CHAPITRE VII
Traversée dela Terre Van-Diemen à Ja Nouvelle-Zélande. Reldche dans le Canal de la Reine Charlotte. Diverses ‘entrevues avec les Naturels du Pays. Détails qu’ils nows donnèrent sur le massacre de l'équipage du canot de l'Aventure. Détails sur le Chef qui fut à la téte des Assassins. Détails sur les deux jeunes gens g mbarquérent à la suite d’Omai. Remarques sur les : abitans, Observations Astronomiques et Nau-
tiques.
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L s'éleva une brise de l'Ouest, le 30 Janvier, à huit heures du matin : nous appareillämes, et nous sortimes de la baie de l’Averture. Bientôt après, le vent passa au Sud et il devint une véritable tempête: sa violence diminua le soir, et à cette époque il souffla de l'Est et du Nord- Est.
L’ouragan fut annoncé par le baromètre; car le mer- Gu.2 descendit dès que le vent commença à souffler : ce vent, d’abord trés-favorable, fut remarquable d’une autre manière: il amena’tin degré de chaleur presque insupportable. Le thermomètre monta dans un instant d'environ 70 à près de go degrés : la chaleur se trouva de si courte durée, que nous l’attribuâmes à des vapeurs brülantes que la brise chassoit devant elle; quelques personnes de nos équipages ne s’en aperçurent pas.
Nous continuâmes notre route à l'Est jusqu’à la nuit du
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DE COOK. (1997) 131 6 au 7 Février, et il ne nous arriva rien qui mérite d’être cité. A cette époque, un des soldats de /a Découverte tomba dans les flots, et on ne-le revit plus : c’étoit le second accident de cette espéce, arrivé au Capitaine CRee depuis son départ d'Angleterre.
Nous découvrimes la terre de la Nouvelle - Zélande, le 10 à quatre heures après midi : nous reconnümes que c'étoit la pointe du rocher; elle nous restoit au Sud-Estquart-Sud, à environ huit ou neuf lieues. Depuis notre départ de la terre Van-Diemen, le vent avoit soufflé les quatre ou cinq premiers jours du Nord-Est, du Nord et du Nord-Nord-Ouest; durant la plus grande partie de cet intervalle, il forma une jolie brise ; il passa ensuite au Sud-Est, où il se tint vingt-quatre heures, après quoi il sauta à l'Ouest et au Sud-Ouest, et il s’éloigna peu de ces parties du compas, jusqu’à notre arrivée à la Nouvelle- Zélande.
Du moment où nous aperçûmes la terre, je manœuvrai sur le Cap Farewell, qui nous restoit au Sud-quart- Sud-Ouest, à environ quatre lieues, le lendemain à la pointe du jour : à huit heures, il se montroit dans le Sud- Ouest-quart-Sud, à-peu-près à cinq lieues : la sonde rapportoit alors quarante-cing brasses fond de sable; en doublant le Cap, elle en donna cinquante , même fond.
Je gouvernai ensuite sur l'Isle Stephens, que nous atteignimes à neuf heures du soir. Le 12 à dix heufes du matin, nous jetames l'ancre dans le Canal de la Reine Charlotte. à Véndroit où nous avions mouillé (*) durant
(*) Voyez la Carte du Canal de la Reine Charlotte, dans la Collection de Hawkesworth,
mon premier voyage. Je ne voulois pas perdre de temps, et nos opérations commencèrent l’aprés-midi du même jour : on débarqua les futailles vides, et on nettoya un terrain suffisant pour y établir les deux observatoires, pour y dresser les tentes de nos gardes et de*ceux de mes gens qui seroient obligés de passer la nuit à terre.
‘Nous fumes à peine mouillés, cae plusieurs pirogues arrivèrent aux vaisseaux : les Naturels qui osèrent monter à bord furent en petit nombre ; j'en fus d’autant plus surpris qu’ils nous connoissoient tous. Parmi les Insulaires qui s’opiniâtroient à demeurer dans leurs pirogues, je distinguai un homme que j’avois traité avec une amitié particulière lors de ma dernière relâche : ni mes démonstrations d'amitié, ni mes présens, ne purent le déterminer à venir près de moi. Je cherchailes motifs de cette réserve; ils imaginoient sans doute que j’abordois sur leurs côtes afin de venger la mort des matelots et des soldats du Capitaine Furneaux, qu'ils avoient massacrés. Omai, qu'ils voyoient à mes côtés, étoit sur l’Aventure lorsque cette malheureuse affaire eut lieu ; il leur en parla tout de suite; ils durent le reconnoitre, et ils sentirent bien que je ne
Vignorois pas. Je fis tous les efforts possibles pour les con.
vaincre que je ne leur voulois point de mal, et que la vengeancene m’engageroit pasa rien entreprendre contre eux. Je ne sais si cette promesse les frappa; mais il est sir que bientdeils ne montrèrent plus de réserve ni de défiance. Le 13, chacun des vaisseaux dressa une tente sur le même terrain où javois établi autrefois mon petit camp : on disposa aussi les observatoires, et MM. King et Bayly commencèrent leurs observations, dont le but principal étoit de déterminer le mouvement journalier des gardes
ps, 1 temps. J’envoyai à terre le reste des futailles; les Tonnesme À liers et un nombre suffisant de Matelots allèrent les réparer ih un et les remplir. Je chargeai deux hommes de brasser de la a our : bière de pin, et j'ordonnai au Charpentier et à ses Aides h ens | de couper du bois : un autre détachement recueillit del’herbe 14 | pour notre bétail; et ceux qui demeurèrent à bord s’oc- | 1 ques | cupérent du radeub des vaisseaux et de l’arrangement des nter vivres et des munitions. Chacun fut employé d’une ma- Al sur- nière utile pendant notre séjour ici. Je donuai une garde | aires de dix soldats de marine à ceux qui se trouvoient sur la ah , je | côte, et je fis distribuer des armes à tous les travailleurs. i mitié | M. King et deux ou trois bas-Officiers, se tinrent d’ailleurs it ons - 1 constamment auprès d’eux : lorsque j'envoyois un canot à an niner f une distance considérable des vaisseaux, j'avois soin. de si er ve; | l’armer, et de le mettre sous la conduite de ceux de mes i côtes Officiers qui m’inspiroient le plusite confiance, et qui a Ca 7 connoissoient le mieux les Naturels. Durant mes autres qu'ils 1 relaches, je n’avois jamais pris ces précautions, et je suis il | cette À intimement convaincu qu'elles n’étoient pas nécessaires ; ried suite ; mais après le massacre des dix hommes de |’ Aventure , je ne aprés celui du Capitaine Marion du Fresne, et de quelques- 4 i L cons ' uns de ses gens, dans la baie des Isles (*), il étoit impos a ete sible de n'avoir pas un peu d'inquiétude. |. b EUX F Si les Zélandois crurent d’abord que: nous venions les Pal j punir de leur barbarie , ils ne tardèrent pas à changer d’o- 414 pinion; car, dès ce jour même , un grand nombre de, fa- nN milles arrivèrent de différentes parties de la côte, et s'é- An tablirent près de nous. Excepté l'espace que renfermoit i {| notre petit camp, tous Jes terrains de cette anse, où l'on 4 i rhsmimloisenénsrermimnénée
(*) En 1972.
pouvoit dresser une hutte, se trouvèrent occupés. Ils ne nous disputérent point celui que nous avions pris; mais ils vinrent y eulever les débris de quelques vieilles cabanes, etils se servirent des matérianx pour en construire de nouvelles.
On est étonné de la promptitude avec laquelle ils construisent ces huttes : j'en ai vu élever plus de vingt sur un espace qui, une heure auparavant, étoit couvert d’arbrisseaux et de plantes. Ils apportent ordinairement avec eux une partie des matériaux, et ils trouvent le reste sur les terrains qu'ils choisissent. J’ai assisté au débarquement d’une petite peuplade, et à la construction d’un de ces villages : au moment oùles pirogues atteignirent le rivage, les hommes sautérent à terre; ils se mirent en possession d’une plaine ; ils arrachérent les plantes et les arbrisseaux, et ils dressèrent undp de la charpente des huttes saris perdre une minute : ils retournérent ensuite a leurs pirogues; ils débarquérentleurs armes; ils les établirent contre un arbre, où ils les plaçèrent de manière à pouvoir les saisir dans un instant. J’observai qu'aucun d’eux ne négligea cette précaution : tandis que les hommes construisoient les cabanes, les femmes ne demeuroient pas oisives; quelques-unes veilloient sur les pirogues, d’autres sur les provisions et le petit nombre de leurs meubles, d'autres rassembloient du bois sec pour faire du feu et préparer le diner. Les enfans et les vieillards furent assez occupés sur ces entrefaites; je leur jetai les grains de verre et toutes les bagatellés que j’avois dans mes poches; le plus adroit les ramassoit, et ce petit jeu les divertissoit beaucoup.
Ces huttes de passages les garantissent très-bien du vent
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et de la pluie, et les Naturels ne veulent pas autre chose. Je remarquai qu’en général, et pent-étre toujours, la même Tribu ou Famille s'associe, et élève des cabanes communes : aussi avons-nous vu fréquemment leurs villages, ainsi que celles de leurs bourgades qui se trouvent les plus étendues, partagés en différens quartiers par des palissades de peu de hauteur et par des barrières.
Les Zélandois qui s’établirent près de nous, nous procurèrent de grands avantages : plusieurs alloient tous les jours à la pêche, lorsque le temps le permettoit, et ils échangeoient ordinairement la meilleure partie de leurs poissons. Ce supplément, joint à ce que nous prenions au filet ou à la ligne, fut si considérable, que le poisson ne nous manqua guéres durant notre relâche ; nous ne manquâmes pas non plus d’autres rafraîchissemens : on servit Consta:nment aux équipages des deux vaisseaux du céleri, du cochléaria et des pois cuits avec des tablettes du bouillon, et on leur donna de la bière de pin. Si quelques-uns de nos gens avoient des germes de scorbut, cette nourriture ne tarda pas à les güérir ; mais à notre arrivée dans le Canal de la Reine Charlotte, il n'y avoit que deux hommes sur les cadres des deux vaisseaux : ils étoient à bord de a Résolution. ‘
Indépendamment de ceux des Naturels qui s’¢:abliren® près de nous, nous regimes la visite d’une multitude d'au” tres, dont la résidence n'étoit pas éloignée, et de quel” ques-uns qui habitoient l’intérieur du pays : ils apportèrent à notre marché des outils et des instrumens, du poisson et des femmes. Les Matelots montroient une sorte de dégoût pour les Zelandoises, et ils ne se soucioient pas , ou ils Craignoient de former des liaisons avec elles. Ce fut un
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bonheur; car je n'ai pas oui dire qu'aucun de mes gens ait quitté son poste pour aller dans les habitations de l'Isle,
Je tolère les liaisons avec les femmes, parce que je ne | puis les empêcher ; mais je ne les encourage jamais, parce que j'en redoute les suites. On dit, je le sais, que les com- i merces amoureux font la sûreté des Navigateurs parmi les | peuples sauvages : ils offrent peut-être ces avantages aux hommes qui, par nécessité on par choix, veulent s'établir sur des terres nouvellement découvertes; mais, en général, il n’en est pas ainsi des voyageurs tels que nous, et ces sortes de liaisons perdent plus de monde qu'elles n’en sauvent. Seroit-il raisonnable d'attendre autre chose, puisque les femmes ne se livrent aux navigateurs que par intéré’ , et sans ressentir ni estime ni attachement pour eux / mon expérience sur ce point est assez étendue, et je nai jamais vu un exemple du contraire.
Parmi les Naturels qui n’étoient pas établis près de nous, et qui cependant vinrent nous voir, je distinguai un Chef, appelé Kaoora : on m’apprit qu'il avoit dirigé la troupe des guerriers qui assommèrent le détachement du Capitaine Furneaux, et qu'il avoit lui-même tué M. Rowe : d’après t ce que me dirent de lui la plupart de s€s compatriotes, il éioit plus redouté que chéri : on ne se contenta pas de me répéter qu’il étoit un méchant homme; quelques-uns m’engagèrent à diverses reprises à lui donner la mort, et ils parurent bien surpris de ce que je ne me rendois pas à leurs instances; car, selon leurs principes de morale, il étoit juste de le tuer. Mais j'aurois pu exterminerarace entière, si j'avois suivi les conseils de cette espèce que je reçus : les habitans de tous les villages ou hameaux me priérent,
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DE COOK. (1777) 137 chacun à leur tour, de détruire leurs voisins. Il n’est pas aisé de concevoir les motifs d’une animosité si terrible; et elle prouve d’une manière frappante jusqu'à quel point ces malheureuses peuplades sont divisées entre elles : je suis sûr que je ne me mépris pes sur l'intention des Naturels qui m’adressérent des prières si étranges; car Omai, dont la langue naturelle est un dialecte de celle. de la Noyvelle-Z dlande, et qui entendoit parfaitement bien tout ce qu'on me dit, me servoit d'interprète.
Le 15, j'allai dans mon canot examiner les districts qui offroient la meilleure herbe; je voulois voir ensuite FHippa, ou le village fortifié situé à la pointe Sud-Onest de Motuara, et les lieux que nous avions convertis autrefois en jardins. Je trouvai l'Hippa désert; mais les maisons et les palissades avoient été réparées; elles me parurent en bon état; et d’autres indices m’annoncoient qu'il avoit été habité peu de temps auparavant. Il est inutile de décrire ici cette espèce de forteresse; j'en ai assez parlé dans la relation de mon premier voyage à laquelle je renvoie mes lecteurs (3); la planche qui l'accompagne achevera d'en donner une juste idée.
Lorsque |’Aventure relacha pour la première fois en 1773 (2), dans le Canal de la Reine Charlotte, M. Bayly établit son observatoire à cet endroit, et lui et
les hommes qui l’accompagnèrent , plantèrent, à leurs.
heures de loisir, plusieurs des graines de nos jardins. Je
(1) Collection de Hawkesworth, Tome III de la Traduction françoise, page 120.
(2) Voyez le second Voyage de Cook, Tome L.er de la Traduction francoise.