GOUT, op. cit., t. I, p
L*humilité évangélique marquait pourtant 1(8 us des rites conventuels. En marchant autour du cloître, je rencontre des gradins percés de trous pour des ablutions : là, tous les Jeudis, avant d'entrer au réfectoire, le Père Abbé faisait à ses Frères le lavement des pieds.
Le réfectoire ouvre sur le cloître, et il le vaut en perfection ascétique. La salle profonde, à la voûte arrondie lambrissée de bois fauve, est absolument nue. Pourquoi impose-t-elle une si forte certitude de vie ? Des deux côtés, jusqu'au fond, sauf dans le retrait où se creuse la chaire du lecteur, des fenêtres toutes identiques appuient chacune sur les tailloirs de deux sveltes colonnes une arcature haute, amenuisée ; l'égale succession de leurs ébrasements, quand on est au bout de la rangée, masque les vitraux d'où la lumière tranquille arrive, sans qu'on voie par où elle pénètre. Rien de plus, et c'est prodigieux. Ces colonnes qui se continuent, trente et une à gauche, vingt-sept à droite, sont humaines, surnaturellement humaines.
Quand les moines mangeaient en face d'elles, ils avaient devant eux l'image de ce qu'ils voulaient être eux-mêmes, les
pierres élues de la Sion bienheureuse, taillées selon l'idée du Maître céleste, droites et à leur place, incorruptibles
Je ne m'assouvirais point de les contempler, si le soleil, déclinant entre les arceaux du cloître sur la mer, ne m'avertissait de partir.
Retraversant l'église, je trouve un escalier qui débouche au-dessous vers un ancien promenoir obscur et humble, que je prends d'abord pour une crypte. Des maçons y travaillent dans un courant d air glacial ; ils vont bientôt serrer leurs outils ; je cause quelques instants avec le plus âgé, un homme maigre ayant un type de m.arin, une dure mâchoire et des favoris, mais les sourcils et les joues tellement gris de plâtre que ses prunelles ont l'air de deux braises sur de la cendre.
— Voyez, me dit-il, si les religieux savaient travailler. Tenez, cette nervure fine comme une aiguille. . .
Je lui demande combien d'années encore dureront les travaux, avant que l'abbaye soit toute restaurée.
— Vingt ans au moins, si ce n'est pas cinquante ou cent, du train dont nous allons. . .
Il m'indique, pour redescendre au Châtelet, le grand degré, une des plus fières choses du Mont -Saint -Michel.
Les marches géantes de cet escalier se déploient depuis la terrasse de Téglise, longeant une citerne au toit sculpté ; elles se resserrent, tournent entre les soubassements de Tabside et les murs des logis abbatiaux. Le soir on a l'impression de s'enfoncer dans un puits dantesque. Une gargouille à tête de chien aboie contre une muraille ; de recoins verdis suinte une humidité mortuaire ; on passe sous un pont de bois, étroit et noir, tel qu'un cercueil.
Mais, tout en descendant, je ne pouvais penser qu'à la Merveille, aux spectacles dont mes yeux s'étaient clarifiés là-haut, et je me précisais la question de tout à l'heure : Pour qui aura-t-on restauré ?
Un monastère sans moines, sans cloches, sans Messes, sans aumônes, c'est comme des os arides attendant le souffle de l'Esp/it. D'ici vingt, trente ans, l'Eglise de France n'aura-t-elle pas achevé son temps de désolation ? Oui, des moines reviendront dans l'abbaye qu'on leur prépare,
et des évêques avec eux pour consacrer les pierres ^ neuves ; dans des barques pavoisées d*orifIammes, ou par les grèves, depuis Carolles jusqu'à Granville, une multitude les suivra ; sur les autels réédifiés on remettra d*insignes reliques ; entre des plains-chants beaux comme à Solesmes les orgues répondront ; les tables eucharistiques seront pleines d'affamés, tandis qu'en bas, dans l'aumônerie, on en dressera d'autres pour le repas des pèlerins ; les cloches humiliées remonteront dans la tour, et l'Archange, à la cime, battra des ailes. Ah ! Seigneur, ce jour-là, faites que j'y sois !
Même en l'absence de moines, il est difficile de séjourner au Mont sans acquérir quelque pli monacal. La semaine de Pâques, où j y fus, me laisse un souvenir unique de joie recueillie.
Le matin, au réveil, je découvrais, comme si je ne les eusse pas encore vues, les grèves fumantes, désert étincelant où des chemins d'eau coupaient les sables.
Des hirondelles se jouaient autour de ma fenêtre, nichées plus bas, sous les créneaux d'une courtine. Je voj^ais, du côté de Tombelaine, revenir des pêcheuses de coques, les jambes rouges d'avoir passé la rivière, une hotte sur le dos, courbées contre le vent. Le vent est ici un compagnon rarement silencieux ; impatient des obstacles, il tambourinait sur mon toit, et, au large, tendait les fibres de l'espace comme les cordages d'une immense voilure. Mais je m'accoutumais, ainsi qu'en mer, à son déferlement continu coupé par de fougueux ressacs ; et rien n'est plus doux que le calme dans l'ouragan.
J'allais de bonne heure à la messe de la paroisse ; j'y sentais, à prier, une élévation où je voudrais toujours être. En présence de Saint Michel, introducteur des âmes au festin des Elus, une idée surtout me pénétrait, celle que le prêtre énonce avant de communier : « N'ayez point égard à mes péchés, mais à la foi de votre Eglise, et, selon votre volonté, daignez lui donner la paix et l'union ». Si je pèche et si je manque d'amour, l'Eglise universelle souffre ; si je mérite en Elle, tout entière elle est accrue.. .
Puis je montais vers l'abbaye, dont les approches me réservaient chaque fois de I imprévu. Le Mont a beau se resserrer entre ses remparts ; les redans, les escaliers, les poternes, les échauguettes en multiplient étrangement les aspects ; la complication d'une vieille citadelle où Ton se voit enclos ramène l'esprit en soi, tandis que la simplicité plane du paysage le dilate. Peu d'endroits au monde susciteraient à un tel degré la même alternance énergique.
La rigidité du Mont sous son armure de pierre fait d'autant plus valoir ce qui, alentour, bouge et frémit, des giroflées tremblantes dans la lézarde d'une muraille, ou, sur la tête de l'archange, de petites nuées éparses, semblables à des lys emportés par le vent. De la mer que j'apercevais sautant au ras des tangues, sans fin des nuages surgissaient ; mais, quand ils arrivaient auprès de la Merveille, des bourrasques soudaines les déchiraient, et le ciel, d'un bleu pers, restait diaphane au-dessus des pignons.
Dans l'abbaye devenue mienne, je me reposais volontiers à l'intérieur du cloître. J'apportais souvent un livre ; il me plai- j
sait de méditer là l'histoire de Saint Michel et du pèlerinage à son monastère.
Pour être l'historien de l'archange, un Voyant suffirait à peine ; car il faudrait avoir conçu, au delà des temps, le mystère de la scission formidable entre les bons anges et les rebelles, entre Michel clamant : '■'■ Qui est comm.e Dieu ? ^^ et le défi de Lucifer : « Quo non ascendam ? »
Michel est, avec Gabriel et Raphaël, un des trois anges dont les hommes sachent le nom. Quand on veut songer à lui, un obstacle retient d'abord, presque un effroi. Entre nous, chair infirme, et un Esprit pur, le prince de la milice céleste, quel contact est possible ? Pourtant, si les anges n'ont point de corps, ils peuvent appliquer où ils veulent la vertu de leur libre essence, se manifester, agir dans l'espace, sans interrompre l'éternel Hosanna. Miroirs brûlants de la Trinité sainte, ils propagent de hiérarchie en hiérarchie ses illuminations et ses volontés plus exactement qu'un rayon tombe du soleil sur le papier où j'écris. Ils nous voient dans le Verbe, ils nous aiment, ils combattent pour nous, et, bien qu'lmpas-
sibles, s'Inclinent vers notre misère, nous enlevant dans leurs bras miséricordieux.
Si nous étions purs, fréquemment ils nous apparaîtraient ; et Jacques de Voragine, au sujet de l'Annonciation, remarque avec profondeur que « Marie fut troublée des paroles de l'ange, et non de sa vision, car souvent elle voyait des anges ».
Saint Michel est, parmi les archanges, le Fort des forts, le Justicier, tour à tour clément et terrible.
Les traditions du Moyen-Age le représentaient guidant hors du Paradis — de même qu'il nous y reconduira — Adam et Eve égarés sur la terre douloureuse. Ce fut lui qui traversa la terre des Pharaons, dans la nuit de la Pâque, et toucha de son glaive exterminateur toutes les portes que le sang de l'Agneau n'avait pas arrosées. La colonne ardente qui marchait en avant d'Israël, c'était lui. A son commandement, la Mer Rouge fendit ses eaux, et la Terre promise reçut le peuple de Dieu. Devant Balthazar, la main dont les phalanges se mouvaient sur le mur, écrivant les trois mots, il semble que ce fut la sienne. A Gethsémani, quand Jésus défaillait d'horreur, il descendit le récon-
forter ^. Catherine Emmerick le vit « revêtu comme un prêtre d'une longue robe flottante ornée de franges ; il portait dans ses mams un petit vase de la forme du calice de la Sainte Cène. A l'ouverture de ce calice se montrait un petit corps ovale, de la grosseur d'une fève, et qui répandait une lumière rougeâtre. L'ange, sans se poser à terre, étendit la main droite vers Jésus, qui se releva ; il lui mit dans la bouche cet aliment mystérieux et lui fit boire du petit calice. Ensuite il disparut >>.
Dans la vision de Saint Jean on croit le reconnaître, là même où il n'est pas nommé. N'est-ce pas lui « le grand ange debout dans le soleil, criant comme un lion qui rugit ? » Ailleurs, lorsque le Dragon aux sept têtes veut dévorer le Fils de la femme. Saint Michel entre en bataille pour le sauver ; plus loin, il prend la clef de l'abîmée et la grande chaîne dont la Bête sera liée pendant '•' mille ans ». r Mais, outre ces révélations d'une m.agnificence, pour nous, invérifiable, l'archange se montra en laissant de sa venue des