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De 1168 à

SAINT- JACQUES-DE-COiVîPOSTELLE 101

moussue de son jet d'eau et jusqu'à ses oies accompagnant de leur cri naïf les ronflements de l'orgue et les voix des prêtres. Je revoyais l'une des chapelles qui enferme un Christ enjuponné de soie, m.arqué de plaies aux genoux, cloué sur une plaque de cuivre ; une femme jeune et triste, pendant que je me reposais là, était venue s'agenouiller contre la grille ; j'ai rarement vu prier comme elle priait. Ses lèvres remuaient peu, mais ses yeux, s 'adressant au Christ, disaient : « Ce que je demande, il faut que cela soit. » Par instants, elle saisissait les barreaux à deux mains, semblait vouloir les arracher ; puis son front s'inclina, elle pleura silencieusement. Sans savoir ce qu'elle implorait, j'ajoutai ma chétive prière à la sienne, dont l'ardeui me bouleversait.

Ici, personne le long des murs grisâtres, pas même un mendiant, pas mêm.e, comme à Tarragone, ce chat maigre qui miaulait vers moi. Le patio bitumé ne laisse percer aucun brin d'herbe ; dans un coin s'allongent des dalles funèbres, les sépultures des chanoines. Parmi eux repose Don Lopez Ferreiro : il écrivit, en dix volumes, une érudite histoire de

l'Ëglise de Compostelle et mourut avant de l'avoir finie.

Les salles du chapitre s'ouvrent au fond du couloir, derrière ces tombes.

Chaque fois que les chanoines s'y rendent, ils foulent en passant leurs frères défunts.

Ainsi les vivants, après les morts, n'ont tous qu'une seule demeure, l'enceinte de la basilique ; ils savent qu'ils dormiront sous les dalles où ils marchent, et cette pensée doit faire plus calme encore leur existence.

Quand vient la procession de la Fête- Dieu et, tous les sept ans, pour le jubilé, on tend le cloître de tapisseries qui, d'habitude, décorent les salles capitulaires. Un bedeau me les y montra. Je me fusse peu douté, à les voir, de leur destination liturgique. Certaines représentent des scènes de bataille, deux armées rangées en demi-cercle, prêtes à se mesurer, dans une plaine jonchée de fleurs opulentes. La plupart ont été faites d'après des cartons de Goya, d'un Goya jeune, étincelant, plus païen que le Goya caricaturiste et saianique, le seul que connaisse le public français. L'une montre, près d'un taureau brun, un torero

en veste rose, avec des bas bleuâtres, gaillard insolent de vigueur et de gaîté. Sur une autre, un bourgeois cramoisi s'avance, le menton dans son jabot, et, derrière sa jeune épouse, parée d'un corsage jaune — de ce jaune feu qu'adorait Goya — un galant rit d'une bouche trop sangume. De tels décors, sur le passage du Corpus et des reliques, se font encenser. Ailleurs, ce serait baroque ; mais le catholicisme espagnol s'incorpore avec une liberté singulière les' choses du pays les plus profanes.

Les salles du chapitre logent une bibliothèque riche en vieux livres. Je lus sur le dos d'un in-folio, ce titre : JANSENI IN EVANGELIUM. Quoi donc ! me dis-je, le lugubre Jansenius ^ s'introduisit jusqu'en Galice ! Tout au moins resta-t-il enterré dans la bibliothèque des chanoines. L'Espagne n'a point pâti de son faux ascétism.e et de ses abstractions meurtrières. Elle n'a eu à subir ni les huguenots, ni les dénicheurs de saints dont l'ironie tua en France tant de bonnes et antiques dévotions. C'est pourquoi elle

1. Est-il besoin d'ajouter que le Jansenius, commentateur des Evangiles, n'est pas l'auteur trop fameux de VAugttstinus ?

conserva intacte la familiarité des Sacrements, le réalisme chrétien qui sent vivre autour de nous Jésus, sa Mère, les Anges, les Bienheureux et les Bienheureuses, comme des frères et des sœurs glorieux, secourables à nos besoins, émus de notre amour et même des pauvres honneurs où nous les célébrons.

Seulement, les Espagnols dilatent dans les pompes catholiques leur goût du fastueux et de l'énorme. Le bedeau voulut me faire admirer un prodigieux encensoir , le hotafumeiro ; posée à terre, cette urne d'argent lui venait jusqu'à la poitrine. Les jours de grandes fêtes, quatre hommes la portent dans la basilique ; on la haie sous la voûte du transept par une corde enroulée à une poulie ; gorgé de charbons rouges et de grains d'encens, le hotafumeiro se balance en face du maître-autel, au-dessus des officiants et du peuple, et envoie le long des nefs un nuage aromatique semblable à celui qui suffoquait les prêtres dans le temple de Salom on.

Avant de quitter les salles du chapitre je m'arrêtai dans l'épaisse embrasure d'une des fenêtres rondes et regardai la

place d'Alphonse XII, un des orgueils de Santiago : vis-à-vis, sur cette esplanade correcte et morne, se développait une longue et assez lourde bâtisse à fronton triangulaire, le Palacio consistorial, THôtel de ville.

A sa droite, j'aperçus l'hospice, tous les Saints accueillants rangés sur son gracieux portail, et, entre les deux, une Dosse de terres arides, le Monte Pedroso.

Je descendis ensuite sur la place ellernême où donne la maîtresse façade de la basilique, celle de TObradoiro. Un tailleur de pierres, lorsqu'elle fut construite (de 1738 à 1747) avait, près de là, ses chantiers. Maintenant encore sonnent dans le voisinage les marteaux d'ouvriers taillant des blocs pour une aile neuve de l'hospice. La façade de l'Obradoiro est le paroxysme des styles borrominesgue et churrigueresque. Un double escalier dont les rampes se correspondent en losange compliqué accède à son grand portique que surcharge le plus écrasant des frontons. Celui-ci, pareil à une pièce montée, s'érige entre les deux tours massives. Leur premier corps carré en supporte un second, carré aussi, sur lequel

un troisième, de forme ovoïde, étage ses ballustres, ses terrasses, ses niches, ses pinacles. Attifée de cette sorte, la cathédrale semble telle qu'une douairière prétentieuse à la perruque entortillée d'aigrettes et de marabouts.

Par bonheur, deux des anciennes portes ont été moins défigurées. La Puer ta de las Platerias domine une place étroite ornée d'une fontaine. Les cintres de son double porche se répètent, au-dessus, en arcs symétriques d'une belle gravité romane.

Toutefois, la pluie, avec les siècles et le soleil, a quelque peu mangé les sculptures de la frise et des tym.pans. Un simple villageois picard, Guillaume Manier, dans la relation de son pèlerinage écrite en 1 736, note qu'il trouva sculptée sur ce porche « certaine femme debout tenant dans ses mains la tête repoussante de son séducteur. Le mari qui a coupé cette tête force sa femme à l'embrasser deux fois par jour. » Pour ma part, ie n'ai pas reconnu ce motif bien espagnol, non moins atroce qu'édifiant.

La Puerta Santa, la porte des Pardons, ne s'ouvre que les années saintes, celles où le 25 juillet, fête de Saint Jacques,

revient un dimanche. Douze prophètes à gauche, douze apôtres à droite, statues frustes, courtaudes, serrées, comme dans une gangue, dans leur manteau de pierre, méditent aux flancs d'une grille que surmonte Saint Jacques, le chef ombragé d'un chapeau à panache, et incliné d'un air miséricordieux vers le pèlerin toujours attendu ; ses disciples. Saint Théodore et S?int Athanase, petits comme des enfants, dans des niches étroites, lui font cortège. Derrière la grille un mur de torchis barre la Puerta Santa.

Lorsqu'à tinté l'heure de l'ouvrir, le 31 décembre au soir, l'archevêque s'y rend en procession avec son clergé, son peuple, et les pèlerins venus à pied de toute la Galice. Un prêtre enveloppé du pluvial porte sur un plateau d'argent, pour abattre le mur, un marteau doré.

L'archevêque prend le marceau et en frappe un premier coup pendant qu'il chante le verset : Aperite mihi portas justitiae. . . Ce heurt du marteau représente l'absolution du prêtre et les oraisons des Saints rompant le mur invisible qui retient au seuil du Paradis les âmes contrites. L'archevêque redouble ses coups

plus fort ; quand le mur s'est abattu, la maîtrise lance à pleines voix le psaume : Jubilate Deo omnis terra. . . Des prêtres en chasubles lavent les jambages de la porte ; l'archevêque à genoux entonne le Te Deum et l'on rentre triomphalement dans la basilique où des vêpres très solennelles sont chantées.

J'y rentrai moi-même, peu avant que l'office eût pris fin. A six heures, les luminaires du Salut étant soufflés, je fus mtroduit par le sacristain dans la Capilla mayor ; je pus voir de près le maître-autsl, son dessus de marbre taillé d'un seul morceau, ses reliefs d'argent et son baldaquin dont les archanges, au crépuscule, devenaient gigantesques. Le sacristain, homme d'une figure épaisse avec des tons de pampre rougi, en touchant les candélabres, le trône de Saint Jacques, sa calebasse, me répétait chaque fois : Plata plata. Ses yeux brillaient d'une jouissance orgueilleuse au contact de ces richesses, comme s'il les croyait siennes à force de les avoir palpées et fait reluire.

Je montai à l'intérieur de la chambre qui couronne de sa coupole la statue du Saint. On a buriné sur son collet des

canons, des étendards, des épées, des casques ; TEspagne guerrière s*est magnifiée dans les splendeurs de son patron.

Une coutume veut que les pèlerins baisent le collet précieux. Je m'y conformai, sans ardeur, je dois Tavouer. Ce que j'aurais voulu voir, c'était la crypte et la châsse ; mais impatient de fermer l'église, le sacristain remuait ses clefs et je remis au lendemain.

En somme, je conclus ma visite, mécontent d'être si tiède envers Saint Jacques et comprenant très bien pourquoi je l'étais. J'avais besoin, pour prier librement dans sa basilique, d'éliminer les impressions extérieures, les bizarreries locales de son culte et d'atteindre l'intimité surnaturelle de sa présence.

A la nuit close, je me promenai par la ville, dans l'incertain des rues obscures. Les fumées des toits rendaient une odeur de sarments brûlés analogue à celle de l'encens. Sous les arcades de la rua del Villar il y avait plus de foule qu'en plein jour. Les voix des passants se heurtaient comme les dominos que brouillaient les joueurs sur les tables des cafés. Une bande de lavandières rentrait de sa jour-

née ; Tune d'elles, frappant ses mains Tune contre lautre, clamait d'une gorge abrupte une chanson que les autres continuaient et, toutes ensemble, elles poussaient une note étrangement vibrante, prolongée.

Des prêtres circulaient en groupes ; sur la plaza de Cervantes, les servantes, autour de la fontaine, attendaient en jasant que leurs cruches fussent emplies.

Je m'avançai jusqu'à la place del Paraïso, où je me retrouvai entre le séminaire et la cathédrale. Les deux monuments alourdissaient de leur emphase la mélancolie de ce lieu désert. On l'aurait cru préparé jadis pour des rois qui n'y viendront plus. La lune, sous des vapeurs lentes montées de l'Océan, luisait ainsi qu'une veilleuse sous un verre dépoli ; elle drapait d'une couleur de bure le jaune enfumé des façades et les deux Saint Jacques dressés vis-à-vis.

Une femme traversa, descendant vers le faubourg et menant une petite fille par la main. Elle était grande, de puissante carrure, mais vêtue misérablement. En me joignant, elle me demanda l'aumône ; je voulus savoir ce qu'elle faisait pour

vivre. Elle me dit qu'elle rempaillait des chaises ; son mari, mort depuis six mois, l'avait laissée avec quatre enfants, dont l'aînée l'accompagnait. Celle-ci montrait une mine douce et chétive ; ses cheveux, partagés en bandeaux, semblaient pâles comme du lin : '^ Elle a dix ans, fit sa mère.

— Es pequefia ^, lui répondis-je.

— <^ Pequefia », reprit-elle en écho, et ce mot, sur la place vide eut une résonance indicible.

Je les regardai s'en aller, disparaître sous les ténèbres d'un passage voûté. La rencontre de cette pauvresse acheva, dans une paix mystérieuse, mon premier soir à Santiago.

En France, lorsqu'un étranger pénètre, à l'heure d'un office, dans une église de province, les têtes se retournent, on le toise, on l'épluche. Dans la basilique de Compostelle, le lendemain de mon arrivée, je vins à la chapelle de la Soledad, au

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