Tome I
poignarder de sa propre main, s'il avoit la hardiesse de revenir.
Le Zélandois futsi peu effrayé de ces menaces, qu'il revint le lendemain avec toute sa famille, composée de vingt personnes , y compris les femmes et les enfans. Omai m'en avertit de nouveau , et il me demanda s’il devoit l'engager à monter à bord. Je lui répondis qu'il le pouvoit. Bientôt aprés , il amena ce Chef dans ma chambre, et il me dit :
« Voilà Kahoora , tuez-le ». Mais oubliant ses menaces de
la veille , ou craignant que je ne le chargeasse de l'exécu-
on, il se retira tout de suite. Gependant il reparut bientôt ; et voyant Kahoora sur ses pieds, il s’écria d’un ton de reproche : « Pourquoi ne le tuez-vous pas? Vous m’assurez » qu'on pend en Angleterre l'homme qui en tue un autre; » ce barbare en a tué dix, et vous ne voulez pas lui don- » ner la mort, quoique la blipant de ses Compatriotes la » désirent ; quoique cela soit juste ». L’éloquence assez solide d’Omai me fit rire ; je lui enjoignis de demander au Zélandois pourquoi il avoit tuéle détachement du Capitaine Furneaux: Kahoora effrayé par cette question, étendit ses ‘bras-en suppliant, et baissa la tête : il avoit Pair d’un homme surpris dans une embuscade, et je suis persuadé qu'il s’attendoit à mourir sur Phoure. Mais il reprit sa gaieté dès le moment où je promis de ne pas attenter à sa personne. Il ne sembloit pas disposé néanmoins à répondre à notre question, et il fallut luirépéter, adiversesreprises, quejene me vengerois pas. Lorsqu'il eut obtenu le pardon dontil croyoit ‘avoir besoin , il eut le courage d’avouer qu’un de ses Compatriotes ayant voulu échanger une hache de pierre ,l’Anglois à qui il Poffrit s’en empara , ct refusa ensuite de la rendfe ou d’en payer la valeur; que le propriétaire de la
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DE COOK. (1777) 147 hache se saisit de quelques morceaux de pain comme dan équivalent, et que la querelle s'engagea.
Les autres détails racontés par Matsa’ sur cette malheureuse affaire, diffèrent peu de ce qu’on nous avoit dit auparavant. Il nous apprit qu’il avoit couru de trés-grands dangers durant le combat; qu'il fut couché en joue , et qu’il n’échappa à ce coup de fusil qu’en se cachant derrière le
canot ; qu'un autre homme placé près de lui fut renversé,
sur la poussière, roide mort ; qu’immédiatement après l'explosion , il attaqua M. Rowe, Chef du détachement , qui se défendit avec son épée; que lui Kahoora fut blessé au bras ; mais qu’enfin sa troupe , plus nombreuse , remporta une victoire complete.
M. Burney, envoyé le lendemain à terre (*) avec un détachement armé , trouva les membres épars des dix hommes qui avoient débarqué la veille. Plein de ressentiment et de fureur, il tira plusieurs volées sur les Naturels, qui étoient encore rassemblés au lieu de la scène , et qui vrais...’ lablement achevoient de manger les cadavres des vaincus. Il étoit naturel de supposer que les coups de fusil avoient eu du succès, et que quelques-uns des assassins , ou des Cannibales , avoient été tués au milieu de leur détestable repas. Nous interrogeâmes , sur ce point , Kahoora, et d'autres qui s’étoient trouvés au combat et au festin. Il parut que notre supposition étoit mal fondée , et queles coups tiçés par es Burney n’avoient tué ni blessé personne.
La plupart des Naturels que nous avions rencontrés de-
(*) Voyez le second Voyage de Cook, Tome IV de la ‘[raduction françoise, p. 139 ct suivantes.
puis notre arrivée à la Nouvelle-Zélande, savoient bien, comme je l'ai déjà dit, que je n'ignorois pas la manière barbare dont ils avoient traité les dix hommes du Capitaine Furneaux , et ils comptoient sûrement que je tuerois Kahoora ; non - seulement ils sembloient le désirer, mais ils témoignérent beaucoup de surprise en voyant ma modération à cet égard. Il en étoit instruit, ainsi que moi, et jr fus trés-étonné, à mon tour, qu’il osât se mettre si souvent en mon pouvoir. Lorsqu'il vint nous voir, tandis que les vaisseaux mouilloient dans l'anse , il put se fier au nombre de ses amis qui l’accompagnoient , et se croire en sûreté > mais il nous fit ses deux dernières visites dans des circonstances plus défavorables. Nous étions mouillés à l'entrée du canal , assez loin de la côte ; il n’avoit aucun secours à espérer de l'Isle ; il ne devoit pas compter qu'il réussiroit à prendre la fuite si je voulois l’arréter. Cependant , après le premier moment de crainte que lui causa une de nos questions dont j'aiparlé plus haut, loin d’éprouver dutrouble et du malaise, il aperçut dans lagrande chambre le portrait de l’un de ses Compatriotes, et il nous pria de faire le sien. Il se tint assis, sans témoigner aucun. impatience , jusqu’a ce que M. Webber leit achevé. Je dois dire que j'admirai son courage , et qus je fus flatté de la confiance que je lui inspirois. Ce que javois répondu à ceux de ses Compatriotes qui me pressoient de le tuer , le tranquillisoit ; je les assurai en effet que j'avois toujours été l'ami d'eux tous, et que je le serois toujours, à moins qu'ils ne se conduisissent de manière à changer mes dispositions à leur égard; que je ne pensois plus auf dix hommes assommés par eux ; que ce crime étoit trop ancien, et que je n'en avois pas été témoins mais que s'ils fcrmoicnt jamais uue seconde tentative
Dien, nière taine ; Kais ils déraet jr avent 1e les mbre reté ?
irconentree purs à ssiroit après le nos rouble rtrait sien. Il qu'à ce dmirai e je lui patrioje les pus, et sissent que je > que été tentative
| DE COOK. (1797) 149 de cette espèce , ils verroient tomber sur eux tout le poic's de mon ressentiment.
Avant d'arriver à la Nouvelle-Zélande, Omai avoit formé le projet d'emmener aux Isles de la Société un des Naturels de ce pays. Il trouva bientôt une occasion de l’exécuter : un Zélandois d'environ dix-sept ou dix-huit ans , appelé Taweiharooa , lui proposa de l’accompaguer , et il vint s'établir sur mon bord. Je fis d’abord peu d’attention à cet arrangement; j'imaginai que le Zélandois nous quitteroit lorsque nous serions sur le point d’appareiller ,
et lorsqu'il auroit profité des largesses d'Omai ; m'aperce-
vant entin qu'il étoit bien décidé à s’embarquer avec nous, et ayant appris qu'il étoit fils unique d’un Chef mort, que sa mère vivoit encore et qu'on la respectoit , j. “raignis qu'Omai n’eût trompé ce jeune homme, et ux qui s'iutéressoient à lui, en leur laissant l'espoir , ou en ies assurant qu'on le reverroit. Je leur déclarai, d’une manière positive, que si Taweiharooa suivoit son dessein , il ne reverroit jamais sa Patrie. Mon discours ne parut faire aucune impression. La veille de notre départ, Tiratoutou, mère du jeune homme, arriva à bord dans laprés-diner , sans doute afin de recevoir de nouveaux présens d'Omai. Elle demeura avec son fils jusqu’à la nuit. Ils se séparèrent avec toutes les démonstrations de tendresse qu'on peut attendre d’une mère et d'un fils qui se quittent pour jamais. Elle dit qu’elle ne verseroit plus de larmes, et elle ue tint que trop sa parole ; car, lorsqu'elle reviut le jour suivant faire à son fils ses derniers adieux , elle parut fort gaie tout je temps qu'elle demeura à bord, et elle s’en alla suis montrer aucune émotion. °
Tawciharooa, afin de voyager d’une manière convenable
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à sa naissance, se proposoit d'emmener un autre jeune homme en qualité de domestique ; celui-ci demeura sur notre bord jusqu'au moment où il vit les préparatifs de notre départ : ses parens vinrent le rellemander à cette époque; mais il fut remplacé le lendemain par un petit ggrçon âgé de neuf ou dix ans, et appelé Kokoa. Le père de Kokoa me le présenta; je crois qu’il auroit quitté son chien avec moins d'indifférence. Il s'empara du peu de vétemens que portoit l’enfant, et il le laissa complètement nu. J’avois pris des peines inutiles pour leur faire comprendre que - Taweiharooa et Kokoa ne reviendroient plus à la Nouvelle-Zélande’; ni leurs parens ni aucun des Naturels ne s'inquiétoient de leur sort. D'après cette insouciance , d’après la persuasion où j’étois que les jeunes Voyageurs ne perdroient rien en s’établissant aux Isles de la Société , je consentis aux arrangemens d’Omai.
Mes observations, et les détails que m'ont donnés Taweiharooa et d’autres, prouvent que les Habitans de la Nouvelle - Zélande vivent dans des transes continuelles : la plupart des Tribus croient avoir essuyé des injustices et des outrages de leurs voisins , et elles épient sans cesse l’occasion de se venger. Ils aiment beaucoup à manger la chair de leurs ennemis tués, dans les batailles, et le désir de cet ahominahle repas est peut-être une des principales causes de leur ardeur dans les combats. On m'a dit qu'ils attendent quelquefois bien des années, un moment favorable , et qu'un fils ne perd jamais de vue une injure faite à son ‘père. Pour exécuter leur horrible dessein, ils se glissent pendant les ténèbres au milieu de leurs ennemis; s'ils les surprennent , ce qui je crois arrive peu, ils leur donnent la mort à tous, et ils n'épargnent pas même les
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DE COOK. (1777) 151 femmes et les enfans. Lorsque le massacre est achevé , ils mangent les vaincus sur le lieu même où s’est passée la boucherie , ou ils emportent autant de cadavres qu'ils le peuvent, et ils s’en régalent ensuite chez eux avec une brutalité trop dégoütante pour la décrire ici. S'ils sont découverts avant d’avoir exécuté leur sanguihaire projet , ils s'enfuient ordinairement à la sourdine, et on les poursuit et on les attaque quelquefois à leur tour. Ils ne connoissent point cette modération qui donne quartier ou qui fait des captifs , ensorte que les vaincus ne peuvent mettre leurs jours à couvert que par la fuite. Cet état perpétuel de guerre , et cette manière de la conduire , si destructive de la population , les rend très-attentifs, et il est rare de rencontrer ; lé jour ou la nuit, un Zélandois qui, ne soit pas sur ses gardes. Il est impossible de rien ajouter aux motifs qui excitent leur vigilance ; la conservation de leur vie et leur bonheur dans l’autre monde en dépendent; car, selon leur systéme religieux , l'âme de l'homme dont le corps est mangé par l'ennemi, est condamnée à un feu éternel, tandis que les âmes de ceux dont les corps ont été arrachés des mains des meurtriers, ainsi que les âmes de ceux qui meurent de mort naturelle, vont habiter avec les Dieux. Je leur demandai s'ils mangeoient ceux de leurs amis qui étoient tués à la guerre, mais dont les Corps ne tomboient pas au pouvoir de l'ennemi? Ils parurent étonnés de ma question; ils me répondirent que non: ils témoignèrent même une sorte d'horreur sur l'idée qu’elle présentoit. Ils enterrent communément leurs morts; mais s'ils ont tué plus d’ennemis qu'ils ne peuvent en manger, ils les. jettent à la mer.
On ne trouve point parmi eux de morais, ni rien qui,
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ressemble à un lieu destiné au culte public; et les pratiques de la Religion ne les rassemblent jamais : mais ils ont des Prétres qui adressent des prières aux Dieux, et qui les conjurent de protéger des affaires temporelles , par exemple, une entreprise contre une Tribu ennemie , une pêche.
Jen’ai pu m'instruire de leurs principes religieux ; mais quels qu’ils soient, ils prennent dès l'enfance la ferme habitude de ne point s'en écarter, Le jeune homme qui devoit accompagner Taweiharooa m'offrit sur cela une preuve frappante : il s’abstint de manger la plus grande partie du
jour , parce qu'on lui avoit coupé les cheveux. Nous em-
ploy4mes vainement toutes sortes de moyens pour le faire wanquer à sa résolution; afin de letenter, nous lui offrimes les choses qa’il aimoit le plus; ilnous répondit que l'Eatooa Je tucroit s’il mangeoit quelque chose ce jour-là. Cependant vers le soir, les besoins de son estomac l’emportérent sur les préceptes de sa Religion, et il se permit un peu de nourriture, maisen petite quantité. Avant que ceci se passat, j'avois conjecturé souvent que les Zélandois ont des idées superstitieuses sur les cheveux; j'enavois vu a diverses reprises une quautité assez considérable, attachés à des branches d'arbres, près de quelques-unes des habitations; juais je n'ai jamais rien appris de détaillé là-dessus. Malgré l'état de division et de guerre dans lequel vivent les Zélandois, les voyageurs qui traversent un canton sans avoir de mauvais desseins, sont bien reçus et régalés durant ‘Jeur séjour;: mais on exige qu'ils ne demeureut pas plus de temps qu'il n’en faut pour terminer leurs affaires : ces Voyageurs sont sur - tout des Marchands qui vendent du poenammoo ou du talc vert. On dit que cette pierre se wouve seulement à un endroit qui porte son noua, et qui
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DE COOK. (1777) 153 est situé vers le fond du Canal de la Reine Charlotte, à un ou deux jours de chemin, au plus, du Port où mouilloient nos vaisseanx. Je regrettai beaucoup de manquer de loisir, je serois allé voir le district d'où l'on tire cette pierre ; car on nous raconta cent histoires fabuleuses, dont aucune ne paroissoit vraisemblable. Ceux des Naturels qui montroient le plus d'intelligence, essayérent de nous convaincre , mais ils n’en vinrent" pas à bout: ils nous dirent, par exemple, que le poenammoo vient d’un poisson qu'ils harponnent, qu’ils traînent ensuite au rivage où"ils l’attachent et où il se change en pierre. Ils avouoient tous qu’on le trouve dans un grand laë où dans une marre ; ct si l'on peut formerici quelque conjecture , il est probable que les torrens l’imênent du haut des montagnes et le déposent sous l'eau, Les Naturels appellent ce lac Tavai poenammoo, C'est-à-dire, l'eau du talc vert : ils donment ce nom au district voisin, et non pas à l'Isle la plus méridionale de la Nouvelle-Zélande, comme je l’ai supposé dans la Carte et le discours de mon premier Voyage (*).
La polygamie est autorisée parmi eux ; on rencontre souvent un homme qui a deux ou trois femmes : les femmes sont nubiles de bonne heure :‘celles qui ne se marient pas paroissent vivre dans l'abandon; elles ont beaucoup de peine à pourvoir à leur subsistance; dénuées de protecteurs, elles se trouvent sans cesse à la merci de quiconque a de la force.
Les Zélandois semblent satisfaits du peude connoissance
qu'ils possèdent ; ils n’essaient en aucune manière de les
(*) Voyez le premier Voyage de Cook, dans la Collection de Hawkesworth
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