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SUR DEUX MANDEMENTS ÉPISCOPAUX

Revue catholique. — 15 mars 1850.

Il n'est pas aujourd'hui un seul catholique éclairé qui ne voie évidemment que le salut de la foi et la conservation du christianisme en Europe sont désormais attachés à la pleine indépendance de l'Eglise ; qu'étouffée sous les fers dont les gouvernements l'ont chargée , elle ne peut ni proclamer le dogme avec la liberté qui lui appartient de droit divin , ni maintenir la pureté et la vigueur de sa discipline sur laquelle l'autorité civile s'arroge un pouvoir usurpé , ni développer dans son propre sein, par une éducation exempte d'entraves , la science si nécessaire pour rendre au sacerdoce , avec cet éclat qui ne provoque aucune haine jalouse , son ascendant sur les esprits. Mais comment arriver à cette indépendance salutaire ? Comment briser des liens si artistement tissus depuis plusieurs siècles , et resserrés chaque jour

davantage ? En attendant que le souverain Pontife, divinement assiste dans le gouvernement de la société chrétienne, juge que le temps est venu de renoncer aux systèmes des concordats dont le danger devient, d'année en année , plus visible et plus grave, et de soustraire l'Eglise à toute influence séculière, en attendant, dis-je, ce moment, peut-être moins éloigné qu'on ne pense , deux devoirs sont imposés au clergé et particulièrement aux évêques : séparer entièrement la religion de la politique, et réclamer sans relâche, pour les catholiques , la liberté dont presque partout les lois consacrent le principe, mais que partout aussi l'administration s'efforce de leur ravir. C'est ce qu'on a senti parfaitement en Belgique , et de là ce magnifique mouvement de tout un peuple, se levant comme un seul homme, et marchant, au nom de tout ce qu'il y a de sacré sur la terre , à la conquête de ses droits les plus précieux. Les dissentiments d'opinion, cédant à des intérêts plus pressants et plus hauts , ont disparu dans l'unité de la grande cause nationale. Plus de libéraux, plus de royalistes : un seul but , un seul cri : Nous voulons vivre et mourir libres] Voilà comme les peuples se sauvent. Et à la tête de cette noble et sainte entreprise qui voyons-nous? Les vieux noms qui jadis firent trembler la tyrannie ; tout ce qui rappelle des souvenirs glorieux et chers au pays; le clergé tout entier, et le petit nombre d'évêques qu'un despotisme persécuteur n'a pu refuser à quatre millions de catholiques résolus à

DES C\TIÎOLIQt ES BELGES. Go,

défendre leur foi jusqu'à la mort. Mais il faut les entendre eux-mêmes exposer leurs sentiments :

« Dans la crise très-grave où la religion et la liberté se trouvent dans ce royaume , il nous a paru utile de contrebalancer , autant qu'il est en nous, par une exposition franche des sentiments du clergé et des vrais catholiques, les efforts tentés pour noircir aux yeux de l'Europe entière les Belges qui veulent la religion et la liberté, qui veulent leurs droits.

« Depuis plusieurs années les journaux officiels et ministériels établis par le gouvernement dans nos villes principales ne cessent de les calomnier et de les représenter sous les couleurs les plus fausses et les plus odieuses. La plupart des rédacteurs de ces journaux sont des réfugiés français et aussi quelques allemands; aucun Belge indépendant ne voudrait y prendre part. Personne n'ignore par qui et de quels fonds ils sont soutenus. La plus éhontée de ces feuilles est dirigée par un Italien condamné deux fois aux galères en France, et marqué d'un fer rouge parle bourreau. Cet homme a une part plus spéciale aux faveurs du gouvernement et en a reçu des sommes très considérables.

« Mais le but qu'on se propose ne sauroit être atteint si l'on se bornoit à dénigrer uniquement dans le pays le clergé , la noblesse et les citoyens les plus recommandables de toutes les classes , catholiques et libéraux ; aussi plusieurs de ces journaux sont envoyés gratuitement à des lieux de réunion publique dans les pays étrangers. Et comme

le hollandois n'est lu nulle part, et le François point universellement, on a su se procurer l'appui de feuilles étrangères , soit pour parler dans un sens indiqué , soit pour ne pas publier nos réclamations , soit pour se taire entièrement. Enfin des écrivains sont soldés pour écrire avec autant de perfidie dans d'autres journaux étrangers.

« Ces faits, dont toute la Belgique connoît la vérité, ne mériteroient-ils point de fixer un instant l'intérêt des étrangers mêmes sur ce que nous allons répondre à tant de calomnies ?

» Nous reconnoissons que de bons évêques ont été obtenus pour une partie des sièges désignés , que l'ouverture des séminaires a enfin été permise, que de bons catholiques ont enfin été nommés à la direction des affaires du culte catholique , que la suppression du collège philosophique est promise pour la fin de l'année académique ; mais ces actes mêmes ont été accompagnés et suivis de circonstances qui prouvent clairement que les sentiments et les desseins du gouvernement à l'égard de la religion catholique ne sont nullement changés, et qu'il persiste avec la même opiniâtreté dans la résolution de ruiner entièrement la liberté, qui est devenue ici indispensable à la religion. Voilà la généalogie des deux projets de loi sur l'instruction et sur la presse , suffisants à eux seuls pour détruire la religion et la liberté chez tout peuple qui auroit assez peu de foi et assez de lâcheté pour ne pas avoir en soi le remède à ces maux. Voilà la généalogie des deux inquisitions du gouverne-

ment, Tune occulte , l'autre publique , et de tout ce qui se passe d'inouï depuis quelque temps.

« En réclamant avec toute l'énergie de nos âmes contre les griefs énoncés dans les pétitions que nous avons signées , et notamment en réclamant la liberté de la presse et la liberté pleine et entière de l'instruction sans aucune restriction quelconque, nous avons été conduits par le plus vif attachement à la foi de nos pères , par une profonde aversion de l'anarchie aussi bien que du despotisme, par un amour égal de l'ordre et de la liberté.

« Autrefois le pouvoir politique ne s'ingéroit des choses qui ont trait à la religion ou à la morale que sous la sanction et la direction de l'Eglise, seule gardienne de la foi, en tant qu'elle est seule interprète de la parole de Dieu. Alors il y avoit sécurité et garantie pour la foi des catholiques ; le pouvoir n'agissoit pas en son nom , mais réellement au nom de Dieu. Aujourd'hui dans l'Europe presque tout entière et jusque dans l'Europe catholique le pouvoir politique a rejeté soit absolument, soit en grande partie, l'autorité et la direction de l'Eglise. En France et en Autriche, par exemple , le gouvernement favorise certaines doctrines et en réprouve d'autres, soit dans les études, soit dans les séminaires, soit dans les écrits; les nominations des professeurs et des évéques y sont influencées dans le même sens; le tout pour autant qu'on parvient à se faire obéir. Et, qu'on le remarque bien , nous rendons justice

aux intentions de ces souverains, mais ils s'égarent, parce qu'au lieu de laissera l'Eglise toute sa liberté, au lieu de ne suivre qu'elle , ils s'attachent à l'opinion particulière qui a prévalu dans leurs conseils et dans l'esprit de quelques évêques. Que s'il en est ainsi sous des princes très-bons catholiques du reste , on ne dira point que sous une dynastie acatholfque on doive être en sécurité, lorsqu'elle prétend exercer son influence sur l'instruction. Mais que sera-ce lorsque, non contente d'avoir écarté de tous les établissements publics toute autre influence que la sienne, elle a encore la prétention de s'immiscer jusque dans les dernières ramifications de l'instruction particulière , jusqu'à interdire que la même personne instruise dans deux maisons différentes sans y être autorisée ?

« Nous ne soutenons nullement que le gouvernement ne puisse établir un enseignement public sur des bases aussi étendues qu'il le voudroit; cette immense influence, la nation ne peut y échapper; mais en vertu de quel droit veut-on entraver un

" père qui préfère une autre instruction ? Quel homme , quel corps , quel prince a le droit révoltant d'imposer, en cette matière et en son nom privé , sa volonté propre à un autre homme ? de s'interposer entre un père et son fils ? À Dieu seul appartient ce droit et à ceux qui peuvent prouver évidemment qu'ils ont mission de lui ; et encore n'est-ce pour ceux-ci que par persuasion et non par contrainte, à moins qu'il ne s'agisse d'empêcher un désordre positif et évident; et ce dernier point

est le droit ou plutôt le devoir de tout gouvernement.

<r Si un père, un fils ou un instituteur commet quelque délit , punissez-le ; c'est votre droit , mais non d'imposer ou vos méthodes, ou votre science, ou vos opinions , ou vos doctrines , ou vos maîtres, ou quelque mesure préventive que ce soit, fût-ce même par une loi ; elle seroit une usurpation, contraire à la loi divine et à la loi naturelle, et sans autre valeur que celle de la force. Dans ce royaume cette loi seroit absolument contraire à la Loi fondamentale et par conséquent invalide aussi de ce chef.

« Ce qu'il est illicite de faire contre un père et son fils, il est illicite de le faire contre cent mille, et par conséquent nous avons le droit de former des établissements d'instruction particulière en tel nombre et sur des bases aussi larges que nous le trouverons convenable.

« Les catholiques , en face du terrible péril de voir l'instruction de leurs enfants et , par des lois sur la presse , l'instruction de tous les âges livrée au bon plaisir de l'homme, les catholiques ont pu et ont dû chercher des garanties. Au siècle où nous sommes il étoit impossible d'en trouver d'autres que la liberté. Sans la liberté de renseignement, il ne leur resteroit plus de possibilité de transmettre à leurs enfants leur foi dans toute sa pureté; sans la liberté de la presse, il ne leur resteroit plus de possibilité de défendre leur croyance et leurs actions, ni d'exposer leurs principes sui-

*jt\ EXPOSITION DBS SENTIMENTS

vant l'exigence; des temps , ni de résister à l'arbitraire et au despotisme; enfin sans la liberté des opinions religieuses, ils devroient se courber sous le joug des opinions de tous ceux qui parviendront successivement au pouvoir. Les catholiques ne sauraient être libres seuls , la liberté de tous est devenue la condition nécessaire de leur liberté. Du reste ils ne demandent aucune liberté nouvelle ; celles auxquelles ils prétendent sont gravées profondément dans toutes les nouvelles constitutions d'état , et très explicitement dans La loi fondamentale de ce royaume. Dieu l'a permis ainsi ; il prépare toujours ce qui est nécessaire suivant les temps pour la conservation de la foi chez les peuples qui en restent dignes.

« Les libéraux demandent les mêmes libertés que nous , sans que leur but soit le même que le nôtre; il est toutefois fort louable dans leur aversion du despotisme et dans leur juste horreur du joug que l'on cherche à imposer aux peuples ; et en cela nous les aidons de grand cœur. En résistant avec nous, ils obéissent à un sentiment inné au cœur de l'homme, et, sans le savoir, à l'antique impulsion du christianisme, à qui le genre humain a dû son affranchissement. Aussi croyons-nous que leur éloignement de la religion n'est point invincible. Au contraire , depuis que le véritable esprit de l'Eglise a été remis dans un plus grand jour, et dégagé des interprétations tout humaines qui n'avoient malheureusement que trop prévalu dans certaines écoles, depuis lors les libéraux

ont dépouillé une grande partie de leurs préventions anti-catholiques et se sont rapprochés de nous. Nous marchons ainsi de conserve, nous prêtant un mutuel appui ; mais que l'on n'imagine point que rien dans le monde nous engage jamais au plus léger sacrifice de nos principes; nous rejetterions plutôt tout secours humain ? car sans l'approbation divine nous n'espérons rien.

« En prétendant avec tant de vivacité jouir de la liberté , les catholiques offrent en même temps une garantie bien rassurante contre l'anarchie et la licence. C'est seulement dans les dogmes et les préceptes de l'Eglise que se trouvent réunies toutes les notions des droits et des devoirs, autrement dit , de l'ordre ; et comme l'Eglise exige des catholiques une soumission absolue de l'esprit à ses dogmes et à ses préceptes, elle a un moyen beaucoup plus efficace d'obtenir d'eux la soumission de fait , ou l'ordre réalisé , que ceux qui sont réduits à employer la force au lieu de la conviction. L'enseignement des catholiques dans aucune science ni dans aucun âge ne peut être soustrait à la critique de l'Eglise, infaillible en tout ce qui peut importer au maintien de l'ordre voulu de Dieu. Et contre les abus de la presse , quelles garanties dans le système de l'Eglise ! — L'auteur a le moyen de s'assurer, avant la publication de son écrit, s'il ne contient rien de contraire à la parole de Dieu, c'est-à-dire à l'ordre; et l'Etat verra les vrais catholiques s'abstenir de la lecture des ouvrages que l'Eglise leur interdira; car ils ont la

conviction qu'ils doivent lui obéir, et ils lui obéissent volontairement, librement et avec amour. L'histoire , semblable à un thermomètre , indique à quel degré les peuples ont été pénétrés de l'esprit de l'Eglise et dociles ou récalcitrants à sa voix, suivant que ses pages constatent des degrés d'ordre ou de désordre.

« Les catholiques et les libéraux , disons mieux , les peuples veulent la liberté; de jour en jour ce sentiment si juste et si noble prend une nouvelle énergie et se développe avec rapidité. Partout, de jour en jour , les voix les plus éloquentes en démontrent mieux la légitimité et la nécessité ; et pour confirmer leurs démonstrations, d'officieux ministres ont soin chaque jour de rendre le despotisme plus haïssable. Qu'il faut ignorer les choses de ce monde pour nourrir l'espoir d'arrêter un tel élan ! Nous serons libres, parce que c'est notre volonté arrêtée. C'est notre droit! Et plus vous aurez usurpé les droits que nous avons sur nos enfants , courbé l'instruction sous votre bon plaisir , imposé votre langue et proscrit la nôtre, réservé les emplois et vos faveurs aux Hollandois et aux protestants, renforcé votre inquisition, accumulé les destitutions, enchaîné la presse, rempli vos geôles , plus vous aurez traîné de prêtres devant vos tribunaux , plus vos juges amovibles auront condamné de citoyens chers à la patrie et absous par l'opinion; plus la liberté s'affermira sur les ruines de vos œuvres. Nous serons libres, et beaucoup de nations des deux mondes seront

libres, soit par leur énergie , soit par la libre action de l'Eglise. Malheur à celles qui resteront sous le joug de l'homme! — Quelle pitié devoir quelques ministres conspirer contre un sentiment déjà trop fort pour être vaincu, et dont la force croît constamment! Quelle pitié de voir des ministres songer à des baïonnettes contre les intelligences ! d'autres opposer une ligne de douaniers à la pensée ! Aveugles qu'ils sont! ils ne s'aper- 'çoivent pas que la pensée, que la volonté de la liberté a déjà poussé sous leurs pas d'indestructibles racines!

« Résignez-vous : le nouveau système social, dans toute la vigueur de sa jeunesse, s'avance; reculez; ne disputez point le terrain pied à pied; les peuples veulent une justice entière, elle seule pourra rétablir le calme. Le temps des illusions est passé. Ce que vous nous avez rendu, nous sommes justes, nous le publions hautement; nous sommes généreux, nous vous en rendons grâces comme si c'étoit plus qu'une réparation. Mais , songez-y bien, vous nous rendrez justice complète; et si vous mettez trop de mauvaise foi à nous la rendre, vous nous donnerez en outre des sûretés nouvelles contre vous. Voilà l'avenir.

« Bruxelles, le 22 février 1830.

« L. F. De Robiano de Borsbeek. »

(1) On remarque que la Gazette de France, qui a reproduit l'article de M. de Robiano , en a perfidement omis la fin , comme trop libérale pour les gallicans et les absolutistes du ministère Polignac. (Courrier des Pays-Bas,)

j8 EXPOSITION DES SENTIMENTS

Que de dignité et en même temps que de vraie sagesse clans ce langage! Quelle mâle et chrétienne fermeté! Et pourquoi faut-il que de pareils exemples trouvent parmi nous si peu d'imitateurs? Nous aimons surtout à les proposer à Mgr Jean- François -Marie Le Pappe de Trévern , conseiller d'état , évêque de Strasbourg , qui a certes de tout autres idées que les catholiques belges , si nous en jugeons par son mandement de carême que nous avons en ce moment sous les yeux.

Ce prélat commence par raconter au clergé et aux fidèles de son diocèse, « qu'établi par l'Esprit ce saint pour les diriger dans les voies du ciel , il « s'étoit fait la loi de rester étranger aux discus- « sions civiles et politiques (i). » Assurément il y a en France dix mille lois qui ne valent pas celle-là. M. de Trévern y avoit pourtant mis in petto une restriction, et c'est lui-même qui nous l'apprend. « Si le trouble, dit-il, alloit, nos très chers frères , « à vous enlever la liberté d'esprit nécessaire pour « remplir les fonctions de votre état, les devoirs

ce de votre profession alors nous serions non

«seulement justifié, mais obligé même d'opposer à a vos alarmes des motifs plus puissants de sécurité ce et de calme (2). » Or c'est là justement ce qui est arrivé : le trouble est allé à enlever la liberté d esprit nécessaire aux Strasbourgeois pour remplir les fonctions de leur état. Et cela comment? Par une fermentation artificielle et concertée qui re-

(2) P. 1 et 2.

mue au parti considérable de lettrés journalistes, en travail perpétuel dans la capitale (1). » Ces lettrés journalistes qui aspirent sans doute au mandarinat , ont attaqué les sept ministres que nous avons le bonheur de posséder : et encore en quel style! « Est-il concevable que, si près encore du « grand siècle, nourris de ses illustres écrivains, a ils en aient si étrangement rejeté la grâce et la « noble décence pour adopter le ton virulent . « d'une rudesse anti-francoise? Est-il concevable « qu'ils se soient abaissés à d'outrageuses et indignes « expressions, que proscrit l'urbanité de nos « mœurs, et t abondance d une langue qui sauroit « au besoin allier la véhémence du reproche, l'é- « nergie de l'invective avec les égards dus au rang, « à la dignité des personnes (2)? » Monseigneur, ainsi qu'on le voit, permettroit l'invective , même énergique, pourvu qu'elle n'eût pas le ton virulent d'une rudesse anti-francoise. Voilà ce qui le choque, et avec raison; car enfin, comme il le dit : « Quand on n'a que le bien public en vue, on écrit « tout autrement (3). » Et là-dessus épanchant sa douleur avec une grave et noble décence, et dans le style du grand siècle : « O vous, s'écrie-t-il , N. «T. C. F. , qui n'êtes pas encore initiés dans la « langue de votre patrie, vous pouvez aujourd'hui « vous féliciter. Du moins vous ne connoissez pas « encore un genre de souffrance qui pour nous est

(1) P. 1 et 2.

(2) Ibid.

a un vrai supplice (i). » Je ne crois pas que, depuis l'origine de l'Eglise, on trouvât dans i'épiscopat un second exemple d'une si vive et si touchante sensibilité littéraire.

Toujours pour calmer le trouble qui iroit à enlever à ses diocésains la liberté desprit nécessaire pour remplir les fonctions de leur état , Mgr Le Pappe de Trévern se rend envers eux garant de tous et chacun de nos ministres, dont il a été à portée de connoitre personnellement quelques uns , et de juger les autres par des faits (2). Puis vient l'éloge de chacun d'eux, et d'abord , comme il est juste, de M. le président du conseil, qui fera l'admiration de la postérité (3). Toutefois un doute pénible obscurcit un instant l'esprit du prélat. « A. tous ses « mérites joindra-t-il dans la tribune celui de la « parole? Nous l'ignorons encore. » Cela est triste, il faut l'avouer : mais voici la consolation. « Nous « savons, quelque sensibles que nous soyons aux « charmes de l'éloquence , nous savons cependant « que l'on ne gouverne pas les peuples par des « mots , du verbiage (4). » Ce qui signifie que quelque sensible que Monseigneur soit au verbiage , il ne se désespérera pourtant point dans le cas où M. de Polignac viendrait par hasard à en manquer.

Nous passons sous silence les compliments

(2) Ibid.

(4) Ibid.

DES CATHOLIQUES BELGES. 8l

adressés au ministre qui tient en main le gouvernail de nos flottes ( i) , ainsi qu'à ses collègues de la guerre, de l'intérieur, de l'instruction publique, de la justice et des finances; car pas un n'est oublié , et c'eût été en effet dommage, puisque l'opinion que le prélat s'est formée d'eux ne peut laisser aucun ombrage sur leurs intentions, aucune inquiétude sur leurs projets (2).

Je ne blâme ni ne loue cette opinion en so , • mais je me demande d'où vient, dans Mgr Le Pappe de Trévern, cette admiration qui, pour me servir d'une de ses expressions, a enlevé son cœur jusqu'à l'enthousiasme (3). Car enfin l'on sait que le même enthousiasme erdevoit il y a quelque mois également son cœur, sous le ministère de MM. de Vatimesnil et Feutrier; qn'il ne voulut jamais adhérer à la protestation des évèques contre les ordonnances du mois de juin , et qu'il s'empressa de les faire exécuter, autant que possible , dans son diocèse.

La conclusion de tout cela est, au reste, un conseil fort sage. « En vous félicitant, dit-il à ses « diocésains, sur les avantages temporels dont une « Providence indulgente vous a favorisés, nous « vous dirons: soignez, cultivez vos possessions, « augmentez-en le revenu, si vous le pouvez; et si « vous en avez le goût , ajoutez-y les embellisse-

(2) Ibid.

82 EXPOSITION DES SENTtMKNTS

« mens dont elles sont susceptibles (1). » Il faudrait être bien endurci pour résister à de semblables exhortations. Nous pensons mieux des Strasbourgeois , et nous osons promettre à leur évèque que ses paroles ne seront pas perdues.

Le prélat, s'adressant ensuite aux protestants assez nombreux sur cette frontière , leur tient un langage qui paroîtra sévère , dit-il : en un mot il leur parle de la nécessité indispensable de rentrer dans V unité. « Suivez, ajoute Mgr de Trévern, le « guide que vous y trouverez, le guide sans lequel « l'unité ne peut être, et avec lequel il est impos- « sible qu'elle ne soit pas; ce guide dont le bon « sens, la sainte Ecriture et l'enseignement de « tous les siècles concourent à prouver l'institu- « tion divine; ce guide enfin qui au roi t prévenu « les dissensions, les schismes, les hérésies dans le « monde chrétien, si des esprits emportés et superce bes ne l'avoient calomnié , pour s'y soustraire ; « ou qui, de nos jours., répareroit encore toutes « les brèches, si les descendants plus avisés, plus « calmes que leurs devanciers, recouroient à son « autorité tutélaire (2). >j

Cela seroit assez bien , si , à ce mot vague de guide, qui n'est ni de l'Ecriture ni de la tradition , le prélat eût substitué celui de chef ', ou, encore mieux , le nom consacré de souverain Pontife, qui implique la plénitude de puissance dans FEglise et sur l'Eglise, telle qu'il est de foi qu'elle appartient

JJi:S CATHOLIQUES, BELGES. 83

au successeur du Prince des apôtres. Mgr de Trévern craindroit-il de parler comme les conciles? Pousseroit-il le gallicanisme jusqu'à prétendre réformer leur langage et celui de l'univers chrétien? Et sont-ce là les leçons qu'on reçoit dans cette petite Sorbonne qu'il a fondée dans son diocèse, et dont il court de si étranges bruits? Seroit-il vrai qu'elle eût pour principal but de combattre et de ruiner, dans l'esprit des jeunes prêtres, les doctrines romaines , les doctrines de ce guide sans lequel V unité ne peut être et avec lequel il est impossible quelle ne soit pas? Seroit-ii vrai qu'un juif récemment converti, chrétien sincère, nous n'en doutons pas, mais sans éludes théologiques, y fût chargé d'un cours sur l'histoire de l'Eglise dans lequel il apprendroit à ses auditeurs, « qu'ace près la promesse faite au premier homme, i'hu- - manité devint enceinte du Rédempteur ; que ie « temps qui s'écoula jusqu'à la venue du Messie « fut celui de Va grossesse et de la gestation ; que « dans la plénitude des temps, lorsque l'humanité a fut à son terme, elle accoucha, etc. ? » Seroit-il vrai que ces scandaleuses extravagances fissent partie de ce qu'à Strasbourg on appelle les hautes éludes ecclésiastiques, d'un enseignement autorisé, protégé par le premier pasteur? Nous aimons à croire que non; comme aussi nous repoussons l'idée que Mgr de Trévern ait eu l'intention de consacrer deux pages entières de son mandement à la satire indirecte d'un prêtre vénérable, d'un vieillard dont Ja vie , les talents, la fortune , ont été

employés à former plusieurs générations sacerdotales, et qui, en ce moment même, occupe encore une des charges les plus importantes du diocèse ; nous repoussons, dis-je, d'autant plus cette idée, que cet odieux oubli de toute convenance n'auroit d'autre cause, dit-on, que l'attachement de ce prêtre, universellement respecté, au Siège apostolique et à son invariable enseignement.

Mais ce qu'il faut bien croire, puisque nous en avons sous les yeux la preuve, c'est que Mgr l'évêque de Strasbourg ait écrit cette phrase dans un mandement : « Nous rappellerons à votre souvenir « les besoins des deux petits séminaires , asiles de « vos enfants, pépinière de votre clergé, tous les « deux encombrés de dettes , nécessitées par les « constructions de l'un , et par l'acquisition de « l'autre d'après les injonctions de ï autorité supé- « Heure (ï). »

Ainsi îorsqu il s'agit d'un des droits le plus sacré de l'Eglise, le plus indispensable à sa conservation, d'un droit d'où dépend essentiellement la perpétuité du ministère , Mgr Le Pappe de Trévern reconnoît ï autorité supérieure du pouvoir civil, et se tient obligé d'obéir à ses injonctions : tant il est vrai que la servilité, poussée jusqu'à l'abandon des premiers devoirs de Tépiscopat , est le caractère natif et indélébile du gallicanisme. Eh? Monsei gneur, au lieu d'écrire de déplorables mandements pour défendre les ministres qui n'ont que faire de

vos étranges apologies, défendez l'Eglise attaquée de toutes parts , défendez vos propres droits scandaleusement envahis , défendez Jésus-Christ contre les complots des princes et des rois de la terre , qui ont rejeté son joug loin d'eux ( i) , et laissez les hommes à portefeuille se recommander eux-mêmes, par leur éloquence et par leurs œuvres, à V admiration de la postérité.

Voici venir maintenant, de l'autre extrémité de la France , Mgr Mathias Le Groing de la Romagère, évéque de Saint-Brieuc. En pasteur qui s'intéresse à l'instruction de ses brebis, il leur apprend que « les deux plus grandes puissances de l'Europe ont « posé les armes par suite d'une sage médiation à « laquelle la France a pris une part active; que le « commerce, plus libre à l'extérieur, a donné la « facilité de nous procurer tout ce qui est utile à « la vie; que, dans l'intérieur, aucune révolte, au- « cune agression étrangère n'a troublé la paix de « l'Etat ; enfin que des moissons meilleures que « celles de l'année qui avoit précédé, sans procurer « toute l'abondance que nous pouvions désirer , « ont cependant occasioné une diminution sen- « sible dans le prix des grains (2). » Tout seroit donc, N. T. C. F. , continue-t-il, dans une profonde paix et dans un état aussi heureux que les François peuvent le désirer, si quelques hommes qui ne

trouveront jamais le bonheur n abusoient pas

de la liberté de la presse , en publiant des opinions

(1) Ps. 11,

(2) Mandement pour le carême, p, 3 et 4,

anti-royalistes (i). Tout seroit bien sans cela ; car, du reste, de quoi la religion pourroit-elle se plaindre? Qu'a-t-elle. à redouter ? qu'a-t-elle à réclamer, lorsque « notre église cathédrale ressent au jource d'hui les effets de cette bienfaisance royale , et ce qu'elle va voir le maître-autel rétabli , avec une ce magnificence digne du premier temple du diocc cèse (2)? » La béatitude épiscopale de Mgr Le Groing seroit donc complète sans les opinions anti- royalistes. Toutefois il ne veut pas qu'on s'inquiète beaucoup ; et la preuve qu'on a tort de craindre une révolution, c'est qu'il y a déjà eu une révolution, que la Providence y a mis fin, et que dès-lors il est impossible qu'on en revoie jamais une autre, a Pourriez-vous, s'écrie-t-il , oublier les ^ merveilles qu'elle fit éclater quand elle mit fin, dans v le dernier siècle , à l'horrible persécution qui avoit ce fait proscrire tout le clergé catholique , et périr ce sur l'échafaud le roi , tout ce qu'il y avoit de ce grands , de riches et surtout d'hommes religieux (( et vertueux (3)? »

Eh! bon Dieu, Monseigneur, que dites-vous donc là ? Nous connoissions bien les horreurs de l'épouvantable persécution dont vous parlez : mais qu'elle ait fait périr sur V èchafaud tous les hommes religieux et vertueux , en vérité, avant votre mandement, nous ne l'avions jamais ouï dire. Permettez-nous au moins de faire une exception,

(1) P. 4 et 5.

sans quoi il y auroit trop à plaindre le diocèse de Saint-Brieuc, qui assurément Test assez déjà.

Monseigneur Le Groing n'a pas des raisons moins fortes pour tranquilliser ses diocésains sur le sort futur de la religion catholique en France. D'abord toute alarme à ce sujet est visiblement un piège du démon : car qui peut, si ce n'est le démon , s'inquiéter des attaques renouvelées chaque jour avec plus d'astuce et de fureur contre le ' royaume de Jésus-Christ ? Et puis, ajoute très-judicieusement le prélat, que pouvez-vous craindre? vous n'avez qu'à conserver la foi , vous ne la perdrez jamais. Chrétiens pusillanimes, rassurez-vous donc. Souvenez-vous du prophète Elie, du Dieu de Clovis et du Dieu de saint Louis , et ne doutez pas un seul moment que « si vous persévérez dans » l'attachement à la foi que vous avez montré » constamment dans le temps de la persécution , » et qui s'est réveillé plus que jamais pendant le » dernier jubilé, aucune puissance ne parviendra » à vous ôter le précieux trésor de votre reli- » gion (2). »

Plein de sécurité sur tout le reste, l'unique souci de Monseigneur Le Groing de la Romagère, c'est qu'où se départe du premier article de la déclaration de 1682. Nous ferons grâce à nos lecteurs de toutes les pauvretés qu'il entasse, à ce sujet, dans dix grandes pages de son mandement. Cela est trop au dessous de toute réfutation. Il n'a pas même

(2) Ibid.

la première idée de l'importante question qu'il discute avec une si rare ignorance, et qu'il décide, le croiroit-on? par l'autorité de l'Eglise romaine, qu'il a l'audace de rendre complice de ses dangereuses erreurs. Roma locuta est; causa fuiita est, dit-il; et nous le disons avec lui, mais dans un autre sens, et appuyés sur une suite non interrompue d'actes et de constitutions du.Siége apostolique, qui, depuis cent cinquante ans, ne cesse de réprouver, casser, annuler la déclaration tout entière de 1682.

Et veut-on voir la conséquence que Monseigneur Le Groing tire lui-même de la doctrine qu'il soutient si savamment? «Fidèles à Dieu, dit-il., ainsi y> que vous le fûtes toujours, vous continueriez » d'obéir, dans l'ordre civil , à celui qui tiendroit » du Ciel la puissance souveraine , quelque déré- » glées que fussent ses mœurs , quelle que fût sa » croyance religieuse, quels que pussent être les » abus apparents ou réels de son gouvernement, » quelque impies enfin et tyranniques que fussent v les lois qu'il dicterait pour vous pervertir. » Se peut-il qu'il y ait dans le monde, je ne dis pas un chrétien , mais un homme croyant en Dieu, dont l'ame ne se soulève pas d'indignation en entendant de semblables paroles !

A ces causes , conclut le prélat, nous permettons F usage des œufs. Mais de quel droit, s'il vous plaît? Est-ce que les œufs ne sont pas une chose temporelle et civile?

Nous aurions cru peut-être devoir nous étendre

un peu davantage sur cette dernière partie du mandement de Monseigneur Le Groing, si nous n'avions, dirons-nous, la triste ou consolante certitude que, dans son diocèse, un des plus catholiques de France, tout le monde sait que les soins dont auroit besoin la tête de ce vieillard ne sont nullement du ressort de la théologie : et c'est là, nous aimons à le reconnoître, ce qui le rend excusable.

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