteindre à la vigueur sonore de leurs rythmes.
Le dimanche matin, nous nous rendîmes ensemble à l'hôpital de los Reyes catholicos. Le portail en est charmant : bien que ses moulures et ses niches ouvragées comme un point de dentelle accusent l'âme frivole de la Renaissance, ses statues de saints, de rois et de reines demeurent naïves et pieuses : les deux plus basses représentent, l'une à droite, Adam ; l'autre, en face, Eve, tous deux confus de leur nudité après la Chute ; ils sont ici afin qu'on se ressouvienne, si on l'avait oublié, d'où procèdent les misères du corps, et pourquoi il faut les endurer humblement.
Un autel surmonté d'un Christ donne au vestibule obscur la gravité d'une cha- Delle. Nous entrâmes dans un patio dont es arcades tranquilles reposent sur de lautes et minces colonnes quadranguaires d'une joyeuse élégance. Un jet d'eau >ruissait au milieu ; des convalescents
étaient assis contre la vasque ensoleilléee J'aperçus des religieuses circulant avec lallure preste habituelle aux Filles de Saint Vincent-de-Paul ; leur cornette, toutefois, manquait d'ampleur ondoyante, et leur robe, d'un bleu ardent, ne valait pas celle de nos Sœurs, ce bleu gris, si négligent des vanités.
Nous montâmes aux salles des malades, La première contenait des fiévreux ; d'un air hébété, ils nous regardaient passer ; j'aurais voulu les réconforter chacun de quelques paroles, mais nous avions trop à voir, car l'hôpital est immense, ordonné en une succession de cours et de cloîtres. Cependant, pour l'admirer, il faudrait ne connaître ni l'Hospice Saint- Jean, à Bruges, ni, plus encore, celui de Beaune, où la pensée d'honorer comme des rois les infirmes et les pauvres élabora une merveille unique.
J'en sortis un peu déçu ; non loin de là, dans une rue proche de la cathédrale, nous fîmes halte devant un édicule clos d'une simple grille ; un Saint- Jacques, au fond, s y découvre, obscurément logé entre des cierges : c'est la Capilla del Apostol, à l'endroit où les bœufs qui traî-
naient la Santa Cueva s'arrêtèrent, refusant d'aller plus outre. Une fontaine coule auprès ; elle eut, dit-on, durant de longs siècles, des propriétés miraculeuses ; mais, quand la foi décline, les miracles s'en vont.
Il est d'autres coins, dans Santiago ou alentour, dont je reçus de fortes impressions chrétiennes. L'abbé da Vifia me conduisit, une après-midi, hors la ville, à Santa Maria la Real del Sar, une église délabrée et penchante, reste d'un prieuré de moines augustins que fonda, en 1 1 74, le grand Gelmirez. Les vieux chanoines et les prélats hors d'âge s'y retiraient ; ils allaient seulement, le dimanche et les jours de fêtes solennelles, déjeuner chez l'archevêque, puis redescendaient vers leur collégiale à l'heure du salut.
Ce fut une douceur pour moi de respirer parmi les champs. Le ciel était tendre et léger. Je pris plaisir à voir des paysans faucher le regain ; des femmes, assises dans l'herbe, tricotaient ; des chèvres tondaient les buissons ; sur 1 arête d'une colline, des pins déliés, à la file, se courbaient avec grâce comme des enfants qui jouent.
SAINT- JACOI lES-DE-COMPOSTELLE 1 57
Le prieuré s'isole au milieu des prairies, voisin d'an ruisseau, le Sar, où les pèlerins, ayant d'entrer dans Composteile, se baignaient en signe de purification. Il n est plus aujourd'hui qu'une paroisse de faubourg, d'aspect humble et tassé, telle que nos églises rustiques d'autrefois.
Nous traversâmes le cimetière qui reçoit l'ombre des murs, de la triple abside et du massif avant-porche. Des arcs-boutants incurvés et rudes étayent au dehors la bizarre inclinaison de la nef à l'intérieur : car, au lieu de s'élancer toutes droites, les colonnes montent d'un jet oblique, ainsi que les arbres d'une pinède couchés en arrière par le vent ; cette pente se communique aux arceaux ; de la sorte, le bâtiment a l'air de vouloir se renverser. Un malaise s'ensuit pour les yeux et contrarie la quiétude de la méditation dans ce sanctuaire néanmoins si grave. Le Sar l'avait récemment envahi ; le sacristain, vieux rustre aux joues rases, au nez tortu, à la bouche dure, nous montra, dans l'intervalle du plancher qui exhausse le sol, l'eau stagnante autour d'un pilier.
Deux statues sur des tombeaux s'allon-
gent près des murailles. Au flanc de lun se déchiffre encore : « Hic jacet Bernardus.. . quondam archiepiscopm, jadis archevêque. ^> Don Bernardo négligea d ajouter les mots que le cardinal Lavlgene, amoureux des antithèses, a voulu mettre au bout de sa pompeuse épitaphe : « Nunc cinis, cendre à présent. «
Du cloître, un seul pan subsiste, neut cintres étroits, dont les chapiteaux historiés de feuillages pressent des colonnettes ingénument accouplées. Il se continue par d'affreuses arcades crépies a la chaux. Des râteaux et une bêche étaient posés contre le sépulcre d'un abbé ; sa statue avait le nez brisé. Au miheu de la cour, des poules picoraient un gazon dru, comme il en pousse sur les morts.
Dans cette église de Samte-Marie la Royale, l'abbé da Vina me conta un détail où s'énonce bien la dévotion des Espagnols pour rimm.aculée : lorsque le sereno — dont l'emploi est maintenant aboli — passait le long des rues, il commençait son tour de ville en chantant : Ave Maria purissima. et, dans le ciel se déroulait, répondant à sa mélopée, le rosaire des étoiles.
A Santa Maria la Real \ je n'avais trouvé que le squelette d'une abbaye défunte, mais je pus visiter deux monastères encore habités : le convento de Belvis et la maison des Franciscams.
Belvis est un couvent de Dominicaines datant du XIV^ siècle ; j'y voulais^ voir laumônier, le Padre Capillan ; j avais pour lui une lettre d'un Frère prêcheur français. Je descendis, à l'est de Santiago, un sentier entre des murs, plus semblable à l'ancien lit d'un torrent qu'à un chemin fréquenté. Des odeurs d'immondices y séjournaient, sous le soleil de midi, dans l'air de plomb. Je gravis la côte en face jusqu'à une rue faite de cabanons minables ; des pourceaux entraient dans les chambres, en sortaient ; les maîtres et eux partageaient le même logis, selon la séculaire habitude des campagnards en Espagne.
Belvis, à droite, barrait l'horizon ; le couvent ressemble à une grosse et vieille ferme avec une façade bigarrée de mousses jaunes et noirâtres. Une mendiante,
I. De même à Santo Domingo, devenu un asile pour leg mendiants.
accroupie sous l'ogive du porche, se dressa, monta un escalier devant moi, sonna. Je fus mtroduit par un jeune homme long et pâle. Le Padre Capillan vmt aussitôt. A son aspect, j'admirai comment la formation monastique peut épurer la laideur la plus triviale : un crâne chauve, une mâchoire, des dents ei des pommettes énormes et, sur cette ossature d'une violente animahté, des lunettes d'or, tel se présentait le chapelain des Dominicaines. Mais une âme simple et bonne émanait de ses yeux, de ses gestes ; il m'accueillit comme s'il m'eût connu depuis des années. Je me confessai à lui dans un lai in farci d'espagnol qu'il eut quelque peine à comprendre. Ensuite, il me mena sur un petit balcon d'où la vue atteint tout un versant de la ville, les clochers orgueilleux de la basilique, les coupoles de mainte église, la continuité majestueuse, mais grise, pesante des édifices atténuée, ça et là, par des verdures sombres.
Je lui demandai si le monastère se maintenait peuplé. — Non, répondit-il, en agitant le rosaire pendu à sa ceinture, il y en a trop, muchos, muchos. Et, du
doigt, il m'indiquait, au Nord, le Carmel, Santa Clara, plus près, les Bénédictines, les Mercenarias et d'autres.
Belvis, jusqu'en 1836, possédait des terres ; on prit alors tout aux moniales, on les chassa ; et, à cette heure, elles ne sont guère assurées du lendemain.
<( Chantent-elles, repris-je, comme en France, l'office au milieu de la nuit ? — Hélas ! non, fit-il, elles sont délicates ; Son Eminence le leur a interdit. »
Je me disposais à prendre congé ; le Padre Capillan voulut me faire voir la chapelle. Il appela son domestique, réclamant cerillas, des allumettes. J'ignorais pourquoi ; le dom.estique ne répondit pas. Âlo s le moine poussa une porte, me prit la main et m'attira, sans lumière, dans un couloir où les ténèbres étaient opaques. Il marchait, avec ses pantoufles sourdes, en silence et doucement ; je sentis que nous descendions, puis que nous remontions. J'éprouvais une attente singulière à m 'avancer ainsi dans le noir, guide par une main que je ne voyais pas. Tout d'un coup, 11 me dit : « Es cala » ; quelques marches nous élevèrent à une autre porte. Le grand jour se fit brusque-
ment ; nous entrâmes dans la chapelle solitaire. Les religieuses, à la tribune, invisibles, psalmodiaient ; un harmonium soutenait le ton. Le Padre me conduisit au maître-autel pour que je contemplasse de près une Assomption peinte en relief, Marie enlevée sur des nuages en stuc, parmi des anges aux joues carminées, sous une pluie de rais d'or que le Père laisse tomber de ses paumes étendues.
Mais j'étais davantage attentif aux voix des nonnes, tour à tour languides ou ranimées par un unisson plus ardent. Les versets, passant par ces lèvres virginales, me semblèrent descendre d'un lieu de paix et d'expiation. C'est ainsi que, dans les vallons du Purgatoire les Psaumes doivent résonner.
Quand je me séparai du Padre Capillan, il me serra les deux mains avec effusion, comme celles d'un ami qu'on avait longtemps attendu et que peut-être, en ce monde, on ne reverra pas. Je contournai le jardin de Belvis du côté de la campagne et j'allai m'asseoir sur un petit mur de pierres sèches. Une paysanne, devant une maison blanche, en chantonnant, étendait du linge ; un coq lointain
dilata son cri. Je regardai, au Sud, le Pico sacro, la cime où les disciples de Saint Jacques allèrent quérir les taureaux furieux. Les druides, auparavant, y avaient dressé des dolmens qu'on voit encore. Le ciel, comme une eau dorée, coulait sur ses flancs nus ; autour de collines plus distantes vibraient des ombres limpides, veloutées. Cependant le pays restait sévère; le Pico sacro, même au soleil, garde la couleur brun tabac qui plaît aux Galiciennes pour leurs robes et leur prête un air monacal. Le cercle des monts enserre G)mpostelle, ce vaste moutier, ainsi qu'une plus vaste clôture.
Je pensais, en repartant, aux frêles et suaves Dominicaines dont, tout à l'heure, j'écoutais l'office. A moi, pèlerin, livré aux dissipations des spectacles changeants, leur vie recluse derrière ces murailles, tellement absorbée déjà dans l'éternel qu'elles n'auront qu'un pas à faire de leur cellule au Paradis, exprimait le plus désirable des reposoirs. Quand donc atteindrai-je l'incessible demeure, la montagne sainte d'où l'on ne peut plus redescendre ?
Belvis, cependant, bien qu'entrevu du
1 rois villes saintes ^
seuil, m'imposa la mélancolie de son déclin. Chez les Franciscains, au rebours, je rencontrai un monastère en pleine vigueur et prospérité. Sans le connaître, je passai auprès en revenant, par un soir pluvieux, d*un faubourg à l'Ouest^ de Santiago ; je montai une ruelle qu'enferme, à droite, un mur puissant, renflé comme un rempart ; des grillages verts, surplombant contre de petites fenêtres, révélaient un couvent. La chapelle devait être voisine, car un chant mâle m'arriva, sur lequel un orgue brodait de vagues harmonies. Et cette musique me remémorait un autre soir, à Granville, où, des Bastions du Roc, je voyais la mer s'enfler dans la brume, tandis que, dans une église prochaine, grondaient les pulsations profondes d'un orgue.
Je débouchai sur une place, l'entrée de la chapelle se présenta et je reconnus, au creux d'une niche, l'effigie, quoique fort laide, de Saint François. A l'intérieur, dans l'unique nef, une seule vieille femme dormait, assise au bout d'un long banc ; les religieux, en haut, vers le fond de la tribune, chantaient leurs vêpres.
Je m'attardai jusqu'au crépuscule à les
entendre ; leur église, malgré son faux goût, me heurta moins que je ne m'y serais attendu ; je m'accoutumais aux dorures ampoulées, aux triples étages de statues sur les autels, et je tâchais de m'appliquer ce sage avis de Saint Jean de la Croix : « L'âme qui n'est pas dis- Dosée à prier en tout lieu, mais dans celuià seulement qui est de son goût, manquera Dien souvent à la grâce de l'oraison ; car elle ne sait lire, dit le proverbe, que dans le livre de son village. »
Je retournai, le lendemain, au couvent, en compagnie de l'abbé da Viiia. Sous le Dorche, une table de pierre est dressée ; à, on donne à repaître aux mendiants.
Jne corde pendait à la voûte ; la cloche que je fis tinter avait une douceur de son vraiment angélique. Un Frère, dont les joues mal rasées et l'air de jubilation énonçaient avec son saint Patron une ressemblance familiale, nous ouvrit la porte vitrée du parloir. Un moine y recevait un ouvrier et sa femme. Ici, comme ailleurs, les Franciscains ont l'amitié des humbles, car ils en sont eux-mêmes et, mieux que d'autres, ils ont retenu la parole : Vous aurez toujours les pauvres avec vous.
Nous fûmes reçus au cloître par un jeune père, le Padre Athanasio, qui venait d'Assise et se consumait en des recherches sur l'histoire de son Ordre. Les travaux et les jeûnes avaient laminé sa figure pâlotte et froncé autour de ses lèvres des rides précoces ; mais une gaieté d'écolier un peu malicieuse vivifiait son œil anémique et son parler rapide. Il nous montra d'abord les salles où les moines ont constitué une rudimentaire collection de plantes, d'animaux et d'instruments scientifiques :
— C'est pour faire la classe, me dit-il, aux Frères et aux novices.
Ceux-ci prenaient alors leur temps de récréation et paraissaient engagés avec feu dans une partie de quilles ; quelques-uns, en groupe sur les marches d'une fontaine, causaient tranquillement.
Le couvent, malgré son air simple, est conçu selon l'ampleur commune à tous les édifices monastiques de l'Espagne et que les Jésuites ont transportée, chez nous, dans leurs collèges. Le Padre Athanasio laissa voir une certaine fierté de la bibliothèque ; il voulut me prêter des livres. Chemin faisant, il m'expliqua les origines très glorieuses de la maison.
Saint François lui-même la fonda quand il fit, en 1214, son pèlerinage. Il avait trouvé un gîte chez un charbonnier nommé Cotolay ; une nuit, pendant qu'il priait dehors au bas du Monte Pedroso, il connut par une révélation qu'un monastère de ses fils devait naître en cet endroit. Il postula quelques arpents de terre auprès de l'abbé des Bénédictins et promit de le payer en lui offrant chaque année « un cestillo de peces «, une corbeille de poissons. Puis il dit à Cotolay : « Dieu veut qu'ici tu me bâtisses un couvent ^. — Comment peut vous obéir un pauvre charbonnier ? objecta Cotolay. Le prodige se fit pourtant et d'une manière aisée : Saint François conduisit Cotolay en un champ où il lui ordonna de fouir le sol, et un trésor s'offrit.
Aujourd'hui, les Franciscains de Santiago ne comptent plus pour vivre sur les trésors miraculeux. Ils ont leur verger, les aumônes des messes et ce que l'État leur octroie comme gardiens de la Terre
I. Ce détail suffirait à dénoncer l'origine toute légendaire du récit.
Nous savons trop que saint François d'Assise avait horreur de bâtir des couvents «.
Sainte. Mais surtout leur maison forme pour le Maroc des missionnaires. Je fus frappé d'apprendre qu'en cette Afrique, où l'Espagne s'évertue à recoudre un pan de son manteau impérial, les moines qui suivent l'armée conquérante essaiment du giron de Saint Jacques, le Matamoros.
Je revis d'autres fois les joyeux Franciscains ; mais ce ne fut pas chez eux que je m'unis le plus fervemment au cœur mystique de Com.postelle ; il faut en venu' aux deux choses qui, après la crypte de la cathédrale, ont fixé lei plus purs moments de mon pèlerinage : la Capilla de las Animas et la Puerta de la Gloria.
J'avais l'occasion de fréquenter un homme d'une aménité rare, le senor Garcia Queipo. Il possédait toute la souplesse d'esprit des Galiciens, beaucoup plus proches de nous que les raides Castillans ; sauf un léger accent aigrelet, il me dorinait l'illusion de causer avec un compatriote. Petit, grisonnant, voûté, les'^yeux bleus, le sourire courtois, le parler sobre, il présentait en sa personne un délié de contours plutôt français qu'espagnol. Sa causerie m'ouvrait sur l'état présent de l'Espagne des perspectives anecdotiques qui
seraient superflues ici. Nous nous promenions ensemble le long de TAlameda et par les vieilles rues :
« Connaissez-vous, me demanda-t-il un jour, la Capilla des las Animas ? Allons-y, vous verrez un étonnant Chemin de Croix. »
Nous y fûmes la veille de mon départ ; cette église, même si rien d'autre ne la distinguait, m'aurait ému en raison simplement du culte auquel on Ta vouée :
de cinq heures à midi, des messes s'y célèbrent pour les défunts ; de ses autels au monde des âmes souffrantes tombe la continuelle rosée du Sang qui rafraîchit.
Des pauvresses et des mendiants la remplissaient, cornme si on leur eût délégué le soin d'assister les prêtres dans le Mémento des morts. Tout autour, dans des chapelles, un artiste italien du XVII® siècle sculpta et peignit une Passion d un réalisme sans profondeur, mais extraordinaire par la véhémence des figures et des attitudes. Les soldats et les bourreaux ont des faces cuivrées de brutes hux'lantes, telles qu'on dut en voir, ces jours-ci, dans les émeutes des grèves, à Culloa.
La Mise au sépulcre est disposée comme
une belle déploration dramatique autour du cadavre, dont se renverse la tête blêmie,
L*œuvre me toucha moins que ne Tespérait M. Queipo. Mais, en sortant de Téglise je levai les yeux vers le portail qui m'avait paru d*abord insipide : entre quatre grosses colonnes doriques, sous le triangle du fronton, le soleil éclairait en plein une frise de marbre représentant des hommes et des femmes immergés jusqu'à la poitrine dans le brasier du Purgatoire, les regards collés aux cieux et les mains jointes avec un air d'ineffable impatience.
Cette figuration simpliste d'un mystère poignant emmena ma pensée vers l'habitacle de douleur et d extase où je sens vivre les plus chers des miens, et, comme l'appel d'une cloche plaintive, il me semblait entendre leur cantique dans la fournaise :
0 flammes qui savez mordre, mordeznous plus fort. Chérubins, attisez-les. Que la pointe ardente de vos glaives nous transperce. Hâtez-vous, flammes miséricordieuses ; consumez en notre substance tout ce qui n'est pas vous ; rendeznous agiles et libres comme vous l'êtes, langues pures de l 'Esprit-Saint.
Nous sommes à vous, Seigneur, et rien ne peut plus faire que vous ne soyez pas à nous. Pour nous, les dents du Dragon sont brisées, le mal a cessé d*être ; il nV a que Vous et les voluptés de votre Gloire, et elles ne finiront jamais. Comme des enfants à la mamelle, quand ils ont soif, nous vagissons vers le Paradis. Aiguisez nos tourments, et que nous entrions plus vite. 0 frères humains qui pouvez mériter encore, souffrez, priez, délivrez-nous !
De la Capilla de las Animas à la basilique la distance est courte. JV retournai prendre congé de l'Apôtre et saluer encore la Puerta de la Gloria. Une dernière fois je sentis l'attente pleine de délices dont je frémissais toujours, en arrivant, au delà du jubé, dans le bas de la grande nef, vers l'heure où le soleil s'en va. J'allai jusqu'au fond du porche et je tâchai de fixer, pour la vie, dans ma mémoire, ces images de joie si parfaitement naïves que nul artiste chrétien ne me paraît avoir réduit en formes plus exactes et paisibles la théologie de la vision suprême.
L'œuvre rappelle en son ordonnance les Jugements de nos cathédrales. Mais le triomphe des Saints et celui de l'Apôtre
Jacques dominant les intentions du sculpteur, il convenait que l'Enfer fût restreint à une figuration brève : du soubassement des piliers se dégagent avec révolte des têtes de démons ou d'animaux symbolisant les hérésies et les vices ; toutes les pierres des colonnes, la voûte de l'église pèsent sur eux, et leurs gueules béantes essayent de crier sous l'horreur de ce faix ; c'est la gloire des Justes qui les écrase ; voilà bien l'idée de l'Enfer, telle que l'exige, par équilibre, l'infinité du Paradis. Regardés isolément, ces monstres sont effroyables : des oreilles de porc, des becs de vautour, des mufles de crapaud bossues et dilatés se combinent dans une expression de désespoir bestial ; l'un d'eux, de rage, se mord la patte. Les damnés apparaissent, en outre, sur un arc latéral, à la gauche du Juge. Cependant on y songe à peine : la grimace des Maudits se perd parmi la liesse des Bienheureux.
Je suivais lentement, du sud au nord, la rangée des prophètes répartis autour des piliers, sous les trois cintres ; les deux plus extrêmes, près de l'ange qui sonne de la trompette, ont l'air de se confier
SAINT- JACQUES-DE-œMPOSTELLE 1 73
Tun à Tautre la promesse de la Rédemption. Un, plus proche, à longue barbe en pointe, semble dire à son voisin, celuici imberbe et jeune, tenant contre sa poitrine un livre ouvert : Oui, IL viendra. De l'autre côté, Isaïe, le front ceint d'un turban, avoisine Daniel qui rit et Jérémie triste, les yeux baissés. Au centre, une colonne d'agate divise et porte le tympan ; de fins reliefs laissent distinguer une torsade de lierre montant de la poitrine d'un vieux roi jusqu'aux pieds de Marie qu'elle s'abstient de toucher, signifiant ainsi sa conception sans tache.
Plus haut que la colonne. Saint Jacques, assis, appuie sa tête contre un large nimbe ; il serre en ses doigts un parchemin déroulé sur ses genoux et où se lisent ces mots : Misit me Domtnus, Son visage ressemble à celui de Jésus, soit pour commémorer qu'un sang commun les apparentait, soit parce que le disciple, même extérieurement, s'identifie au Maître. Les traits de l'Apôtre, graves et doux, réguliers, sa barbe triangulaire répondent à un type de beauté sainte traditionnelle. Ses paupières sont closes, ses lèvres aussi ; il écoute en silence la Parole intérieure et
s*y recueille, tel qu'un prêtre à l'instant où il a communié.
Au-dessus de Saint Jacques, Jésus, plus grand et auguste que son Apôtre, lève ses mains éployées et montre ses plaies radieuses, tandis que les Archanges, à sa droite, présentent les trophées de la Passion. Les Evangélistes écrivent auprès de lui, comme s'il leur dictait. Plus haut encore se pressent d'innombrables figures de séraphins et d'élus, rondes et juvéniles, d'une quiétude extasiée ; enfin, sur la courbe de l'archivolte enlacée d'épais feuillages, les vingt-quatre vieillards, jeunes eux-mêmes d'aspect, siègent à la façon d'un concile ; quelques-uns se renversent en arrière, ivres d'une félicité qui sans fin commence. Plusieurs ont le front ceint de couronnes ; d'autres tiennent des coupes de parfums, d'autres, des violes, des harpes, des psaltérions.
Toute l'allégresse du Paradis semble affluer en eux : Non, c est trop ! paraissent-ils dire.
Il fallait la foi ingénue des vieux sculpteurs pour exprimer de la sorte une Jérusalem céleste où l'on est éternellement assis ; Dante, déjà tourné vers 1 instable,
devait voir les âmes emportées dans une ronde de lumière et de musique à Tinfini plus profonde, plus éperdue. Cette pensée ne me vint pas alors ; mais, pendant que je regardais l'assemblée calme des Elus, les mains de Jésus-Christ, les faces des Archanges et des Ëvangélistes s'animèrent au soleil couchant. Il ravivait le rose de leurs joues et l'azur de leurs manteaux. Leurs yeux endormis paraissaient prêts à s'éveiller pour la résurrection, une mélodie tremblait sur les harpes muettes. Je m'oubliais moi-même devant l'éternité de leur Béatitude. Non loin de moi, une pauvre femme debout contemplait et priait...
0 Saint Jacques, murmurais-je en regagnant la Capilla mayor pour m'y agenouiller une dernière fois, je ne suis qu'un atome d'ombre dans le soleil de Dieu.
Brûlez-moi, épurez-moi ; que je quitte votre sanctuaire, plus avide de la gloire où je vous verrai !
Je m'éloignai de Compostelle, un matin qu'il pleuvait, le cœur empli pourtant d'une sérénité lumineuse. Peu de villes m'ont laissé un attachement aussi net
de toute amertume. Si jamais j'étais banni de France, volontiers je m'^ réfugierais. Je Taime d'autant plus qu elle est maintenant délaissée ; et il n'est point à souhaiter pour elle de redevenir un caravansérail de grands pèlerinages : trop de mercantis s'abattraient sur ses humbles boutiques, des palaces hideux s'érigeraient là où chantent ses monastères.
Mais je voudrais que des pèlerins moins rares y vmssent chercher, comme je l'ai fait, un lieu de méditation et de réfection chrétienne. Sa vie passée et présente se pemdrait assez bien dans le mouvement du botafumeiro, l'encensoir des solennités : il monte, se balance d'une vaste oscillation ; ses charbons s'embrasent, son encens fume ; puis il redescend et se pose doucement à terre ; mais il ne s'éteint pas. En passant, j'ai soufflé sur la cendre sainte ; d'autres, après moi, feront flamber les charbons rouges, plus fort et plus haut.
Le Mont -Saint -Michel
Du jardin public d'Avranches, tout à l'heure, je lai entrevu.
Au milieu des courbes lignes d'eau et des sables tremblants, le cône de l'ilôt fendait un brouillard d'une blancheur délicate que le soleil^d'Avril dissolvait indolemment. On eût dit un petit volcan mort coiffé d'un clocher aigu ; à la pointe de la flèche. Quelque chose de vague s'effilait, comme les ailes tendues d'un oiseau qui s'abat.
J'avais beau, depuis ma prime enfance, le connaître en image, je ne me lassais point d'en contempler la silhouette : ce rocher jailli là des fournaises primordiales, avant que la mer ne fût, et que les flots employèrent ensuite mille et mille siècles à modeler, une Puissance invisible l'a marqué d'un signe ; l'orbe horizontal des grèves ne s'amplifie que pour ceindre d'un plus
vaste fief le sanctuaire choisi par un archange, le château-fort inviolable.
Maintenant, j'en approche. Nous laissons derrière nous des étendues rases, l'herbu où cheminent les dos houleux de moutons pâturant sans pastour. Le vent salé, froid et strident balaye une toison grise d'embruns. Et déjà nous nous avançons sur la digue, la détestable digue : le Moyen-Age l'aurait jugée scandaleuse, mais pour un autre motif que nos esthètes, simplement parce qu'elle est une commodité et qu'un lieu de pèlerinage ne doit pas être d'un trop peu méritoire accès. D'ailleurs, — c'est plus qu'évident, — elle rompt, au mépris du paysage, le va-et-vient des marées, l'austère solitude du mont soudé, malgré lui, au continent. Il faut subir, le long de cette chaussée, des pétarades d'autos, des sifflets de locomotives. Et comme elle va buter, d'une façon laide, son remblai contre une demi-lune des remparts !
Ce sera pourtant du Mont lui-même qu'elle me paraîtra le plus déplaisante. Tandis que j'y marche, je n'en vois pas l'ensemble ; mes yeux courent sur l'immensité des sables, blonds sous les feux
LE MOiNTSAINT-MICHEL 179
de Midi, mais tristes à cette heure de morte-eau ; des lacis de ruisselets miroitent ; une rivière, à gauche, le Couesnon, bouillonne, chassée en arrière par les rafales.
Au flanc Sud que le Mont présente, les chapiteaux fleuris des contreforts de Tabside et la flèche éperdue révèlent un élan d'oraison, un espoir supra-sensible ; mais le gigantesque mur des logis abbatiaux, se haussant à pic sur les rampes rocheuses, et le corps massif du clocher n'énoncent qu'une rébarbative et féodale volonté de défense, aucune intention d'accueil pour le pèlerin. De ce versant, l'abbaye se montre ramassée, dénuée d'ampleur ; elle fait sentir à distance que, par nécessité, tout, au dehors, y fut conçu pour la lutte.
Son histoire, en effet, n'a été qu'une bataille sans répit : bataille contre les ouragans, contre les vagues, contre la pluie, contre la foudre incendiaire ; résistance aux bombardes des Anglais, aux escalades ou aux surprises des huguenots ; bataille, aujourd'hui encore, contre les ruines que les démolisseurs et les embellisseurs multiplièrent au dedans de
Trois \^lles saintes iû
l'abbaye ; bataille, enfin, dans le ciel entre l'Archange et le Dragon qu'il tient sous le tranchant de son glaive, terrassé, mais vivace.
D'en bas, sa statue est si lointaine qu'on distingue seulement au soleil des chocs de rayons sur son casque, ses fières ailes taillées en faux et son épée mince comme un fil. A peine visible, cependant il remplit l'espace ; qu'on le retranche de la flèche, le Mont serait décapité. Saint Michel y règne par un droit d'éternel apanage ; l'estuaire aussi, les promontoires, les îles sont à Lui ; la mer tremble devant son maître : Immensi tremor OceanU disait la devise des chevaliers de son Ordre ; mais, en même temps, comme il est l'archange de la Justice, c'est lui que le ressac des grandes marées, les soirs d'équinoxe, implore en gémissant avec toutes les créatures dans l'attente de la révélation du Juge et de la délivrance dernière. . .
Mon regard fatigué quitte la statue et, s 'abaissant jusqu'à mi-côte, au-dessous de l'abbaye, rencontre l'insolente enseigne d'un chalet planté en vedette pour fasciner les touristes. La réclame et le tou-
risme sévissent ici, plus malséants qu'ailleurs. On collerait au cimier de Saint Michel, si l'accès en était moins ardu, quelque énorme annonce d'un nouveau quinquina. Sur les cent mille visiteurs que le Mont voit défiler tous les ans, les trois quarts s'en vont satisfaits quand ils ont mangé une omelette, lorgné un moment les sites et qu'ils peuvent dire : « J'ai vu l'abbaye. »
Dès l'estacade aboutissant à la porte de l'Avancée, on est assailli par des servantes d'hôtels, des guides vous harcèlent de leurs offres ; passé la porte du Roi, dès qu'on s'engage dans la rue montante, commencent les magasins de souvenirs, de coquillages, d'objets pieux, et les marchandes, au guet, se disputent l'étranger. Depuis l'origine du pèlerinage, ce fut ainsi ; les premiers citadins du Mont, lesquels arrivèrent d'Avranches, étaient des pêcheurs dont les femmes vendaient, au X^ siècle déjà, des « conques marines )^ aux pèlerins. Plus tard, les moines taxèrent d'une forte redevance les '< biblotiers ^ »,
1 . V. Paul GOLT, Le Mont'Saint-Michd, t. I, pp. 344-345. Son ouvrage et celui de l'abbé Bossebceuf me dispensent d'insister, comme je l'ai fait pour Compostelle, sur l'histoire du lieu.
et ceux-ci allaient fermer boutique, lorsque le débonnaire Charles VI, venu pour faire ses dévotions, les exonéra.
Mais, une licence qu'en ces temps-là on eût moins admise, ce sont les guinguettes bizarres où des beautés plus parisiennes que normandes vous attendent au seuil en vous offrant « d'excellentes consommations ». Les chemins de ronde, dans l'enceinte du Mont, rappellent trop la Kasbah d'Alger.
Je m'arrête au bas des grands escaliers, à l'église paroissiale, seul refuge de prière, maintenant que l'abbatiale, ouverte aux quatre vents, n'a plus d'autel. Cette église, bien qu'agrandie au XV^ siècle, conserve la simplesse romane d'un oratoire primitif : un bloc de granit verdi, non taillé, repose au fond de la nef, comme si on avait voulu enclore dans le lieu saint le sol brut de l'escarpement.
Une chapelle, à droite, où brûlent des cierges, m'attire ; elle abrite ime statue de l'archange assez misérable, malgré la couronne alourdie de joyaux dont sa tête est chargée. Pour figurer avec noblesse et humaine vraisemblance un Esprit de lumière la familiarité du surnaturel man-
que absolument aux modernes. Le Saint Michel de Frémiet gagne à être éloigné très haut dans l'espace ; ce n'est qu un morceau décoratif ; Frémiefc fit de Tindomptable guerrier un paladin de théâtre qui ne prend pas au sérieux le Dragon ; et le visage en reste équivoque ; on croirait qu'une femme, une actrice a posé devant le sculpteur.
J'ai dans la mémoire quelques Samt Michel du Moyen-Age ; les imagiers n'avaient qu'à ennoblir des types féodaux, et ils représentaieni: un Baron du ciel capable d'exalter les hommes vers des modes supérieurs d'énergie et de foi.
Un des plus mâles archanges est, à Bruxelles, celui de l'Hôtel de Ville, un chevalier roide et maigre, déjà vieux, d'une ascétique vigueur, le front surmonté d'une croix et l'épée haute.
Les miniaturistes et les pemtres se plurent au contraire à mettre dans le combat de Michel avec le Dragon une douceur paradisiaque. Une miniature du Missel de Charles VI montre sur une prairie, au bord d'une rivière. Saint Michel adolescent, ayant les joues rondes et roses d'un jeune clerc, une robe blanche, des
ailes d'émail ; il s'incline candidement pour frapper la bête verte et griffue qui mord sa targe bleue fleurdelisée. Samt Michel, soit qu'il lève son glaive, soit qu'il perce de sa lance la mâchoire inférieure du monstre, s'acquitte de cet emploi avec la sécurité gracieuse d'un être invincible qui ne peut en luttant ni souffrir ni déchoir ; néanmoins, nulle froideur conventionnelle ne gâte son mouvement.
Il faut voir, dans un Livre d'heures de la même époque, le geste militaire mais calme, d'un Saint Michel en cotte de mailles, piquant le dos d'un affreux démon qui lui dispute une âme au tribunal de Dieu.
D'autres miniatures — ainsi, celle que possède, à Venise, le bréviaire du cardinal Grimani — • représentent Saint Michel couvert d'une chape écarlate ; les deux bouts d'une étole se croisent sur son aube ; un demi-cercle d'or où est enchâssée la croix presse son front, et ses cheveux descendent en boucles jusqu'à ses épaules, sa dextre tient le glaive, sa main gauche l'oriflamme ; il semble s'avancer, comme un beau porte-bannière, à la tête d'une procession. Dans le triptyque du Juge-
ment, à Beaune, la même splendeur sacerdotale l'investit ; mais, attentif, il pèse en une balance, de ses doigts scru* puleux, deux âmes, un juste et un réprouvé ; l'ovale clair de sa longue face harmonise le calme des Bienheureux et une sévérité compatissante. Seule, une foi avide de voir sous des espèces palpables l'mcorporel pouvait mettre d'accord des nuances aussi contraires. De telles images consolent des pauvretés où nous végétons. . .
Au-dessus de l'église, un Calvaire de cuivre est érigé sur une esplanade ; c'est là qu'on célèbre en plein vent la messe des pèlerinages ; les quarante-huit cantons du diocèse de Coutances s'y sont queU quefois donné rendez- vous.
Les escaliers longent un rempart analogue à ceux qu'on suit dans les rêves, surplombant d'inexprimables gouffres.
Penché contre le parapet, j'aperçois l'angle de la Merveille, et, sous ses murs hautains, un bois de hêtres dévalant vers les grèves ; il subsiste comme maigre vestige d'une futaie fabuleuse, la forêt de Scissy que la mer a lentement exterminée.
La mer monte à cette heure ; une barre
de cristal tranche au loin sur 1 étendue des sables mous. Mais voici que du large un nuage accourt ; les bourrasques font lever au ras des tangues, là même où le sol paraît sec, des poussières d*eau frissonnantes ; les grèves blondes deviennent d'un gris argenté, ou noires, ou, par endroits, verdissent. Le Couesnon se hérisse de houles jaunes ; des rayons scmtillent dans des mares au milieu d'espaces assombris. A présent, le nuage est presque sur nous, on dirait une horde d'archanges, de la nuit aux robes enflées par l'ouragan. Du côté de la mer, le soleil, de nouveau, éclate ; de petites nues se dressent comme une frise de chevaux cabrés. Des hirondelles crient, des goélands rôdent, une averse balaye les créneaux ; mais un maçon qui monte me dit au passage :
k — Il vente trop dur pour pleuvoir ; le vent mange la pluie. . .
Et déjà un morceau d'azur, derrière les toits de la Merveille, s'élargit. Maintenant, le nuage couvre les clochers d'Avranches ; les promontoires sont submergés. J'aime ces paysages turbulents et mobiles où, sur la stabilité de la montagne et de l'abbaye, se déploient d'incessants tumultes.
Devant moi, deux tourelles crénelées, magnifiques d*allure, commandent la barbacane du Châtelet ; de quel rude et fort élan les degrés s'engagent sous le cintre de la voûce ! Cette architecture, militaire et monastique, atteint une grandeur que n'obtenaient pas les féodaux dans leurs donjons. Quand les abbés bénédictins traçaient et exécutaient des plans, ils ne travaillaient pomt pour eux-mêmes, mais pour abriter en Dieu, sous la garde de r Archange, des générations de cénobites.
Contre le flanc d'une des tourelles, une mendiante est assise dans une caisse, un écriteau sur la poitrine ; elle tend son assiette d'étain avec une requête, insinuante et douce, peu geignarde, en femme qui sait que l'argent lui vient. Je m'arrête à dévisager l'aveugle : le front serré, les lèvres dures, les joues tannées par l'air salin, elle fait corps avec le granit.
— Depuis Combien de temps, lui ai-je demandé, venez-vous ici ?
— Vingt ans, mon pauvre monsieur.
Elle a perdu un premier œil d'un coup
« de pelle à cuire le pain >\ le second, « d'un coup dans la tête » ; mais elle omet d'expliquer de qui elle les reçut, et je n'ai pas
l'indiscrétion de m'en enquérir. J'ai su plus tard que son métier lui valait de mille à douze cents francs par saison.
A-t-elle, une seule fois, rendu grâces à Saint Michel dont elle vit ?
L'escalier qu'elle occupe était jadis barré d'une porte ; aujourd'hui, on va droit jusqu'à la salle des gardes, puis on traverse entre deux murs un petit boyau glacial d'où j'admire la pente aiguë d'un toit sombre sous les mousses et la rampe brute d'un degré aboutissant à un large vitrail vert.
Voici, au fond, le porche bas de l'Aumônerie. Trou ver ai- je, pour me répondre, un jovial portier en froc ? Non. Y a-t-il même une cloche ? On entre sans frapper dans « la maison des pèlerins et des pauvres » changée en salle des pas perdus. Un gardien y vend des cartes postales ; le troupeau des visiteurs attend un employé qui les conduira. Heureusement, je puis me dispenser de le suivre et circuler seul dans l'abbaye ; elle va, pendant quelques jours, devenir mienne ; j y pénètre avec assurance comme si je 1 avais depuis longtemps habitée. Je marche, confiant dans les guides invisibles, tel que
le pèlerin des trois mondes, lorsqu*il gravissait les cercles du Purgatoire, sans savoir où il passerait, mais certain qu'en haut allait s ouvrir le Paradis.
Un monastère, pas plus qu'une église, ne peut jamais être désaffecté. Quand bien même on a voulu faire de l'aumônerie une boutique et un vestibule à l'usage des touristes, il y reste une sainteté d'intention.
Impossible de ne point imaginer, entre les arcades de la double nef, les longues tables où des Frères compatissants servaient à des gaeux harassés du pain et de la pitance. Une bonhomie sévère anime ces colonnes et ces voûtes romaines relevées d'une fruste arête ; j'y retrouve à la fois l'antique force latine qu'héritèrent de l'Italie les architectes bénédictins et la sobriété française, stricte sans lourdeur.
Le cellier fait suite à l'aumônerie ; il en continue la nef, si ce n'est que ses piliers sont carrés. Leur vis-à-vis semble observer une discipline liturgique et l'ampleur du lieu atteste quelle abondance de fro-
ment, de vin, d*huile on y amassait.
L'abbaye n'était que trop pourvue de tous les biens temporels ; même en son actuelle nudité, elle confesse l'orgueil de son opulence défunte.
Au bout de ces deux salles je monte un escalier en colimaçon. C'est l'imprévu anxieux des spirales emmurées ; des meurtrières pourtant laissent plonger au dehors sur les abîmes ; par la fente d'une embrasure j'aperçois le Couesnon scintillant, les sables humides et la mer qui se rapproche.
Elle se rapproche d'un flux presque lent et non, comme le veut la formule des cicérone, « avec la vitesse d'un cheval au galop », ni même au trot. Quelqu'un m'a dit tout à l'heure que d'ici l'autre semaine elle n'arriverait pas jusqu'au Mont. La digue n'est point la seule coupable : par un rythme de sagesse, la mer se chasse elle-même des grèves ; l'énorme remblai qu'elle vomit à chaque marée la refoule des espaces où elle se déversait chaque jour autrefois. Si j'étais venu pour elle, sa défection m'irriterait ; mais il est facile de se représenter les vagues enserrant l'îlot, l'ombre invertie des pignons.
la statue de Saint Michel oscillant au milieu des lames, l'absolu de l'iinmobilîté et Tinfinité de l'instable coïncidant.
En haut, je reconnais la fameuse salle des Chevaliers ; c'était, croit-on aujourd'hui, un atelier, un chaufïoir et une bibliothèque. Peu importe ; ies moines qui eurent l'idée de cette construction ne ressemblaient-ils pas à un Ordre de chevalerie ? Leur fierté de caste s'est inscrite dans la quadruple travée des colonnes ; elles ont l'air de tenir chapitre. Le soleil s'y promène pontificalement ; il met en son lustre le jet des nervures la noblesse des chapiteaux. Je sens, à circuler parmi ces fûts robustes, un contentement, comme à vivre entre des êtres sains et faits pour durer. Le grave aspect de l'ensemble pondère l'orgueil de la puissance, et la solidité positive est allégée par l'ascétisme.
Tout près de là, dans le réfectoire des hôtes, 1 élégance prévaut, sans fléchir cependant jusqu'à la mondanité. Les six colonnes minces qui le partagent en sa longueur chantent un hymne de grâce, une sorte de salutation angélique. Quel miracle ce fut, l'art français du Xlll^ siècle, si sûr et si léger, si austère et si suave !
Seulement, la mélancolie d'une désolation habite ce vaisseau. Lorsque le monastère subit la honte mconcevable, d*être changé en une maison de force, les prisonniers travaillaient ici. C'est pourquoi les murs sont crépis d'un lait de chaux ; les hottes des cheminées s'appuient sur des étais ; du carrelage éclatant de jadis on n'a rien épargné ; je foule un fol de terre meuble et de plâtras ; au lieu des verrières peintes, des carreaux gris, dont beaucoup brisés, attristent les croisillons des fenêtres, et la bise, au travers de ce délabrement, pousse sa complainte de pauvresse qui cherche un toit.
Mais, par un corridor où je m'aventure, j'atteins une salle ét^'ange qu'éclairent, comme une cave, les vitraux reculés de cinq chapelles. Je me trouve au seuil de la crypte, sous le chœur de l'abbatiale. Des piliers énormes, patriarches taciturnes, forment en demi-cercle un conciliabule impassible.
Leurs flancs ronds, dans le jour vague, à distance, semblent se toucher. Vers la voûte, des faisceaux d'arcs plus épais que des câbles de navires s'incurvent en divergeant. Ces piliers pourtant ne sont point
difformes, car ils s'atténuent entre eux par leur assemblage ; les masses supérieures qu'ils supportent exigeaient pour leur sécurité de tels colosses. Quand j'arrive au fond de la crypte, j'en conçois la surprenante harmonie.
On y vénéra longtemps une Vierge noire ; maintenant les chapelles veuves de leurs autels pleurent les Mystères qu'elles ne voient plus célébrer. Mais une horreur divine, un crépuscule expiatoire persistent en ces catacombes. On aimerait chanter ici l'office du Vendredi Saint ; j'imagine, au bas des piliers, des moines semblablés aux Chartreux de Lesueur, prostrés à terre, comme des sacs, sous leur bure, et prolongeant une adoration.
Aussi, lorsque je débouche, à la cime d'un escalier, dans l'église haute, un afflux de clarté triomphante me saisit. 0 le splendide développement de la nef romane avec ses larges doubleaux, la plénitude tranquille de ses piliers, son triforium à double arcature divisée par une colonnette, ses granits roses et gris, parmi lesquels éclatent des pierres d'un rouge brûlé, seuls témoins des incendies où, tant de fois, l'édifice s'effondra !
Le soleil, par une grande baie, frôlant le berceau de la voûte en bois blond, allège la sérénité massive des arcades ; aucune discordance ne choque entre elles et les ogives étroites du chœur, ses colonnes élancées comme des tuyaux d'orgue, les trèfles de ses galeries, ses longues fenêtres flamboyantes. Simplement, plusieurs âges d'hommes se sont continués là dans l'essor d'une même foi qui allait, en s émaciant, vers une spiritualité plus aiguë.
Malgré tout, l'apparente joie des pierres ne suffit pas à une église. Où sont les tabernacles ? Qu'a-t-on fait des images de l'Archange ? Au fond du chœur est reléguée une vieille cloche enduite de poussière. Contre les parois des chapelles s'étendent des m^oisissures verdâtres ; à peine restaurées, le vent marin les ronge. Et pour qui les restaure-t-on ? Les architectes se figurent-ils que l'église restera vide ainsi, en témoignage de leurs vaines besognes, jusqu'à ce qu'elle s'écroule de nouveau ?
Je sors un instant sur la terrasse, devant l'ignoble façade dont le XVIII® siècle affligea l'abbatiale et qu'on a laissée debout.
Elle domine rimmensité du couchant. Je regarde, au-dessus des sables ardoisés, un nuage étalant son ombre et le cintre d un arc-en-ciel sous lequel pourrait défiler une armée d'anges à cheval, avec Saint Michel à leur tête, comme les vit l'Evangéliste ; la courbe de Tare est si pure qu'on le dirait solide, bâti d'un alliage de métaux rayonnants. La pleine mer, au loin, semblable à une cotte de mailles, repousse les glaives solaires, et les promontoires, sombres tout d'un coup, augmentent par leur ligne rigide la profondeur de l'étendue
Dieu ! que le monde est beau, vu de ce monastère ! Rien que le jeu sacré, toujours le même et sans fin, changeant de la lumière, des ombres et de l'eau. Mais je ne suis point venu ici pour dissiper mon âme au dehors. A vingt pas, derrière l'église, le cloître me sollicite ; j'en ouvre la porte, ému d'un ravissement.
De vieille date, en désir je m'y étais attardé ; cependant, sa vue me rend heureux comme le visage d'un ami espéré longtemps. Ce qu'il me fait éprouver ressemble au sentiment où m'absorbe l'adagio de certaines symphonies, une
consonance paisible de tout mon être avec les impressions perçues.
Et la beauté du cloître est bien en effet d'ordre symphonique. Sur les quatre faces de l'aire, les multiples colonnettes entrelacées en quinconce, de telle sorte que celles de devant se lèvent dans l'intervalle des autres, s'animent ainsi que les parties d'an orchestre progressant selon des alternances com.pliquées et parfaites.
Les maîtres qui dessinèrent cette architecture voulaient assurément ménager aux cénobites un lieu de récréation discipliné, mais joyeux. La délicatesse des petites colonnes est infinie, chacune d'elles n'en restant pas moins simple, portée sur un menu socle rond et enchâssée dans un anneau de pierre. Au brun poli de leur granit se marie la couleur claire des arceaux ; sur la frise de ceux-ci des figures saintes, maintenant effacées, se mêlaient à des frondaisons et à des fleurs. Seules subsistent deux têtes d'hommes, portraits probables des artistes qui achevèrent la Merveille ^ Enfin la pente de la toiture
I. Ces tètes sont admirables par leur ériergie pieuse d'ex pression, celle surtout de rhomme barbu qui baisse les yeux et paraît prier.
s'incline avec une grâce sans pareille sur les ogives, et des festons rouges éclaircissent le noir vernissé des tuiles.
Même en hiver, le cloître doit être doux à fréquenter. Le soleil du soir s'y concentre, les rafales n'y pénètrent point. Je n'entends que les rossignols dans les hêtres du bois et le marteau d'ouvriers taillant des blocs près de l'église.
D'un banc où je m'asseois contre une baie vitrée, je songe peu à me retourner vers le gouffre de splendeur que la mer, au long des grèves, répercute. L'intimité du cloître me retient. Toute la somme des lectures paisibles, des oraisons auxquelles il fut associé y respire, y circule ; on dirait que les fuseaux des colonnettes sont les formes de moines se croisant et méditant. Le silence qu'elles communiquent est pareil à celui que laissent au cœur certains chapitres de V Imitation,
On s'imaginerait volontiers qu'aidés par un tel milieu les Bénédictins de céans atteignaient une perpétuelle et supra-terrestre quiétude. En fait, sans parler des alertes incessantes où Ton vivait au Mont, — le cloître même était prémuni contre l'assaillant toujours attendu, — c'est mainte fois
un sauvage combat intérieur, l'existence des contemplatifs. Tantôt les tentations s'acharnent sur leur isolement, tantôt ils sont opprimés d'une langueur pire peutêtre que les chutes. La sainteté seule rend possible la joie claustrale. Dans l'abbaye, les Saints n'ont pas dû manquer, puisque durant des siècles elle se maintint vivace. Mais nul d'entre eux ne s'est signalé, et les puissants abbés du Moyen-Age, Robert de 1 origny, Raoul des Iles, Richard Turstin se souciaient plutôt d'acquérir des moulins, des manoirs, de construire ou de réparer les bâtiments du monastère que de promouvoir à plus de ferveur les religieux. Ils se com.portaient en bons intendants de leur Ordre, en grands seigneurs, et, par surcroît, cherchaient le royaume de Dieu. Aussi les moines inclinaient-ils à des mœurs fastueuses. En 1260, une bulle du Pape Alexandre IV leur fit défense de « boire dans des verres au pied cerclé d'argent ou d'or, de porter à la ceinture des couteaux à manches richement ciselés, se sortir sur des chevaux caparaçonnés avec des selles couvertes d'arabesques précieuses ^ «.