‹ Troisième voyage de Cook, ou Voyage à l'océan Pacifique [microforme]Chapitre 38 sur 68 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Départ du Cap Nord et retour le long de la côte d'Asie. Vues du pays. Isle Burney. Cap Serdze-Kamén, /e point le plus septentrional de la route de Behring. Nous depassons le Cup le plus oriental de l'Asie. Description et position de ve Cap. Remarques sur l'ouvrag» de Muller. Le pays des Tschutsky. Baie de Saint-Laurent. Deux autres Baies, et Habitations des Naturels. Cap Tschukotskoi de Behring. La position que Behring assigne à cette côte est exacte. Isle Saint-Laurent. Nous passons à la côte d'Amérique. Cap Darby. Baldhead ‘ou Pointe de la Tête-Chauve. Cap Denbigh, situé sur une Péninsule. Isle Besborough. Nous nous procurons de l’eau et du

, bois. Nous recevons la visite des Naturels du pays. Leur figure et leurs habitations. Productions du pays. Preuves que la Péninsule a été autrefois environnée entiérement par la mer. Rapport du Lieutenant King. Entrée de Norton. Observations de Lune. Nous reconnoïissons que la carte de Starhlin est déefectueuse. Plan de nos opérations futures.

PARAANAR ARAAAA VAR IAMIA AA LAS VS

A rnès nous être portés au large, jusqu’au moment où sa sonde donna dix-huit brasses , j'arrivai vent-arrière à VEst le long de la côte : nous fümes alors assez sûrs que ce: ne pouvoit être que le Continent d'Asie. Comme le vent étoit frais, qu'il tomboit beaucoup de neige, et qu'il y avoit

un brouillard épais, je fus obligé de marcher avec précaution : je mis donc en Lg quelques heures de la nuit,

Nous fimes de la voile le 30 à la pointe: du jour; et je suivis la route qui me parut devoir nous approcher de la côie. Nous n’eûmes guères d'autres guides que les sondes ; car l'atmosphère étoit aussi embrumée que jamais, et il neigeoit continuellement. A dix heures, nous aperçümes la côte dans le Sud-Ouest à quatre milles , et la profondeur de la mer étant tombée à sept brasses bientôt aprés ,.nous gagnâämes le large. Une pointetrès-basse nous restoit alors dans le Sud - Sud-Ouest , à la distance de deux ou trois milles; on découvroit à l'Ect de cette pointe un canal étroit, qui conduisoit dans ‘des eaux que nous vimes sur

la pointe. : Il est probable que le lac dont j'ai parlé plus.

haut communique ici avec la mer.

La brume s'étant dissipée à midi, pendant quelques

momens , nous eùmes une assez bonne vue de la côte, qui se prolongeoit du Sud-Est au Nord - Ouest: quart - Ouest. Nousremarquèmes des parties plus élevées que lesautres; mais en général elle étoit basse, et elle offrait des terrains hauts plüs-avant dans le pays. Elle se trouvoit couverte jusqu’à la mer d’une neige tombée depuis peu. Je continuai : longer da côte à deux lieues, jusqu’à dix heures du soir, que pas portâmes au large. Nous reprimes notre route le Jen \:moin , peu de temps après le lever de l'aurore; et Bous revimes la côte qui se prolongeoit de l’Ouest-au Sud-

Est-quart- Sud. À huit heures, la partie orientale nous :

restoit au, Sud, Nous reconnûmes que c’est une Isle : à

midi, elle se montroit dans le Sud -Ouest un demi-rumb-

Sud, à la distance de quatre ou cinq milles. Elle a environ Tome III. 15

quatre ou cinq milles de tour, et elle est d’une hauteur : moyeune ; le rivage est escarpé et rempli de rochers : elle git à environ trois lieues de la grande terre, par 67° 45/ de latitude, et elle est distinguée dans ma carte par le nom d'Zs’e Burney.

L'intérieur de cette partie de la côte d'Asie est rempli de collines, dont quelques-unes ont une élévation considérable. On y voyoit de la neige par-tout si j’en excepte un petit nombre d’endroits sur lé rivage, qui continuoient à être bas, mais dont l'abaissement étoit moindre que nous ne le trouvâmes plus avant à l'Ouest. Les deux jours précédens, la hus moyenne du mercure du thermomètre wavoit guères cté au-dessus .du point de congélation, et souvent au-dessous; en sorte que l’eau renfermée dans les vases placés sur le pont, offroit souvent une feuille de glace.

Je continuai à gouverner Sud-Sud-Est à-peu-près, selon la direction de la cpte, jusqu'à cinq heures du soir : nous: vimes alors la téri'e au Sud 500 Est; nous reconnûmes:que: : c’étoit une suite du Continent d'Asie, et nous portâmes’ dessus. Je me trouvai par le’travers de la pointe orjentale: à dix hieures;'et »” :achant pas si je pourrois la doubler, je revirai vent-devant, et je fs üne bordée à l'Ouest jusqu’à: plus d'une heure du matin : à cette époque, nous remîmes le cap à l'Est, et le vent étant très-variable, et passant sans cesse du Nord au Nord-Est, nous eûmes toutes les peines du monde à nous maintenir à la distance: où nous nous trouvions du rivage. À huit heures et demie, lextré-mité orientale dont je viens de parler nous réstoit au Sud-quart-Sud-Est, à six ou sept milles: unpromontoire se montroit en mêfe-temps dans l'Est-quart-Sad-Est un-

DE COORK. (1778) 227 demi-rumb- Sud; et bientôt après nous pûmes suivre de l'œil tout le prolongement de la côte située dans l'inter- Valle qui sépère une petite Isle de ce il et de l'ettrémité orientale.

"La côte sembloit former plusieurs pointes de rochers, réunies par un rivage abaissé, où rien n'annonçoit un havre. Les terrains bas paroïssoient s'élever un peu plus loin, .et offrir un certain nombre de collines : la plus haute de ces collines étoit couverte de rieige : tout le pays se montroit nu d'ailleurs. A sept heures du soir, deux pointes de terre si: tuées Aqhelque distance par-delà le CapOriental, se présentoient à nos regards dans la diréction du Sud 396 Est. Mes conjectüres sé vérifièrent alors; je fus sûr que c'étoit le Pr des Tschutsky, où la éôte Nord-Est de l'Asie, et qu'en 1728, Behring étoit vénu jusq\'à ce Cap, auquel il donna, selon Müller, le nom de Serdze Kamen , parce qu'il se trouve sur un rocher qui a la forme du cœur. Au teste, Muller conoît bieñ itparfaitement la Géographie de ces contrées; on aperçoit sur ce Cap beaucoup de rochers élevés, et il peut y en avoir un qui ait la forme dont parle cet auteur. Le Cap Serdze Kamen est un promon: toire assez haut; on y remarque un rocher escarpé en face de la mer, et il git par 67e 3/ de latitude et 1880 1 1 de longitude. La côte est haute et escarpée à l'Est de ce Cap; mais à l'Ouest elle est basse : elle se prolonge au Nord- Nord Oue:! et au Nord Ouest-quart- Ouest, et eilé conserve presque toujours cette direction jnsqu’au Cap Nord. Les sondes'ne varient jamais lorsqu'on les prend à la même distance de la côte; ce qui arrive également sur la'côte d'Amérique, siée vis-à-vis : la plus considérable füt de vingt-trois brasses : durant la nuit, ou quand le ciel

est brumeux, elles ne sont pas un mauvais guide pour longer l’une ou l’autre des deux côtes.

«+ Le 2 septembre, à huit heures da matin, la terre la plus avancée au Sud-Est nous restoit au Sud 25° Est, et elle paroissoit former une Isle : mais les bouffées d’une neige abondante, qui se succédoient avec beaucoup de rapidité, et qui tapissoient la terre, nous cachoient une. grand: partie de Ja côte. Bientôt après , le Soleil, ,qui ne s’étoit pas montré depuis cinq jours, brilla dois les intervalles où il ne tomba point de neige; il. dissipa en quelque sorte la brume : nous vimes la côte plus à notre aise, et nous reconnûmes que chacune ‘de. ses parties se trouvoit réunie. Le vent continuoit à souffler du Nord. L’air étoit froid; le mercure du thermomètre ne s’éleva. jamais au-dessus de 35°, et.il fut quelquefois à 30. Notre latitude , observée à midi, fut de 66° 39’; le Cap Serdze Kamen nous restoit au Nord 520 Ouest, à treize lieues; et nous avions au Sud 410 Est, la partie la plus méridionale de la terre qui füt en vue : la pointe la moinséloignée de la côte

se montroit à deux lieues, et la sonde RERO vingtune

brasses,

Comme le ciel étoit très-beau, et que le Soleil brilloit, en longeant la côte à la distance de quatre milles, nous. découvrimes plusieurs des Naturels du pays, et quelquesunes delleurs habitations, qui ressembloient à de petits mondrains de terre. Nous dépassämes le soir le Cap le plus oriental de l'Asie, ou la pointe dont j'ai déjà parlé : la côte change ici de direction, et elle prend celle du Sud- Quest. C’est li même pointe que nous avions dépassée le 11 août. Ceux qui ajoutoient une foi aveugle à la carte de M. Steeblio, crurent que c’étoit la pointe orientale de son

.DE COOK. (1778) 229 isle d'Æ/aschka; mais nous venions de nous assurer que c'est le Cap le plus oriental de l'Asie , et vraisemblablement le véritable Tsckukotskoi Noss, quoique le promontoire auquel Behring a donné ce nom soit plus Join au Sud-Ouest.

M. Muller place dans sa carte des découvertes des Russes, le Tsckukotskoi Noss à-peu-près au cinquantecinquième degré de latitude, et il étend un peu à l'Est de ce Cap; mais il îne paroît qu’il n’étoit pas fondé à lui donner cette position. En effet, elle n’est point d'accord avec ce qu'il dit, ou plutôt avec ce que dit Deshneff(*), de la distance qui se trouve entre le Noss et l’Aradir, Comme j'espère revoir de nouveau ces parages, je renvoie cette discussion jusqu’à l'époque où j'y reviendrai: en attendant, je dois conclure , à l'exemple de Behring , que c’est le promontoire le plus oriental de l'Asie. 11 forme une péninsule d’une longueur considérable, jointe au Continent par un isthme très-bas, et en apparence très-étroit : il présente un rocher escarpé près de la mer, et il y a en travers de la pointe quelques rochers qui ont la forme de nos clochers : il gît par 66° 6’ de latitude et 190° 22’ de longitude ; il est éloigné de treize lieues, dans la direction ‘du Nord 530 Ouest, du Cap du Prince de Galles, qu'on trouve sur la côte d'Amérique. Le sol, autour de ce promontoire, offre des collines ct des vallées : les premières se terminent du côté de la mer par des pointes de roches escarpées , et les dernières par des côtes basses. Les col-

(*) « Avec le vent lc plus favorable, on peut aller par mer de » cette pointe (des Tschutskis) jusqu’à l'Anadir, en trois fois » vingt-quatre heures; et par terre le chemin ne peut guëre être » plus long ». Muller, p. 13. |

lines me parurent des rochers pelés ; les vallées avoient une teinte verdâtre ; mais on u’y apercevoit ni arbres ni arbrisseaux. j

Apfès avoir dépassé le Cap, je gouvernai Sud-Ouest un demi rumb-Ouest, vers la pointe septentrionale de la baïe de Saint-Laurent, où nous avions mouillé le 10 du mois dernier. Nous l’atteignimes à huit heures du matin du jour suivant ; nous .apercûmes des habitans dans l'endroit où j'en avois déjà vu, et nous en découvrimes aussi plusienrs autres sur la côte opposée de la baie. Aucuñ d’eux n’essaya de venir près de nous ; ce qui me parut un peu extraordinaire, car le temps étoit assez favorable; et ceux avec lesquels nous avions eu des entreyues n'avoient aucune raison que je sache de se défier de nous. Cette peuplade doit être celle des Tschutsky que la Russie n’avoit encore pu subjuguer à l’époque où Muller publia .0n ouvrage : je juge, d’cprès leur conduite à notre égard, qu'ils ne sont pas encore soumis. Au reste, il faut qu'ils aient eu des liaisons de commerce directes ou indirectes avec les Russes; autrement on ne peut expliquer de quelle manière ils se sont procuré plusieurs choses dont ils sont en possession , et en particulier des hallebardes.

Cette baie de Saint-Laurent (*) a au-moins cinq lieues ‘de large à l'entrée et quatre de profondeur : elle se rétrécit vers le fond, qui paroît assez à l'abri des vents de mer : j'ignore si elle est accessible aux vaisseaux. Quoique je désirasse beaucoup trouver dans ces parages un havre

(*) I faut observer que Behring dépassa cette baie le 10 Août 1728 , jour où l’on célèbre la fête de S'aint-Laurent , et qu'il donna aussi le même nom à l’Isle voisine.

DE COOK. . (1778) a3t

où je pusse me retirer le printemps prochain , je ne perdis pas mon temps à l’examiner. J'avois besoin d’un port qui offrit du bois, et je savois que je n’en rencontrerois pas ici. Depuis la pointe méridionale qui gît par 65° 30’ de latitude , la côte se prolonge Ouest-quart-Sud-Ouest, l'espace d'environ neuf lieues, et elle forme une autre baie très-enfoncée ou une rivière, et peut-être le terrain y est-il si bas qu'il ne frappa point nos regards.

À une heure de l’après-midi, nous retrouvâmes sur notre route ce que nous avions pris d'abord pour un rocher ; c'étoit une baleine que les Naturels venoient de tuer et qu'ils remorquoient au rivage. Ils sembloient se cacher par-derrière, afin que nous ne les vissions pas. Leur précaution étoit inutile ; car nous continuâmes notre chemin

sans faire attention à eux.

Le 4 à la pointe du jour , je gouvernai au Nord-Ouest afin d'examiner de plus près l’Ertrée que nous avions vue la veille; mais le vent se rangea bientôt de ce côté, et j'abandonnai mon projet. Je gouvernai au Sud le long de la côte, et je dépassai deux baies dont chacune avoit environ deux lieues de profondeur. La plus septentrionale gît devant une colline qu'il est aisé de reconnoître; car il n'y en a.pas d'aussi roude aux environs. On trouve une "s'e devant l’autre. Je ne sais si°ces baies sont accessibles aux vaisseaux; car nous eùmes toujours des eaux basses le long de cette côte. Le pays est ici rempli de collines et très-nu. Nous aperçûmes des habitations sur plusieurs des terrains bas qui bordent la mer; et nous remarquâmes autour des cabanes, des échafauds d’ossemens pareils à ceux que j'ai déjà décrits : leur blancheur les rend trèsvisibles, même de loin.

A midi, notre latitude étoit de 64° 38/ et notre longitude de 1880 15/ : la pointe la plus méridionale en vue du Continent d'Asie, nous restoit au Sud 4{° Ouest, et la côte la moins éloignée se montroit à environ trois ou quatre lieues. Le vent avoit passé .de nouveau au Nord, et il souffloit en julie brise. Le ciel étoit clair et l'air froid. Je ne suivis pas la direction de la côte, parce que je vis qu’elle tournoit à l'Ouest vers le golfe d'Aradir, où rien ne im'appeloit; mais je gouvernai au Sud afin de reconnoître l'Isle Sainc Laurent découverte par Behring. Elle ne tarda pas à se montrer : à huit heures du soir, elle nous restoit au Sud 20° Est, à une distance que nous estimâmes de one lieues. La pointe la plus méridionale de la grande terre nous resioit al:rs au Sud 83° Ouest , à douze lieues. Je suppose que c est la pointe appelée par Behring pointe orientale de Suchotski, où Cap Tschukotskoi; il n’eut pas tort de lui donner ce nom, car il recut en cet endroit la visite de quelques hommes qui se dissient de la peuplade des Tschutski : j'ai estimé sa latitude de 64° 13’ et sa longitude de 186° 36!.

Je dois rendre justice à la mémoire de Behring, et attester qu'il a fort bien relevé la côte, et qu’il a déterminé les points de latitude et de longitude beaucoup mieux qu’on ne pourroit l’espérer des méthodes dont il se survoit. Je ne m’en rapporte ici ni à la description de son voyage, ni à la carte donnée par Muller , mais au récit que le doctéur Campbell a inséré dans son édition de la Co/ectivn de Harris (*) : la carte qu'il a publiée est beaucoup plus détaillée et beaucoup plus exacte que celle de Muller.

(*) Vol. IE, p. 1016, etc.

Plus j'étois convaincu que je me trouvois sur la côte d'Asie, plus il m'étoit difficile de concilier mes observations avec la carte que M. Stuehlin nous a donnée du nouvel Archipel Nord. Afin d'expliquer tant de contrariétés, il falloit supposer que j'avois pris pour le Continent d'Amérique, une partie de ce qu'il appelle l'Isle d'Alaschka, et que j'avois manqué le canal qui les sépare ; et même en admettant une pareille supposition, il seroit encore resté une différence considérable dans mes observations et les siennes. Il étoit important d’éclaircir ce point : avant l'hiver , afin de n'avoir qu’un objet en vue l'été suivant. D'ailleurs, Staehlin disant Qu'OU trouve beaucoup de bois sur ces Tsles septentrionales , j'espérois, si je les découvrois, y embarquer un supplément de cet article, dont nous commencions à avoir grand besoin.

Pour exécuter ce plan, je portai vers la côte d'Amérique, et le lendemain , à cinq heures du soir, nous vimes une terre au Sud-trois-quarts-de-rumb-Est ; nous la primes pour ŸIsle Anderson ou pour une autre Isle voisine de celle-là, et je ne voulus pas perdre mon temps à l'examiner. Le 6, à quatre heures du matin, nous aperçûmes la côte d'Amérique près de l’Zsle du Trafneau : à six heures du soir, cette Isle nous restoit au Nord 60 Est, à dix lieues, et la terre la plus méridionale qui fût en vue se montroit au Nord 49e Est. Si une portion de terre que j'avois prise pour le Continent d'Amérique faisoit partie de l'Isle d’A/aschka, ce ne pouvoit être que celle qui se trouvoit devant nous; dans ce cas, j'avois manqué le canal qui la sépare de la grande terre, parce que j'avois gouverné à l'Ouest au-lieu de porter le cap à l'Est. Je savois donc de quel côté je devois marcher afin d'éclaircir mes doutes.

Le 7, à huit heures du soir, nous étions près de la côte dont je parle ici ; l’Zs/e du Trafneau nous restoit au Nord 85° Ouest, à huit ou neuf lieues, et la partie orientale de la côte au Nord 70° Est : ue baute terre se montroit dans la direction de l'Est-quart-Nord-Est , fort loin derrière la pointe. Nous aperçümes une lumière sur le rivage, et deux pirogues arrivèrent près.de nous. Je mis en panne afin de leur donner le moyen de nous aborder : mais ce fut en vain : les Sauvages se refusèrent à toutes nos démonstrations d'amitié , et ils se tinrent à un quart de mille de distance. Nous les quittèmes donc, et nous suivimes notre route le long de la côte.

Le 8, à une heure du matin, m'apercevant que la pro- . fondeur de l’eau diminuoit avec rapidité, nous mouillämes sur dix brasses: nous demeurâmes à l'ancre jusqu'à la pointe du jour, et nous reprîmes notre route le long de la côte qui se prolongeoit à l’Est et à l'Est-un-demi-rumb- Sud. À sept heures du soir, nons étions en travers d’une pointe qui git par 640 21 de latitude et 197° de longitude au-delà de laquelle la côte prend uue direction plus septentrionale. À huit heures, cette pointe, à laquelle j'ai donné le nom de Cap Darby , nous restoit au Sud 62° Ouest; la terre la plus septentrionale qui füt en vue se montroit au Nord 32° Ouest, et la côte la moins éloignée étoit à trois milles de distance. Dans cette position, nous mouillâmes par treize brasses, fond de vase.

Nous appareillâmes le lendemain à la pointe du jour, et nous fimes voile le long dela côte : nous apercevions. alors deux terres que nous primes pour des Isles : l'une se montroit au Sud 700 Est et l’autre à l'Est. Nous nous trout vâmes bientôt après sur une côte revêtue de bois ; nous

__ DE cook. (1778) 235 jouimes ainsi d'une perspective agréable que nous n’aviong pas eue depuis long-temps. À mesure que nous avançâmes au Noyd, la terre se découvrit dans la direction du Nord- Est un demi-rumb-Nord : nous remarquâmes qne c'étoit une suite de Ja côte au-dessus de laquelle nous marchions. Nous vimes aussi, par-dessus les Isles, une terre haute qui en paroissoit assez éloiguée. Nous jngeâmes que celle-ci étoit peut-être le Continent, et que l’autre terre formoit l'Isle d’Alaschka ; mais il étoit déjà bien incertain si l'intervalle qui les sépare nous offriroit un passage ; car la profondeur de la mer diminuoit peu-à-peu, à mesure que nous nous élevions au Nord. J'envoyai deux canots prendre des sondes : j'ordonnai à /a Découverte de marcher en avant et de se tenir à-peu-près au milieu du canal, entre la côte que nous avions à bas-bord et l'Isle la pl septentrionale qui füt à stribord, Nous marchâmes ainsi jusqu’à trois heures du soir : à cette époque, nous avions dépassé l'Isle, et la sonde ne rapportoit plus que trois brasses et demie. Il y eut un moment où mon vaisseau toucha le fond des vagues, Aucune partie du canal n'offroit une quantité d'eau plus considérable; car nous l’avions sondé d’une bande à l'autre avec les vaisseaux et les canots.

Je sentis qu'il étoit temps de revenir sur mes pas: j'y étois d'autant plus obligé, que le vent souffloit d’une partie du compas qui me forceroit d’aller à la bouline ; mais je-craignois sur-tout que le vent n'augr:ntât et ne produisit des vagues qui mettroient les vaisseaux en danger de toucher. Une pointe de terre sur la côte occidentale, que. j'ai distiuguée par le nom de Bad Head ( Téte- Chauve ), nous restoit au Nord-quart-Nord-Ouest, à la distance d’une lieue. Au-delà, la côte se prolongeoit jus-

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2 5 DÉS SE mer GE ==

236 ‘TROISIÈME VOYAGE qu'au Nord-Est-quart-Nord , où elle sembloit se terminer en pointe : la côte de la haute terre que nous avions aperçue par-dessus les Isles, s’étendoit derrière cette fointe, et quelques personnes de mon équipage crurent pouvoir indiquer le point de réunion; elle forme sur la bande Ouest de la Téte- Chauve une baie , au fond de laquelle il y a une grève basse o nous apercûmes un certain nombre de cabanes.

Je passai toute la nuit à revenir sur mes pas en allant à la bouline, et le lendemain à la pointe du jour, la sonde rapporta six brasses. À neuf heures,nous étions à environ une lieue de la côte occidentale ; je pris deux canots, et nous débarquämes , M. King et moi, pour chercher de l’eau et du bois. Nous mîmes à terre à l'endroit où la côte offre une pointe renflée composée de couches perpendiculaires, d’un rocher bleu foncé, mêlées de quartz et de mica. La grève est ici jointe à une bordure étroite de terre qui étoit couverte alors de longs gramens, et où nous trouvâmes de l'Angelica. Le sol s'élève brusquement par-derrière. Nous rencontrâme: , au sommet de cette élévation, une bruyère remplie d’une multitude de baies de différentes espèces ; plus loin, le pays étoit uni et parsemé de petites spruces,de bouleaux et de sanles de la grosseur d’un manche à balai; nous observâmes des pas de daïms et de renards sur Î2 grève; nous y vimes aussi une quantité considérable de bois flotté, et de l’eau douce en assez grande abondance. Je r2tournai à bord dans l'intention d'y amener les vaisseaux et d'y mouiller; mais'le vent passant alors au Nord-Est, point d'où il souffloit un peu sur cette côte, je me portai sur la côte opposée, où j'espérois trouver aussi du bois, et je jetai l'ancre au-dessous de l'extrémité Sud de l'Isle la

. DÉ COOK. (1778) 237 plus stinilqude car nous supposions alors que c’étoit une Îsle; nous reconnümes le. lendemain qu’elle forme une péninsule, réunie au Continent par upe langue. de terre basse sur chaque bande de laquelle la côte forme une baie. Nous boulinämes dans la plus méridionale, et: vers midi N nous. mouillimes par cinq brasses, fond de vase : la pointe de la péninsule, que j'ai appelée Cap Denbigh, nous restoit au Nord 680 Ouest, à trois miles. Ne

.. Nous vimes plusieurs, habitaus sur la. pénale, et opus ä eux arriva près de nous dans un peüt. canot. Je lui donnai un couteau et quelques grains de verre qui pArusans lui faire beaucoup de plaisir. Je l'invitai par signes à nous apporter des choses que nous pussions, manger; il nous quitta tout de suite ; et il rama vers la côte. Ayant rencone. tré un de ses compatriotes qui avoit deux Saumons sep), il lui prit ces poissons, et Jorsqu' il fut de retour au vais-. seau, il ne voulut les, céder qu'a moi, Plusieurs personnes de. it crurent qu'il m'avoit demandé sous, le nom de Capitane; mais probablement elles. se, Arompèrent : il connoissoit celui qui lui ayoit offert un Couteau et des. grains de verre; mais je ne vois pas comment il auroit pu décogvrir que j'étois le Capitaine. D’autres Naturels du pays survinrent bientôt après , evils échangèrent un petit nombre de poissons. secs contre les bagatelles que nous avions à leur présenter. Ils désiroient singulièrement les couteaux, et ils n 'avoient point de répugnance à recevoir du tabac. |

.L après-dinée, je chargeai le lientenant Gore l'aller : à la péninsule, et de voir si l'on pourroit y embarquer de l’eau et du bois, ou plutôt de l’eau; car la grève, tout autour de la baie, paroissoit couverte de bis UE

238 | UiPROISIÈME VOYAGE pär les vagues. Eñ même-temps, ün canot partit de chacun des vaisseaux pour S6tder le éotitour dé la’ Baie. Le vert ayant fraîchi dans la partie du Nord-Est , à trois Heures, nous apparéillämés afin de pénétrét sis aVänt daûs l'intérieur ; mais jé réconnus biétitdt” hé les’ bis fonds rén-: doient cetté manœuvre ipossiblé iles Officiers qui étoient allés prendré des sondés , me dirent que ces bas:fonas se prolongeoient tout autour ‘de là baid, à deüx où trois millés de la côte. Les’ vaisseaux lou vaÿer ant débc en attendant "M. Gore, qui revint sur les huit heures avec, la ee chargée de bois Ti me dit qu'il lavoit ‘trouvé peu d'éa doët:, ét qu vil étoit difficile: d'émbarquer du bois, parce que les canüts touchoiént le fond à quelque distante de la'grève. D'après cé rapport, jé rélournai sur l’autre côte; et le lendérhain à huit heures dù mätin, je fis par ti td lés canots et un détachement ‘Lbmmandé par un Officier, auquel ÿ'odonnai de prendre du bois à l'endroit où j'avois débarqué deux ‘joufs upéravant. Nos louvoÿ âmes sur ces entrefaites , ét nous Médiiliies éaifih par quatre brasses trois quarts, à uné demidièué'dé H'côte, dont la pointe mé ridionale nous réstoit au Sud 26 débile: Oùest : la T'é2ei Chauve se montroit au Nord 60 dégrés Est, à ‘ntuf lieues de distance ; nous avioks le Cap Denbiÿh tSud 2 degrés Est , à 26 milles , et Pisle qui se’ trouve dessous la côte RTE) au Sud du Cap Denbigh 'et que j'ai appelée 75% Besborough , au Sud 52 degrés Est , à quinze lieues. Cette rade étant très-ouverte , ‘ét par: conséquent peu sûre, je résolus de ne pas attenre que toutés nos futailles fussent remplies, car il'auroït fallu pour cela quelque temps ; mais seulement d'approvisionner les Vaisseaux de

DE’ COOK. (1778) 23g bois, et de chercher ensuite une aiguade plus-commode. Nous enlevâmes les bojs qui se trouvoient sur la grève , et comme le vent souffloit le long-de la côte, les canots pouvoieüt marcher à la voile des deux côtés, ce qui abrégea notre traväil.

: Je descendis à terré l’aprés-dinée , et je fis ime, prome: nade dans l’intérieur du pays ; les endroits: où il n’y avoit point de bois. étoieñt couverts de bruyères et d’aütres plantes, dont quelques-unes produisent une quantité considérable de baïes. Toutes ces baies étoient mûres, cêlles de la camarigne sur-tout : on trouvoit à peine une seule plante qui füt en fleur. Les sous-bois, tels que le bouleau, les saules et les auñes ; rendoient trés-incommode la proménade parmi les arbres , qui éfoient tous dé l'espèce du spruce, et dont aucun n'avoit plus de six ou huit pouces de diamètre ; mais nous.en renConjrâmes quelques-uns de couchés sur je grève, qui étoient deux fois plus gros. Tout le bois qui flottoit danÿ cette partie de là Met du Nord, étoit de sapin; nous n’en vimes pas un Morceau PM ils sorte.

Le lendemain, une des familles du pays s’:,procha de l'endroit où nous embarquions du bois, Ji ignore quel nombre elle formoit lorsqu'elle arriva; je comptai seulement le mari, la femme, un enfant, et. un. homme. si perclus de ses membres; que je n'en avois jamais va, où qu’on ne m'en avoit jamais cité un pareil. Le mari étoit presque aveugle, et sa physionomie, non plus que la physionomie de sa femme, n’annonçoient pas autant de douceur que celle des Sauvagés que j'avois eu occasion de rencontrer sur cette côte. Leurs lèvres inférieures étoient percées, et ils mettoient le fer au-dessus de tout. En échange

de quatre couteaux que nous avions faits avec un vieux cercle de fer, ils me donnèrent environ quatre cents livres de poisson qu'ils avoient pris pendant la ‘journée ou la veille. Il y avoit des truites, et le reste tenoit le milieu , pour la grosseur et la saveur ,entre le mulet et le hareng. J'offris quelques grains. a: verre à l'enfant qui étoit une fille ; sur quoi la mère fondit en larmes ; le père pleura ensuite ; l’homme perclus de ses membres versa aussi des pleurs un moment après ; et enfin la fille elle-même imita les autres. Mais cette musique ne dura pas long-temps (*).

(*) Le Capitaine King m'a communiqué les détails que voici, sur son entrevué avec | même famille : « Le 12, tandis que je » surveillois ceux de nos gen# qui remplissoient les futailles, une >» pirogue remplie de Naturels s'approcha de moi; je les engageai » à débarquer, et un vieillard gt une femme descendirent à terre. » Je donnai un petit coutçau à la femme, en lui faisant entendre » qu’elle en recevroit de moi un heaucoup plus grand si elle me » procuroit du poisson : elle m’avertit par signes de la suivre. » Je l’avois accompagnée l’espace d'environ un mille, lorsque >» l’homme se laissa tomber en‘traversant uné grève pierreuse , et » se fit au pied une blessure profonde. Je m’arrétui, et la fémme » tourna son doigt sur les yeux de l’homme ; que je vis couverts » d’une taie épaisse et blanche, Il: se tint ensuite près de 52 femme, » qui l’instruisit des obstacles qui se trouvoient sur son chemin. » La femme portoit sur son dos un pelit enfant, couvert avec le » chaperon de sa souquenill:.' J’ignorai ce que. c’étoit jusqu’au » moment où.je l’éntendis pousser des cris. J’atteignis leur canot » après deux milles de chemin ; il étoit de pean, ouvert et ren- » versé, la partie convexe du côté du vent; et. il leur servoit de » cabañe. On exigéa :de moi une singulière opération. On me re » commanda-d’abord de retenir mon haleine, ensuite de souffler, » et enfin de cracher sur les yeux du malade : quand j'eus fait » ces trois choses, la femme prit mes mains, ct les pressant contre » l'estomac de son mari, elle les y tint quelque temps; et elle » raconta, sur ces entrefaites, une histoire désastreuse de ça

DE COOK. (1778) a4t À l'entrée de la nuit, les vaisseaux se trouvèrent largement approvisionnés de bois, et chacun d'eux avoit embarqué environ douze futailles d’eau.

Le 14,un détachement alla couper des balais, dont nous avions besoin, et des branches de spruce dont je voulois faire de la bierre. Tout le monde revint à bord à midi ; car le vent, qui étoit devenu frais, produisoit sur la grève un tel ressac, que les canots ne pouvoient plus débarquer sans beaucoup dè peine. Nous.ne savions pas encore d’une manière certaine, si la côte au-dessous de laquelle nous étions, faisoit partie d’une Isle ou du Continent de lAmérique : le peu de profondeur de la mer ne nous permettant pas d'employer les vaisseaux pour déterminer ce point, je chargeai le Lieutenant King de prendre deux canots , et de s'occuper de toutes les recherches propres à résoudre la question (*). L'après-midi, 2 Résolution et

» famille, en me montrant quelquefois son mari ; d’autres fois un ». homme perclus de tous ses membres, qui appartenoit à la » famille , et quelquefois son enfant. J’achetai tout le poisson » qu’ils avoient, c’est-à-dire du trés-beau saumon , de la truite » saumonée et des mulets; ils le remirent fidèlement au matelot

» que je leur envoyai après mon départ. Le mari avoit cinq pieds

» deux pouces, et il étoit bien fait. Il avoit le teint couleur de » cuivre, des cheveux noirs et courts, et peu de barbe. Sa lèvre » inférieure étoit percée de deux trous, mais il n’y portoit point » d’ornemens. La femme étoit petite et trapue ; elle avoit le visage » joufflu et rond : upe jaquette de peau de daim, garnie d’un » grand chaperon, compesoit son vêtement, et elle avoit des » bottes trés-larges. Le mari et la femme avoient des dents noires, » qui me parurent limées jusqu’au niveau des gencives. La » femme étoit piquetée dans l’espace qui sépare la lèvre du men- » ton ».

(*). Le Capitaine King a bien voulu me communiquer ?es

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