Elle est bien petite
n2i i: TROIS VILLES SAINTES
moment où une messe commençait ; personne, parmi Tassistance, n'eut Tair de s'apercevoir qu'un inconnu était là.
J'aime la façon primitive dont les Espagnols entendent la messe, agenouillés, les uns sur les dalles ^, les autres sur le tapis du sanctuaire. Chez nous, on sent mal l'indécence de se prélasser sur une chaise, jusqu'à la Consécration et après.
Les femmes, aussi bien que les hommes, se pressaient autour du prêtre, quelques" unes détenaient les marches de l'autel, et les mantilles des bourgeoises frôlaient sans morgue les mouchoirs fanés des men^ diantes. Associés plus intimement aux rites, les fidèles soutiennent ainsi une ferveur plus sérieuse. Entre l'ostension de l'Hostie et le Pater ^ je remarquai une vieille qui, regardant le prêtre officier les bras en croix, adorait elle-même, les bras étendus. A la Communion, presque tout le monde reçut le Sacrement. Mais ici, comme ailleurs en Espagne, les catholiques mangent le Pain céleste sans paraître plus recueillis qu'à tout autre instant du Sacrifice. C'est pour beaucoup une nour-
1. A Madrid, pourtant, les églises cossues possèdent de confortables prie-Dieu.
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riture quotidienne à demi confondue avec la circulation inconsciente de leur vie.
Le prêtre, sa messe terminée, dépouilla ses ornements dans la chapelle, sur la crédence où il s*en était revêtu ; il murmura, au pied du tabernacle, son chapeau et son parapluie à la main, une brève action de grâces, et s*en fut ensuite, devant la Capilla mayor, prier cinq minutes.
La crypte, que j'avais le désir de vénérer, était ouverte. Quelques marches s'enfoncent vers un boyau exigu comme le couloir d'une cave ; une basse arcade romane, portée sur deux fûts de granit, couvre un petit autel où la châsse est posée entre deux cierges. La châsse est simple : des personnages évangéliques, avec Jésus au centre, sont gravés sous les arcatures de ses flancs. Un prêtre vieux, obèse et myope célébrait ; il lisait les oremus, le nez collé contre le missel ; le clergeon l'éclairait d'une bougie et lui soufflait une partie des mots. Trois femmes à genoux obstruaient le couloir ; je me tins derrière elles, et, dans ce réduit de catacombe, je sentis la réelle présence du Saint.
J avais devant moi les ossements d*un Apôtre, d'un homme qui vit et toucha le Fils de Dieu. La mémoire des chrétiens innombrables venus de toute la terre à son sépulcre n'était point absente de l'émotion que j'éprouvais. Mais la distance des temps me semblait, entre mon âme et le Saint, plutôt un obstacle. Je voulais abolir les générations, m'approcher de ses restes, comme s'ils eussent habité d'hier son tombeau, afin de mieux attirer en ma substance la vertu qu'enferment ses reliques. Le goût de la mort n'avait aucune part à ce sentiment. Nulle crypte, pas même celle de Saint Savinien à Sens, où l'autel est fait de la dalle qui absorba le sang du martyr — et elle en demeure, après seize siècles, poisseuse, imbue d'une traînée brune — ne m'a révélé davantage le fond de la parole : Soyez enseveli avec j le Christ, si vous voulez ressusciter avec Lui. L'attente d'une résurrection me pénétrait, la certitude qu'en s'humiliant dans les ombres de la pénitence, on mérite la Lumière perpétuelle.
A Ars, trois jours de solitude en face du Bienheureux m'avaient fortifié par la honte de ma mollesse. Auprès de Saint
Jacques, je cherchais avanl tout la surabondance de la foi. Oui, croire autant que les Disciples croyaient, eux qui avaient reçu de la bouche du Seigneur les promesses ; suivre en ce monde son pèlerinage simplement, droitement, les yeux tendus vers les Tabernacles du ciel. Mais vous savez, ô grand Apôtre, combien souvent ma volonté défaille. Mon désir s'élance en haut ; puis des périodes de langueur le dissipent parmi des joies creuses. A quoi tient cette misère, sinon à la pauvreté de ma foi ? Accroissez-la, vous qui pouviez dire aux paralytiques : « Levez- vous ! » aux démons : « Àllezvous-en ! »
Faites ma pensée plus nette, plus humble et forte ; que, si j'écris, ma plume appuie comme la pointe d'un burin sur une lame de bronze pour graver à chaque ligne le nom du Dieu vivant. Que je veuille sa gloire et non la mienne. Qu il se serve de moi, grossier échelon, afin que d'autres s'élèvent à Lui !
Brisez la dureté de mon cœur, vous à qui Jésus disait : « Mes petits enfants, aimez- vous comme je vous ai aimés. »
Jusqu'ici, j'ai eu si peu compassion du
Trois Villes gaintes. 7
Sauveur que vous avez vu mourir ! J'ai fait si peu pour mes frères !
Que tous mes pas sonnent sur le roc de l'mfaillible Eglise. Préservez-moi des fosses où je pourrais tomber. Qui peut dire avant son dernier souffle : « Je suis sauvé >J ? Et mes fautes, les aurai-je assez connues, com.prises ? Mon repentir, jusqu a la fin, suffira-t-il ?
Votre aide, bon Saint Jacques, m'est bien nécessaire. Surtout, quand ce sera le moment de mon agonie, que je puisse me tourner vers vous ; prenez en pitié le pèlerin qui vous supplie à cette heure. Si trop de confusion m'accable devant mon Juge, levez-vous, tendez-moi la main. Satan ne me la fera pas lâcher.
Rendez-moi propice la Mère de mon Dieu ; elle non plus ne m'oubliera point ; car nul jour n'aura commencé ni fini sans qu'elle m'entende lui répéter : Priez pour nous.
Mais ce n'est pas de moi seul que je viens vous parler. Je sais tant d'âmes chères engourdies dans la mort. Il faut que vous les ressuscitiez. Les nations aussi ont besoin de vous. L'Espagne, votre solide héritage, vous la laisserez-vous
arracher ? Et la France, si longtemps vôtre, quoiqu'elle vous néglige, permettrez-vous à des impies de dévorer jusqu'au bout son peuple comme du pain ?
Ralliez sous votre oriflamme, contre les Infidèles, la chrétienté meurtrie. Avec Saint Michel Archange, il en est temps, culbutez le Dragon !
Les restes de l'Apôtre ne constituent pas tout le trésor de la cathédrale. Une chapelle entière est réservée aux autres reliques. En remontant de la crypte je la visitai. Un chanoine au teint jaune, à qui des lunettes noires sur des paupières bouffies prêtaient un profil maussade, ouvrit avec mystère les quatre serrures de la porte gothique. L'autel du fond soutient sur son retable des étages de niches et de cases dorées ; les reliquaires se superposent entre des statuettes vieillottes et ternies. Une image de Saint Jacques tient dans une boîte d'or une dent du Saint, donnée à l'église de Compostelle par Geoffroy Coquard, citoyen de Paris.
Un des objets les plus vénérables que l'on conserve dans la chapelle est la tête de Saint Jacques le Mineur, premier
évêque de Jérusalem, auteur de TEpître qui figure dans les Livres canoniques après celles de Saint Paul. Ce Saint Jacques fut un ascète d'une austérité violente. Il priait, dit Saint Jérôme, agenouillé, si longuement que ses genoux s'étaient durcis d'une corne « semblable à celle des chamxeaux >\ Son martyre eut une sorte de magnificence théâtrale : on le traîna sur le pinacle du temple ; le grandprêtre le somma de nier solennellement Jésus-Christ ; à la face des Juifs qui aboyaient en bas, il vociféra que Jésus- Christ était le Fils de Dieu ; on le précipita sur le sol, et là, les jambes rompues, il tendait encore ses mains vers le ciel en criant : « Seigneur, pardonnez, car ils ne savent pas ce qu'ils ont fait. » Son chef fut apporté de Jérusalem, au temps de la première croisade. Une reine d'Aragon, la terrible Dona Urraca, l'offrit à l 'évêque Diego Gelmirez ; il alla, pieds nus, au devant de la « santa cabeza », et la multitude qui l'accompagnait pleurait de joie. Les jours de procession, on mène cette relique à travers la ville dans une châsse'^ de 'cristalf or née aux quatre coins d'une lanterne d'argent finement ouvragée.
A droite de Tautel, la Custodia d'Antonio de Arfe hérisse ses orfèvreries massives ; c'est une sorte d'ostensoir affectant la forme d'un clocher pyramidal à quatre corps. Un ange debout sous un arc de triomphe présente la custode où s'enferme l'Hostie. Des clochetons en fuseaux surmontés de figurines et l'ensemble pesant de cette pièce trahissent ses origines germaniques. Au XVI® siècle déjà, l'intrusion d'artistes allemands, flamands ou italiens, aux gages de la Maison d'Autriche, prépara l'amalgame des styles, l'extravagance ornementale dont l'art espagnol ne sut ensuite se corriger.
Il a maintenu pourtant sa sévérité native dans un genre de sculptures, celle des tombeaux. J'ai vu à Madrid, sous le cloître de l'Atocha, basilique qu'on réédifie, les monuments de Sagasta, de Canovas, du Maréchal Prim ; leurs statues funèbres m'ont frappé par le naturel autant que par la vigueur des formes. La chapelle des reHques, à Santiago, loge, depuis le Moyen- Age, les tombes de trois rois et de deux reines couchés à la file au creux de la muraille. Les rois s'apparentent dans un type hautain et
pieux d'hidalgo maigre, la barbe en pointe ; l'un d'eux laisse pendre par dessus sa poitrine de marbre une main effilée toute noire. Le dernier sépulcre, à gauche de l'autel, expose l'effigie de Jeanne de Castro ; Pierre le Cruel, roi de Castille, la prit pour favorite, — avant la trop fameuse Maria Padilla — ; il l'épousa et, vingt-quatre heures après, l'abandonna. Son visage est jeune, m.ais rigide ; elle repose, les paumes jointes, engaînée dans une robe à plis roides.
Au moment où je la considérais, un visiteur entra, un prêtre épanoui, loquace ; je le crus Espagnol, car il parlait la langue avec volubilité. Je devais, plus tard, en quittant Compostelle, le retrouver comme compagnon de voyage : c'était un curé de Pau, M. l'abbé Dubarrat, le seul Français qui se soit offert le long de mes détours à travers les Espagnes et dans cette Galice où la plus belle route, la voie romaine restaurée, s'appelait et s'appelle encore « le chemin royal de France ! »
Le pèlerin entrevu ramena mes réflexions à ce fait douloureux, le déclin du pèlermage. Pour compléter le peu que je savais sur le pèlerinage lui-même, au
sortir de la cathédrale, je me rendis à la bibliothèque de l'Université. Le bibliothécaire, un ecclésiastique, me vint, de son mieux, en aide. Je m'enfonçai d'abord dans le premier tome du chanoine Don Lopez Ferreiro.
Il s'est évertué, au début de son ouvrage, à réfuter Mgr Duchesne, lequel a mis en doute cavalièrement l'apostolat de Saint Jacques et sa sépulture en Galice. Pour moi, qui arrivais de la crypte où l'Eglise nous certifie authentiques les os de l'Apôtre, la thèse de Duchesne me froissa, sans d'ailleurs m'ébranler. Son article ^ est bien une thèse, attendu qu'un parti pris de négation l'induit à ployer les textes dans le sens de ses arguments. Il écarte même une phrase de Saint Jérôme, assez probante, quoiqu'il en pense.
Saint Jérôme, en son commentaire sur Isaïe, dit « que Jésus appela des pêcheurs, occupés à raccommoder leurs filets, pour faire d'eux des pêcheurs d'hommes qui, de Jérusalem jusqu'en Illyrie et en Espane, prêcheraient l'Evangile. » Selon,
uchesne, il n'a voulu « qu'opposer à