‹ Troisièmes mélangesChapitre 58 sur 96 · PREFACE. XCIII · texte numérisé non relu

PREFACE. XCIII

que, tel que la France l'entend, ne signifie que l'exclusion d'un pouvoir héréditaire, le gouvernement de la nation par la nation , et c'est là dessus qu'on doit se décider. Entre cela et le pur despotisme , heureusement impossible , point de milieu stable , mais des déceptions fugitives , des troubles perpétuels, d'indicibles souffrances, des luttes acharnées, et chaque jour, à chaque heure, en perspective une révolution.

Vous avez , depuis quatre ans , une monarchie nouvelle , purgée , dit - on , des vices de celle qui l'a précédée. Supputez ce qu'elle vous coûte, regardez ce qu'elle a fait. Je laisse de côté les turpitudes , l'exploitation des places , les marchés honteux , les sales tripotages de bourse et de budget , les dilapidations , les corruptions publiques et secrètes. Considérez seulement les nécessités où a été conduit le principe dynastique pour sa propre conservation , ses actes au dedans de la France, sa politique au dehors.

Neuf cents millions ajoutés au déficit , voilà d'abord votre gain à vous, peuple qui payez. On vous a gracieusement ménagé ce placement de vos fonds, comme le plus avantageux de tous , selon la doctrine économique du ministère. Peut-être demanderez -vous pourquoi ces dépenses énormes ? pour solder quatre cent

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mille soldats qu'exige la défense du troue. Faudroit-il quatre cent mille soldats pour défendre le peuple contre le peuple? Il est vrai qu'alors vous n'auriez ni état de siège ni mitraillades, ni des drames tels que ceux de Lyon et de la rue Transnonain. On ne sauroit où faire de l'ordre public.

Passons à ce qui touche la liberté. Celle de la presse, qu'en a-t-on fait ? Après l'avoir surchargée d'entraves fiscales, jugée dangereuse encore pour les intérêts dynastiques , on l'a ruinée par des amendes, et jetée pêle-mêle avec les brigands, les voleurs, les assassins dans les bagnes et dans les cachots. Sur toutes choses, que le peuple ne lise point. Où. en serionsnous si l'instruction arrivoit jusqu'aux prolétaires , jusqu'à ces barbares qui menacent notre civilisation , qui sont tout près de penser qu'eux aussi sont hommes , qu'eux aussi ont une patrie , et des droits dans cette patrie, au moins celui de vivre. Quelle arrogance! vite, la loi des crieurs publics, et , pour sûreté plus ample, celle contre les associations , puis celle du désarmement. Certes les ministres de la royauté citoyenne ont eu bien raison de dire qu'aucune nation en Europe n'étoit libre comme la nation françoise. On y est libre d'écrire sous l'œil du parquet , entre le receveur des domaines qui tend la main pour re-

cevoir l'amende et le guichetier qui avance la sienne pour tirer le verrou sur lecrivain. On y est libre de s'assembler pour s'entretetenir avec ses amis, pourvu qu'on se résigne à continuer en prison l'entretien ; libre de se promener sur une place publique , pourvu qu'on n'ait pas la faiblesse de craindre le bâton des assommeurs patentés et pensionnés ; libre d'avoir chez soi des armes, pourvu qu'on ne tienne pas à les garder, si on les découvre, et qu'on n'ait point de répugnance à rendre compte de cette fantaisie à M. le procureur du roi.

La Charte avoit promis la liberté d'enseignement ; une loi de déception sur les écoles primaires en a plus que jamais concentré le monopole dans les mains de l'Université. L'enseignement supérieur et intermédiaire est resté ce qu'il étoit , c'est-à-dire dépendant de cette même Université qui, se réservant le privilège de vendre l'instruction , ne permet pas même que d'autres la distribuent gratuitement à ceux qui ne la sauroient payer. Un de nos plus illustres savants eut, avec quelques uns de ses amis, la pensée d'adoucir la misère des pauvres ouvriers, en fécondant leur travail par la science, dont ils auroient mis les éléments à leur portée : œuvre admirable et digne de celui qui l'avoit conçue. Une autorisation et un

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local étoient nécessaires. Le ministre refuse l'un et l'autre , sur ce motif, que jamais , ditil , il ne consentiroit à laisser acquérir à un homme qui honore la France et que l'Europe admire une influence quelconque sur le'peuple. Des cours d'hygiène avoient été ouverts dans plusieurs quartiers de Paris, en faveur de la classe indigente ; le pouvoir se hâta de les fermer. Qu'importe que ces gens-là souffrent, qu'ils soient malades , qu'ils meurent ? C'est bien de cela vraiment qu'il s'agit, sous une monarchie qui a pris à tâche de tranquilliser l'Europe. Imprudents, si ce n'est pis, qui vous occupez de la santé des prolétaires ! Et que ferez -vous d'eux après ? Ignorez - vous donc que déjà il n'y a que trop de cette canaille ? ses mains dures et calleuses nous ont fatigué le poignet.

Aura-t-on du moins plus respecté la liberté personnelle? Jamais à aucune époque tant d'odieuses illégalités , de violations de domicile, de brutalités de police , de vexations, de préventions, de hideuses vengeances exercées par la plus implacable de toutes les haines , celle qui a sa racine dans la lâcheté. On s'est fait gloire d'être impitoyable, La France, pleine d'horreur pour cette politique de bourreau, a demandé une amnistie. Qui l'a repoussée? Oui , quoi qu'en ait dit un ministre, il y a des

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proscrits parmi nous. Lorsque des Français sont par centaines arrachés à leurs familles , à leur état, à leur travail, entassés dans des prisons meurtrières pendant des mois et des mois encore, livrés au supplice du secret, aux tortures de la geôle, et qu'après ces longs mois de souffrance, on vient froidement leur dire : Nous y avons regardé de plus près , il n'y a pas lieu de vous accuser; et que là-dessus , ruinés dans leur industrie , ruinés dans leur santé, ils s'acheminent vers leur pauvre demeure et n'y retrouvent ni leur lit qu'il a fallu vendre , ni leur femme que la misère et l'angoisse ont tuée, ni leurs enfants qui ont suivi leur mère, ceux- là, ceux-là, M. le ministre , ne sont pas des prévenus , mais des proscrits. Et, sans la cour de Cassation, qu'eussent été les citoyens qu'un gouvernement , violateur de la Charte , livrait à des conseils de guerre? Que sont, à présent même, les hommes qu'ont frappés des juridictions exceptionnelles? Il s'est rencontré des corps qui, se croyant offensés, se sont constitués à la fois accusateurs et juges. Merveilleuse justice ! Voilà pour l'intérieur : quel a été au dehors le système politique de la monarchie héréditaire? obtenir d'être admise, malgré son origine, parmi les légitimités européennes, et pour cela combattre, étouffer le principe

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populaire , trahir les espérances , éteindre les sympathies des seuls alliés qu'eût la France libre , se faire sergent de ville et mouchard pour veiller , sous les ordres de la sainte -alliance, au salut de l'absolutisme, humilier aux pieds des rois qui tremblaient devant elle la nation que toutes les autres appellent grande , trafiquer de son honneur et de ses intérêts sacrifiés sans hésitation à l'intérêt dynastique, préparer, en affaiblissant le ressort de sa puissance morale, le succès d'une troisième invasion peut-être. Et tout cela parce qu'il falloit affermir la monarchie , pourvoir à sa perpétuité. Est-ce de son habileté qu'on la louera? Elle a paru en effet cette habileté, dans la question belge, après quatre années de négociations, aussi avancée que le premier jour; elle a paru en Portugal , en Espagne , en Orient; elle a paru à l'occasion de la dette américaine , bien qu'ici voilée de certains nuages que nous laissons à d'autres le soin de percer. Que si , aveuglé par des préventions, nous ne sommes pas juste envers elle , qu'elle parle elle-même , qu'elle raconte ses œuvres. Mais elle les a racontées , elle a parlé , et nous l'avons tous entendue. Le ministère est venu présenter à la tribune les titres glorieux du gouvernement à la reconnoissançe nationale, exalter ses triomphes t étaler

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