‹ Trois villes saintesChapitre 5 sur 16 · L'amour de Dieu, c'est là ma pariie · texte numérisé non relu

L'amour de Dieu, c'est là ma pariie

Quand même il n'y aurait point d autre vie, ce serait un assez grand bonheur d'aimer Dieu dans celle-ci. »

De telles phrases me semblaient tinter sous la voûte de Téglise ; elle n'a pu les oublier.

Cependant les vêpres sonnèrent ; les dures volées des cloches bousculaient le ciel noir ; j'y retrouvai le son de ferblanterie qui m attristait jadis dans certaines cloches de Lyon. Des femmes entraient, abritant leur livre d'Heures sous leur manteau, et la main droite chargée d'un parapluie ruisselant. Peu à peu la nef s'emplit, autant qu'à la grand'messe, d'un peuple, il faut le dire, moins fervent.

Durant les vêpres, la foule laissa les prêtres et les chantres psalmodier seuls : à Ars, de même qu'en des milliers de paroisses, on a l'air d'ignorer que le présent Pape a édicté des règles pour le chant liturgique. Le gros des fidèles se tenait dans l'attitude passive de gens qui assistent, par devoir, à une cérémonie.

Quelques hommes, assis bas ou plutôt accroupis, les bras étalés sur leurs genoux, crachaient à terre selon l'irrévérence traditionnelle des rustres. Un petit drôle

se récréait à faire glisser de son pied une de ses galoches, laquelle tombait sur la dalle avec tapage ; on se retournait et on riait. Mais, après le Magnificat, l'illumination du chœur tmt en suspens tous les yeux : le nom de J.-B. Vianney scintilla, au-dessus du maître-autel, en lettres de feu géantes, et cette gloire théâtrale ébaubit les villageois.

Au Salut, pourtant, ces accidents frivoles s'effacèrent dans une communauté d'adoration. Les jeunes gars, d'un âpre unisson, entonnèrent VAdeste fidèles.

L'hymne développa scn allégresse, sévère d'abord et retenue, semblable à celle des pâtres contemplant à distance le Nouveau-Né ; puis le chœur des hommes exulta en reprenant avec les femmes : Venite adoremus. Le refrain clamait l'insondable joie de la Révélation : Cet enfant, il est à nous, il est là pour nous, si pauvret et si nu, doux comme un lys, mince comme une Hostie ; et c'est Lui, le Fort des forts ; il pèse la terre entre ses trois doigts ! Il est la Lumière du monde, la Chair et le Sang de notre éternité. Vous qui l'attendiez, venez et rassasiez-vous ; vous ausi, les aveugles, les

impurs, les stériles, approchez, connaissez-le.

0 mystère ! 0 paix ! 0 plénitude ! Je me joignais aux voix ; quelque chose d'immense enflait ma poitrme, un pressentiment de la Communion des Saints.

Je laissais au fond de moi se dilater Tespoir de toutes les âmes qui ont cru et de toutes celles qui croiront en Lui.

Le lendemain, il pleuvait plus que la veille ; on eût dit qu'à perpétuité il pleuvrait. Pour aller voir le vieux presbytère, j'avais rendez-vous à l'église avec le sacristain. Dans la chapelle des Reliques, un abbé maigre, long comme un jour de pluie, achevait sa messe. Trois ou quatre religieuses y assistaient ; elles paraissaient à leur aise, chez elles, près d'une bouche de calorifère, dans un banc neuf et verni. Leurs sabots, lorsqu'elles partirent, claquèrent discrètement sur la mosaïque.

Au même instant, un prêtre passa le seuil de la sacristie, les épaules enveloppées d'un voile : M. le Curé d'Ars portait

le viatique à un mourant ; un clergeon l'abritait sous l'ombrellino ; un autre secouait une clochette. Eux sortis, le bruit de la clochette se prolongea parmi le silence du bourg, en décroissant.

Le sacristain vint me faire signe qu'il était prêt. C'est un homme grave et peu loquace, un ancien Frère, d'allure assez gauche en ses habits laïques. Son accent épais et son teint rose dénotent un homme du Nord ou de l'Est, un Belge ou un Suisse. Une couronne de cheveux enclôt, comme d'une tonsure, son crâne dépouillé. Il a les joues rondes, le nez rond du bout, une mine de dévote quiétude ; dans le bleu limpide, mélancolique de son regard, j'entrevois l'habitude du silence intérieur et du recueillement.

Un passage étroit sépare le presbytère de la basilique. Sauf quand il allait voir des malades ou sa Providence, le Curé d'Ars ne prenait l'air qu'en traversant cette ruelle.

Et, dès qu'il se montrait hors de l'église, dans la foule, de proche en proche, on murmurait : Le voilà ! Une poussée se faisait vers lui, on l'assaillait, on le comprimait ; il ne pouvait avancer d'un pas

sans lever son bras pour bénir. D'ordinaire, un homme marchait en avant pour contenir la cohue. Le Bienheureux imposait ses mains au front des enfants, touchait les infirmes, répondait aux questions dont les gens le houspillaient. Des femmes, par derrière, coupaient le bas de son surplis, des mèches de ses cheveux bouffants. Point irrité, il leur disait :

« Laissez-moi tranquille. » Humble, courbé, n'en pouvant plus, mais gracieux pour tous, il demeurait là, comme à Tautel, l'intercesseur et la victime.

Quel soulagement c'était, néanmoins, d'atteindre le presbytère et d'en clore la porte sur lui !

Le sacristain me l'ouvre, nous entrons dans la cour. Deux arbres tortus suspendent, par-dessus le mur, les ramilles de leurs grosses branches, ainsi qu'une brassée de sarments. Le logis ressemble à une vieille ferme flanquée de ses comniuns. La salle basse où je pénètre m'inflige une déception. J'y étais venu déjà, il y a plus de vingt ans ; le logis de l'abbé Vianney se conservait alors tel que s'il l'eût habité. Maintenant, les meubles et toutes les choses à son usage sont défen-

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dus par une vitrine contre la rapacité des pèlenns. Les chambres ont subi Farrangement frigide el: mort d'un Musée. Le long des vitrines, il faut circuler entre deux barrières, comme au guichet d'une gare. J'ai quelque peme à faire abstraction de tels obstacles pour m 'arrêter aux seules reliques.

Le sacristain, par bonheur, se tait ; il attend mes questions. Je puis considérer à loisir les meubles de ce pieux bric-àbrac. Deux chaises de paille, dont l'une crevée, voisinent avec deux cercueils et avec un bureau Louis XV qu'il garda sans doute en souvenir de M^^® d'Ars. On a mis dessus son panier à pain et la marmite de fonte où il faisait bouilHr, pour une semaine, ses pommes de terre.

Il les mangeait froides, tant qu'elles duraient, m.ême couvertes de mousse.

Contre le mur, au m.ilieu de la cheminée, est appendue la poêle aux miatefaim. Un e sustentait deux jours, en arrivait, commente le sacristain, à se contenter de trois repas dans une semaine ; il passait un carême avec deux livres de pain. »

Mais, s'il recevait des hôtes, pour eux

seu

le menu changeait. Chaque fois qu'on lui envoyait de bonnes choses, il les portait volontiers à une teilleuse de chanvre aveugle ; il s'approchait d'elle en silence, déposait l'aumône près de sa main ou sur ses genoux ; elle, croyant recevoir d'une commère cette aubame : « Grand merci, ma mie, disait-elle, grand merci ! » Il s'en retournait en riant, ravi d'être ignoré.

Et voilà bien la grande indulgence catholique : le pauvre offrant des douceurs à de plus pauvres que lui ; terrible pour soi, large pour les autres.

A l'égard des pauvres, sa tendresse égalait celle d'un Saint Biaise, d'une Sainte Elisabeth. Mais il avait tôt fait de se dépouiller pour eux ; sa finesse native de paysan lui suggérait, à leur profit, d'avantageux marchés ; il vendait, le plus grassement possible, ses bardes inmettables, ses souliers percés, jusqu'à sa dernière dent. Il quémandait aussi et l'argent affluait entre ses doigts. « Ceux qui n'ont rien, rien ne leur manque. » o il n eut pas le génie d'un Saint Vincent de Paul, constituant de vastes associations charitables, trouvant et répartissant des som-

mes prodigieuses, il le dépassa dans Tinfcelligence et l'amour surnaturel du pauvre. Saint Vincent de Paul condamnait la mendicité ; le Curé d'Ars, ingénument, la défendait :

« Il y en a qui disent aux pauvres qui ont Tair d'avoir de la santé : Vous êtes un paresseux ! . . Vous pourriez bien travailler. Vous êtes jeune, vous avez de bons bras. — Vous ne savez pas si ce n'est pas le bon plaisir de Dieu que ce pauvre aille demander son pain... Il y en a qui disent : Oh ! il en fait mauvais usage ! — Qu'il en fasse l'usage qu'il voudra. Le pauvre sera jugé sur l'usage qu'il aura fait de cette aumône, et vous, vous le serez sur l'aumône elle-même. »

Il se plaisait à citer le miracle advenu à Saint Jean de Dieu : en lavant les pieds d'un pauvre, le Saint les aperçut, tout d'un coup, troués comme ceux d'un crucifié : C'est donc vous. Seigneur !

s'écria-t-il ; et le pauvre disparut.

La grandeur de sa charité ne tenait point à l'abondance de ses aumônes, ni même à sa miséricorde sans fond ni rive. Il ne fut pas un Saint parce qu'il dédaignait de posséder, non plus qu il

ne le fut parce qu'une tasse de lait, un croûton de pain suffisaient à son estomac. En tous ses actes il tendait au pur amour de Dieu : de cette racine sortait la sève de ses vertus. Car il faut en revenir à la parole : « Je suis la vigne et vous êtes les sarments. « La force du Saint est immense, venant du Christ qui demeure en lui. Il sait sa propre faiblesse, et ce qu'il perdrait s'il retombait où sont les autres. Aussi ses prérogatives ne nourrissentelles point son orgueil. Malgré l'extraordinaire de sa vie, le Curé d'Ars se jugeait un homme de rien, médiocrement pieux, dénué de sagesse, inutile, « bon à tout gâter ». Les épreuves et les tentations effrayantes qui l'assaillirent le conservèrent humble. Son mobilier, comme son église, rend témoignage à son humilité souffrante. Je regarde le bois de son lit, du lit qui faillit être consumé par un incendie bizarre : des visiteurs indélicats l'ont entaillé avec leurs couteaux pour en emporter des bribes. A l'exemple de Saint Charles Borrom^ée, sous la mince paillasse il avait déposé des fagots. Il tenait à souffrir, même en dormant, il aurait voulu ne pas dormir du tout.

Tandis que le commun des hommes végète dans une perpétuelle somnolence, les Saints veillent ; ils s'affligent de ne pouvoir égaler l'insomnie des lampes brûlant, nuit et jour, devant le tabernacle. L'abbé Vianney trouvait en son ht un engin de martyre. Ses malaises, lorsqu'il était couché, s'irritaient ; la toux le forçait à se rasseoir, des sueurs le trempaient, et, à l'heure où serait venu un sommeil profond, il se levait, attendu au confessionnal.

Mais il ne lui suffisait pas d'avoir à lutter contre la misère de son corps. Des obsessions diaboliques compliquaient ses tourments. On peut se demander si jamais les puissances mauvaises se sont acharnées sur un Saint avec une ténacité plus grossière. Quand on entre dans sa maison, il est impossible de n'y pas songer ; car ce ne furent point des faits vagues, momentanés, saisissables pour lui seulement. La violence des phénomènes qui se réitérèrent, plus d'un tiers de siècle, en ce logis et ailleurs, autour du Curé d'Ars, a été certifiée par ses dires les plus nets et les plus constants ; il en est que des témoins perçurent.

Le premier soir où des coups brutaux furent frappés contre sa porte, il pensait à une farce de passants, à des voleurs, nullement aux Esprits des ténèbres. Mais, une nuit de neige, comme le charron Verchère montait la garde dans la salle basse avec son fusil chargé, à la porte extérieure les mêmes chocs retentirent ; il y courut, suivi du Curé. Ils ne virent aucun vestige de pas, et sur-le-champ, dans l'escalier, le vacarme recommença.

L'évidente présence d'un Invisible malveillant terrifia le charron ; il lâcha son fusil, prit la fuite, et l'Abbé Vianney resta seul, claquant des dents.

Les vexations multiples de la malignité satanique visaient à l'affoler, et, en le privant du peu de sommeil dont il avait besoin, à le jeter dans un tel accablement que son labeur de prêtre devînt impossible. Il ne se vit guère en butte à des ten^ tations de luxure et de cupidité. Mais, à l'instant de s'endormir, il entendait tantôt un appel miaulant : « Vianney ! Vianney ! mangeur de truffes ! Nous t'aurons bien ! » tantôt des bruits de marteau, de scie, de vilebrequin. Souvent, au-dessous de sa chambre, dans

cette cuisine où je suis, un grand cheval semblait bondir jusqu'au plafond et retomber des quatre fers ; puis, sur sa tête, résonnaient les bottes d'un gendarme, un troupeau de moutons piétmait, des voix s'entre-heurtant clabaudaient en des langues inconnues. Les rideaux de son lit étaient secoués comme par un orage ; quelqu'un tambourmait sur son pot à eau, un rossignol chantait au dedans de la cheminée, un gémissement faible sortait de son traversin ; le mufle d'une bête lui soufflait son haleine au visage, frôlait ses mains. Il lui arriva d'être soulevé hors de sa paillasse, et même d'en être précipité.

Un des plus étranges épisodes de cette persécution est celui que rapporte, dans son journal, Catherine Lassagne :

« Écoutez, lui disait le Saint devant les filles de la Providence, ce qui m'est arrivé ce matin. J'avais quelque chose sur ma table ; vous savez ce que c'est ? (Il voulait parler de sa discipline.) Elle s'est mise à marcher comme un serpent. Cela m'a un peu effrayé. Vous savez qu'il y a une corde au bout ; j'ai pris cette corde ; elle était aussi raide qu'un morceau de bois.

Je Tai remise sur ma table ; elle a recommencé à marcher jusqu'à trois fois. »

Théologiquement, l'insistance des démons contre son repos paraît trop explicable. Origène a émis une magnifique idée : sur le Golgotha, en même temps qu'on dressait l'arbre de la Rédernption, un autre crucifié était cloué derrière la Croix, le Déchu, l'Archange rebelle dont le règne allait finir.

Dans mainte occasion, les Maudits ont confessé que les prières des chrétiens redoublaient leurs douleurs. Ils en veulent aux Saints d'aller remplir eux, pauvres hommes, le lieu qu'ils tenaient entre les Trônes et les Dominations. « Une âme unie à Dieu, affirmait Saint Jean de la Croix, est terrible au démon comme Dieu lui-même. » Envers le Curé d'Ars, un dialogue public qu'il eut avec une possédée, en 1840, consigne l'aveu des rancunes démoniaques :

« Vilain crapaud noir, que tu me fais souffrir ! Tu es avare des âmes, tu m'en arraches tant que tu peux... Il y a des crapauds noirs qui me font moins souffrir que toi. Je sers leur messe. Ils la disent pour moi . . . S'il y en avait trois comme toi

sur la terre, mon royaume serait détruit. » A force d'endurer le « grappin » et ses manèges, il cessa de s'en alarmer. « Lui et moi, déclarait-il bonnement, nous sommes camarades. » Il le menaçait, l'invectivait pour le contramdre à se taire. L'agitation du grappin présageait même, le plus souvent, dans la paroisse, quelque merveille, surtout des conversions pénibles à obtenir. Mais il traversa de longues phases d'abattement où les pièges de l'Ennemi se faisaient plus subtils et plus périlleux. A de certaines heures il se croyait réprouvé : les hommes, ainsi que Dieu, n'avaient-ils pas raison de le délaisser ? Des prêtres du canton, jaloux, le calomniaient ; on lui écrivait les choses les plus mortifiantes ; il lisait sur le mur du presbytère des inscriptions immondes.

Ces offenses, quoiqu'il s'évertuât à s'en réjouir, le touchaient au vif. Par moments, sa tâche de confesseur le lassait ; il se mourait de son éternelle immersion dans le cloaque des impuretés : « Que le temps me dure avec les pécheurs ! Quand donc serai-je avec les Saints ? » Il regardait un jour des poules dormant la tête sous leur aile, et cette plainte douce lui échappa :

« Je pense que ces poules sont bien heureuses. Si elles avaient une âme, je voudrais être comme elles ... «

Il avait toujours aspiré à la solitude ; une Trappe, une Chartreuse lui semblait le plus droit vestibule du Paradis. L'appétit d*un état plus parfait l'abusait sur ce qu'aurait eu de déplorable l'abandon de son ministère. Rien d'étonnant si, excédé, il tenta quatre fois de s'enfuir. Mais la Grâce, plus forte que lui, le retint ou le ramena. D'ailleurs, son âme fut rarement troublée jusqu'en son fond.

Dans une vie aussi complexe, des joies ardentes pondéraient les peines.

J'aperçois, derrière les meubles, la paroi de la salle tapissée de béquilles. Des estropiés, des paralytiaues les laissèrent à Ars en trophée de leur guérison. Le Saint en avait l'expérience : comme Jésus-Christ a délivré les infirmes, luimême, en son nom, le pouvait. Il n'abusa pourtant guère de ce privilège. Les plus affreuses plaies corporelles étaient moins à ses yeux que le plus petit péché. C'est pourquoi, après une suite de miracles, il suppliait Sainte Philomène « de ne pas tant s'occuper des corps et de penser aux

âmes qui ont bien plus besoin d'être guéries ». II craignait qu'un renom de thaumaturge n'aggravât le poids de sa gloire terrestre. Et il estimait plus heureux qu'un miraculé cet enfant malade dont il citait la patience :

« Mon pauvre petit, lui demandait-il, tu souffres bien ? — Non, Monsieur le Curé, je ne sens pas aujourd'hui mon mal d'hier, et demain je ne souffrirai pas de ma douleur d'aujourd'hui. — Tu voudrais bien guérir ? — Non, j'étais méchant avant d'être malade ; je pourrais le redevenir. Je suis bien comme je suis. »

Et c'était sa récompense immédiate, la certitude qu'autour de lui naissaient et croissaient des âmes sanctifiées : « On ne saura qu'au Jour du Jugement, avouait-il dans une période d'exultation, tout le bien qui s'est fait ici. »

Le sacristain me précède au premier étage ; il laisse close la porte du mystérieux grenier où le froment se multiplia. Mais nous visitons, à gauche, la chambre dans laquelle sont exposés les habits du Curé d'Ars, ses ornements sacerdotaux, diverses choses qui furent à lui. Je passe

un peu vite devant sa soutane, son ample tricorne, sa grosse canne, son parapluie de soie jaune, un de ces parapluies archaïques qu'on tenait, renversés, par la pointe. Je m'attarde plus volontiers près des chasubles ; elles sont fort belles, d'un travail noble et délicat ; l'une montre au dos un agneau mystique ; une autre, un calice argenté. J'admire aussi une chape rouge brodée d'un pélican d'or se perçant le ventre de son bec.

Dans la même vitrine se trouve en évidence son cilice, garni de menus crochets propres à pincer la peau. Je demande au sacristain si les cilices ordinaires sont vraiment bien douloureux. Sa réponse est évasive ; d'où j'induis qu'il en a éprouvé la rigrieur.

A côté du cilice, je vois la discipline, le martinet qui marcha commue un serpent, et un objet farouche, une ceinture de corde tressée où s'insèrent, en file oblique, des clous aigus. Toutes les fois qu'il la serrait autour de ses reins, il se piquait horriblement. Il usait de cet « hameçon » lorsqu'il voulait gagner des âmes dures, mériter une grâce difficile.

Nous pénétrons maintenant dans la

seconde chambre, à droite, celle du Bienheureux. Elle est demeurée telle que de son vivant. Le lit, très bas, chargé de rideaux en serge à raies bleues, garde les draps dans lesquels il mounit ; une tache sangumolente persiste sur Tun des draps. Contre le lit, une escabelle supporte les sabots, la cruche à eau en grès rouge. Un siège de tapisserie, don du comte des Garets, érige auprès son haut dossier. La bibliothèque aligne les dos épais de ses reliures jaunes. Une petite table occupe le milieu avec une chaise devant. Un primitif miroir pend audessus de la cheminée. Des portraits d'évêques, des images pieuses vivifient les murs. Deux, entre autres, m*ont arrêté : une gravure figurant Saint François d'Assise à genoux, presque décollée de son cadre dont le côté gauche, comme au lit d'en bas, fut seul noirci par les flammes diaboliques ; et, au fond, une estampe d'après l'Assomption de Murillo. Cette dernière me remémore un des événements les plus intimes et les plus glorieux qui se soient passés dans son existence ; car c est ici que lui apparut la Vierge immaculée. Catherine Lassagne en fut témoin, et.

lors du procès de béatification, dévoila ce qu'elle avait vu :

« Quand j'arrivai presque au sommet de l'escalier, raconta-t-elle simplement, j'entendis la voix d'une femme qui disait à M. Vianney : « Que voulez-vous que je demande à mon fils ? » M. le Curé répondit : « La conversion des pécheurs, le soulagement des malades et surtout la guérison d'une personne ...» (Il pensait à Catherine elle-même, atteinte d'un cancer.) Alors, j'entrai dans la chambre et je vis une dame vêtue d'une robe blanche, avec une couronne sur la tête. Je dis à cette dame que j'aimerais mieux mourir que guérir de mon cancer, afin d'aller en Paradis ^. Elle ne répondit rien et disparut. M. Vianney était en extase. Je le pris par sa soutane et je le tirai. Il dit : « Est-ce vous, mon Dieu ? » Je lui répondis : « Non, ce n'est pas le Bon Dieu, c'est moi ...»

L'apparition précéda de six ans celle de la Salette, dont les sévères prophéties agitèrent l'abbé Vianney, au point que, d'abord, il ne voulait pas les admettre ;

1. C'était le 8 mai 1840, et, le 15 août, elle se trouva guérie.

mais 11 ne retrouva la paix qu'en y croyant. Entre sa vision, qu*il tut par humilité, celle de Mélanie et de Maximin, et enfin Lourdes, un fil ténu comme un rayon se laisse suivre à travers les temps. Le dernier mot qu'a proféré sur notre terre la Mère des Sept Douleurs : Pénitence ! Pénitence ! qui donc autant que lui Técouta ?

Catherine, cette fois-là, fut choisie pour instruire les hommes des dons faits au Bienheureux. Mais il eut d'autres ravissements qu'on ignore et il le donnait à entendre dans cette confidence involontaire : « Avec la Sainte Vierge et Sainte Philomène, nous nous connaissons bien. >> La pureté de son être, de même qu'elle forçait les démons à manifester leur colère, rendait les Créatures supérieures libres de l'approcher. Leur compagnie le suivait au fort de ses souffrances ; il recevait d'elles mieux qu'une promesse des Béatitudes prochaines : la vue et la lumière immédiates.

Comment ne pas se mettre à genoux au seuil d'un lieu où de telles visites se renouvelèrent ? Il disait que d'une âme en qui réside le Saint-Esprit sort une odeur semblable à celle d'une vigne en

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fleur. Cette odeur du céleste renouveau, dans sa chambre glaciale, je la respire un instant. Il y a si magninquement prié, tranquille avec les Anges attentifs, enlevé vers l'ineffable, ou, comme abandonné, se débattant contre le Tentateur. La s^e secrète des Saints nous échappe ; nous découvrons chez eux des perfections trop uniformes. Il semble que l'abbé Vianney atteignit, jeune, un état sublime et que Tunique surcroît de sainteté dans sa vieillesse fut d'avoir combattu plus longtemps. Cependant il soutint un effort de toutes les minutes pour anéantir davantage son amour-propre, ses impatiences, ses anxiétés, son désir de quiétude, et, dans cette tension, fut-il toujours également victorieux ? Il ne s'agissait plus, sans doute, pour lui, de déchoir ; des années de droiture suréminente lui valaient une sorte d'impeccance ; mais le degré de ses mérites pouvait varier, jusqu'à ce que la mort les consommât.

Son lit paisible me fait penser à sa figure de mourant. Il souhaitait d'écrire un livre sur les délices de la mort ; il les connut sans mélange. Le 29 juillet 1859, il avait encore confessé dix-sept heures :

« Je ne me reposerai qu'en Paradis », avait-il prophétisé. Il savait davance que sa fin était proche ; mais, en rentrant chez lui, il s'affaissa sur une chaise, murmura : « Je n'en puis plus ». Le mardi suivant, il expirait ainsi qu'un bon vigneron, au bout de sa journée, met sa tête sur le traversin et dort. Il rendit l'âme à Laudes, vers deux heures du matin, comme allait se lever le jour de la Samt- Dominique. 0 mort précieuse ! On comprend devant elle ce que valent les Saints.

A cette même heure de Laudes, dans une nuit de juillet, près d'un adolescent à l'agonie, j'ai recueilli, des lèvres les plus chères qui aient jamais pour moi exhalé leur souffle, ce seul regret : « J'aurais voulu être un saint, mais il est trop tard. »

Au sortir du presbytère, ce fut la parole que je méditai.

Ars conserve mieux que les reliques et le logis de son Curé : la paroisse, cinquante ans après lui, reste imbue de ses exemples.

Le bourg, quand il y vint, participait à la vulgaire tiédeur du pays bressan. Les gens avaient en tête le gain, le plaisir et fort peu les choses du ciel. Il les changea d*abord par le simple spectacle de sa pauvreté évangélique : « Notre curé, disait-on, fait ce qu'il nous recommande et beaucoup plus encore. »

Il entrait dans les maisons au moment des repas, devenait un ami, un conseiller, atteignait, avant les enfants, les parents. Méthode excellente à une époque où la piété filiale n'était pas un mot ; la contraire aujourd'hui s'impose.

Il usa de vigueur pour les détourner des danses et des cabarets. Un ménétrier gagnait vingt francs dans son dimanche ; il lui en donna quarante, sous promesse qu'il ne viendrait pas au village. Un soir de vogue, il retint à l'église toutes les femmes et les filles d'Ars, et les garçons, faute de danseuses, renoncèrent au bal.

Il faisait honte aux paysans de se jeter au lit sans prière, « comme un cheval sur son fumier ». Il rendait sensible à leurs entendements rétifs le mal qu'ils commettaient en jurant, en travaillant le jour du Seigneur. Peu à peu, l'ascendant de

sa parole et de sa foi entraîna même les hommes à fréquenter l'église, à communier souvent. L'esprit d'imitation, chez les campagnards plus qu'en d'autres milieux, décide la plupart des actes sociaux. L'abbé Vianney, chaque soir, assemblait autour de sa chaire les familles pour prier. Chaque samedi, à Ars, semblait la vigile d'une grande fête. Dès que les pèlerins commencèrent à venir, une émulation de ferveur prit la paroisse entière, sauf de rares endurcis : on ne voulait pas se sentir distancer par des étrangers. Entre tous, il créa la douceur aimante et pénitente d'une chrétienté primitive.

Je me demandais, en arrivant, si, depuis lors, le cœur du pays n'avait point dégénéré. Il ne m'a pas suffi de voir aux offices les paroissiens d'Ars ; j'ai causé avec ceux qui les connaissaient et avec eux-mêmes.

Le presbytère de M. le Curé d'Ars actuel est bâti derrière la basilique, sur une place plantée de platanes. Devant un jardinet qui précède la maison vaste, une statue en plâtre du Bienheureux incline son front sous la pluie ; elle a cet air de componction un peu niaise dont l'imagerie à bon marché voudrait ridiculiser sa mémoire.

En même temps que je sonne arrive à la porte un besacier humble. La servante, une fille jeune encore, de mine conventuelle et chlorotique, m^introduit dans une pièce sombre qu'une armoire en chêne brun, un bahut et un poêle meublent austèrement.

M. le chanoine Convert paraît, prêtre d*jn^âge respectable, sec et grand, doué d'une mâchoire excessive, les paupières à demi baissées sur des prunelles bleues à fleur de tête. Je le devine homm.e d'autorité, réfléchi, pénétré de la terrible succession qui lui incombe.

Il m'écoute, le menton entre le pouce et l'mdex, répond en phrases lentes, courtes, mais précises.

J'apprends de sa bouche que, le matin de Noël, quatre-vingt-douze hommes sur cent vingt-neuf ont communié. Ars, en dépit des mauvais journaux, se maintient bon. II y a bien quelques frondeurs ; même un galopin a chanté, l'autre mois, Y Internationale dans un café. Mais l'école laïque ne détient pas un élève : l'instituteur officiel fait la classe à ses seuls enfants. Un fait, entre beaucoup, atteste la 'fidélité des habitants à leur Saint : les vogues

qu'il avait abolies n'ont jamais recommencé ; en petit nombre, des jeunes vont aux fêtes des villages voisins.

Les familles sont prolifiques ; toutefois la commune compte à peine deux cents âmes de plus qu'au temps de M. Vianney ; sur huit, dix enfants, deux ou trois seulement se marient ; les autres, sans dot, vieillissent au foyer paternel. En outre, les indigènes, s'ils admettent l'étranger comme pèlerin, le verraient d'un œil hostile s'installer chez eux. Presque tous possèdent, « ont de quoi faire » ; la vente de leurs fromages est le plus beau de leur revenu.

Ces détails, M. le Curé me les livre d'un ton froid ; pourtant, lorsque je lui dis : Au revoir, un sourire cordial détend sa figure rigide. Au travers de sa réserve, j'ai aperçu par où décline le christianisme de ces paysans : l'esprit mercantile et l'avarice gagnent sur eux. La superstition aussi les tient ; quand ils ont des malades, souvent ils les conduisent à une sorcière du voisinage. L'abbé Vianney n'avaitil pas prédit que, moins d'un siècle après sa mort, Ars redeviendrait ce qu'il était à sa venue ?

Le Frère Athanase, à qui je vais faire une visite, est un de ses derniers contemporains. Je trouve un petit vieillard droit comme un I, très agissant, avec l'extérieur d*un ancien magister ou bedeau. Ses lunettes d'or, les mèches blanches bouffant hors de sa calotte avivent le lustre rubicond de ses joues. Il m'accueille jovialement ; ne quittant plus sa chambre, il connaît mal les hommes d'aujourd'hui, mais ne demande qu'à conter ses souvenirs sur le Curé d'Ars.

Ce fut lui qui, pour empêcher une de ses fuites, sonna le tocsin. Il lui servait, tous les dimanches, sa messe, était reçu dans son intimité. Plus d'une fois, à l'autel, il l'a vu soulevé de terre au moment de l'Elévation. Un matin, en communiant, le Bienheureux avait souri, puis versé des larmes. Le Frère, ensuite, l'interrogea : « Tout à l'heure. Monsieur le Curé, qu'aviez-vous donc ?» — « J'ai eu, répondit-il, une drôle d'idée. Je disais au Bon Dieu : Je tiens votre Fils entre mes mains ; eh bien ! si je savais que je n'irais pas en Paradis, je le lâcherais. »

Le Frère Athanase, sa tabatière au creux de la main, en humant une prise,

me révèle certaines infirmités du Saint qui rendaient plus miraculeuse sa vaillance : il souffrait d'une hernie double, avait au bras un cautère à quatre pois ; un tremblement nerveux, rançon de ses fatigues et de son immobilité, l'incitait à froisser son surplis, à envoyer des coups de pied dans la porte du confessionnal.

Malgré cette surcharge de maux, il se montrait constamment expansif, gai, et, s'il n'eût réprimé sa langue, enclin à la raillerie. Mais il cherchait en toute occasion des motifs de s'humilier et de fuir les glorioles. A ce propos, le Frère me narre deux épisodes auxquels il fut mêlé.

Une femme amène ici, avant de le faire opérer à Lyon, son enfant qu'une loupe énorme au-dessous de l'œil défigurait.

Elle s'approche, au moment où il quittait l'église, de l'abbé Vianney, lui saisit la main, l'applique sur le point malade, et la loupe disparaît. Le soir, dans sa chambre, en présence de son vicaire et du Frère, le Saint, avec humour, causa de l'événement :

« Eh ! camarades !' Le bon Dieu ma fait une bonne farce. — Quoi donc,

monsieur le Curé ? — Le bon Dieu fait encore des miracles. Une dame m'a fait toucher la figure de son enfant qui avait un gros mal, et le mal s*est tout fondu. J'étais bien attrapé, j'avais honte ; si j'avais trouvé un trou de rat, je m'y serais mis. — Vous ne direz pas, cette fois, que c'est Sainte Philomène ! — Que voulezvous ? Le bon Dieu récompense la foi de ces braves gens.

Un autre jour, devant le Curé, tant de monde le tenait prisonnier, le « barrait », qu'il ne pouvait rentrer chez lui. Soudain, il jette à terre une poignée de médailles ; la foule se rue sur elles ; prestement il s'évade. Mais, une fois arrivé dans sa maison, il dit au Frère : « Il y avait an Saint que le peuple étouffait ; pour se frayer un passage, il lança dans la poussière de la route des pièces d'argent. Personne ne ramassa l'argent et on courut après lui. Moi, vous voyez bien qu'ils n'en veulent qu'à mes médailles. »

Le frère Athanase, quelle que soit sa bonhomie, reste un clerc, extérieur aux paysans. Ceux-ci, j'ai voulu les connaître, autant qu'il est possible à un pèlerin, et je suis allé voir M. Trêve, le maire du

Village. Sa ferme, plus loin que l'église, passé la croix d'un carrefour, occupe le bout d'un sentier glaiseux. Une grille repeinte fraîchement en rouge clôt la cour où, le long des meules de paille, la pluie s'égoutte ; un tas de fumier fume ; j'enjambe un ruisseau de purin.

Une femme menue, pâlotte, d'une voix nasillarde m'invite à entrer. M. Trêve me reçoit dans la cuisine, qui est la salle commune, s'assied en face de moi sur un banc, contre une longue table. Noueux comme un vieux cep, la figure couperosée, les yeux bordés de rouge, le nez court et bossue, il me plaît par sa mine de franchise, de simplicité antique ; je retrouve sur sa tête le large feutre mou et à ses oreilles les boucles d'or que portaient jadis les paysans.

II a bien connu l'abbé Vianney, ayant été son enfant de chœur. « Le Saint Curé, me dit-il, vivait de tout ce qui aurait fait mourir un autre. »

— C'est un honneur pour vous, ai-je observé, d'être le maire de sa paroisse.

— Nous serions trop ingrats, répond-il, si nous n'étions un peu au-dessus des autres.

Comme je Fattriste en lui apprenant qu au pays où j'habite, rarement on voit un seul homme à la messe :

« Et ma fille, s'écrie-t-il en se tournant vers la femme qui m'a introduit, me reproche de n'y pas aller tous les jours ! »

Sur quoi, sa fille reprend avec une autorité déférente :

« Oui, vous avez bien le temps d'y aller. Le saint Curé disait que si on comprenait ce qu'est la messe, on mourrait. »

Cette parole, répétée par une paysanne, et de l'accent le plus convaincu, m'a causé un tressaillement. Ainsi l'intuition des mystères théologiques persiste et agit en des âmes frustes, là où le Saint l'a suscitée !

M. Trêve me parle d'un fils prêtre qu'il a perdu le dernier automne. Sa fille ayant fermé la porte de la cour, nous conversons dans un crépuscule, car les croisillons de la fenêtre laissent mal passer le jour grisâtre ; c'est à peine si les régimes de maïs suspendus en rangs serrés éclaircissent le plafond bas.

J'aime entendre ce vieillard m'entretenir de son père et de son grand'père, appuyé contre la table sur laquelle ils

mangeaient, et qui, avant eux, m*a-t-il dit, fut un pétrin. Sans doute, une sagesse héréditaire maintenait dans de telles familles la foi qu'on y conserve avec le reste du patrimoine ; néanmoins, cette foi de tradition se porte-t-elle jusqu a l'héroïsme des vertus ?

Or, précisément, M. Trêve me dépeint un de ses domestiques, Baptiste, garçon de vmgt-six ans, qu'il juge un modèle, un « parfait ». Baptiste s'est affermé sous la condition de ne jamais travailler les dimanches. Ces jours-là, il va communier à la première messe et ne sort de l'église qu'à onze heures après la grand'messe, pour y retourner au coup des vêpres. « Ce n'est pas lui qui jurerait après le bétail. >^ Il besogne comme pas un, ne boit ni vin ni café, toujours doux, soumis, silencieux, « un vrai trappiste. »

M. Trêve, en louant son serviteur, atténue sous un sourire à demi narquois la vénération que lui inspire sa piété. Je prends congé de lui ; il me raccompagne et veut me faire voir dans l'étable ses bœufs charolais. Nous y rejoignons sa fille, agenouillée, ou plutôt assise sur ses talons, épluchant des raves pour le bétail :

« Ce serait, dit-elle, l'affaire de Baptiste de travailler à genoux. »

Je n'ai pas vu Baptiste, sorti avec un charroi ; mais je comprends que cet homme obscur est, dans la maison, un exemple ; tout en le plaisantant, on Timite. Voilà donc un témoignage palpable de l'action qu'exerce le Saint :

autour de bons prêtres, quelques profonds chrétiens — Baptiste, ici, n'est pas unique — répondent à ce qu'il attend d'eux, et, soutenu par leur élan, le reste du troupeau ne peut tomber aussi bas qu'ailleurs.

Le lendemain, M. Trêve m'a conduit chez un autre Trêve, son cousin, l'ancien de la famille, un des plus gaillards paysans de France que j'aie encore rencontrés.

M. Antoine Trêve a quatre-vingt-cinq ans ; carré, solide, le teint reluisant comme une terre rouge au soleil, avec un front vaste qu'enserre, sous son grand feutre, un bonnet noir à la mèche retombante, des yeux vifs protégés par de fortes arcades, un menton gros, des lèvres et un nez charnus, il respire l'équilibre d'une santé qu'on croirait inaltérable ; il rit volontiers, à tout instant ses

joues s*écarquillent ; mais il s'émeut de même, des plis se froncent entre ses sourcils, et les moindres impressions se mirent en sa face naïve dont nul mensonge ne semble jamais avoir obscurci la limpidité.

Dès que je Tinterroge sur le curé d'Ars : « Je le vois, me répond-il de son parler rude et sonore, je le vois en chaire comme SI j'y étais. Il claquait des mains, il avait la figure d'un homme qui va voler en l'air. Il nous disait : « Si nous avions la foi, nous verrions Dieu face à face. » Lui l'avait. — Et vous, lui ai-je demandé, l'avez-vous ? — Moi aussi, je l'ai, me répond-il sans hésiter, mais soudain sérieux.

Tels sont les propos qu'on échange à Ars sous le toit des fermes. Dans l'auberge où j'étais descendu, ne pouvant endurer le froid d'une chambre sans cheminée, je travaillais, le soir, dans la salle d'en bas, près du poêle. Souvent l'hôtesse, M°^^ L..., et sa fille venaient s'asseoir à côté de moi, leur seul hôte, et lisaient. A un certain moment, M"^^ L.. . avait fermé son livre et, les yeux clos, le front entre ses mains, elle paraissait

assoupie. Tout d*un coup je lui adresse la parole ; elle sursaute et relève la tête : — Vous dormiez ? lui dis-je en m excusant. — Non, répliqua-t-elle, je pensais à Dieu.

L'après-midi oii je quittai Ars, la pluie enfin cessa ; à cet air mou des Dombes, qui fut une des souffrances de l'abbé Vianney, succédait une bise mordante ; une bourrée de neige me cingla le visage quand je sortis pour vénérer une fois de plus, avant de partir, en son église, le Bienheureux.

Je prolongeai ma dernière visite : il fait meilleur auprès des Saints morts qu auprès de bien des vivants. Je me trouvais seul devant sa châsse ; le balancier de rhorloge comptait les pulsations de mes minutes terrestres, me disant que chacune vaut une éternité. Si pauvre que je demeure, je me sentais, après avoir passé trois jours en présence du Curé d'Ars, plus détaché, plus résolu, plus joyeux. Et je songeais en priant : Se peut-il que la France chrétienne suc-

combe, elle à qui un Saint pareil fut donné ? Evidemment, le clergé lui-même a trop peu suivi ses voies ; Tindignité des catholiques reste écrasante. Mais est-il concevable que de lui un autre Confesseur, à rheure prédestinée, ne surgisse pas ? Ah ! si nous savions qu'il vit quelque part, comme nous y courrions !

Espérons-le au moins, méritons-le.

Je me souviens d'un homme de Bretagne qui voulut se rendre en pèlerinage sur les deux genoux, loin de son pays, à Saint-Jean-du-Doigt. Il se mit en route ; ses genoux promptement s'écorchèrent.

On le suivait à la traînée de son sang ; d'autres pèlerins le dépassaient et annonçaient dans les bourgs son arrivée, le martyre qu'il continuait. Alors, aussitôt qu'on 1 apercevait, on balayait la route devant lui, on s'agenouillait à son passage. Faisons de même au-devant du Saint qui viendra.

Saint -Jacques-de-Compostelle

A six heures du matin, j'avais quitté Vigo, encore ébloui de cette rade impériale où rOcéan vient à larges houles, entre le double quai des collines qui se courbent et s'écartent au-devant de lui, pour qu'il aille, jusqu'à cinq lieues, battre l'intérieur des terres.

Maintenant j'aurais voulu me recueillir, ne plus penser qu'à Saint Jacques, à son sépulcre et à sa ville prochame. Mais comment s'abstraire de tels horizons, la première fois qu'on les rencontre ? L'Apôtre lui-même, lorsqu'il découvrit la Galice, ne dut-il pas adorer la gloire du Verbe en ces rivages qui lui furent préparés si beaux ?

Un ciel de mi-septembre, fin et velouté, illuminait la mer, dont les eaux, s'msérant au creux des côtes flexueuses, y paraissaient captives, calmes comme cel-

les d*un étang ; des îlots touffus, des voiles en émergeaient ; de l'autre grève, la blancheur des maisons éparses renvoyait des scmtillations, tandis qu'à droite les monts arrondis, boisés, pressaient dans leur vasque verte la campagne exubérante. Quel pays suave et plantureux, accueillant pour le pèlerin, alors qu'il laisse loin derrière soi l'horreur des Sierras et les pauvres plaines de la Castille ! A foison, des maïs aux pointes jaunies retombant contre les tiges ; des choux pommés, remuant leurs feuilles comme les oreilles de grands bœufs ; des pampres ondulant sur les minces colonnes de granit qui supportent le poids des treilles.

Durant les haltes du train, j'écoutais susurrer des bambous massés vers les bas-fonds ou, sur les hauteurs, des pins chuchoter leur psaume confus. Ici, en côtoyant des châtaigniers, des pommiers, des chênes, j'aurais cru reconnaître un coin de Bretagne ; ailleurs, les bords d'un lac d'Italie. La Galice est un profond jardin, nourri par des pluies tièdes ; les essences les plus distantes, de même que les paysages, s'y rejoignent. Dans le

Paradis terrestre il devait en être ainsi.

Nous avancions avec une merveilleuse lenteur. J'aime ces trains d'Espagne qui cheminent, comme des mules de duègne, d'un trot sec et indolent ; on se prélasse le long des sites, on les fait siens ; on s'arrête, des quarts d'heure, sans cause, à des stations perdues ; un employé chante le nom de la gare d'un ton nasal, aigu, semblable à celui d'une cantilène arabe ; des femmes viennent vous tendre des paniers de fruits et de l'eau très fraîche dans des cruches de grès ; un vieux curé à figure de paysan descend sur le trottoir fumer sa cigarette ; trois coups de cloche, d'une solennité monastique, annoncent qu'on songe à repartir, et on repart enfin. Nulle province, mieux que la Galice, ne semble avoir conservé cette naïve sagesse d'allure.

A Pontevedra, je montai dans un wagon primitif, ouvert à tous les vents ; il s'emplit de campagnards se rendant — car c'était un jeudi — à Santiago pour le marché. Ces campessmos et ces campessinas avaient des mines rudes, mais placides ; peu loquaces, ils s'installaient gravement et me dévisageaient d'un air

doux. Un vieux me faisait vis-à-vis ; son profil ocreux aux angles secs, sa bouche pincée de rides paraissaient être sculptés pour quelque chapiteau d'un ancien cloître ; il portait un chapeau jaune, des guêtres jaunes coiffant sa chaussure boueuse ; le soleil Tincommodait ; il déploya contre la portière son parapluie.

A sa gauche s'était assise une jeune paysanne d'une beauté classique, en partie due à sa mise traditionnelle : un mouchoir de soie claire, serrant ses bandeaux, atténuait ses joues trop larges, son nez dur, la forte rondeur de son menton, ses lèvres un peu épaisses, découpées en arc, oii riaient des dents opulentes. La grosse natte de ses cheveux tombait sur son dos, engagée sous un fichu de cachemire, bordé de velours, dont les deux bouts entrenoués formaient une ceinture à ses larges flancs. J'observai chez elle, de même que chez la plupart des Galiciennes, la sévérité modeste de ses yeux, des yeux qu'avivait pourtant le noir ardent des sourcils tracés comme avec un pinceau. Elle parlait à un gaillard trapu enveloppé d'un manteau bleu sombre.

Cet homme, un cigare entre les doigts.

regardait vers les champs d'une façon vague. Il m'eût rappelé nos paysans du Marais vendéen, sans cette vigueur des pommettes ramassée, presque grimaçante, qui imprime à beaucoup de visages espagnols une foncière sauvagerie.

Une vieille, à côté de moi, lisait dans un journal de Vigo, el NoticierOy un article sur le décisif discours de Maurice Barrés en faveur des églises pauvres de nos campagnes. La coïncidence me toucha ; j'admirais l'application de la bonne femme quand, soudain, le journal glissa de ses doigts, sa tête s'inclina sur sa poitrine : elle dormait.

La voie, cependant, longeait de nouveau la mer que nous avions quittée. A marée basse, des barques gisaient sur la vase ; des pêcheuses, jambes nues, courbées, cherchaient des crabes. Nous atteignions Carril, petit port voisin de Padron, l'ancien municipe d'Iria Flavia. Saint Jacques, suivant la tradition, y débarqua deux fois : d'abord quand il vint prêcher en Galice ; ensuite, après son martyre, quand ses disciples ramenèrent de Judée son corps.

Malgré la cohue de la gare, ce passé

miraculeux m'absorba. J'avais dans ma poche un Manuale christianum contenant les Evangiles ; je l'ouvris au chapitre IV de Saint Mathieu et je me représentai l'Apôtre Jacques, dès le temps de sa vocation.

« Or Jésus, marchant le long de la mer de Galilée, vit deux frères, Simon qui est appelé Pierre, et André, son frère, qui jetaient dans la mer leurs filets (car ils étaient pêcheurs). Et il leur dit : « Venez après moi, je vous ferai « pêcheurs d'hommes ^). Et eux, sur-le-champ, quittant leurs filets, le suivirent.

« Et, s 'avançant plus loin, il vit deux autres frères, Jacques, fils de Zébédée, et Jean, son frère, sur une barque avec Zébédée, leur père, refaisant leurs filets, et il les appela. Et eux, aussitôt, quittant leurs filets et leur père, le suivirent. »

Ces versets ne distinguent par aucun signe Jacques de Jean. Tous deux vivaient de la pêche, point riches, puisqu'ils remaillaient eux-mêmes leurs filets, point gueux, puisque Zébédée, patron de la barque, emmenait des mercenaires à ses gages. Auparavant, déjà, ils connaissaient Jésus. Le Précurseur, au bord du Jour-

dain, lavait montré à Jean : Voici r Agneau de Dieu. Jean et André lui avaient parlé : « Maître, où demeurezvous ? — Venez et voyez, avait-il répondu. » Et Jean avait couru dire à Jacques, comme Simon à André : « Nous avons trouvé le Messie. » Mais, aujourd'hui, quand même leurs filets et leur vieux pèie les réclament, dès que Jésus leur commande : Venez après moi, ils sautent hors de leur barque, et, sans avoir éprouvé sa puissance ni vu de lui aucun miracle, ils le suivent. 0 foi presque effrayante, tant elle est simple ! Savoir d'eux qu'ils ont fait cette chose, c'est tout ce qu'il suffit de savoir. Je voudrais néanmoins les imaginer tels qu'ils passaient sur les routes et dans les synagogues de la Galilée.

Jacques devait être un fier luron, barbu, avec une voix rauque, des mains rouges, un pêcheur d'hommes sentant la force de ses bras, et pour qui le filet plein ne pèserait jamais assez. Jean, son cadet, mince, imberbe, virginal, n'allait pas moins impétueux que lui dans l'amour du Christ. Mais, plus méditatif, il tenait davantage de la caste des prêtres dont

sortait leur mère, Marie Salomé. Celle-ci étant, croit-on ^, la sœur de Marie, mère de Jésus, il y avait, selon la chair, entre le Seigneur, Jacques et Jean une parenté de cousins germains.

Tous deux, quand les Douze furent choisis, reçurent de Jésus un nom nouveau : Boanergès, fils du tonnerre, soit pour prophétiser que leur voix, ample comme celle des nuées, porterait jusqu'aux extrémités de la terre son Evangde, soit parce qu'ils eurent mission, avant les autres, d'annoncer la résurrection des morts et le fracas des cieux où paraîtra le Fils de l'Homme.

Seuls avec Pierre, il les laissa entrer derrière lui dans la maison de Jaïre, lorsqu'il prit la main de la petite fille morte en lui disant : « Talitha, coumi. Petite, éveille-toi. » Eux seuls de même et Pierre gravirent à sa suite le Thabor, le mont des purs et des élus. Devant les rayons qui flambaient autour de sa face et de sa robe plus blanche que nul foulon n'aurait su la blanchir, les disciples, épouvantés, sans bien comprendre, entre-

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