V. GouT, op. cit., 1. 1, pp
Trûis viUes saiiiUa 1 1
in praelio... c'est, il me semble, aux intentions de la France qu*elle fut surtout dédiée.
Le relèvement de son abbaye est un des indices de notre résurrection future. EXi XVI^ au XVI 11^ siècle, sous le néfaste règne des commendataires, tout en elle avait dépéri ; une fois classée « maison centrale '», on pouvait la croire finie à jamais. Maintenant, sa beauté première lui est restituée ; les pèlerinages ont repris et s'accroîtront. Si l'Archange ne se révèle plus par des signes palpables, Tindigence de notre foi n'en est point la cause unique, c'est aussi, comme l'observait devant moi le Curé du Mont, <' parce qu'étant l'Archange de l'Eglise invisible, il agit invisiblement >^
Toutes ces images et ces réflexions oicupaient, dans le monastère, mes matins de solitude.
L'après-midi, à marée basse, je m en allais sur les grèves, de préférence vers Tombelaine et la côte. Quand, de la digue, on regarde Tombelaine, ce roc verdi par les mousses, allongé en figure de lion qui se repose, paraît tout proche au-dessus des sables ; plus on avance,
plus l'ampleur des espaces, en se déployant, le recule. Un jour, comme j'en approchais, je rencontrai un pêcheur de coques dont Taspect m'arrêta : son gros mufle recuit sortait de poils hirsutes ; il avait des yeux tristes, un peu fous, bons pourtant ; sa veste de toile cirée était criblée de trous ; son bras gauche, d'où pendait un panier, se terminait, en guise de main, par un crampon de fer. Il m'expliqua que la courroie d'une batteuse lui avait à demi arraché le bras.
— Si je pouvais encore faire de la culture, je n'irais pas aux grèves.
C'est que le métier est âpre ; on va chercher la mer à plus de trois lieues, on pêche toute la nuit, et on s'en revient, les jambes nues, même en hiver, alors qu'il faut casser la glace avec ses doigts au bord du Couesnon. Sans parler des brouillards où l'on se perd, des lises, de la marée qui vous surprend. Pas plus tard que l'autre mois, une pêcheuse s'est noyée, deux hommes sont restés toute une nuit sur le rocher de Tombelaine. Et pour gagner quoi ? Une pauvre journée de deux Francs.
En Técoutant, je comprenais tout ce qu'il y a dans le vocable de Saint Michel :
Du péril Je la mer. Il se mit à me conter ses tribulations :
— Je me suis remarié ; mais, pour le partage, les parents de ma défunte femme, il n'est point de misère qu'ils ne m'ont pas faite. Ils m'ont pigé jusque dans la moelle. . . Ma défunte femme avait des moutons, des porcs, au respect que je vous dois, une maison. Avec ses petites bêtes, elle avait de quoi faire. Ils m'ont tout pris. . .
Le vent tordait sa barbe, hachait ses phrases en lambeaux ; il me salua et s'éloigna, marchant à fortes enjambées parmi les ruisselets et les sables verts qui, sous le soleil cuisant, paraissaient noirs. Il disparut promptement, l'horizon des grèves, comme celui de la mer, étant bombé.
Je me retournai du côté de l'abbaye. Le versant Nord, q ue je contemplai, fait oublier par sa sublimité farouche tous les autres spectacles du Mont. Là, point d'auberges, aucun toit ; mais, plus haut que le bois de hêtres, les prodigieux contreforts de la Merveille, ses murailles d'un gris fauve, la nef du réfectoire, les fentes alignées de ses fenêtres en retrait, le clocher
puissant, et, sur la pointe de la flèche, Saint Michel à qui on voudrait pouvoir dire en le voyant penché sur la Bête mauvaise : « Tue-la » ! Rien n'impose autant la sensation de l'inexpugnable, d'une force qui ne se laissera jamais convaincre de céder à l'ennemi ; et, sur la droite, au bas d'un éboulis abrupt, un fruste édicule, la chapelle de Saint Aubert, se plante en avant-garde, comme dans un défi...
Le soir, tandis que les horribles graphophones des estaminets montois offraient des concerts aux touristes,|je ressortais sur la digue déserte.
Je me rappelle entre tous le dernier soir que j'y passai, un soir sans vent, limpide comme dut l'être celui où les deux pèlerins d'Emmaiis cheminaient avec l'Homme qu'ils ne reconnaissaient point.
Les lacis d'eau, coupant comme des lames de cristal les sombres masses sablonneuses, répétaient un ciel d'aigue-marine à l'Occident, rose et bleuâtre à l'Orient. Une étoile, d'abord dorée, puis d'une blancheur de perle, riait dans le flot du Couesnon. Deux phares s'illuminèrent, l'un, immobile, lautre dont l'étincelle
palpitait et s'évanouissait comme si la paupière d un œil ardent se fût soulevée à temps égaux.
Le mont, brun, hérissé de tours, avait lair d\me ville vue en songe. Le bleu crépuscule, éteignant ses laideurs modernes, mettait d'autant plus en saillie la pure et monastique vigueur de ses reliefs. Nul bruit ne s'en échappait. Deux lumières à sa base, une en haut formaient, sur le cône obscur, un triangle mystique. La flèche et confusément l'archange s'entrevoyaient toujours, et deux étoiles, auprès d'un nuage vague, semblaient tenir à son cimier.
Sur la digue, je me sentais isolé, de même qu'en plein Océan ; par-dessus la rumeur de grenouilles lointaines, un silence infini montait.
Ce fut pour moi une de ces extases où l'on ne voudrait plus savoir que nous sommes, en im monde transitoire, les pèlerins d'une journée. Mais Saint Michel, présent dans l'ombre, m'avertissait que e ciel et la terre passeront. N'est-il pas 'Archange du Jugement, celui qui présentera aux nations la Croix, la Lance et la Couronne d'épines ?
Sans cloute nul ne sait le jour ni Tinstant, si ce sera le soir, ou à minuit, ou au chant du coq, dans dix mille ans ou demain. Pourtant, la moisson n'est-elle pas mûre pour la faux du moissonneur ? La domination des coquins et le joug de TAntechrist pourront-ils être jamais plus solidement établis qu'à cette heure ? L'enfantin veau d'or de jadis s'est enflé aux proportions d'un taureau monstrueux ; ses quatre pieds sont scellés sur la planète ,• elle tourne sous lui en gémissant. N'est-il pas temps. Seigneur, de paraître ?
Que seront vos cieux nouveaux et votre terre neuve, puisque celle-ci est déjà si belle qu'on a peine à s'en arracher ? Vous qui avez fait le vent et la mer, l'aurore et la nuit, laissez-moi pleurer d'avance ce monde où vous êtes descendu, la douceur des feuilles vertes, le bœuf et l'âne de votre crèche, les enfants qui sautent sur les genoux des aïeules, les toits où nous sommes nés.
Cependant je le désire, votre Jour, j'en ai soif, quand même ce sera un jour de colère et d'amertume. Là, enfin, nous saurons tous. Le grand litige ssera tranché entre ceux qui croient et ceux qui nient.
entre les pauvres et les oppresseurs, entre les justes et les homiciaes. Il faut bien qu'une fois l'aiguillon de la mort se rompe et que le puits de l'abîme soit bouché.
Mais, pour l'instant, je ne sais qu'une chose : mon jour à moi ne tardera point. 0 Dieu ! si j'étais sûr de Vous avoir mérité, sûr que je verrai face à face, moi et non un autre, mon Rédempteur, que mes yeux regarderont votre Mère immaculée, que mes mains Vous toucheront !...
— Espère, me répondait cette parole secrète que l'on entend plus claire dans la solitude, travaille, souffre, sois patient. Retourne parmi les hommes, aime-les, si tu peux, comme je les aime. Et souvienstoi que tu es le plus inutile des serviteurs. Ton œuvre est infime, mais fais-la de ton mieux ; je serai ta force ; va devant toi.
Noël mO^Mai 1912,
Heures d'été au Mont Saint-Michel