PRÉFACE XIII
des deux faits auxquels se ramènent tous les autres : la chute et la rédemption. Vers celle-ci une seule voie nous porte^ la Voie où le Fils de Dieu a imprimé ses pieds meurtris, celle de l'immolation dans lamour.
Pour approfondir de telles vérités, dont la richesse est insondable, les énoncer ne suffit point ; il s agit de les vivre.
Un petit nombre de catholiques commence, parmi nous, à le comprendre : le nom de Jésus-Christ ne peut s'inscrire sur des fronts sans héroïsme ; nul démon nest pire que celui de la médiocrité. Nous marchons au milieu de gens dont les trois quarts jugent le surnaturel une vieille lanterne cassée, bonne à reléguer dans les combles. D'autres ont peur de croire et ne veulent prendre position sur rien ; d'autres constatent les maux et nient le seul remède. Nous fendons leurs ténèbres, menés par la colonne de feu où s'avance le Vicaire du Christ. Si nous allons du même pas qu'elle, humbles, mais résolus, beaucoup nous suivront, parce quils nous verront la suivre. L'heure qui vient sera moins mauvaise que celle qui
finit. Tandis que les masses vont s' enfonçant dans la mort quon leur a faite, les âmes sérieuses, même incroyantes, se déprennent de fétiches pourris : morale libre, scientisme, idéologies sociales ont trop donné la pleine mesure de leur impuissance. « Un homme qui a faim, disait le Prophète, peut rêver quil mange ; mais, quand il se réveille, son cœur est vide. »
En pariant pour des pèlerinages, mon grand espoir était de revenir plus vraiment chrétien. Fus- je exaucé ? Ceux qui m'auront lu en jugeront mieux que moi, s'ils reçoivent de ce livre un surcroît de ferveur ou un désir de résurrection. Je voudrais que, par la vertu des Saints quil exprime, il ressemblât à la lampe de Sainte Philomène, dans l église dArs, dont l huile faisait des guérisons.
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Ars- en "Bombes
Le petit train m'emmène dans le brouillard et sous la pluie ; la Saône, boueuse et livide, des deux côtés de la voie, immerge les troncs de saules. Ce matin de Noël est somnolent, morose. Mais, à une halte, j'entends des cloches, quelque part, sonner le premier coup de la grand'messe ; et, plus lom, voici sur une cabane qui est une gare, deux noms écrits : Ars-Misérieux.
Accolé au nom d'Ars, celui de Misérieux s'éclaire devant moi comm.e les haillons d'un pauvre brillant de gloire dans le Paradis. ^
Je m'avance, seul avec ma valise, sur la route où il pleut encore. Aucun passant. La route, rectiligne, monte entre des terres nues détrempées. Un peu de soleil tremble au creux des flaques, parmi les blés ; de bas coteaux, à droite, sous des nuées fumeuses, confinent l'horizon. La
campagne ressemble à beaucoup d'autres ; et pourtant elle m'émeut d'une surnaturelle attente, comme si, derrière le versant, là, tout près, j'allais rencontrer le Saint.
Où est le lieu de la Sagesse ? demandait Job à ses amis. Où sont les Saints ?
devons-nous dire, nous, les tièdes, nous, les indignes. Des Saints, il en vit sans doute à cette heure ; autrement la terre se mourrait. Ce paysan du Bocage vendéen qui se flagelle avec des orties, qui, en piochant, frappe pour l'amour du Christ chaque coup de son pic, ce vieux Trappiste, dans l'oratoire de Beliefontaine, qui se penchait vers moi, murmurant de ses lèvres lentes : « La Croix est le bois commun >^ nul ne sait si devant les Anges ils ne valent point les canonisés dont nous baisons les reliques. Mais ce sont des Saints obscurs, les seuls que nous méritions. La série semble interrompue des thaumaturges, des Voyants, des grands prêcheurs aux pieds de qui les peuples s'agenouillaient.
Le Curé d'Ars fut le dernier et non le moins miraculeux. Vingt mille pèlerins, tous les ans, arrivaient ici des quatre coins de la chrétienté. Il guérissait des
infirmes, mais surtout il changeait les âmes, et, dès qu'il se montrait, les hommes voyaient Dieu.
Trente-trois années de suite il confessa seize heures par jour, au bas mot, sur vingt-quatre. Une tasse de lait, quelques croûtes de pain noir, une ou deux pommes de terre composaient sa réfection.
Sans cesse « gendarmé contre son corps » qui se revanchait durement, vilipendé par ses confrères, puis tourmenté par les démons plus qu'un Saint Antoine, une Sainte Thérèse, chargé de l'ordure infinie des pécheurs qu'il soulageait, il conserva, jusqu'au bout de ses martyres, la mansuétude et la joie.
Ce prêtre fut envoyé comme un signe, en un temps où la France rustique pouvait encore demeurer saine. Son exemple prophétisait : Si ce pays veut être sauf, il faut des prêtres, c'est-à-dire des Saints.
Sa paroisse était humble, la simplesse de ses moyens n'admettait aucune malice. De lui-même il n'aspirait qu'à souffrir inconnu, priant et prêchant parmi ses rustres. Les prodiges de sa vie retournent là d'où ils viennent, à la Grâce qui le glorifia.
Et un Saint aussi héroïque n'est pas reculé loin de nous par une légende. Dix ans avant notre génération, il respirait l'air de ces plaines. Des témoins, chaque soir, consignaient ses mots et ses actes. Je vais causer avec des vieillards qui l'approchèrent ; je toucherai de mes yeux son corps dans sa châsse, tel à peu près que, sur son lit de mort, ie l'aurais vu. Je me mêlerai à cette paroisse, faite par lui chrétienne, où persiste l'onction de sa présence . . .
Le dernier branle des cloches, pour la grand'messe, s'est tu. Le village est prochain. Une ferme, à ma gauche, découpe son portail fruste ; je retrouve sur le pisé de ses murs la même couleur d'ocre rude que sur les champs argileux. Ars, aux confins des Dombes, a plutôt l'aspect bressan.
Devant la croisée de deux routes, la statue de Sainte Philomène, sa palme de bronze entre les doigts, le bras tendu comme une figurante, indique l'église au
Eli du vallon. En descendant vers le ourg, je ne rencontre personne ; tous sont à l'office. Une servante, préposée à la garde d'un logis, par une vitre me con-
sidère, étonnée en cette saison d'un pèlerin.
J'entrevois îe haut de la basilique, ses coupoles renflées comme deux bocaux épais. On eût aimé là une flèche ascétique semblable aux peupliers sans feuilles de la vallée du Fontblein.
Qu'importe ! Il n'est pas besoin, pour adorer Dieu, d'une cathédrale en beau style. D'ailleurs, bien qu'on en ait détruit sacrilègement le chœur et le maître-autel, l'ancienne église d'Ars reste à moitié debout. Au-dessus des escaliers, sur l'étroite place, ce portail à fronton triangulaire et surmonté d'une humble Vierge^, n'est-ce pas celui même que voulut l'abbé Vianney, pour qu'un dais ample, les jours de procession, pût y passer ? La tour en briques, le coq menu du clocher sont bien à lui, et, dans la nef où je pénètre, peu de choses, depuis son temps, ont changé.
Un peuple compact m'arrête aux fonts baptismaux. Le sermon vient de commencer, une Mission d'Avent se conclut aujourd'hui. Je ne puis voir le mission-
1. A la Vierge primitive, une neuve, en 1896, fut substituée ; mais, simple comme elle l'est, celle-ci allège et répare la gaucherie du portail trop vaste pour la nef sur laquelle i! est plaqué.
naire : il prêche dans la chaire moderne, au coin de la rotonde qui s*évide sous les coupoles. Mais sa voix perçante, un peu aigre, m'apporte cette phrase :
« Jésus-Christ, le premier, donna à la pauvreté ses lettres de noblesse. »
Puis une autre, plus directe :
« Comme les bergers, vous ne devez pas venir à la Crèche les mains vides. »
Il ma semblé qu'à ce mot-là une demiseconde de contraction anxieuse pesait sur le silence. Plus d'un paysan a dû se dire : Que va-t-il nous demander ? Le sérieux du recueillement se révèle à cette nuance d'émotion qu'une différente aussitôt corrige. Le Rédemptoriste qui parle sait à fond l'art de retenir des auditoires rustiques : il coupe sa théologie de paraboles, de traits, de proverbes mordants.
Malgré tout, je regarde à quelques pas la chaire haute, sévère du saint Curé et j*éprouve une mélancolie de la savoir vide à jamais.
La grand 'messe reprend : mis au ton par l'orgue, les hommes chantent ou plutôt braillent le Credo. Est-ce l'impression du lieu, la ferveur qui m'entoure ? Rarement, comme cette fois, à VHomo factus
est, j'ai incliné mon cœur sous le mystère de l'Humiliation divine.
Un mécréant lai-même, dans cette nef, trouverait des pensées humbles. Les cmtres des arcades, soutenant le plafond bas, abritent des chapelles exiguës qu'une lucarne laisse à demi obscures. Chacune, pour le Curé d'Ars, enfermait une phase de purification : il voulait qu'on partît de celle des Saints Anges, guidé par Saint Michel, le porte-étendard des âmes, à Sainte Philomène, la martyre suave, ensuite à Saint Jean-Baptiste et, de lui, à la Mère Immaculée, enfin à l'Êcce homo.
Et toute la nef a l'air d'un vestibule d'attente où des néophytes viendraient s'infliger un méritoire abaissement. Dans les campagnes de Gaule, au temps des Barbares, on dut bâtir ainsi les premières églises chrétiennes.
Cette messe de Noël entendue au milieu d'une paroisse unanime, à côté de gens qui gardent un peu la foi simple des bergers, m'offre une douceur immémoriale qu'aujourd'hui, sous le ciel de France, il faudrait chercher loin. Mais surtout la figure du Bienheureux vient à moi comme s'il allait sortir d'une chapelle ou descen-
dre du chœur en surplis, me fixer de ses yeux brûlants. C*est lui que j'ai hâte de voir, et V Alléluia de 17/e missa est carillonne à mes oreilles une double joie, car l'église va se désemplir, je gagnerai le chœur librement.
Trois marches accèdent au transept exhaussé, à la rotonde. Pour l'instant, je ne m'arrête point au luxe de la basilique. Je m'avance droit vers la châsse où repose le saint homme. Elle domine l'autel sous un baldaquin trop fastueux ; qu'eût pensé le pauvre prêtre de se voir ainsi couché plus haut que le tabernacle ? Cette idée ne m'a saisi qu'après coup ; tout d'abord, en m'agenouiliant, j'ai considéré son visage qu'illuminaient des cierges. Appuyé sur un coussin, le chef du Bienheureux est tourné doucement, du côté gauche, vers le pèlerin qui l'invoque. Un long surplis efface le reste du corps ; les mains, emmaillotées de gaze, n'ont point de forme, et les pieds, dans des pantoufles, menus et raides, se lèvent comme les deux pointes d'une mitre noire. De cet homme, dont la chair était réduite à l'inanition, la face seule paraît survivre.
Et pourtant ce n'est pas sa face elle-
même que mes yeux atteignent. Dans l'histoire du Curé d'Ars, jusque par delà sa mort, tout devait être singulier. Son cadavre, avant qu'on l'embaumât, demeura, près de quarante-cinq ans, enseveli sans se corrompre, et, lorsqu'ensuite on en retira les viscères, du sang liquide dégoutta de son cœur ^. Mais le jour de ses funérailles — c'était le 6 août — pendant que son cercueil, précédé par trois cents prêtres, était processionnellement porté autour de sa paroisse, le soleil, qui, à travers le carreau d'une petite vitre, frappait sa figure, l'avait noircie. On jugea bon d'y coller un enduit de cire moulé sur sa ressemblance. Ce masque simule étrangement les traits de l'ascète mort depuis quelques heures : les globes des prunelles semblent gonfler les paupières ; une ride partant des narines dilatées entaille la joue en arc de cercle ; des prières interrompues ont l'air figées sur ses lèvres avec une sorte de sourire empreint d'une paix rigide et douloureuse encore. Si vénérable que reste ce masque, je voudrais ne pas savoir que c'est un mas-
I. Je tiens ce détail et quelques autres, peu connus, du R. P. Chamoton, supérieur des missionnaires d'Ars.
que, une imposture. Rien de ce qui est corruptible ne peut-il donc durer sans feinte ? J'ai dans la mémoire le vrai visage mortuaire du Curé d'Ars, tel qu'une photographie le perpétue. Auprès, la momie de la châsse me gêne comme un pastiche manqué.
Sur l'authentique image, le profil de l'abbé Vianney rappelle ces montagnards des alentours de Lyon qu'a gravés dans ses eaux-fortes Jean- Jacques de Boissieu. On y retrouve, comme sur une médaille épurée, le type osseux et têtu de laboureurs faits à ne jamais plaindre la misère de leurs corps, ayant, de père en fils, arraché à un sol maigre leur maigre vie. Sans son rabat, on le croirait aisément un patriarche probe qui vient de s'endormir, plein de jours, après avoir béni ses petitsenfants. Rien de la similitude avec Voltaire accréditée par des rhéteurs au profit de leurs antithèses. Le sec menton de galoche renfonce les lèvres droites, sévères ; le nez est fruste, gros, quoique décharné ; les yeux caves se fondent dans leurs orbites. Le signe du Pénitent et du Saint ne se dévoile qu'à trois stigmates : un trou creuse sa joue, un autre sa narine.
un troisième, plus profond, sa tempe.
Ces marques sont magnifiques et surhumaines ; elles racontent des années de jeûne, d'insomnies, une victoire lentement consommée sur les déchéances terrestres. Elles me font songer à la cicatrice qu'on voit, dans une église d'Avranches, au crâne de Saint Aubert, là où l'Archange le toucha d'un doigt terrible. Et, sans doute, à la résurrection dernière, elles reparaîtront en splendeur, de même que les plaies des Martyrs jetteront des lances de rayons.
Mais pourquoi faut-il que la tyrannie des apparences retarde mon élan vers le Bienheureux ? Devant lui je veux clore une minute mes yeux charnels, prendre mon âme nue entre mes mains, descendre, si je le pouvais, jusqu'au fond de mon insuffisance ec de mon dénûment.
Quels dérisoires chrétiens nous sommes ! A me voir en face d'un tel juge, j'ai de moi-même une honte insupportable.
Il sortait, au gros de l'hiver, sans manteau, avec une soutane en loques, et je me présente à ses reliques sous la piètre livrée du bourgeois qui ne saurait se passer d'un pardessus.
Il mangeait des trognons de pain moisi qu'eussent refusés des chemineaux ; et moi, dans la salle chaude de l'auberge, quelque dinde de Noël m'attend.
Il n'avait faim et soif que du règne de la Grâce ; et, autour de moi, des milliers d'âmes périssent, sans que je digère ou dorme moins également.
Il se donnait aux pauvres, leur donnait tout ; et, pour eux, le superflu dont je m'abstiens est maigre.
Ses oreilles, du matin au soir, se tendaient à la kyrielle des mea culpa ; ses narines enduraient toutes sortes d'haleines. Et moi, mes sens sont captifs des beaux rythmes, des odeurs délectables.
Il était doux et je me rebiffe contre les offenses.
Il courait au-devant de la Douleur, ainsi qu'un nouveau marié au-devant de son épouse. Pour moi, quand elle est venue me trouver, je ne lui ai jamais dit : Va-t'en. Mais l'ai-je aimée ? L'ai-je embrassée ? Ai-je adhéré aux blessures du Christ et cloué au revers de la Croix mes convoitises ?
Chaque fois que le saint prêtre articulait le verset du Psaume : Qjuando veniam
et apparebo ante faciem Domini ? toute son âme le proférait. Et moi, il faut que j'ajoute intérieurement : Non, Seigneur, ce n'est pas vrai. Je tiens à cette vie, elle me tient. J ai beau savoir que les créatures mentent, j'espère encore d'elles quelque chose. Vous m'avez appelé longtemps ; peut-être, las de me poursuivre, vous êtes-vous « assis ». Et, toujours, je vous demande de patienter . . .
0 Bienheureux ! qu'au moins je me voie bien tel que je suis, et je ne serai pas venu en vain à votre tombeau.
L'après-midi, après les Vêpres, j'ai revu à loisir la basilique plus sombre encore que le matin. Une pluie dense brouillait les vitraux ; seul, au fond de l'abside, celui du Sacré-Cœur semblait recevoir un vague soleil derrière lui.
J'ai exploré le transept et tout le haut. Eh bien ! non, je ne puis m'y faire. C'est trop de clinquant, d'or en bosse, de roses et de lys en stuc, de puériles gentillesses, de mauvais goût dévot.
En considérant la chapelle des Reliques, je m'aperçois que le bronze doré de la châsse est à l'excès fleuri de guirlandes, tarabiscoté. A quoi bon les torsades de ses colonnettes ? Les trois figures d'angelots, appliquées au-dessus, contre la paroi, rappellent fâcheusement les mascarons frivoles, chers au XVIII® siècle. Et pourquoi tailla-t-on en marbre cipolin les colonnes qui supportent le toit du cyborium ? Le cipolin, avec ses veines serpentines, miroitantes de vert et de blanc, évoque des séductions louches ; il serait mieux à sa place dans un luxueux foyer d'Opéra.
Au fronton même du baldaquin, les reliefs contournés des rinceaux accusent un besoin de surcharge malséante. Voilà comment on crut glorifier un Saint, pourtant peu ami du raste ! Le démon qu'il avait terrassé prend sur lui mort cette revanche : de telles pompes sont bien ses œuvres.
Mieux vaut se détourner de telles misères, simplement repenser que le Saint des Saints, malgré tout, habite là son tabernacle.
En revenant de l'abside, je me suis arrêté vis-à-vis la châsse, devant la cha-
pelle de la Statue. Cabuchet en avait exécuté deux ; pourquoi a-t-on dressé ici la moins belle ? Dans Tautre, celle qui est reléguée au magasin de TŒuvre, Cabuchet a figuré le Curé d*Ars à genoux, pressant ses mains l'une contre l'autre, es yeux cloués au ciel qu'il violente par énergie de son oraison. Ces yeux de Voyant se dilatent avec une ferveur hum" ble et jubilante. La clarté dont s'illuminent ses rides semble à la fois descendre d'en haut sur lui et sortir du fond de sa chair. Les lèvres surtout sont véridiques : elles frémissent, remercient, implorent ; leur commissure serrée concentre de la miséricorde, de la souffrance, de l'extase. Un imagier chrétien de jadis aurait poussé plus loin l'exactitude du corps : le surplis devrait avoir l'air de flotter sur un squelette, tant était maigre l'abbé Vianney, « ce fagot recouvert d'une soutane ». Le marbre de Cabuchet n'en a pas moins l'accent d'un Magnificat ; il commente bien celui qui disait :
« Quand une âme est pure, ce n'est plus elle qui fait la volonté de Dieu, c'est Dieu qui fait la sienne. »
Redescendu vers la vieille église, je
médite près du confessionnal isole dans la chapelle de Saint Jean-Baptiste.
Etroit comme un cercueil, cet instrument de rédemption était aussi un rare instrument de supplice, « une boîte d'épines >\ aurait pu dire le Curé d'Ars. Il n en bougeait guère davantage que le Saint d'un porche ne quitte sa niche, tour à tour exposé aux averses, au givre et aux soleils qui rongent.
Mais, pour lui, la réclusion entre ces planches impliquait les tortures corporelles les plus variées. La banquette sur laquelle il s'asseyait lui avait, à la longue, écorché les fesses. L'hiver, il ne sentait plus ses jambes au point d'avoir eu, un jour, les deux pieds gelés. L'été, la nef demeurant obstruée par la foule, il suffoquait, et parfois, l'après-midi, saisi d'une défaillance, il lui fallait s'en aller au presbytère boire un peu de vin blanc dans un doigt d'eau. Très « délicat pour les odeurs », il recevait contre la grille l'exhalaison de guenilleux suant, de malades approchant des plaies suppurantes , de pénitents punais. D'incessantes douleurs de tête, des affres d'entrailles, le cilice dont les annelets de fer entamaient ses hanches, le
sommeil et la faim s'ajoutaient à la fatigue d'écouter de lourdes confessions, dix heures de suite, et d'y répondre.
S'il persévéra jusqu'à soixante-treize ans, jusqu'à sa fin, ce fut d'abord grâce à un fond d'endurance paysanne qu'il se reconnaissait gaîment :
« J'ai un bon cadavre, déclarait-il, je suis dur ; après que j'ai mangé n'importe quoi et que j'ai dormi deux heures, je peux recommencer. Quand on a donné quelque chose à un bon cheval, il se remet à trotter comme si de rien n'était, et un bon cheval ne se couche jamais. »
Son « cadavre » ! Il fit sienne cette rude et chrétienne appellation, qui n'était pas de lui, car je l'ai entendue, en des pays divers, dans la bouche de vieux campagnards. Lorsque le cadavre ne voulait rien savoir, il le remettait, à coups de discipline, en train : « Allons ! mon pauvre coloTiy lui enjoignait-il, tiens-toi debout ! » Certain jour, comme Catherine Lassagne l'exhortait à un régime moins austère, il répliqua : « Je mettrai un morceau de bois sur ma table et je dirai à mon corps : Mange si tu veux ! »
Il eut, pour appuyer sa résistance, une
volonté Intraitable. Réduit à ses seules forces, il aurait tourné au fanatisme ou succombé. Le prodige, ce fut son égalité d'humeur, sa bonté, sa clairvoyance jamais en défaut. Voilà où devient tangible l'apport d'un secours miraculeux. Après une journée de confessionnal, la courbature dont ses membres étaient rompus n'hébétait point son attention. Sa parole se maintenait calme, sensée, décisive. Mais, plus encore, sa pitié intarissable ruisselait sur des aveux réentendus mille et mille fois. Au récit des fautes, souvent des larmes lui mouillaient le visage, et l'on sait son mot poignant à un homme qui s'en étonnait :
« Mon ami, je pleure de ce que vous ne pleurez pas. »
La confession, pour beaucoup de soidisant catholiques, représente une tiède formalité : ils passent, les veilles des fêtes, au guichet de la Pénitence, avant d accéder à l'Eucharistie. Quant aux mécréants, nul précepte ne leur fait plus hausser les épaules. Le besoin de se confesser a pourtant des origines surnaturelles, contemporaines de la Chute : il y persiste un ressouvenir du Paradis, d'une ère où l'homme, nu devant Dieu, le regardait et lui parlait
sans voile. L'orgueil de vouloir être des dieux rompit la familiarité divine, exila dans ses ténèbres le couple déchu. Mais Caïn lui-même eut beau répondre : Suisje le gardien de mon frère ? Il vit aussitôt son péché et dit au Seigneur : « Elle est trop grande, mon iniquité, pour que je mérite mon pardon. »
Les patriarches et les prophètes tendirent en se lamentant leurs mains vers le Rédempteur. David lui criait : « Lavemoi de mon immondice, parce que je la connais et qu'elle est toujours devant moi. Tu m'aspergeras d'hysope et je serai purifié, je serai plus blanc que la neige. » Il fallut attendre l'aspersion du Calvaire et la promesse du Fils à ses apôtres, à ses prêtres : Ce que vous aurez délié sur la terre se déliera dans le ciel.
Tout homme, à moins d'avoir tué en son fond la lumière du Verbe, sent que ses actes demeurent sur lui, qu'il doit compte à un Juge de ce qu'il a fait comme aussi de ce qu'il n'a pas fait. Mais est-ce assez qu'intérieurement il se condamne ? Seraitce même assez d'avouer à l'un de ses frères ses manquements et ses crimes ?
Qui prendra sur soi, pour nous l'ôter, la
Trois villes sainUs. 2
somme de nos erreurs, dont nous ne pouvons savoir le nombre ? Qui se portera garant du pardon ? Jésus seul et son Église ont les paroles qu'il faut.
Car l'absolution n'est qu'un renouvellement mystique de la Passion. Le Curé d'Ars comprenait, autant que les plus grands Saints l'ont comprise, la sublimité du Sacrement : « Quand un prêtre vous absout, expliquait-il, le sang de Jésus- Christ coule sur votre âme. .. Allez vous confesser à la Sainte Vierge ou aux Anges ; vous absoudront-ils ? Non. Un prêtre, tant simple soit-il, le peut. Il peut vous dire : Allez en paix, je vous pardonne. »
D'ailleurs, il vivait selon cette évidence : le prêtre, c'est Jésus-Christ continué dans ses membres qui souffrent en son lieu, puisque sa chair et son âme de gloire ne peuvent plus pâtir. Il jeûnait, se flagellait, s'offrait en holocauste, afin que les pécheurs vinssent à lui, et ils venaient.
Tel, entre mille autres, ce charretier qui, un soir, à neuf heures, traversant le village, laissa ses chevaux sur la route et monta frapper à la porte du presbytère : « Venez à l'église, signifia-t-il au Curé ; je veux me confesser, et tout de suite. »
Et ce brave homme, avant de quitter son confesseur, dont l'aspect mmable le peinait, lui dit simplement : (< Tenez, vous êtes bien enrhumé ; voici des bas de lame et des chaussons ; mettez-les vite à vos pieds. »
Certains se rendaient à Ars, menés par une impulsion mystérieuse contre laquelle ils se débattaient. Un fermier, arrivé de loin, à l'instant où il pénétra dans l'église, aperçut l'abbé Vianney, et, d'une voix violente, proféra : ^( Monsieur le Curé, je suis ici malgré moi ; j'aurais mieux aimé vous trouver mort que vivant ».
Lorsque, vers une heure ou deux après minuit, le curé d'Ars, sa lanterne à la main, paraissait au milieu de la nef pleine de pénitents qui veillaient à l'attendre, son premier soin était de les faire tous prier les uns pour les autres. Une centaine, chaque jour, s'approchaient de lui. Il appropriait aux plus médiocres des conseils maintes fois prophétiques. Si leur mémoire défaillait, sa divination lisait dans leur passé plus nettement qu'euxmêmes : « Il y a quarante ans que je me suis confessé. — Mon ami, il y a plus, il y a quarante-quatre ans. »
Plus d*un tentait de le tromper ; il rectifiait leurs mensonges, leur en faisait honte avec patience.
Des esprits forts se présentaient, le verbe haut, croyant écraser de leurs objections le petit curé. Il les ployait sous son regard et sous sa main bénissante ; comme les simples, ils s'agenouillaient. A un homme du monde qui se rebéquait, protestait de son incroyance : « Que je vous plains ! soupira-t-il. Un enfant de huit ans en sait plus que vous avec son catéchisme. Je me croyais bien ignorant ; vous l'êtes encore plus que moi, puisque vous ignorez les premières choses qu'il faut savoir . . . Quand vous vous serez confessé, vous aurez fait une bonne partie du chemin qui mène à la foi. »
Outre cet ascendant que rendait si fort l'abondance en lui de l'Esprit-Saint, son intuition des âmes attirait quiconque éprouvait le désir de se connaître ; et les moins dignes trouvaient chez ce prêtre une charité toute à eux, quoique disputée par des multitudes.
Tandis que je regardais le confessionnal, dans le silence de l'église où battait comme un cœur le balancier d'une grosse
horloge, un homme entra, des clefs entre les doigts, et ouvrit la porte des sacristies.
Elles sont deux, la neuve au fond, spacieuse, sans caractère, et Tancienne, donnant sur la nef, sorte de réduit étrangement noir, depuis qu'on en a bouché Tunique fenêtre. Mais, dans un angle, à gauche du seuil, je distingue une cathèdre et une escabelle ; c'est là que le curé d'Ars confessait les hommes. Heureux ceux qui vinrent auprès du Saint apprendre la joie de s'humilier, et ayant jeté bas le faix de leurs ignominies, s'en allèrent absous, légers, tels qu'au sortir d'un baptistère où ils se fussent immergés jusqu'aux yeux. Des Anges, en ce coin obscur, descendaient et relevaient par la main les pécheurs qu'ils vêtaient de blanc...
Près de la cathèdre, en face d'une rustique armoire, est la crédence sur laquelle il posait ses ornements, ses vases sacrés. Debout contre elle, il priait avant et après la Messe. Peu de chrétiens eurent au même degré que lui l'éblouissement de la Présence réelle. Il n'en parlait jamais sans des transports et des pleurs :
« Toutes les bonnes œuvres réunies.
enseignait-il, ne valent pas la Messe ^, Oh ! que le prêtre est quelque chose de grand ! S'il se comprenait, il mourrait... Le miracle de la Consécration, c'est un miracle plus grand que de ressusciter un mort. La langue du prêtre d'un morceau de pain fait un Dieu : c'est plus que de créer le mionde... 0 homme, que tu es grand, nourri et abreuvé du Corps et du Sang d'un Dieu ! ^>
Quand il se mettait en prière devant le tabernacle, il s'adressait à la personne du Christ comme un enfant à son père, ou se taisait et contemplait ; semblable à ce paysan de sa paroisse expliquant ainsi les longues heures qu'il passait immobile au pied de l'autel : « Je L'avise et II m'avise )).
Bien qu'il ne sortît jamais de ce que les théologiens appellent 1'^ attention amoureuse à Dieu », le temps lai manquait pour prier ; c'était une de ses plus grandes peines. La demi-heure de sa Messe, chaque matin, le consolait. A quel point il
1. Ce qui ne rempêchait point s'ajouter, avec sa pondération lucide : « Il vaut mieux, si vous n'avez que vingt sous, les donner à des pauvres que vous connaissez que de faire dire une Messe. "
s*identifiait au Sacrifice cette simple réflexion en fait foi : « Le prêtre dit : « Ceci est Mon Corps, et non : Ceci et le Corps de Jésus-Christ. » Soumis aux règles liturgiques, il ne prolongeait pas, outre mesure, les rites. Mais, à l'instant de communier, il s'attardait, semblait hésiter à consommer la Victime. Fréquemment, des larmes, s'il ne les eût point essuyées du revers de sa main, eussent roulé sur le corporal ; cette pitié me fait ressouvenir d'un vieux jésuite, le Père Bonneau, dont je servais la Messe, étant son élève : combien de fois, à la Consécration, l'ai-je vu sangloter, et, derrière ses lunettes, brouiller ses yeux de gouttes brûlantes !
Une pensée émerveillait le Curé d'Ars, le rendait tremblant de compassion et d'extase : c'était que la Toute-Puissance du Fils se laissât enclore sous les espèces
f)assives et faibles du pain et du vin : « Je e porte à droite, et il reste à droite, à gauche, et il reste à gauche. » Néanmoins, il reçut des témoignages sensibles du Dieu caché qu'il immolait. Lui-même raconta ce miracle à deux ministres protestants : « Un homme avait des doutes sur la
présence réelle. Au moment où cet homme se présenta pour recevoir la communion, la samte hostie s'est détachée de mes doigts, quand j'étais encore à une bonne distance, et elle est allée se reposer sur la langue de cet homme ».
Avec autant de ferveur qu'il consacrait l'Hostie, il dispensait la Parole.
Dans la nef, j'ai à quelques pas de moi sa stalle des catéchismes et sa chaire. La chaire ressemble au confessionnal en ce qu'étroite aussi elle est comme ajustée à la forme émaciée de l'ascète ; les pans du toit sont frustes ; deux barres de bois espacées font une rampe à l'escalier rai de.
Le Curé d'Ars, en sa jeunesse, ne promettait nullement un orateur. Les freluquets du séminaire le croyaient gourd d'esprit, inapte aux controverses ; l'un d'eux, plus méprisant que les autres, un jour le souffleta. Les premières années qu'il vécut à Ars, il triturait péniblement ses sermons, les écrivait pendant ses veilles sur la crédence de la sacristie. Plus tard, il fut contraint d'improviser ; c'est alors que ses dons parurent. Et les fragments qu'on a notés de ses homélies,
de ses catéchismes valent à eux seuls toute l'éloquence religieuse du XIX® siècle. Lacordaire, qui prêcha ici, eut la sagesse d'humilier son talent devant l'inspiration du Saint.
Le Saint n'avait qu'à se montrer pour être éloquent. Dès qu'il joignait ses mains, élevait ses yeux, la foule se tendait vers lui, frissonnait, haletait. Sa voix exténuée commençait à sortir, presque indistincte, surtout lorsqu'il eut perdu ses dents.
Mais bientôt elle s'animait, perçait l'air comme le cri d'une trompette. En même temps sa face resplendissait, « sa chair, disait un témoin, devenait transparente comme celle d'an petit enfant «. Son regard envoyait des flammes presque terribles dans leur douceur ; on n'osait plus le soutenir. Quelquefois une telle émotion l'accablait qu'il articulait à peine ses phrases ; de la salive, au bord de ses lèvres, écumait ; il s'arrêtait, suffoqué, ou, un quart d'heure de suite, réitérait une invocation.
Son éloquence ignorait les artifices traditionnels, l'apologétique et la morale qui s'apprennent dans les livres. Sa foi et sa chanté se dardaient droit aux âmes en
effusions extasiées, en maximes ardentes. Des paraboles, des légendes, des images ramassées dans la vie commune s'incor- Doraient à son lyrisme de prêtre rural que e Saint-Esprit douait d'une langue de eu. Nul souci de prêcher autrement qu'il ne parlait d'ordinaire. Son langage net, abrupt, avec la bonhomie rude du pays lyonnais, s'embarrassait peu de fuir la trivialité. Certains de ses mots me reviennent qu'on croirait d'un réaliste primitif :
« Nous sommes comme des taupes de huit jours. »
« Le cœur des méchants est comme un morceau de viande gâtée que des vers se disputent. »
«■ Le bon chrétien se sauve du monde, comme un rat sort de l'eau. »
Mais il atteignait sans effort la pure grandeur dans la violence ; témoin cet anathème proféré en 1830, à propos de croix abattues :
« Ils auront beau faire : la Croix est plus forte qu'eux ; ils ne la renverseront pas toujours. Quand Notre-Seigneur paraîtra sur les nuées, ils ne la lui arracheront pas des mains. »
En toute chose il vénérait la similitude de la Croix. « Nous-mêmes, énonçait-il profondément, nous sommes faits en forme de croix » ; et il ne tarissait point sur les souffrances de Jésus-Christ ; il les représentait en termes familiers, ainsi que les prêcheurs du XV^ siècle :
« Voyez-le dans la flagellation, toute sa chair est emportée, déchiquetée ; on ne trouverait pas une place large comme une tête d'épingle qui soit entière. Ce sont vos péchés d'impureté qu'il expie. »
Ailleurs, son expérience mystique lui suggérait des constatations délicates :
« J'ai vu bien des hommes se repentir de n'avoir pas aimé Dieu, mais pas un qui se repentît de l'aimer... L nomme a été créé par amour ; c'est pourquoi il est si porté à aimer. »
Il retrouvait, à son insu, la suavité d'un Jacques de Voragine, en évoquant « Sainte Claire, si modeste qu'on ne la vit qu'une seule fois dans sa vie lever sa paupière, pour demander au Pape sa bénédiction, et qu'on connut alors seulement la couleur de ses yeux. »
Sa façon de conter rappelait, à l'occasion, la grâce des Fioretti :
« Une fois, j'allais voir un malade ; c'était au printemps, les buissons étaient remplis de petits oiseaux qui se tourmentaient la tête à chanter. Je prenais plaisir à les écouter, et je me disais : « Pauvres petits oiseaux, vous ne savez pas ce que vous dites ; que c'est dommage ! Vous chantez les louanges de Dieu ...»
Vraiment ! quel sermonnaire des temps modernes a jamais eu ce ton-là ? Il m*est arrivé d'entendre, dans des églises de campagne, de pauvi'es Capucins prêchant avec la simplicité de leur cœur. Mais le génie de l'expression leur manquait, ce tour naïf et rustaud de l'abbé Vianney, lorsqu'il exposait à sa manière les sublimités évangéliques :
« Les Saints sont moins heureux que nous ; ils vivent de leurs rentes, ils ne peuvent plus rien gagner. »
Par-dessus tout, la véhémence de 1 amour ^ l'emportait à des élans dont la forme hyperbolique ne dépassait point ce qu'il sentait : « J'aime tant les Missions qu'en mourant je vendrais mon corps, si je pouvais, pour en faire encore une . . .