‹ Trois villes saintesChapitre 9 sur 16 · I. V. les Annales du Midi, tome XII · texte numérisé non relu

I. V. les Annales du Midi, tome XII

rhumble métier d'abord exercé par les disciples les plus difficiles conquêtes de leur apostolat. » Cependant, est-ce à Taventure que Saint Jérôme nomme rillyrie et l'Espagne ? Duchesne le reconnaît : rillyrie fait allusion nettement à Saint Paul ; celui-ci ne fut pas un des premiers disciples, mais, avant tout autre, pénétra dans cette région barbare ; alors, pourquoi l'Espagne ne désignerait-elle pas aussi nettement le fils de Zébédée, le pêcheur qui, avec Jean, raccommodait ses filets ?

Saint Jérôme éliminé, il est facile à Mgr Duchesne, érudit sagace et pointu, de démontrer que les auteurs chrétiens, les Espagnols eux-mêmes, ont passé sous silence la venue de Saint Jacques. Le plus ancien témoignage écrit date, à son jugement, de la fin du VI^ siècle ; il sort d'un catalogue byzantin auquel l'historien dénie toute valeur, parce qu'il s'inspire « de traditions ecclésiastiques et de pièces apocryphes ». Et, en effet, si les événements postérieurs n'avaient pas apporté leurs coïncidences, ce texte serait négligeable. Mais, lorsqu'on trouve au bas d'une ancienne muraille en partie

debout une cheville de bois et que, dans la muraille, un trou subsiste où la cheville entre exactement, on peut conclure sans trop d*audace qu'elle y tenait et qu'elle en est tombée. De même, le document du catalogue prend une portée comme débris d'une tradition rompue sur un large espace, à la suite de secousses mal expliquées ^, mais qu'il faut bien supposer reconstruite au IX^ siècle, quand se fit en Galice la révélation du corps de l'Apôtre.

Autrement, voilà un fait sans racines, inintelligible. « Pourquoi, conclut sur ce point Duchesne, le tombeau galicien a-t-il été considéré comme celui de Saint Jacques ? Il n'y a pas de réponse. Il faut s'en tenir au témoignage des anges, attesté par des documents bien tardifs, bien peu explicites, ou se résigner à l'ignorance. »

Et, sur le tombeau lui-même, sa conclusion n'est pas moins dubitative :

« Pourquoi crut-on que le tombeau romain était celui de Saint Jacques ? Nous n'en

1. Aussitôt après les persécutions, la Galice fut dévastée par une hérésie, le Priscillianisme. Priscillien, manichéen d'Espagne, entre autres erreurs, niait la résurrection des corps ; ne devait-il point nier Saint Jacques, Docteur de la Résurrection ?

savons rien. L'autorité ecclésiastique intervint ; on peut croire qu'elle ne se détermina que sur des indices graves, à son estimation. Ces indices ne nous ayant pas été transmis, nous n'avons pas à les apprécier ; les connaîtrions-nous qu'ils échapperaient peut-être à notre compétence. »

Donc, à croire Mgr DucKesne, la châsse de la crypte pourrait aussi bien contenir la carcasse d'un vague mécréant que les reliques d'un Bienheureux. La note qu'il ajoute sur la bulle où Léon XIII a proclamé si fortement l'authenticité du Corps Saint ne modifie point l'essence de son opinion.

Ses incertitudes de savant laissèrent intactes mes convictions de pèlerin. Sa façon de raisonner m.e sembla même superficielle. J'admets que l'historien catholique ne se résigne plus à être, comme il le fut trop souvent au dernier siècle, un panégyriste déclamatoire négligeant les preuves et les sources. Mais est-il un véritable historien celui qui ne se propose pas d'ajuster à la nature exacte des faits l'interprétation qu'il en donne ? Dans l'histoire de l'Eglise, le surnaturel est la moelle des événements ; si on l'ôte, on ne tient

plus entre ses doigts que des os vides. D'autre pari:, toute l'histoire ne réside pas dans les monuments écrits ; les traditions ecclésiastiques, outre leur sainteté, ont une importance documentaire, lorsqu'elles expliquent ou confirment des épisodes sans elles peu explicables. Enfin, j'ai peine à imaginer par quelle souplesse de dédoublement un prêtre, qui tous les matms consacre, sa messe une fois dite, gagne son cabinet de travail, se met à écrire sur un Saint, sur un membre de Jésus-Christ, et ne veut rien savoir de tout le miraculeux qu'il y eut en sa vie, après sa mort.

A l'égard de Saint Jacques, le miracle seul peut éclaircir la découverte de son tombeau. Si l'Eglise la tint pour vraie, elle ne se fia certainement pas au simple témoignage de l'évêque Théodomir et des gens d'Iria Flavia. Autour des reliques se multiplièrent des signes éclatants. Un contemporain, Walafrid Strabo, mort vers 849 en consigna la mémoire dans un distique latin qu'on a gardé.

Mais déjà, trois ans plus tôt, à la bataille de Clavijo, l'Apôtre s'était manifesté comme le patron des Espagnes. Il appa-

rut « monté sur un cheval blanc et armé d'armes entreluisantes, portant un étendard blanc ayant une croix rouge, et avec son bourdon bataillant contre les Sarrazins leur donna une telle épouvante que, tournés en fuite, furent la plupart occis ^ ». L'armée victorieuse lui promit, après chaque conquête, « une part de chevalier, quand on partirait le butin ». Dès lors, Sant'Iago devient le cri de guerre des Espagnols, Saint Jacques est le Matamoros, le « Baron ^ » chrétien.

La France prétendit avoir presque devancé l'Espagne dans cette dévotion pour l'Apôtre. Une légende représente Charlemagne, « studieux de l'astrologie », apercevant au ciel le chemin de Saint Jacques, « un nombre infini d'étoiles, étendues et suivantes les unes les autres, qui semblaient tendre entre France et Aquitaine et parvenaient jusqu'au royaume de Galice ».

L'Apôtre, dans un songe, lui enjoignit de franchir les Pyrénées pour se porter à

^ 1 . Histoire de la vie et des miracles de Saint Jacques le Meneur , op. cite plus haut.

2. Il Barone, dit Dante, que Saint Jacques, au chant XXV du Paradis, interroge sur la vertu d'Espérance.

l'aide du roi Alphonse le Chaste. La chronique de Turpin voulait même que l'empereur fût allé pieusement jusqu'à Compostelle. Une croix, sur un faîte de Pyrénées, s'appela Crux Caroli ; Charlemagne avait prié là, tourné vers la Galice, et les pèlerins, en passant, plantaient à leur tour chacun sa croix. Ronce vaux était une de leurs haltes ; ce furent eux qui propagèrent, au retour, le geste de Roland.

L'Islam prit sur l'Apôtre une revanche momentanée. En 997, les Sarrazins d'Al-Manzour mirent Compostelle à sac, dévastèrent et rasèrent l'église ; ils épargnèrent pourtant la crypte où un vieux moine assis, seul, les attendait.

Après Tan 1000 et, plus encore, au XII^ siècle, tant de pèlerins se mirent en route pour le tombeau de Saint Jacques que, tout seul, le mot pèlerin signifiait : celui qui se rend à Compostelle. On ne pouvait guère plus visiter Jérusalem, où les Mahométans saturaient d'avanies les chrétiens qui s'aventuraient, les vendaient à l'encan, s'ils ne les massacraient pas, et les contraignaient à souiller d'excréments le Saint Sépulcre. La Galice,

plus proche et pourtant lointaine, consolait de la Palestine ; vers Saint Jacques, les infirmes venaient postuler leur délivrance, les pécheurs l'absolution. Souvent des juges fixaient à des criminels, en remettant une partie de leur peine, cette compensation : le pèlerinage. Aux Saints eux-mêmes, le voyage à Compostelle offrait un des raccourcis par où les rugueux sentiers de ce monde mènent droit au Jardin céleste.

A cause des pèlerins, sur les routes de France et d'Espagne, des ponts furent établis, des hôtelleries construites. Cependant les étapes n'en restaient pas moins hérissées de périls. Les pauvres, s'en allant à pied, sans autre mulet que leur bourdon, s'exposaient à périr de fatigue ou de faim. En Navarre, des paysans sauvages et de mœurs im.mondes les assaillaient, les battaient, « les chevauchaient comme des ânes », les égorgeaient. Quant aux cavaliers, ils risquaient d'être détroussés, de perdre leur monture.

Le Codex de Compostelle, sorte de guide du pèlerin écrit vers 1140 par un Poitevin, Aimeri Picaud, narre une mauvaise rencontre qu'avant et après lui

bien d'autres durent encourir. Il y avait, en un lieu dénommé Lorca, une rivière dont Teau était mortelle pour les bêtes de somme. Deux Navarrais se tenaient près d'un gué, attendant les voyageurs. Quand Aimeri et ses compagnons arrivèrent, ils s'enquirent s'ils pouvaient laisser boire leurs chevaux. Les Navarrais jurèrent par tous les Saints que l'eau était bonne. Les chevaux burent, deux aussitôt crevèrent ; alors les Navarrais demandèrent aux cavaliers de leur concéder les cadavres, puisqu autrement ils n'en feraient rien ; et, avec leurs grands couteaux qu'ils avaient aiguisés d'avance, ils se mirent à les écorcher.

Afin d'assurer la paix des routes, de réduire les bandits et les Maures, l'ordre des chevaliers de Saint- Jacques s'institua. En France, les innombrables confréries fondées sous le vocable de l'Apôtre pourvoyaient aux nécessités des pèlerins.

Mais Saint Jacques, en personne, ne s'endormait pas.

Les miracles qu'on lui attribua sont presque tous des traits de sa compassion pour des pèlerins en détresse.

Ici, à Saragosse, vingt bonnes gens ont

été mis par les Infidèles dans un dur cachot ; ils invoquent Saint Jacques ; sa j voix répond : « Me voici présent avec J vous qui m*avez appelé. >> Leurs chaînes 1 se défont, les portes s'ouvrent ; il les * conduit sans peur ni mal à un château où résidait une garnison de chrétiens.

Ailleurs, à Pampelune, un homme parti de France avec sa femme et ses enfants était descendu en une auberge ; sa femme y meurt. L*hôte inhumain le chasse, retient son argent et une jument qui avait porté jusque-là ses petits ^enfants. Dans la rue, un étranger qu'il croise lui prête son âne, et, ainsi, il parvient à Compostelle. Là, Tinconnu reparaît, se fait connaître : « Je suis Jacques, apôtre de Notre-Seigneur, qui t'ai prêté mon âne en la ville de Pampelune et, derechef, te le prête pour t'en retourner et t'avertis que ton hôte mourra misérablement. »

Tantôt il retire du fond des eaux des naufragés prêts à se noyer, tantôt il ressuscite, à la requête d'une mère, un enfant mort en chemin. Un homme de guerre fut atteint d'une maladie qui lui avait enflé la gorge : « comme cornemuse ». Il s'applique une coquille de Saint Jacques,

« est remis en pleine santé incontinent ».

L'an du Seigneur 1 139, un pèlerin natif de Vézelay, ayant nom Brimo, se trouvait, un soir, sans un seul denier pour acheter du pain. Il s'endormit sous un arbre et crut voir Saint Jacques lui donner à repaître. A son réveil, il s'aperçut qu'on avait mis contre sa tête un bon pain cuit sous la cendre, et, jusqu'au terme de son voyage, le pain mystérieux se renouvela ^.

L'Apôtre prenait soin des âmes plus encore que des misères temporelles. Il récompensait par son assistance les pèlerms miséricordieux. Un chevalier, dépassant sur la route une pauvre femme chargée d'un paquet, le lui prend ; plus loin, il rencontre un pèlerin malade qui s'était couché dans l'herbe : il met pied à terre et le hisse sur son cheval. Arrivé à Compostelle, il tombe malade lui-même et en danger de mort. Saint Jacques se montre à lui, réconforte sa dernière heure.

Une autre histoire peint naïvement Saint Jacques, grand pénitencier, obte-

1. Ces miracles et les suivants sont extraits du petit livre de Jouyn, et l'auteur lui-même les trouva dans le Codex de Compostelle.

nant a ceux qui se repentent la rémission de leurs crimes. Sous Tévêque Théodomir an quidam avait commis un énorme péché qu*il n'osait dire à aucun prêtre. Au m^atin de la fête de Samt Jacques, il mit sur son autel une cédule où il avait écrit sa faute et, avec des larmes, il priait le Saint pour qu'elle fût effacée. Quand Tévêque vint célébrer sa messe, il vit la cédule, demanda qui l'y avait mise et pouiquoi. « Et, soudain, se présenta ce pauvre pécheur qui, en la présence de tous, en pleurant, confessa le fait. Le Saint Sacrifice fini, l'évêque ouvrant cette cédule et ne trouvant aucune chose écrite connut que ce péché était pardonné, et ainsi le déclara à tous. »

Certains de ces miracles furent ornés par l'imagination populaire de péripéties romanesques, d'autres visiblement inventés pour servir d'exemples édifiants. Il en est deux qui se perpétuèrent entre tous dans la mémoire des pèlerins, jusqu'au XVIII® siècle, le premier même avec des témoignages tangibles de sa vérité.

Un homme du pays d'Allemagne, voyageant avec sa femme et son fils, s'arrêta, cent lieues avant Compostelle, dans

la ville de Saint-Dominique-de-Calzada.

Ils logèrent en une hôtellerie où une servante, voyant ce jeune fils ^< beau et dispos », s*éprit pour lui de fol amour, et, comme il la rebuta, son désir se tourna en haine. « Ainsi que ces pèlerins dormaient, elle entre la nuit secrètement en leur chambre, et finement mit la tasse ou coupe d'argent de son maître en la mallette de ce jeune homme, lequel, sans y penser, le matm se mit à chemmer avec son père et sa mère, et n'étaient guère loin de la ville, quand cette mauvaise fille alla crier à son maître que les pèlerins avaient dérobé et em.porté sa coupe ou tasse d'argent. »

Cet hôte envoie soudain les sergents après, qui, ayant trouvé ce jeune homme saisi de cette tasse, le ramenèrent au juge avec son père et sa mère, et fut condamné ce pauvre jeune pèlerin à être pendu au gibet, ce qui fut exécuté en la présence du père et de la mère, lesquels, merveilleusement tristes et dolents et pleurant sans cesse, allèrent parfaire et accomplir leur voyage à Saint Jacques, oij cette pauvre mère, transie de douleur, recommanda le salut de son fils au bienheureux

Apôtre. Et ces pauvres gens, désolés, retournant par le même chemin, approchèrent du lieu où était ce pauvre innocent pendu, près duquel étant, redoublèrent leurs pleurs et gémissements. Mais, ô grande merveille de Dieu.. . cet enfant ainsi pendu appela son père et sa mère, et, les consolant, leur dit : « Ne pleurez point ; mais vous réjouissez et louez Dieu, car il ne me fut jamais mieux, et n'ai oncques senti un tel aise qu'à présent, pour autant que, dès lors que je fus mis ici, le benoît Apôtre Saint Jacques, protecteur de mon innocence, m'a toujours soutenu, gardé et sustenté d'une viande céleste ; allez donc avertir la justice, afin que Ton m'ôte d'ici. »

« Lors, ces bonnes gens s'en vont en diligence au logis du juge qui l'avait condamné, lequel ils trouvèrent assis à table, ayant devant lui un gros poulet rôti, — autres disent que deux poulets étaient en la broche, — et lui dirent que leur fils qu'il avait fait pendre il y avait déjà trentesix jours n'était point mort et avait parlé à eux, et, partant, le priaient humblement de le faire ôter du gibet. Le Juge, oyant ces propos, commença à rire et se moquer

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en disant : « Il est aussi possible que votre fils soit vivant depuis le temps qu'il est là comme il est possible que ce poulet qui est devant moi soit remis en vie et qu'il chante maintenant. Et, à l'instant (par la puissance incompréhensible de Dieu, auquel rien n'est impossible), ce poulet revint en vie, et, ayant chanté, s'envola de dedans le plat. Ce que voyant, ce juge, émerveillé grandement d'un tel signe, se leva à l'heure même et, accompagné de ses officiers et du peuple, alla faire descendre ce pauvre pèlerin du gibet, et fut conduit de tout le peuple à l'église, où de tous fut rendu grâces à Dieu d'un si célèbre miracle avec grande joie et liesse. »

Le vieux narrateur n'omet qu'une circonstance : les poulets — car ils étaient deux, un coq et une poule, l'un et l'autre d'un plumage très blanc, du moins après leur résurrection, — furent menés à l'église et eissociés au Te Deum que Ton y chanta. Dans la suite, on conserva leurs petits, de génération en génération. Les pèlerins qui venaient à Saint-Dominique-de-Calzade emportaient précieusement quelqu'une de leurs plumes ; lorsque Guil-

laume Manier ^ visita la ville, on lui montra le coq et la poule dans une grande cage peinte en bleu ; on lui fit voir aussi la chemise et la potence du jeune homme pendu et sauvé.

L'autre miracle ne se développe point dans le même esprit de candide douceur et d'humilité confiante. Il respire au contraire la terreur des pays farouches où il s'est produit :

« L'an de Notre Seigneur Jésus-Christ 1 1 80, trente hommes du pays de Lorraine ^ firent complot d'aller ensemble faire le | voyage de Saint Jacques en Compostelle et, avant de partir, promirent et jurèrent de se garder la foi de société les uns aux autres, et ne s'entrelaisser jusques à la mort ; l'un seulement d'iceux ne voulut faire ce serment et promesse. Or, étant tous arrivés en bonne disposition en une ville nommée Porte-Close, l'un de leurs compagnons devint malade et, pour la

f)romesse qu'ils avaient faite ensemble, e portèrent avec grande peine et labeur par l'espace de quinze jours jusques à un

1. V. Bonnault d'Houet, Pèlerinage d'un paysan picard au XVIll^ siècle à Saint Jacques de Compostelle,

certain port nommé Tifereos... Finalement, étant fâchés et ennuyés de si longue retardation, quittèrent tous et abandonnèrent ce pauvre malade au pied de la montagne Saint-Michel, excepté celui qui n'avait voulu faire ladite promesse et serment, lequel demeura seul avec lui, et ne le voulut abandonner, et auquel ce pauvre pèlerin malade dit : « Porte-moi, je te prie, jusqu'au faîte et haut de cette montagne. »

Ce que son compagnon fit très volontiers et non sans grand travail, où, étant parvenus, advint que, environ l'heure du soleil couchant, ce pauvre malade rendit l'esprit à Dieu ; de quoi son compagnon, fort dolent et étonné, commença à entrer en une grande crainte et frayeur, tant pour se voir seul avec ce corps mort que pour l'obscurité de la nuit prochaine et cruauté des habitants de ce dit pays, barbares et inhumains ; et, se voyant sans espérance de secours humain, eut recours à Dieu par prières et oraisons.

Et, incontinent, le glorieux Apôtre Saint Jacques s'apparut à lui en forme d'un homme à cheval et lui demanda la cause de son deuil et de ses pleurs. Auquel

il répondit : « Seigneur, ce n*est pas sans cause que je suis triste et étonné, pour me voir ici seul demeuré avec ce corps mort et qu'il est nuit, n'ayant aucun moyen d'ensevelir ce corps. » Lors Saint Jacques lui dit : « Baille-moi ce corps devant moi sur mon cheval et monte derrière moi. »

Ce qu'étant fait, ils firent cette nuit-là autant de chemin que l'on eût su faire en douze journées, tellement que devant le soleil levé ils se trouvèrent à la Montjoie qui est à demi-lieue de Saint- Jacques. Et en ce lieu le benoît Apôtre mit bas ce corps mort et commanda à ce pèlerm vivant d'aller inviter et appeler les chanoines de son Église de Compostelle pour mettre en sépulture ce pèlerin mort. Ce qui fut fait avec grande solennité. »

Quand je lus ce récit, je me représentai une Sierra que j'ai traversée entre Saragosse et Calatayud, des gorges, au crépuscule, s 'enfonçant entre des cônes pierreux, déchiquetés, comme foudroyés, sous des nuées laineuses balayées par un vent d'orage, et, au bas de ces masses, un torrent, le Jalon, qui tourne et retourne, roulant des sables avec ses eaux ferrugi-

neuses, rouges comme si elles sortaient d'une cuve de teinturier. Le long des rampes où, durant des lieues, ni une hutte ni un homme n'apparaissent, je voyais le pèlerin, gravissant, à la nuit tombante, les épaules chargées de son compagnon mort, ainsi qu'il nous faudra porter jusqu'au faîte du Purgatoire les cadavres de nos péchés.

Cette apparition de Saint Jacques date, comme la plupart des autres, du XII® siècle. Ce fut, en effet, pour Compostelle, une ère prodigieuse. Les chemins de l'Europe et de l'Asie chrétiennes convergeaient tous alors au glorieux tombeau.

Louis VII, roi de France, à son retour de Palestine, mêla son bourdon parmi ceux des plus humbles vilains ; de même Jean de Brienne, empereur de Constantinople et Saint Dominique, Saint François, plus tard, la douloureuse Brigitte, Saint Vincent Ferrier.

Les murs de la basilique s'achevaient avec les dons imanimes des peuples, avec les bras de cous les chrétiens ; car les rois et les archevêques aussi bien que les truands, allaient chercher des blocs dans les carrières, tendaient aux ouvriers des

moellons. Les quatorze portes de Tenceinte sacrée demeuraient, jour et nuit, engorgées par la foule ; il arriva que des pèlerins de nations adverses se battirent au seuil pour entrer, qu'il y eut des morts, et que l'église dut être réconciliée. Devant l'autel de l'Apôtre, un prêtre se tenait, une longue verge à la main ; il appelait dans leur langue les hommes de chaque pays, et, pour la rémission des fautes vénielles, leur frappait un léger coup sur l'épaule. Rien, aujourd'hui, pas même Lourdes au moment des plus vastes pèlerinages, ne peut rendre les spectacles de Compostelle, à l'apogée de cette ferveur qu'Aimeri Picaud, dans une éloquence redondante, décrivait lyriquement :

« Les malades viennent et sont guéris ; les aveugles voient, les démoniaques sont délivrés.. . les tristes se sentent déchargés du poids énorme de leurs péchés. Ils arrivent de tous les pays du monde. Français, Normands, Ecossais, Irlandais, ceux du pays de Galles, Teutons, Ibères, Gascons, ceux de la terre de Bayonne, Navarrais, Goths, Provençaux, Lotharingiens, Anglais, Bretons, ceux de Cornouailles, Flamands, Frisons, ceux du Dauphiné

et de la Savoie, Italiens, ceux de la Fouille, ceux du Poitou, Aquitains, Grecs, Arméniens, Daces, Norvégiens, Russes, ceux de la Nubie, Géorgiens, Parthes, Romains, Galates, Ephésiens, Mèdes, Toscans, Calabrais, Siciliens, Asiatiques, Indiens, Cretois, Jérosolymiens, ceux de Hongrie, de Bulgarie, d'Esclavonie, d'Afrique, de Cilicie, de Judée, et autres innombrables gens de toutes langues, tribus et nations qui vont par compagnies et par phalanges.

« Autour de l'autel de Saint Jacques, se placent d*ttn coté les Allemands, de Vautre les Français, plus loin, les Italiens, tous avec des cires allumées, de sorte que l'église brille comme le jour le plus splendide, jour et nuit flamboyante de lampes et de cierges.

« Ils veillent en oraison. Les uns chantent au son des cithares, d'autres des lyres, d'autres des tympanons, d'autres accompagnés de flûtes, d'autres de trompettes, d'autres de harpes, d'autres de violes, d'autres de vielles bretonnes ou gauloises, d'autres de psaltérions. Les uns pleurent leurs péchés, les autres psalmodient, d'autres font l'aumône aux aveugles. Il n'y a langue ni dialecte qui

ne résonne ici. . . Les uns portent des chaînes en signe de pénitence ; les autres amènent de l'or et du fer pour les travaux de la basilique. Certains distribuent aux pauvres tout ce qu'ils ont. . C'est le peuple de Dieu, la race sainte, la fleur des nations. »

Un tel mouvement ne pouvait décroître que par l'excès même de son ampleur.

Partout où des foules s'agglomèrent, des principes putrides y fermentent. Le démon du lucre et bien d'autres rôdaient autour du pèlerinage. Des mendiants coalisés en bandes avides assaillaient les étrangers jusque dans les chapelles de la cathédrale. Sous le manteau de pèlerins circulaient des mauvais drôles. En 1403, Ferri 1^^ de Lorraine revenait de Compostelle, lorsqu'il apprit que trois seigneurs, le croyant encore au loin, commençaient à ravager ses terres ; il les fit jeter en prison ; or, les trois pillards étaient euxmêmes des pèlerins en route pour la Galice. Dans l'une des salles de 1 hospice royal, à Santiago, une grosse chaîne pendait à une colonne pour lier les pèlerins convaincus de quelques méfaits. Devant la porte d'un monastère, à Burgos, une

potence était dressée ; et les moines y pendirent plus d'une fois des pèlerins voleurs ou homicides.

Néanmoins, ce n'étaient là que des accidents ; tant que l'Europe maintint l'unité de sa foi, le pèlermage ne sembla point s'amoindrir, et la France y contribuait pour une part magnifique. Mais, quand la Réforme éclata, les catholiques eurent autre chose en tête que des pérégrinations paisibles ; les huguenots vilipendaient, comme une idolâtrie, la dévotion aux reliques ; ils mirent les premiers en doute l'apostolat de Saint Jacques en Espagne et la présence de son corps à Compostelle. Ses os et ceux de ses disciples, dans ces temps misérables, faillirent être à jamais perdus. La flotte anglaise de Drake, en 1589, croisait hostilement sur les côtes de la Galice ; l'archevêque de Santiago prit peur ; il retira de nuit, en secret, hors de la crypte, les trois scjuelettes et les cacha sous les dalles de 1 abside, mais en maçonnant le caveau improvisé à l'aide de matériaux de l'ancien. Le commun des fidèles, pendant près de quatre siècles, devait ignorer cette translation.

L'état de guerre entre la France et l'Espagne, puis la -froideur janséniste, les goûts sédentaires qui retenaient au XVII^ siècle la bourgeoisie française, toutes ces causes ne purent que ralentir davantage un élan très affaibli. Seuls, les gens du peuple et les paysans gardaient assez de confiance pour s'en aller en lointain pays, avec peu d'argent, gagner les pardons.

Les âges n'étaient plus où il croyait accueillir Jésus-Christ celui qui recevait un pèlerin. Trop de larrons s'étaient ainsi déguisés afin de s'introduire dans les demeures et de mettre à mal leurs hôtes. On faisait piètre chère aux dévots de Saint Jacques ; faute de pain et de gîte, souvent ils maraudaient ; la justice se montrait à leur endroit spécialement dure. Louis XIV, par deux ordonnances (1671 et 1 687) porta défense « à tous ses sujets d'aller en pèlerinage à Saint- Jacques-en- Galice et autres lieux hors du royaume, sans une permission expresse de Sa Majesté, contresignée par l'un de ; ses secrétaires d'Etat, à peine des galères à perpétuité pour les hommes et de telles peines afflictives contre les femmes que les juges des lieux estimeraient convenables.

« S*il fallait juger, d'après le seul Guillaume Manier, les pèlerins de Tépoque, la curiosité du voyageur les décidait autant et plus que la piété. Il rapporta de Compostelle l'attestation qu'on l'y avait vu, qu'il s'était confessé, un papier honorable à mettre dans ses archives domestiques ; mais revint-il plus chrétien qu'avant ?

Nulle phrase de son journal n'en fait foi.

Au-delà des Pyrénées, la vieille ardeur du pèlermage se défendait mieux. En 1666, à Santiago, la multitude était si compacte que les prêtres distribuaient l'Hostie le long des nefs, sous le cloître, et même devant la place de la Quintana ^. Il est vrai, on n'aurait plus vu, comme au XV^ siècle, des reines — telle Isabelle, femme de Philippe le Bon, — venant à pied, en pauvresses, tendant la mam par humilité, et logeant dans l'hospice des gueux. Lorsque la reine de Portugal fit, en 1690, son entrée comme pèlerine, on l'honora par des bals, des festins ; le soir, on illumina les rues.

Cent ans après, aux grandes fêtes encore, les deux tiers à peine des pèlerins pou-

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