V. sur Marie Salomé, Filllon, Saint Jean l'tvanséliste
virent la splendeur du Verbe et ce que serait en lui Thomme béatifié.
Mais, parfois, la violence du sang juif ou l'orgueil d'une ambition terrestre les étourdit.
Des Samaritains avaient fermé à Jésus les portes de leur bourgade :
« Maître, s'écrièrent Jacques et Jean, veux-ta que nous disions au feu de descendre du ciel et de les consumer, comme l'a fait jadis Hélie ? »
Jésus, s'étant retourné, les tança ; « Vous ne savez donc pas de quel esprit vous êtes ? »
Un autre jour, tandis qu'il cheminait, avant la Pâque, en route pour Jérusalem, Marie Salomé, avec ses deux fils, s'approcha, et, s'étant prosternée, lui demanda que Jacques et Jean fussent assis, l'un a. sa droite, l'autre à sa gauche, dans son royaume. Il répondit, s'adressant à eux : « Vous ne savez ce que vous demandez.
Pouvez-vous boire le calice que je dois boire ou être baptisés du baptême dont je suis baptisé ? » Eux, prêts à tout pour mériter leur gloire, répliquèrent : « Nous le pouvons. »
Ils burent en effet leur part du calice à
Gethsémani. Ce fut eux encore que rHomme-Dieu voulut faire témoins et compagnons de sa détresse.
Jacques, dont le nom signifiait : Celui qui lutte ^, devait aider Jésus dans une agonie semblable au corps-à-corps nocturne de Jacob avec l'Archange. Mais les disciples sentirent toute leur misère en ce reproche : « Ainsi, vous n'avez pu veiller une seule heure avec moi ? » Et la compassion de Jésus les accabla quand il revint une troisième fois : « Dormez maintenant et reposez-vous. L'heure est venue. . . «
Jusqu'alors ils attendaient le règne du Christ en Israël ; sa prophétie sur la ruine de Jérusalem les avait mis dans la stupeur. Après la Résurrection, leurs yeux s'illuminèrent ; le Paraclet, maintenant, pouvait descendre.
Par la bouche de Jacques, comme par celle de Pierre et de Jean, l'Evangile tonna sur le peuple juif. Jacques confondit les Sadducéens entêtés à nier que les morts ressuscitent ; les vieux Juifs se bouchèrent les oreilles et grincèrent des dents.
I. Proprement, celui qui donne un croc-en-jambe dans la lutte.
L'Apôtre, avec les Onze, fut traîné en prison, fustigé. Un ange les délivra. Tous ensemble constituèrent alors le Symbole ^ et on attribuait à Jacques le texte du troisième article : Qui a été conçu du Saint-Espiit, est né de la Vierge Marie.
Ensuite, ils tirèrent au sort les nations, et chacun partit, selon le mot de Jésus à Pierre (relaté par Clément d'Alexandrie) : « Sortez dans le monde, pour que nul ne puisse dire : Nous n'avons pas entendu. L'arc du Seigneur les envoya, tels que des flèches soudaines, au loin, entre les Gentils.
Vers l'an 4 après la Passion, Jacques s'embarqua pour les Espagnes, peut-être sur un navire de trafiquants, qui s'en allait du port de Joppé jusqu'aux îles Cassitérides. Les grandes eaux le connaissaient déjà. Sa main fit sur elles le signe qui sanctifie. II passa devant les villes de l'Espagne méditerranéenne, que visita plus tard Saint Paul. Il franchit les colonnes d'Hercule et, au-delà, derrière les brumes du gouffre, il devina les continents où les païens qu'il vou-
1. Nous suivons ici des données traditionnelles plus que des certitudes historiques.
lait baptiser planteraient un jour, avec Toriflamme du Christ, sa bannière à lui, blanche, marquée d'une croix en forme de dague courte et écarlate comme si on la retirait dun cœur.
Les golfes de la Cantabrie, autour d'Iria Flavia, lui rappelèrent son lac de Génésareth : des ^collines vêtues dWbres graves, dont les ombres tombaient dans des eaux céruléennes. Mais les pêcheurs de la côte et les paysans, fidèles à leurs dieux celtes, méprisèrent TApôtre ; Louve, la reine du pays, le chassa de ses terres. Il s'éloigna, traversant des gorges, des fleuves, puis des plaines stériles et des monts plus austères que ceux de la Judée, et il arriva jusqu'en Aragon, à Saragosse ; là, au bord de l'Ebre, une nuit qu'il priait, droite sur le pilier de jaspe qu'on vénère encore, la Vierge Marie lui apparut. Au bout des cinq à six ans où il évangélisa la dure Espagne, Jacques n'avait gagné, dit-on, que neuf disciples ; il repartit avec eux pour la Judée.
De retour à Jérusalem ^, il disputa
1 .Une autre tradition — mais peu importe — veut que le tait ait eu lieu avant son voyage en Espagne.
publiquement contre Hermogène, le magicien, lui prouva que Jésus-Christ est le Fils de' Dieu, éluda ses artifices démoniaques,", si bien qu'Hermogène, vaincu, se confessa chrétien et jeta dans la mer tous ses livres de magie.
Comme la parole de Jacques changeait les multitudes, Hérode-Agrippa, pour plaire aux Pharisiens, le fit arrêter et décida qu'on lui trancherait la tête. Ainsi, le premier des Douze, il fut le témoin du Crucifié par son sang.
Aux matines de son Office, il est dit qu*en allant au martyre, « l'Apôtre vit un paralytique étendu sur la route et qui lui cria : « Jacques, Apôtre de Dieu, délivre-moi des douleurs dont tous mes membres sont torturés. » L'Apôtre se tourna vers lui et dit : « Au nom de Jésus- Christ, mon Seigneur, mis en croix, pour qui je vais à la mort, lève-toi guéri et bénis ton Sauveur. » Et l'homme, aussitôt, se leva, et, joyeux, se mit à courir et à bénir le nom du Seigneur Jésus-Christ.
Ce que voyant, le scribe des Pharisiens, nommé Josias, qui menait l'Apôtre une corde au cou, se jetant à ses pieds, commença à dire : « Je t'en supplie, Apôtre
de Dieu, donne-moî le pardon de mes péchés, donne-moi part au saint nom chrétien. » Le bienheureux Jacques, comprenant que le cœur de cet homme avait été visité par le Seigneur, lui dit : « Croistu que le Seigneur Jésus, que les Juifs ont crucifié, soit vraiment le Fils de Dieu ? — Oui, dit Josias, je le crois, et telle est ma foi. Mais toi, ô Apôtre, aie pitié de moi. w
« Alors le pontife Abithar fit saisir Josias ; on le battit à coups de poing, et Hérode commanda qu*il eût, avec Jacques, la tête tranchée. . . Quand ils furent venus tous deux au lieu du supplice, Jacques obtint de l'exécuteur qu'on lui apportât de l'eau. Il en baptisa Josias, lui donna le baiser de paix ; puis il posa la main sur sa tête et, le bénissant, fit le signe de la Croix sur son front. Ainsi, devenus tous deux martyrs du Christ, ils s'en allèrent vers le Seigneur, le huit des calendes d'Avril (au temps de la Pâque, en 44). »
Ce qui advint ensuite durant près de huit cents ans demeure embarrassé de multiples incertitudes. Les éplucheurs de textes qui relèguent le miracle hors
de l'histoire s*en autorisent pour biffer d'un trait toute la légende du Saint ; comme si la légende n'était pas le vrai possible, là où cesse le vrai vérifié. Que les disciples espagnols de Saint Jacques aient voulu enrichir leur province des reliques de son Apôtre, la chose paraît des plus croyables. Qu'une nef sans gouvernail ni voiles, conduite par des Anges, ait porté le saint Corps de Joppé à Padron, sur une mer aplanie où résonnaient les Alléluia des prêtres, c'est une possibilité d'un autre ordre et non un fait absurde : pourquoi les conditions de la béatitude ne s'accompliraient-elles point dès icibas, quand la présence d'un Bienheureux refait autour de lui la paix des éléments avec les hommes et avec Dieu ?
On montra longtemps, à Padron, une grande pierre concave en forme de sarcophage, la Santa Cueva ; cette pierre, au moment où on y posa le cadavre du Saint, se serait d'elle-même ainsi creusée comme une cire tendre. Des gens frivoles et obtus peuvent plaisanter sur cette histoire : elle témoigne que, même séparés de son âme, les os et la chair d'un Martyr retiennent de l'Esprit qui les habita la
vertu de rendre toute matière docile à leur impression.
Les disciples se présentèrent devant la reine Louve : « Notre-Seigneur Jésus- Christ t'envoie le corps de son disciple, afin que tu reçoives mort celui que tu n as pas voulu recevoir vivant. » Louve, par félonie, les fit conduire chez un roi, son voisin, qui les jeta dans une basse fosse. Miraculeusement délivrés, comme ils s*en retournaient, ils passèrent un pont ; des soldats, à leur poursuite, s'y élancèrent ; le pont se rompit et les païens furent tous noyés. Les disciples revinrent auprès de Louve, et celle-ci, obstinée à les perdre, feignit de leur octroyer, pour conduire le cercueil de l'Apôtre, un chariot et des bœufs. Mais les bœufs étaient dans la montagne, et, quand les chrétiens allèrent les prendre, ils se trouvèrent en face de taureaux indomptés.
« Incontinent, rapporte un vieil auteur, que ces taureaux sauvages les aperçurent, commencèrent à meugler horriblement, gratter et frapper la terre des pieds, branler la tête et secouer les cornes, et tous furieux commencent à cheminer vers les disciples, lesquels, se prosternant
à genoux, invoquent le secours de Dieu, lequel exauça leur prière par les mérites de Saint Jacques. Car étant relevés et faisant le signe de la croix contre ces furieuses bêtes, voici (chose admirable) que ces taureaux s'approchent des disciples, doux comme agneaux, et, ayant quitté toute leur furie, se rendent maniables et traitables entre les mains des disciples qui leur mirent le joug sur leurs têtes, les accouplèrent à un chariot et les menèrent où ils avaient laissé le corps de leur maître qu'ils chargèrent sur ce chariot, puis les laissèrent aller à la volonté de Dieu, sans conduite de personne ^. » Les taureaux s'arrêtèrent, ne pouvant aller plus avant, dans le palais même de Louve ; à leur exemple, elle se fit douce comme agneau, et, baptisée, édifia en l'honneur de Saint Jacques une église où fut enclose la tombe de l'Apôtre. Les disciples alors se répandirent, pour y planter la foi, dans toute l'Espagne ; deux seule-
1. Histoire de la vie, prédication, martyre, translation et miracles de Saint Jacques le Majeur, par J, GouYN, imprimée à Sens en 1595, pour Robert Collot, libraire d'Orléans. Je dois à mon excellent ami M. Félix Chandenier de connaître ce petit livre très rare, écrit avec l'ingénuité redondante du XVI* siècle catholique.
Troig villes saintes. 5
ment, Athanase et Théodore, restèrent en Galice ; ils y moururent et on les ensevelit auprès du Saint.
Les persécutions survinrent, atroces sous Dioclétien. En un seul mois, dit-on, vingt-deux mille chrétiens d*Espagne, furent voués au martyre. Ceux de Galice, tremblant que les païens ne profanassent les corps de Saint Jacques et de ses compagnons, les portèrent sur une montagne déserte ; ils leur firent un caveau dans une lande, parmi des bruyères et des rouvres. La translation ayant été secrète, — et on ne peut l'admettre que par hypothèse, — les chrétiens des siècles d'ensuite ne surent plus en quel lieu reposait Saint Jacques.
Mais voici où nous rejoignons des faits plus attestés ^. Vers Tan 813 vivait, à Libredon, au bas de la montagne, un ermite. Souvent, la nuit, il entendait des chants et voyait des feux, tels qu'une danse d'étoiles, voltiger sur la lande, autour des rouvres. L'évêque d'Iria Flavia, Théodomir, à la nouvelle du prodige,
1. D'après le livre de la Hermandad de los Caballeros Cambeadores.
partit un soir, suivi des chanoines de son église et d'un peuple émerveillé. A minuit, ils virent les feux et une étoile plus large que les autres, qui s'arrêta sur un gros chêne. Ils se tinrent là, jusqu'à l'aube, en oraison ; le matin, l'évêque chanta la messe ; puis il s'approcha du chêne et découvrit, entre des ronces, une crypte étroite. Elle enfermait trois tombes, dont l'une, plus haute ; le corps de l'Apôtre se trouvait en celle-ci, avec la tête séparée du tronc et un bourdon déposé auprès.
Une mscnption disait que c'était bien lui.
Tel fut le premier pèlerinage au champ de l'étoile, où devait être Compostelle.
Je songeais à cette radieuse histoire, quand, sur une colline, à gauche, s'enflèrent les clochers de Santiago. Jadis, quand les pèlerins venaient par la route de France, ils faisaient halte en un endroit qu'on appelait Humiliadoiro, d'où se découvre la basilique. Ils s'agenouillaient dans la poussière ou la boue, confessaient tout haut leurs péchés, et, chantant des hymnes, se remettaient en chemin. Ce souvenir me rendait confus. Comme la foi, avec les siècles, a perdu de sa simplesse expansive ! Même à Lourdes, sauf autour
de la grotte, une ferveur vraie, sans mauvaise honte, n'ose guère éclater. Ils se comptent, les pèlerms d'aujourd'hui qui entrent dans la ville de leur vœu un cierge à la mam et pieds nus. La notion de pénitence s'est rapetissée, appauvrie ; aussi les attitudes pénitentes ont-elles pris un air de folle excentricité.
Le train s'arrêta au faubourg de Cornes. Je trouvai, en sortant de la gare, pour me conduire à Compostelle, un véhicule attelé. . . de quatre chevaux. Il est vrai que cet attelage n'offrait rien de fastueux : trois de front, un quatrième devant, c'étaient de minables haridelles, tout engourdies, dont les crinières, par-dessus leurs colliers de bois, retombaient sur des épaules sabrées par le fouet. Le cocher les réveilla durement ; ses hua ! hua ! farou" ches ponctuèrent le claquement de la mèche et le vacarme des grelots. Nous montâmes une côte boueuse entre des masures et des fabriques. Notre omnibus croisait des bœufs qui s'en revenaient du marché, jaunes de poil, avec des cornes vastes, un corsage lustré, une mine affable comme l'ont nos Parthenais ; ils tiraient des chariots primitifs portés sur des roues
en bois, basses, massives, presque pleines, semblables à celles d'un plaustrum romain.
Nous atteignîmes une place encombrée de charrettes et de diligences comiques dans l'étroitesse de leur coffre suranné. Le premier épisode dont j'eus le spectacle à l'entrée de Compostelle fut un rassemblement près d'une femm.e fissise au bord de la chaussée et retenant par la queue deux petits porcs qui s'échappaient. Les porcs s'égosillaient, la femme, rouge de fureur, criait, et les spectateurs poussaient des rires gutturaux.
La voiture, au trot plus vif de ses quatre chevaux, pénétra dans une rue si peu large qu'un prêtre corpulent, pour ne pas être écrasé à notre passage, dut s'abriter sous l'auvent d'une zapateria.
Ces rencontres liminaires ne semblaient rien présager de mystique. Leur bonhomie ajoutait pourtant à mon émotion d'arriver en cette ville autrefois si grande, la plus auguste de toutes les villes après Jérusalem et Rome, celle où devait s'accomplir terrestrement l'attente du prophète :
« La gloire de Dieu s'est levée sur toi.. . Les îles m'attendent et les navires de la
mer, pour que j*amène tes fils de loin. Lève tes yeux et vois : ton cœur se dilatera quand tu verras venir à toi les multitudes et la force des nations. Ceux de Saba t apporteront Tor et l'encens, je glorifierai la maison de ma majesté. Les nls des pèlerins bâtiront tes murs, les rois te serviront, tes portes ne seront closes ni jour ni nuit, et tous les justes seront ton peuple. »
Si les gens de Compostelle étaient curieux comme des Français, la venue d'un pèlerin leur ferait quelque impression ; car c'est presque un phénomène.
Pourquoi ce dépérissement d'un pèlerinage qui demeura, tant de siècles, le rendez-vous de la chrétienté ? Les indigènes, avec leur fond d'indolence, ne s'en tourmentent guère ; même, chaque fois que j'interrogeai sur ce déclin les érudits du lieu, leurs explications restèrent vagues, ils se dérobaient ; je touchais un point humiliant. Depuis, j'ai coordonné les causes^d'une décadence triste entre toutes, la décadence ici-bas d'un saint. Le
sentiment que j'en avais insinua dans mon séjour une sourde mélancolie. Mais aussi, à mon arrivée, je fus d'autant plus impatient d'aller au tombeau de l'Apôtre, pour ceux qui n'y vont plus.
Dès la porte de l'hôtel, un petit drôle, d'un air décidé, me proposa d'être mon guide ; pieds nus, tête rase, de physionomie baboume, moncaud, il agitait en marchant les manches effrangées d'une veste dont le jaune terreux me fit penser à certaines robes des moines de Zurbaran. Il me demanda si j'étais Anglais : « Son buenito Inglès », ajouta-t-il finement, les yeux levés sur moi. Quand j'eus répondu : « Francès », il devint songeur ; ce nom ne lui promettait rien.
Nous suivîmes une rue montante, pavée de minces dalles bombées, douces sous les pas comme le dallage d'un patio.
Malgré le soleil qui la prenait en écharpe, les ombres des recoins gardaient une austérité claustrale. Contre des fenêtres à croisillons saillaient, plus rares qu'ailleurs, d'étroits miradores peints en noir, funèbres en dépit de leurs stores éclatants. Mais je m'attendais à une ville du moyen-âge et je n'apercevais que des
maisons du dix-huitième siècle, une rue de province, grise, confinée comme celles de Saint-Malo.
La foule retint davantage mon attention : des campessinas, hautes et massives, nu-pieds, leur natte sur le dos, passaient, la tête droite, chargée d'une corbeille de pommes, et balançant d'une allure lente leurs mains hâlées. Des Daysans, d'aspect montagnard, le sombrero rabattu sur les yeux, menaient par la Dride de petits mulets noirs au poil brilant. Des bourgeoises, en mantille et en robe brune, s'arrêtaient dans des boutiques basses, resserrées, d'où se mélangeaient au dehors des odeurs de toile écrue, d'épices et de chocolat. Je rencontrai beaucoup de prêtres : ils allaient d'un pas nonchalant, leur manteau sur l'épaule gauche, montrant la plupart des faces rubicondes, opimes, plus opimes sous les bords trop courts de leur chapeau rond. Ils paraissaient jovials, bons enfants, familiers avec le peuple, sans que cette simplicité ôtât rien au respect.
A l'angle d'un carrefour, un piano mécanique faisait claquer ses marteaux vulgaires. Nous étions proches de l'en-
droit dit Preguntoiro, parce que les pèlerins hésitants s'informaient là de quel côté ils trouveraient la cathédrale.
Je ne l'avais pas encore entrevue ; seulement, j'entendis, à la tour de l'horloge, sonner trois heures. Les coups tmtèrent, par-dessus les toits, d'un son informe, tant il était grave, comme le branle poussif d'un énorme gong engourdi sous les siècles. Je songeai au glas des deux cloches de Sens qui semblent les deux gongs du Jugement dernier.
Nous tournâmes sur une place peu ample où le buste de Cervantes, vis-à-vis d'une maison à arcades, se mire dans la vasque d'une fontaine, et, tout près, sur la place del Paraïso, je découvris, à droite, la façade pompeuse du Sémmaire, à gauche, une des portes de la basilique, la Puerta de la Abazacheria. Des marchands y tenaient jadis commerce de jais. A présent, elle n'est plus avoismée que de pauvres échoppes ouvertes, certains jours, pour la vente des cierges et des ex-voto.
Cette porte m'attrista : le XVI 11^ siècle l'a dénaturée. Les deux cintres qui couronnent ses quatre vantaux sont flanqués de colonnes doriques ; au-dessus d'elles
monte un second corps de colonnes ioniennes encastrant des fenêtres à frontons semi-circulaires, des mascarons, des rinceaux, une statue de la Foi debout sur un pilastre ; leur faite s'achève en urnes sépulcrales, en obélisques. Au centre et plus haut, un fronton ambitieux se décore de fleurons taillés comme des rois d'échecs. Que vient faire, au sommet d'une telle architecture, saint Jacques, humble pèlerin, levant en sa main droite un bourdon auquel pend une calebasse ? Ce pan de muraille ne semble pom.t adhérer à l'édifice ; il se dresse à la façon d'un décor contre les frises d'un théâtre. Il me causa une impression aussi déplaisante qu'à l'introït d une messe en grégorien un air de bravoure empanaché de vocalises.
J'entrai, je me trouvai dans le bras gauche du long transept. Je vis, sur un tombeau, une statue d'archevêque, et, en retrait, d'obscures chapelles. A la nudité svelte des piliers, à la courbure romane des voûtes, j'eus l'illusion d'une église de France ; je pus dire tout bas sans mensonge : Seigneur, j'aime la beauté de votre maison et le Heu qu'habite votre gloire.
La gloire du Seigneur descendait en rais obliques, par les fenêtres d'une lanterne, devant la Capilla mayor, sur la grille dont les verges étincelantes se tendaient comme les cordes d'une harpe.
Une barrière double réserve aux chanoines et aux officiants le passage entre le chœur et les degrés du maître-autel. Sous celui-ci est creusée la crypte où Ton garde la châsse du saint.
Je m'agenouillai contre la grille, près de l'une des chaires de bronze, des ambons ciselés au flanc du pilier, l'un du côté de l'Epître, l'autre de l'Evangile. Quelle que fût ma volonté de prier, mon émotion d'abord s'émoussa en présence du faste barbare qui assiégeait mes yeux.
Par devant le maître-autel pendent trois lampes, dont l'une, surtout, énorme, ventrue, encroûtée de lames d'or ; de lourds candélabres d'argent s'alignent sur le tapis ; le bas de l'autel est simple, figurant l'extérieur d'une châsse ; de menues arcatures associées en forme d'm, trois à trois ; mais le retable, sous les cierges, avec les bosselages de ses argenteries, pétille de feux dorés. La statue peinte de Saint Jacques, assise sur un
trône, coiffée d'un nimbe d'argent, paraît celle d'un empereur d'Asie recevant l'hommage de ses sujets. Un sourire béat est incrusté dans ses prunelles de pierre et sa barbe châtain. Ses épaules sont couvertes d'un collet d'argent ; la niche qui l'enclôt, la camarin est d'argent aussi. Derrière la coupole de la camarin, un autre Saint Jacques, debout, regarde à ses pieds quatre rois suppliants.
Et ce n'est rien encore ; l'autel, en dépit de sa masse, semble mince sous le dais pyramidal qui l'écrase. Celui-ci tient accroché à ses quatre coins un ange plus grand qu'un homme ; entre les anges, un troisième Saint Jacques parade sur un cheval cabré ; des Génies, des Vertus l'escortent, et de vieux drapeaux déteints, anglais et français, flottent autour de cet arrogant triomphe. A la pointe du baldaquin, touchant presque la voûte, se distinguent le sépulcre et l'étoile, blason de Santiago.
De si emphatiques magnificences excitèrent peu ma dévotion. Je cherchais l'Apôtre de Jésus-Christ et je n'avais en face de m.oi que le patron des Espagnes ou plutôt de l'Espagne du XVIII® siècle,
portée à exaspérer les images de sa force, parce qu'elle la sentait décroître. Il me fallut fermer les paupières afin de retrouver l'idée du bon Saint Jacques évangélique, de celui qui remet dans leur voie les voyageurs perdus, rompt les chaînes des captifs, réconforte les pauvres et les désespérés, l'Exorateur dont les suffrages abrègent l'expiation des fautes et ouvrent aux pénitents les portes du Royaume, le Saint jubilaire que je venais mvoquer. . . Je me relevai et fis le tour de la pro" fonde abside. La plupart de ses chapelles enferment des tombeaux. Elles furent, toujours au XVIII^ siècle, restaurées dans le style de Borromini, de Chiraguerra.
Les archevêques de Compostelle, trop riches et comblés, pour la basilique, de donations, appliquèrent leurs libéralités à des embellissements déplorables. Une des chapelles reste dénommée la chapelle du roi de France. Louis XI la dota d'une rente destinée à trois chapelains qui devaient y dire la messe. Les prêtres pèlerins la disent dans la chapelle de Saint-Bartolomé ; seuls, les chanoines de Santiago et les évêques ont le privilège de célébrer sur l'autel de la Capilla mayor.
En revenant vers le transept, je passai devant une très ancienne Maria Salomé, statue byzantine joufflue, coloriée en rose. De là, je considérai le chœur du chapitre au milieu de la grande nef, son ^ lutrin massif, les tuyaux de ses deux i orgues. La stabilité des chanoines de Santiago reluit dans l'opulence de leurs stalles ; elles ont lair de participer à la quiétude de ceux qui s'y asseoient pour chanter l'office.
Il allait commencer bientôt. Des clo" ches, gaîment, préludaient, une grave, alternant à coups rapides avec une autre au son clair, et on eût dit les tinterelles d'un troupeau de chèvres, quand elles redescendent, le soir, des montagnes.
Un va-et-vient se faisait autour de la sacristie vaste comme une église et somptueuse. Sa porte entrebâillée me laissa voir ; des prêtres appuyés contre une crédence, les bras croisés, fumant des cigarettes. Les chanoines arrivaient, presque tous grands et de noble mine dans leur mant eau que signe la croix rouge des chevaliers de Saint- Jacques.
Leur cortège défila, lorsqu'ils se rendirent au chœur, précédé d'acolytes et
du pincerna, l'analogue de notre Suisse, mais glabre, les cheveux noués en chignon, les épaules ornées d une sorte de dalmatique, un bâton doré à la main. Ils marchaient avec une vivacité d'allure peu solennelle, expéditive.
Leur prestesse à lire les Psaumes ne m 'étonna guère ; j'avais suivi à Barcelone, à Tarragone, l'office d'autres chanoines espagnols. L'orgue coapait de motifs guillerets la psalmodie. A une leçon, lue par un enfant de chœur d'une voix grêle, répondit un Amen robuste et gras ; puis il y eut un silence de méditation.
Je m'éloignai vers le bas de la grande nef. Une vieille femme, seule derrière un pilier, affaissée dans une robe de bure, récitait tout haut son chapelet. Non loin, les volets d'un confessionnal étaient ouverts ; un jeune couple s'y présenta ; le mari passa le premier ; il se confessa debout, appuyé contre l'épaule du prêtre, qui le tenait embrassé comme un père indulgent son fils prodigue. Sa femme, à deux pas de lui, ne pouvait moins faire que d entendre. L'ingénuité familière des mœurs catholiques, en Espagne, est une des choses dont je fus le plus saisi. Chez
nous, même dans les ménages les plus chrétiens, ne trouverait-on pas bizarre et indélicat qu'une femme vînt s'immiscer à la confession de son mari, et, plus encore, lui à celle de sa femme ?
Je longeai la clôture du chœur jusqu'au mur du jubé. Un Calvaire le surmonte, près duquel je fis une station : le Crucifié s'affaisse du côté droit vers sa Mère, comme s'il allait se détacher de la Croix ; le long de son cou et de sa poitrme est peinte une traînée de sang. Sur un autel, au-dessous, je vénérai la Virgen de la Soledad, la Vierge de la Solitude, Notre- Dame des Sept-Douleurs. Un manteau de velours raide, brodé de couronnes d'or qui s'entrelacent, l'enserre de la tête aux pieds ; on n'aperçoit que ses mains croisées soutenant un cœur où se rejoignent les pointes des sept glaives dont les poignées rayonnent, et son visage de cire étiré, des paupières à grands cils battues par le chagrin, une bouche meurtrie de reine en deuil ; elle a l'ovale émacié de certaines senoras castillanes, une expression de miséricorde extatique, comme Notre-Dame de la Victoire, à Séville, si belle avec ses cheveux défaits.
pâmée dun samt amour, parmi les lances ardentes d'innombrables cierges !
Autrefois, les pénitents admis à franchir le seuil de l'église se tenaient derrière le jubé. Peut-être est-ce en mémoire du rite perdu qu'on a mis sur cet autel la Reine des compassions.
Entre le jubé et le portail du fond, la basilique, à l'heure où je la vis, était radieuse, quoique déserte. Le soleil du soir y débordait ; j'entendais les chanoines entonner le Magnificat ; les colonnes de granit montaient en faisceau calme vers les feuillages des chapiteaux, sous les cintres ovales. L'architecture de Compostelle fut inspirée par celle de Saint- Sernin ^y et Maître Mathieu, qui mena une partie de l'œuvre, venait de Toulouse. Le roman s'y montre allégé de ses primitives formes trapues ; une colonne, pardevant chaque pilier, s'élance plus haut que les baies du triforium et supporte la bas de la voûte en berceau. La continuité des rondeurs n'exclut pas une aisance toute française de lignes ; elle énonce la
1. Saint-Jacques, Saint-Semin et Sainte-Foy de Gsnques sont trois églises issues d'un mêm« type auvergnat.
béatitude dames simples, dociles, l'absolu humble de leur foi.
Mais la paix de cet art chrétien s achève dans la Puerta de la Gloria, porche sculpté sous le portail, que Maître Mathieu mit vingt ans à exécuter ^.
C'est une vision du Jugement où Saint JacQues siège au-dessous de Jésus-Christ, sur la colonne qui soutient, de même qu'à Vézelay, le centre du tympan. Je ne sais si, nulle part, le Moyen- Age a figuré avec
F lus d'ampleur et de tranquille harmonie allégresse des élus superposée à l'attente des justes et à la douleur des damnés. Cette merveille m'emplit d'une telle joie que je la contemplai dans un ravissement un peu confus et remis à plus tard d*en explorer les détails.
Je sortis un moment de la cathédrale par la porte du cloître. Il est spacieux, imposant ; mais je trouvai moroses et nues les ogives flamboyantes de ses arceaux ; je resongeais aux cloîtres de Tarragone €t de Barcelone, à ce dernier surtout, à ses chapelles, à son jardin, à la vasque