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le pouvoir réside radicalement dans la communauté , qui le délègue ; et Bossuet lui-même accorde au peuple un droit d'intervention, qua la vérité il ne définit point , dans cet acte constitutif du gouvernement sous lequel il vit. D'autres, lui refusant ce droit, livrent la société à un despotisme absolu et sans remède, puisqu'on ne sauroit se défendre contre lui sans attaquer Dieu même qui l'a directement institué : effroyable système qui , entre autres conséquences , oblige à nier Dieu , ou à le rendre complice de toutes les tyrannies, même les plus exécrables.
Quelques uns , se fondant sur des faits assez nombreux durant le moyen âge, et sur une théorie d'unité qui , au premier aspect , ne manque pas d'une certaine grandeur , ont prétendu que le pouvoir civil , inférieur à la papauté et soumis à sa direction , devoit recevoir d'elle son investiture. Cette opinion , qui se forma tard et que personne aujourd'hui n'oseroit soutenir , appartient aux siècles où les papes, après avoir glorieusement défendu contre la force brutale les droits de l'intelligence, fondement sacré de la liberté morale et sociale, se laissèrent induire à un système de théocratie qui l'auroit non moins complètement détruite. L'Eglise , dominant le monde par sa puissance souveraine sous laquelle toute tète
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se serait courbée , et cette puissance divine , qui eût embrassé clans sa sphère les deux sociétés religieuse et civile désormais confondues , impliquant une obéissance explicite , sans examen, sans discussion , sans bornes aucunes, le mot même de liberté , dépourvu de sens , eût disparu des langues humaines.
S'il étoit cependant nécessaire d'opter entre deux despotismes , le despotisme spirituel de la papauté et le despotisme matériel de la force brute, le premier auroit l'avantage tel quel de reposer sur un principe moins ignoble , lequel finiroit cependant , et bientôt , par se matérialiser aussi lui-même.
Pour bien entendre ce qui suivra , il est à propos de s'arrêter quelques instants sur une question vivement agitée depuis deux siècles , la question de la souveraineté. Elle se lie d'ailleurs intimement aux sujets que nous venons de traiter. Selon la notion que l'on s'en formoit , la souveraineté ne différoit en aucune manière du pouvoir; elle étoit le pouvoir même, ou le droit de commandement. Et comme le droit de commandement , qui constitue le pouvoir civil indépendant par son essence, s'étendoit, de l'aveu de tous, à des choses de l'ordre moral , à l'ordre entier de justice , et à la religion même dans son existence extérieure, l'idée ^ absolue en soi , de la
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souveraineté ou du pouvoir social , conduisoit, sauf l'intervention déjà discutée de l'Eglise , à identifier la religion, la justice, la morale, avec ses pensées et ses volontés , puisque son droit universel de commandement impliquait, à Tégard de ceux qui lui étaient soumis , un devoir également universel d'obéissance. De là les efforts des protestants , religieusement et politiquement opprimés , pour déplacer la souveraineté , et la transporter du prince dans le peuple , afin de justifier et d'autoriser leur résistance au prince. Sans examiner la question relativement à celui-ci, les catholiques aperçurent très bien les conséquences générale sque nous venons d'exposer, et les objectèrent aux protestants contre la souveraineté du peuple, qu'ils rejetèrent comme antisociale, anarchique, athée, comme destructive de toute justice , de toute morale , de toute religion. Ses bases étant admises , et , nous le répétons , elles l'étoient des deux côtés , leur argumentation , qui fut la nôtre aussi , nous paroît péremptoire. Mais personne ne réfléchissoit que , si elle conclut contre le peuple , elle conclut avec autant de force contre le prince , et que dès lors la souveraineté , telle qu'on la concevoit , ne pouvant être le partage ni du prince ni du peuple , il falloit bien nécessairement ou qu'elle ne fût qu'une chimère
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absurde de l'esprit, ou qu'on s'en fût fait une fausse notion.
Cette dernière conséquence étoit la véritable. La souveraineté, en effet, n'est aucunement le droit de commander , mais la pleine liberté , l'indépendance complète , et en Dieu même elle n'est que cela. Il est souverain , parce cui'il ne dépend que de lui-même, et comme il dépendroit de quelque chose à quelque degré , s'il ne possédoit sur toutes choses un pouvoir infini, le pouvoir en lui se confond avec la souveraineté d'où il découle. Source éternelle du droit , et dès lors souverainement libre de vouloir, chacune de ses volontés est en même temps souverainement efficace.
Dans le sens absolu , Dieu seul donc est souverain, puisqu'il est seul indépendant. Nulle créature qui ne dépende de lui , et par conséquent nulle créature qui puisse , à son égard , être dite souveraine. Pour tout être fini il n'existe qu'une souveraineté relative , et c'est pourquoi il est nécessaire de définir celle qu'on suppose lui appartenir. Ainsi , en ce qui touche l'homme , nul n'est souverain en ce sens que sa raison et sa volonté soient de droit pleinement indépendantes ; car , de même que son être dépend de Dieu , sa raison et sa volonté dépendent des lois du vrai et du bien , qui ont leur origine en Dieu ; mais il est souverain en
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ce sens que ni sa raison , ni sa volonté , ni par conséquent ses actes , ne dépendent de droit d'aucun homme ; que, la loi antérieure et supérieure de justice demeurant sa règle, il est primitivement et complètement libre à l'égard des êtres semblables à lui , et ne doit obéissance à aucun d'eux. Les droits de chaque être , en effet , dérivant de sa nature , partout où la nature est la même, les droits sont égaux. Or, dire que tous les hommes, possédant tous la même nature, possèdent tous les mêmes droits essentiels et primitifs , c'est dire qu'ils sont tous naturellement indépendants les uns des autres, c'est affirmer, dans les limites fixées précédemment, leur souveraineté native et impérissable , souveraineté individuelle , qui devient collective par l'établissement de la cité , ou du corps politique.
Or , la liberté existant entière au moment où se forme le corps politique , son institution ne peut être qu'un acte libre de la part de ceux qui y concourent; et comme elle ne sauroit avoir d'autre objet légitime en droit que la conservation du droit même, loin de préjudicier à la liberté qui renferme tous les vrais droits de l'homme, elle en doit être une garantie. Une cité ou une société politique et civile conforme au droit n'est donc qu'une libre association d'hommes se garantissant mutuelle-
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ment, sous l'empire de la loi de justice reconnue , la pleine jouissance de leur liberté , modifiée seulement dans son usage par des règles acceptées volontairement, règles nécessaires pour que le but de l'association soit atteint. L'unité collective une fois constituée , comme auparavant chacun de ceux qui en font partie, individuellement indépendant ou souverain, avoit son pouvoir qui n'étoit que sa force individuelle, à l'aide de laquelle il défendoit son indépendance attaquée, etréalisoit ses volontés libres ; ainsi la cité a son pouvoir ou sa force collective , à l'aide de laquelle elle défend son indépendance attaquée , et réalise ses volontés libres. Mais afin d'obtenir le résultat attendu d'elle , cette force doit être organisée, et par conséquent s'ordonner autour d'un centre : d'où la nécessité d'en confier à un ou plusieurs la direction. Tel e$t le pouvoir politique qui n'est , comme on le voit , qu'une simple fonction, essentiellement déléguée , essentiellement révocable. Il ne fait pas la loi , il en procure l'exécution. La loi est, en tout ce qui ressort de la liberté humaine , la volonté de l'individu collectif appelé société , nation , peuple.
Il est aisé de comprendre maintenant en quoi le pouvoir diffère de la souveraineté , et comment la souveraineté, qui n'est que l'indé-