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16 octobre 1850.
Après trente années de convulsions , de guerres civiles et étrangères , de gloire au dehors et de larmes au dedans, d'anarchie et de despotisme, tout à coup on vit apparoître comme l'ombre de l'ancienne royauté, et tous les yeux se fixèrent sur elle , et l'on crut que l'ordre alloit renaître, et que le repos de l'avenir étoit assuré désormais , car elle apportoit des paroles de paix et de conciliation. Une éternelle alliance, c'est ainsi qu'on parloit, fut conclue entre le passé et le présent ; et des décombres énormes de je ne sais combien de gouvernemens écroulés, s'éleva un édifice nouveau, espèce de temple construit à la hâte, dans lequel les partis, abjurant leurs vieilles haines, dévoient s'unir et s'embrasser. Tout cela se passoit hier, et aujourd'hui l'on çhercheroit en vain quelques tra-
ces de ce qu'on disent affermi pour jamais : le temps roule ses flots sur ces vastes ruines.
En moins d'un demi-siècle on a vu tomber la monarchie absolue de Louis XIV , la république conventionnelle , le directoire , les consuls , l'empire, la monarchie selon la Charte : qu'y a-t-il donc de stable? et dans ce mouvement précipité qui emporte les peuples et leurs lois, leurs institutions, leurs opinions, qu'est-ce qui demeure, qu'est-ce qui survit au fond du cœur des hommes? deux choses , seulement deux choses , Dieu et la liberté. Unissez-les , tous les besoins intimes et permanens de la nature humaine sont satisfaits , et le calme règne dans Punique région où il puisse régner sur la terre , dans la région de l'intelligence : séparez-les , le trouble aussitôt commence et va croissant, jusqu'à ce que leur union s'opère de nouveau.
La fièvre qui agite toutes les vieilles sociétés chrétiennes, les commotions qui les ébranlent, ne sont que l'effort, la réaction du christianisme même contre l'anarchie et le despotisme , pour régénérer le monde en rétablissant l'ordre progressivement détruit : et si cette fièvre terrible doit peut-être se prolonger encore long temps , c'est qu'un concours de circonstances qu'on ne déplorera jamais assez , a mis, pour ainsi dire, momentanément en mouvement les éléments mêmes de la vie , la religion et la liberté.
Lorsqu'après les tumultes de la fronde, dernier et foible essai de résistance à un pouvoir qui ne
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vouloit plus reconnoître de bornes, tout plia sous la volonté arbitraire d'un seul , la religion ellemême asservie perdit sa dignité en perdant son indépendance, et le clergé français, malgré les condamnations de Rome , recevant à genoux les doctrines serviles que le despotisme lui imposoit insolemment, corrompit dans son propre sein l'esprit du catholicisme , et le rendit, aux yeux des peuples, complice du pouvoir qui avoit planté sa tente sur les derniers débris de lalibertéchrétienne. Trouvant la servitude près de l'autel , les hommes s'effrayèrent de Dieu.
Cette cause , jointe à plusieurs autres, produisit la philosophie passionnée du dix-huitième siècle , qui attaqua simultanément le despotisme et la religion , persuadée qu'on ne pouvoit triompher de l'un sans renverser l'autre; et lorsque s'opéra, par un mouvement soudain et presque unanime , l'affranchissement politique, la même opinion, établie dans la tête de quelques monstres , enfanta ces épouvantables persécutions auxquelles on ne sauroit rien comparer dans les annales de la tyrannie.
De là , et qui pourroit s'en étonner ? la longue défiance des catholiques pour tout ce qui se présentoit sous le nom de liberté. Cenomréveilloit en eux trop de souvenirs sinistres; il seconfondoit trop naturellement dans leur esprit avec la haine du christianisme, pour qu'ils ne le redoutassent point comme le signal de l'oppression de leurs droits les plus chers et les plus sacrés : et il faut avouer
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qu'on a peu fait pour les détromper d'une erreur dont les conséquences, si elle se prolongeoit, deviendroient de plus en plus funestes.
Ainsi se sont trouvés en opposition les deux principes sur lesquels repose, non seulement le bonheur des peuples et leur perfectionnement réel, mais leur existence même.
Le temps, l'expérience, et, on doit le dire à l'honneur du siècle, des discussions sérieuses et loyales ont commencé , de part et d'autre , à diminuer les préjugés. Déjà le vrai libéralisme , et il est aujourd'hui incomparablement le plus nombreux, comprend que la liberté doit être égale pour tous, ou qu'ellen'estassurée pour personne ; que les catho liques y ont le même droit que ceux qui professent d'autres doctrines, et qu'après tout le catholicisme , non pas le catholicisme bâtard et dégénéré des gallicans, mais le catholicisme romain, qui, de l'aveu des protestants et des catholiques les plus éclairés, sauva au moyen âge la civilisation et la liberté européenne , a en soi quelque chose de noble et de généreux que nulle ame élevée ne peut méconnoître. Nous ne doutons pas qu'un jour, et par le seul progrès de la raison publique qui, d'année en année , se délache davantage des préjugés étroits et des tristes erreurs de la philosophie du siècle dernier, il ne vienne à comprendre de plus que , non seulement le catholicisme n'a rien d'incompatible avec la liberté , mais qu'il en est en réalité l'unique base solide et durable, parce que, hors de lui , elle n'est jamais et ne peut être qu'un
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fait. Or les faits passent, le droit seul demeure, et clés qu'on rejette le catholicisme, il est impossible à la raison de concevoir le droit.
D'un autre côté, les catholiques, instruits par l'expérience , ont reconnu que le pouvoir étoit pour la religion un mauvais appui ; qu'elle a sa force ailleurs , c'est-à-dire en elle-même , et que sa vie est la liberté. Etouffée sous la pesante protection des gouvernements, devenue l'instrument de leur politique et le jouet de leurs caprices, elle périssoit si Dieu lui-même, dans les secrets conseils de sa providence qui veille sans cesse sur la seule société qui ne finira jamais, n'avoit préparé son affranchissement; et le devoir des catholiques est aujourd'hui de coopérer de toute leur puissance à cet œuvre de salut et de régénération. Car enfin , qu'ont-ils à désirer, sinon la jouissance effective et pleine de toutes les libertés qu'on ne peut légitimement ravir à aucun homme, la liberté religieuse , la liberté d'éducation , et , dans l'ordre civil et politique, celles d'où dépendent la sûreté des personnes et des propriétés , avec la liberté de la presse, qui, ne l'oublions pas, est la plus forte garantie de toutes les autres? Souhaiter autre chose, c'est souhaiter l'oppression de l'Eglise et la ruine de la foi. Voilà ce que tous doivent vouloir, parce que c'est le premier intérêt de tous : voilà la base sur laquelle les hommes sincèrement attachés à l'ordre peuvent et doivent s'unir de bonne foi et sans l'ombre de réticence.
Et qu'on ne s'effraie pas , encore un coup, de ce
qu'a de nouveau un pareil état: tout n'est- il pas nouveau, inoui, dans ce qui se passe depuis quarante ans? Il y a des époques d'exception où l'on ne doit ni se conduire ni juger d'après les maximes et les règles ordinaires. Lorsque rien n'est fixé dans le monde, ni l'idée du droit et du pouvoir, ni l'idée de justice , ni l'idée même du vrai , on ne peut échapper à une effroyable succession de tyrannies que par un développement immense de liberté individuelle, qui devient la seule garantie possible de la sécurité de chacun , jusqu'à ce que les croyances sociales se soient raffermies , et que les intelligences , dispersées pour ainsi dire dans l'espace sans bornes, recommencent à graviter vers un centre commun.
Saisissons-nous donc avec empressement de la portion de liberté que les lois nous accordent, et usons-en pour conquérir toute celle qui nous est due , si on nous la refusoit. Il ne s'agit pas de s'isoler, et de s'ensevelir lâchement dans une indolence stupide. Catholiques, apprenons à réclamer, à défendre nos droits , qui sont les droits de tous les Français , les droits de quiconque a résolu de ne ployer sous aucun joug, de repousser toute servitude, à quelque titre qu'elle se présente et de quelque nom qu'on la déguise. On est libre quand on veut l'être; on est libre quand on sait s'unir, et combattre, et mourir plutôt que de céder la moindre portion de ce qui seul donne du prix à la vie humaine. Il y a des choses du temps , soumises à ses inévitables vicissitudes , et il y a des cho-
ses éternelles : ne les confondons point. Dans le grand naufrage du passé, tournons nos regards vers l'avenir, car il sera pour nous tel que nous le ferons. Rallions-nous franchement , complètement à tout pouvoir qui maintiendra l'ordre et se légitimera par la justice et le respect des droits de tous. Nous ne lui demanderons aucuns privilèges; nous lui demanderons la liberté, lui offrant notre force en échange. Mais, qu'on le sache bien, si, dans l'entraînement d'une passion aveugle, qui que ce soit osoit tenter de nous imposer des fers, nous avons juré de les briser sur sa tête.
Nous n'avons point d'arrière-pensées , nous n'en eûmes jamais : notre parole c'est toute notre ame. Espérant donc d'en être crus, nous dirons à ceux dont les idées diffèrent , sur plusieurs points , de nos croyances : Voulez-vous sincèrement la liberté religieuse, la liberté d'éducation, sans laquelle il n'est point de liberté religieuse, vous êtes des nôtres; et nous sommes des vôtres aussi, car nous voulons non moins sincèrement, avec la liberté de la presse, les libertés politiques et civiles compatibles avec le maintien de l'ordre. Toutes celles que les peuples, dans le développement graduel de leur vie , peuvent supporter , leur sont dues , et leur progrès dans la civilisation se mesure par leur progrès, non fictif mais réel, dans la liberté.
Nous ne pensons pas, il s'en faut de beaucoup, que la société soit encore arrivée à un état stable ; mais si, avant que l'harmonie entre ses éléments
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divers se soit établie , elle doit éprouver de nouvelles secousses , l'union de ceux qui sont attachés à la liberté véritable contribuera du moins à en atténuer la violence et à en abréger la durée.
Qu'un sentiment d'amour mutuel et de compassion délicate , nous rapprochant les uns des autres malgré les dissidences d'opinions, adoucisse l'amertume des regrets , et ferme peu à peu des blessures profondes, qui ne laisseront après tout que d'honorables cicatrices. Nous avons tous souffert , dans les alternatives qui se sont , depuis un demi-siècle, succédé si rapidement: nous avons tous été froissés dans nos intérêts, nos affections; la plainte a été sur toutes les lèvres ; qu'elle trouve une entrée dans tous les cœurs. Elevons un autel à la pitié, et que son culte soit désormais sacré parmi nous. Malheur à qui ne trouveroit pas en soi une larme pour d'indicibles infortunes! Mais malheur aussi à qui ne reconnoîtroit pas la main de Dieu dans ces grandes catastrophes qui consternent la pensée humaine! Et puis les réalités sont loin d'être toujours ce qu'elles nous semblent , et l'apparente rigueur des jugements célestes recouvre souvent une miséricorde immense. Charles V , près d'expirer , se fit apporter la couronne d'épines de Notre-Seigneur par l'évêque de Paris , et par l'abbé de Saint-Denis la couronne du sacre des rois. « Celle d'espines receupt à grant « devocion larmes et révérence , et haultement la « fist mettre devant sa face ; celle du sacre fistmeth tre squs les piez : adonc commença telle oraison
« à la saincte coronne : O coronne précieuse , dya- « dème de notre salut , tant est douls et enmiellé le « rassadyement que tu donnes , par le mystère qui « en toy fu compris à notre redempcion ; si jvrraye- « ment me soyt cellui propice , duquel sang tu fus « arousée , comme mon esprit prent rejoyssement « en la visitacion de ta digne présence. » — « Après « tourna ses parolles à la coronne du sacre , et dist : « O coronne de France , que tu es précieuse , et « précieusement très-vile : précieuse, considéré le « mystère de justice lequel en toy tu contiens et « portes vigoureusement, mais vile et plus vile « de toutes choses, considéré le faiz, labour, ance goisses , tourmens et peines de cueur , de corps, « de conscience et périlz d'ame , que tu donnes à « ceux qui te portent sur leurs épaules ; et qui « bien à ces choses viseroit, plustost te lairoit en « la boe (boue) gésir, qu'il ne te releveroit pour « mettre sur son chief (i). »
(1) Mémoires de Christine de Pisan,
DE LA POSITION DU GOUVEttNEMENT.
17 octobre 1830.
On ne peut, en général, que louer les intentions d'ordre que le gouvernement a montrées jusqu'ici, et , sauf quelques exceptions , le soin qu'il a pris d'empêcher qu'aucune atteinte fût portée à aucun droit. Mais s'il y a eu droiture et loyauté dans sa conduite, au degré du moins où l'on pouvait raisonnablemen t l'espérer, y a-t-il eu également ce tact politique, ce coup d'œil juste et prompt, et, pour ainsi dire, ce génie du pouvoir, qui , découvrant l'avenir dans le présent, marche droit à lui, et semble le créer, parce qu'il l'a deviné? Le ministère a-t-il bien jugé sa position et celle de la France? A-t-il jeté un regard ferme jusqu'au fond des événements qui viennent de s'accomplir? A-til vu clairement tout ce qu'ils renferment, tout ce qu'ils ont décidé sans retour? Nous ne le pensons
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pas. Si l'on examine attentivement ses paroles et ses actes, il semble au contraire dominé par une préoccupation dangereuse de ce qui n'est plus , de ce qui ne peut plus être. Dans son stérile labeur, tout occupé d'évoquer des ombres, il ne vit que de souvenirs, il ne fait que du passé. Or nul moyen plus sûr de passer vite soi-même. A la vérité l'on s'en consolerait, s'il passait sans de trop vives secousses; mais on doit aujourd'hui redouter tout ébranlement.
De vieilles idées, d'anciennes habitudes, quelque chose à la fois de routinier et de systématique, et aussi la peur qui obscurcit et rétrécit tout, ont égaré sur beaucoup de points les hommes qui nous gouvernent, lorsqu'il importait si fort de mettre à profit les premiers moments , pour imprimer aux choses une direction conforme à l'état des esprits et aux nécessités des temps. Entrons dans quelques détails.
On l'a dit, et rien de plus vrai, il n'existe maintenant en France que des individus. Tous les centres particuliers d'influence politique fondée sur des droits spéciaux et des intérêts distincts , toutes les hiérarchies , toutes les corporations ont été dissoutes; et ce travail de nivellement, achevé par la révolution , avoit commencé plusieurs siècles avant elle, sous la monarchie qui dégénéroit rapidement en despotisme. La conséquence de ce fait, universellement reconnu, c'est qu'il ne peut aujourd'hui exister en France qu'un seul genre de gouvernement; la république. Quelque nom qu'on
lui donne , sous quelque forme qu'on la déguise , ce sera elle et uniquement elle qu'on aura d'ici long-temps. Les hommes n'y peuvent rien , leur puissance est nulle contre la nature des choses. Mais chaque espèce de gouvernement a ses conditions essentielles qui constituent l'unité qui lui est propre; et ces conditions nécessaires, lorsqu'elles ne sont qu'imparfaitement remplies , cherchent sans cesse à se réaliser, et se réalisent de fait tôt ou tard ; car, dans la société comme dans l'univers, tout tend à l'unité , et c'est en vain qu'on lutte contre cette invincible loi. Cette lutte , toujours inutile, est aussi toujours funeste; et c'est en politique une règle sans exception , que lorsqu'un genre de gouvernement est nécessité par des causes quelconques , les plus sûres garanties de l'ordre , tel qu'il peut exister , se trouvent dans la réalisation complète des conditions essentielles à ce genre de gouvernement. Autrement on établit dans son sein même une guerre intestine, d'où résulte un malaise, une irritation qui va croissant, jusqu'à ce que le principe des institutions ait renversé ce qui lui fait obstacle, ce qui arrête son développement naturel, inévitable, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'on arrive à une révolution.
Celle qui vient de s'accomplir et qu'il étoit si facile de prévoir, n'a pas eu d'autre cause. Deux principes opposés étoient en présence, se combattant perpétuellement : le principe monarchique sans force réelle, sans racine dans les mœurs, sans appui solide dans la nation ; et le principe
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démocratique clans toute la vigueur d'une première sève, lié aux intérêts publics, en harmonie avec les habitudes et les idées régnantes , consacré fondamentalement par les lois. On s'est obstiné à faire prévaloir le premier de ces principes, le second a réagi, et le trône est tombé. Qui pouvaitle soutenir?
Or, disons-le avec franchise, le gouvernement nouveau semble jusqu'à présent n'avoir pas mieux jugé que l'ancien sa position propre et celle des choses. En héritant de son pouvoir, on diroit qu'il a hérité aussi des erreurs qui l'ont perdu. Egaré par je ne sais quelles vaines théories du gouvernement représentatif, il détourne ses regards des réalités qui vivent et se meuvent autour de lui , pour les fixer sur des abstractions. A l'exemple du pouvoir déchu , il s'efforce de combiner des éléments incompatibles de monarchie et de république. Le trône un matin s'est trouvé vide , il y est monté pour continuer l'œuvre des années précédentes et recommencer le passé. Ce n'est pas ainsi qu'on finit, mais c'est ainsi très certainement qu'on prolonge les révolutions. Et si l'ancien gouvernement a succombé à cette épreuve absurde, que peut se promettre celui-ci ?
D'importantes questions ont été décidées irrévocablement dans les journées de juillet. Il falloit le reconnoître , et , sans perdre un moment , constater par des lois ce qu'avoient accompli et la force des armes et la force plus grande de l'opinion. Au lieu de cela, qu'on nous passe ce mot, on a fait rentrer par une porte ce qui étoit sorti
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par l'autre , et la nation s'est immédiatement trouvée assise au même spectacle. Il n'est pas surprenant que les acteurs soient un peu sifilés.
Répétons cependant que les intentions du pouvoir ont été droites; seulement il s'est mépris et grandement mépris. Le renversement de la Charte de Louis XVIII , par le principe démocratique aujourd'hui tout-puissant en France, amenoit , comme des conséquences nécessaires, l'abolition de l'hérédité de la pairie , qui ne se lie à rien dans nos mœurs et dans notre législation présente, et un large développement du système d'élection. Ce dernier point surtout est capital : arrêtons-nous-y quelques instants.
On se trompe beaucoup , si on s'imagine que la propriété, morcelée comme elle l'est en France , offre une garantie d'attachement à l'ordre dans ceux entre les mains de qui elle est divisée. Au contraire , c'est dans la moyenne propriété que se trouvent aujourd'hui les ambitions les plus dangereuses, et pendant long-temps encore elle sera l'instrument principal des factions politiques. Quand donc vous créez pour elle des privilèges d'élection , au lieu d'assurer la tranquillité du pays et la stabilité de ses institutions, vous les abandonnez à ceux qui seront presque toujours , au moins en général, les plus mécontents de ce qui est; et pour n'en pas douter, il suffiroit de savoir que les journaux n'exercent sur aucune portion du peuple autant d'influence. De toutes les manières de classer les hommes, le cens est d'ailleurs,
en soi et par sa nature propre , la plus mauvaise. C'est lui qui perdit Athènes, et il perdrait des états bien plus fortement constitués.
Le besoin de l'ordre n'existe nulle part, excepté quelques courts instants de délire, à un aussi haut degré que dans les masses , et particulièrement dans la population des campagnes; et voilà pourquoi l'organisation des gardes nationales , à laquelle les masses sont appelées à concourir, est presque partout aussi bonne quelle puisse l'être, certaines circonstances passagères étant données. Appelez donc les masses à partager le droit électoral; mais qu'il s'exerce sous des formes simples? qui n'exigent pas une longue étude pour être comprises; autrement les habiles, c'est-à-dire les coteries, et, selon les temps, les factions , disposeroient des choix.
Mais il ne suffit pas d'étendre au plus grand nombre possible le droit d'élection, il faut encore multiplier les élections mêmes : le gouvernement n'a point d'intérêt plus pressant. Il ne saurait accorder une place, qu'il ne se crée autant d'ennemis moins un, qu'il y avoit de solliciteurs de cette place. De là une opposition contre les personnes , qui devient une opposition contre les choses, et finit par menacer la vie même de l'état.
Le gouvernement n'a pas mieux compris ce qu'exige la société actuelle , en ce qui touche la liberté de conscience , la liberté d'enseignement, et la liberté d'association : trois grandes et impérieuses nécessités de l'époque. A cet égard encore
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il semble se mettre en opposition complète avec le vœu des peuples et le besoin des temps.
Il n'y a plus de religion d'Etat : la nouvelle Charte a décidément affranchi tous les cultes. La même liberté leur est distinctement garantie. A quel titre donc le gouvernement viendroit-il se mêler du catholicisme, commander des prières, imposer des serments , instituer des évêques. ou des curés , renouer, en un mot, tous les liens qui, unissant le clergé à l'administration , ou plutôt le lui soumettant, mettaient , pour le malheur de tous , la religion dans la politique, et la politique clans la religion ? Cependant rien n'annonce encore que les ministres aient senti la nécessité indispensable d'opérer la séparation totale de l'Eglise et de l'Etat, et de proclamer, non par des paroles trop souvent démenties par les faits, mais par des actes décisifs , la liberté de conscience , que les catholiques n'ont guère jusqu'à présent connue que de nom.
Rien non plus n'annonce qu'ils s'apprêtent à donner à la France la liberté promise d'enseignement. Il y a bien plutôt lieu de craindre qu'on ne voie se perpétuer le monopole universitaire , Tune des plus odieuses, inventions du despotisme impérial. Qu'on y prenne garde cependant ; le droit de former à son gré l'intelligence du jeune âge, ses croyances, ses mœurs, et de vendre à quelques uns l'instruction qui doit appartenir à tous , n'est pas un des droits que la France reconnoit à son gouvernement.
Le roi des Pays-Bas a eu cette prétention ; il l'a
maintenue opiniâtrement : on sait où elle l'a conduit.
Dans un pays où il n'existe que des individus , point de défense possible contre l'arbitraire sans la liberté d'association. Elle suit d'ailleurs comme conséquence de tout système d'institutions fondé sur l'élection et la discussion libre des intérêts communs. Seulement, à cause des graves abus qui résulteraient bientôt de cette liberté livrée à elle-même, elle doit être soigneusement réglée par les lois. YJ Avenir présentera ses idées sur ce sujet. Tout ce que nous pouvons dire en ce moment, c'est que la législation de l'empire , conçue dans un esprit de défiance et dans le but d'obtenir une obéissance passive aux volontés, quelles qu'elles fussent, du pouvoir , doit subir d'importantes et nombreuses modifications.
En résumé, nous croyons que le gouvernement, soit par timidité, soit par défaut de vues , s'est placé dans une position fausse , où il ne lui sera pas possible de se maintenir; qu'il chercbe , comme l'ancien pouvoir , à remettre dans les institutions deux principes inalliables dont le combat le renversera , s'il ne se hâte de faire cesser leur lutte ; qu'il n'a pas compris les conséquences des événements de juillet, et qu'en disputant à l'opinion ses plus nobles, ses plus belles conquêtes, en l'irritant par ses lenteurs, en l'effrayant par ce qu'il laisse soupçonner de ses desseins, il expose, non seulement sa considération , mais son existence même,
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On nous assure, au moment même, que le gouvernement, tout en supprimant les bourses créées sous le ministère de M. Feutrier, menace de presser l'exécution des ordonnances du mois de juin 1828 contre les écoles ecclésiastiques. Nous avons peine à le croire : il y aurait dans cette scandaleuse violation de la Charte trop d'iniquité et de folie; d'iniquité, car ce serait mettre les catholiques hors delà loi commune, et, en abolissant pour eux la première de nos libertés , les déclarer esclaves de tous les caprices du pouvoir ; de folie, car nulle force ne parviendra certes à placer et à maintenir vingt-cinq millions de François dans cette position dégradante. Que le gouvernement respecte tous les droits , s'il veut qu'on respecte les siens. La paix est à ce prix, il faut qu'il le sache.
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