LV1I1 PRÉFACE
inhérentes à leur lutte , chacun d'eux, développant les conséquences de son principe , s'efforçoit de restreindre l'action de l'autre dans une sphère de plus en plus étroite , ils devenoient aussi plus inquiets et plus ennemis : et, chose remarquable, alors comme toujours, les questions de fait se résolvoient dans des questions de doctrine , tant les hommes ont besoin de lier leurs actes à un ordre de justice et de raison, tant il est vrai que l'intelligence préside nécessairement à toute la vie humaine.
La royauté et ses partisans alléguoient en faveur de ses prétentions l'ancienne maxime de la souveraineté de droit divin; la démocratie s'appuyoit sur la souveraineté nationale. Or , selon le sens où on l'entendoit, la souveraineté, en premier lieu, se confondoit avec le pouvoir, n'étoit comme lui que le droit de commandement , et , en second lieu, ce droit , inhérent à une personne déterminée qui la recevoit immédiatement de Dieu , étoit absolu par cela même et inamissible essentiellement. La liberté ne pouvoit donc être dans ce système qu'une pure fiction. Le pacte fondamental où le prince stipuloit l'abandon d'une partie de son droit absolu étoit nul de soi , et ne l'obligeoit en aucune manière , car , quelle que fût sa volonté, il étoit impossible
PREFACE. LiX
qu'il se dépouillât d'un droit divin , d'un droit indépendant de cette volonté même , et c'est aussi ce que plusieurs soutenoient très conséquemment. Mais il en résultoit que la France, leurrée par de vaines institutions, vivoit sous un despotisme latent , un despotisme de droit qui devoit tôt ou tard se transformer en un despotisme de fait. La démocratie n'avoit donc pas tort de s'alarmer de l'avenir et de chercher des garanties qui lui manquoient visiblement.
Autant la maxime posée par la royauté devoit être impopulaire , autant elle répugnoit à la raison et à la conscience générale , autant le principe contraire trouvoit naturellement de sympathie dans le peuple , et quoiqu'il ne fût ni exactement expliqué ni nettement conçu en lui-même , une sorte de sentiment instinctif de sa vérité lui prêtoit , dans l'application , une force extraordinaire. On comprenoit que sans l'exclusion du principe opposé on ne pouvoit logiquement ni pratiquement échapper au despotisme , et que le despotisme impliquoit la négation de tout droit réel. On comprenoit que la liberté étoit au contraire la conséquence de la souveraineté nationale loyalement reconnue, et que la liberté renfermoit en soi tout ce que la raison peut concevoir sous la notion de droit dans l'ordre politique et civil.
LX PREFACK.
Avant même que l'esprit en eût clairement formulé la théorie, comment, un seul instant, auroit-on hésité entre ces deux principes ?
S'il n avoit pas existé au fond des choses une contradiction irrémédiable , nous croyons que les souvenirs de l'invasion étrangère une fois effacés , une conciliation plus ou moins durable auroit pu s'opérer de bonne foi entre la royauté et la démocratie : car personne ne vouloit la guerre pour la guerre ; on étoit las des troubles civils, et la France aspiroit au repos. Mais , de part et d'autre , nous le répétons , il s'agissoit de l'existence , et le combat dès lors se poursuivit sans interruption , toujours plus animé à mesure qu'on voyoit mieux ce que la victoire ôteroit au vaincu.
La Restauration employa trois moyens pour se conserver. Aux complots sans cesse renaissants elle opposa , selon leur nature , tantôt la baïonnette du soldat , tantôt le glaive du juge ; et à moins de soutenir qu'il étoit de son devoir de se laisser renverser sans résistance , on ne sauroit lui reprocher d'avoir été injuste en cela. Mais trop souvent la répression , plutôt violente que ferme, blessa la conscience publique, en prenant, au gré de quelques passions subalternes , l'odieux caractère d'une vengeance ignoble et atroce. Toutefois, rien
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alors ne ressembla, même de loin, à ce qu'on a vu depuis.
Ce n étoit pas assez que de contenir ses adversaires par la force, il falloit encore se créer des partisans et les lier à soi par leur intérêt. Naturellement on s'adressa aux classes les plus élevées, à l'ancienne noblesse que ses souvenirs, ses sentiments traditionnels rattachoient au trône, à la noblesse impériale , heureuse de garder sous la monarchie restaurée ses titres et ses distinctions, aux grands propriétaires, aux riches industriels. De ces éléments divers qu'unissoit une affinité réelle , quelque aigreur qu'excitassent les rivalités d'amour propre , on essaya de former une vaste aristocratie , un corps nombreux de privilégiés , investis seuls ou presque seuls des droits politiques, faisant les lois, possédant les places, de sorte qu'en dehors d'eux il ne fût resté qu'une plèbe inerte, gouvernée, administrée, exploitée par cette nouvelle espèce de hiérarchie féodale, qui, se déployant autour delà royauté, lui auroit servi de barrière contre le peuple. On ne sauroit encore la blâmer équitablement d'avoir cherché une garantie de durée dans une organisation sociale dont, après tout, beaucoup de libéraux, et des plus influents, seseroient, il faut l'avouer, accommodés sans trop d'efforts, pourvu qu'on eût consenti à