DE LA SÉPARATION DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT
18 octobre 1830.
On i'a dit bien des fois, sans des croyances communes d'où dérivent des devoirs communs, nulle société stable, et même nulle société possible; car il n'existe de vraie société qu'entre les êtres intelligents, et si les intérêts peuvent momentanément rapprocher les hommes, le nœud qui les unit doit , pour employer cette expression de Pascal, prendre ses plis et replis dans quelque chose de bien autrement profond , dans ce que leur nature recèle à la fois de plus intime et de plus noble. Ce lien des esprits, cette loi qui, en réglant les pensées et les volontés, ramène l'individu à l'unité sociale , est ce que tous les peuples appellent religion ; et tous les peuples aussi ont vu dans la religion le premier fondement, la condition essentielle de toute société ; et celle dont l'objet propre
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est tic régler les rapports politiques et civils ou les rapports extérieurs entre les hommes, n'est que l'extension , le complément de la société primitive des esprits.
Naturellement la société religieuse et civile , l'Eglise et l'état sont donc inséparables; ils doivent être unis comme l'ame et le corps : voilà l'ordre. Mais il peut arriver que, les croyances se divisant, il se forme dans le même état, en quelque manière , plusieurs sociétés spirituelles , et dès lors l'état , ne pouvant s'identifier avec l'une sans rompre avec les autres et les traiter en ennemies, il s'ensuit d'abord que chacune d'elles tendant , pour ainsi dire, à se constituer extérieurement ou à faire dans l'état un autre état, la guerre de croyances ou d'opinions devient une guerre politique et civile permanente ; et , en second lieu , que chaque opinion ou chaque croyance prévalant tour à tour, elles finissent par être toutes opprimées successivement. La force remplaçant la discussion , au lieu de s'éclairer on s'irrite ; les passions s'exaltent; on ne s'écoute même plus; l'anarchie devient interminable.
Le remède, l'unique remède à un mal si grand est de laisser cette guerre spirituelle se poursuivre et se terminer par des armes purement spirituelles. La vérité est toute-puissante. Ce qui retarde le plus son triomphe, c'est l'appui que la force matérielle essaie de lui prêter; c'est l'apparence même de la contrainte dans le domaine essentiellement libre de la conscience et de la raison ; c'est
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la violence brutale qui viole et profane le sanctuaire de lame où Dieu seul a le droit de pénétrer. Nul ne doit compte de sa foi au pouvoir humain, et la maxime contraire , directement opposée au catholicisme dont elle ruine la base, n'a jamais produit, toutes les fois qu'on l'a vue apparoître dans le monde , que de sanglantes divisions, des calamités et des crimes sans nombre; elle a évoqué des enfers les due d'Albe et les Henri VIII.
Nous croyons fermement que le développement des lumières modernes ramènera un jour, non seulement la France, mais l'Europe entière à l'unité catholique , qui , plus tard et par un progrès successif, attirant à elle le reste du genre humain , le constituera par une même foi dans une même société spirituelle : Etfîet unum ovile etunus pastor. Mais , par les motifs exposés plus haut , nous croyons en même temps que la religion doit être aujourd'hui totalement séparée de l'état et le prêtre de la politique; que le catholicisme, partout en butte à la défiance des peuples et trop souvent à la persécution des gouvernements, s'affoibliroit toujours davantage s'il ne se hâtoit de secouer le joug de leur pesante protection , et qu'il ne peut revivre que par la liberté. Dans la position fausse où le placent ses rapports avec le pouvoir temporel, il se présente aux hommes sous une apparence humaine qui les aliène de lui , tandis qu'entravé, chargé de mille liens qui le privent de son mouvement propre, il languit en lui-même, affaissé sous le poids d'une servitude abjecte. Le
moment est venu pour lui de se dégager de ses fers. On l'avoit peu à peu comme emprisonné dans l'Etat; et voilà que Dieu même, préparant son affranchissement par des voies merveilleuses dont le secret ne sauroit être encore bien compris, frappe à coups redoublés et brise les portes du cachot où l'Eglise gémissoit depuis des siècles : car, n'en doutez pas , tout ce que nous voyons a, dans les desseins d'en haut, pour but principal de lui rendre, avec son indépendance, l'action qu'elle a perdue, et qui sauvera le monde.
L'instinct des peuples, dirigé peut-être par un obscur pressentiment de l'avenir que la Providence leur destine, demande cette totale séparation de l'Eglise et de l'état , séparation voulue par la nouvelle Loi fondamentale , et qu'implique le principe consacré solennellement de la liberté de conscience ; séparation enfin qui seule peut tirer l'Eglise et l'Etat d'une position également violente, également funeste pour l'une et pour l'autre.
Et pour parler d'abord de l'Etat, dans quels rapports le gouvernement peut-il se placer à l'égard de l'Eglise ? Evidemment il faut ou qu'il la protège, ou qu'il l'opprime : nul milieu.
S'il la protège , à l'instant même il suscite contre soi une opposition semblable à celle qui a contribué si puissamment à renverser l'ancien pouvoir. Les mêmes reproches lui seront adressés, il sera en butte aux mêmes attaques. Obligé d'expliquer ses actes, de les justifier continuellement , on n'en
croira pas ses protestations , ou l'on feindra de ne les pas croire. L'opinion montera comme les; flots de la mer, et balaiera les foibles digues qu'il essaiera de lui opppser.
Effrayé de ce danger certain , opprimera-t-il l'Eglise ? Nul pouvoir aujourd'hui n'est assez fort pour l'essayer avec succès. Une tentative pareille soulèveroit à la fois et l'immense corps des catholiques, et tous ceux qui, sans l'être, veulent sin- . ccrement la liberté. Le temps de la violence n'est plus; il y a des droits qu'on ne sauroit désormais attaquer impunément : quiconque essaiera de les ébranler se brisera contre eux. Certes, il feroit beau voir un gouvernement, à l'époque où nous sommes, sous l'empire des maximes et des lois qui nous régissent, venir s'interposer entre Dieu et la conscience d'un seul Français ?
Que si, dans sa conduite bassement contradictoire, il se montre, ainsi qu'on le faisoit naguère , tour h tour hostile et bienveillant; s'il frappe et caresse selon ses craintes, oscillant, si l'on peut le dire, comme le pendule de la lâcheté, entre la protection de la veille et la persécution du lendemain, quel fruit recueillera-t-il de ces vacillations odieuses, sinon la haine et le mépris universel?
Considérons, d'une autre part, quel seroit , dans les circonstances présentes, circonstances qui ne changeront de long-temps, la situation de l'Eglise , supposé qu'elle conservât ses liens avec l'Etat.
Le passé, à cet égard , nous instruit de l'avenir.
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Dépendante du pouvoir , si elle se résigne à subir sa domination, si elle cède à ses influences , obéit à ses ordres ou est seulement soupçonnée d'y obéir, toute opposition politique deviendra une opposition religieuse ; on reverra ce qu'on a vu : le prêtre , avili dans l'opinion , perpétuel objet de la défiance et de l'animosité des partis, sera représenté comme l'instrument vénal de l'administration , comme le fauteur du despotisme et l'appui naturel de la tyrannie ; on l'accusera de servilité , d'intrigue , d'avarice , d'ambition mondaine. Oserat-ii , au contraire , résister au pouvoir et à ses injonctions , même lorsque sa conscience l'y obligera le plus étroitement, lorsque les maximes de l'Evangile et les canons de l'Eglise lui en feront un devoir rigoureux; entendez ces voix qui s'élèvent et appellent à grands cris l'animadversion publique et les violences de l'autorité sur le rebelle , le fanatique , l'homme de trouble et de désordre qui refuse de se soumettre aux lois.
Entre ces deux alternatives également dangereuses, que fera l'Eglise? Quelle sécurité peutelle se promettre? Où trouvera- t-elle un quartd'heure de repos? Comment subsistera-t-elle ?
Et ce n'est pas tout. Voyez les suites inévitables de son asservissement; calculez, s'il est possible, les conséquences futures de la prolongation d'un état qui en a déjà produit de si funestes : la religion administrée comme les douanes et l'octroi , le sacerdoce dégradé , la discipline ruinée , l'enseignement opprimé , l'Eglise , en un mot , privée de
son indépendance nécessaire , communiquant chaque jour plus difficilement avec son chef, et chaque jour aussi plus durement soumise aux caprices du pouvoir temporel , façonnée par lui à tous les usages, recevant tout de lui, ses pasteurs, ses lois, sa doctrine même. Qu'est-ce que cela, si ce n'est la mort?
Catholiques, comprenons-le bien, nous avons à sauver notre foi, et nous la sauverons par la liberté. On nous l'a promise ; demandons hautement, demandons sans relâche l'exécution de cette promesse : elle constitue notre droit , et ce droit est sacré, et nul ne nous le ravira, si nous le réclamons , si nous le défendons avec courage et persévérance. Désormais l'Etat ne doit être pour rien dans le choix des évêques et des curés; au Pape seul il appartient de déterminer leur mode d'élection ou de présentation. Le gouvernement n'a plus à se mêler de ce qui regarde le culte , l'enseignement, la discipline ; l'ordre spirituel doit être en dehors, complètement en dehors de l'ordre temporel : sans quoi la Loi fondamentale seroit indignement violée dans sa lettre et dans son esprit. Et si jamais on souffre qu'on la viole en un point, qui empêchera que bientôt elle ne soit violée dans tous les autres? Tous les Français, quelle que puisse être la diversité de leurs opinions , ont donc le même intérêt à en maintenir l'exécution franche et complète ; et de plus il s'agit ici de la première des libertés, delà liberté religieuse, etd'una conséquence de cette liberté, voulue non seule-
ment des catholiques , mais de la France entière. Toutefois, nous devons le dire, et ledire hautement, nulle liberté possible pour l'Eglise qu'à une condition, qui l'arrêtera peu sans doute, la suppression du salaire que l'Etat accorde annuellement au clergé. Quiconque est payé dépend de qui le paie. C'est ce qu'ont bien senti les catholiques d'Irlande, qui toujours ont repoussé celte servitude que le gouvernement anglais a plusieurs fois essayé de leur imposer. Tant que nous n'imiterons point leur exemple, le catholicisme n'aura parmi nous qu'une existence précaire et débile. Le morceau de pain qu'on jette au clergé sera le titre de son oppression : libre par la loi, il sera , quoi qu'il fasse , esclave par le traitement ; et n'estce pas déjà le moyen qu'emploient quelques préfets pour obtenir ce qu'il leur plaît d'exiger illégalement de lui? Il est temps, grand temps que le prêtre rentre dans son indépendance et sa dignité: nul avantage ne sauroit jamais en compenser la perte. Il faut qu'il vive, cela est vrai : mais avant tout il faut que l'Eglise vive, et sa vie , nous le répétons, est attachée au sacrifice qui lui rendra la liberté. Alors s'éteindront les haines politiques dont elle étoit devenue l'objet; alors, se renouvelant en elle-même par la discipline et par la science , elle se présentera aux yeux des peuples telle qu'elle est, telle que Dieu l'a faite, élevée au dessus de la terre pour répandre sur elle les lumières , les consolations du Ciel, riche de son dénuement , forte de la seule puissance qui n'excite
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pas l'envie et ne provoque point l'opposition , celle de la vertu.
Et qu'on ne s'effraie pas des inconvénients que la suppression du salaire semble, au premier coup d'oeil, pouvoir entraîner; fussent-ils réels, il faudroit encore s'y résigner sans hésitation , puisque le salut de l'Eglise dépend de sa séparation d'avec l'Etat. Mais ils seront, de fait, bien moins graves qu'on ne peut le craindre. La Providence ne délaisse point ceux qui se confient en elle. Le zèle créera des ressources immenses. Plus le prêtre montrera de désintéressement, d'abnégation d soi-même, plus les offrandes de la charité vieil dront au devant de ses besoins, et du premier de tous , celui de soulager les misères dont le secret est chaque jour déposé dans son sein. Quel est le catholique qui refuseroit de contribuer aux réparations du temple où se célèbrent les sacrés mystères de sa foi, et à l'entretien des établissements destinés à perpétuer ie sacerdoce? De toutes les populations catholiques d'Europe, la plus indigente est celle d'Irlande, et nulle part la religion n'est plus solidement dotée ; car c'est le pauvre qui la dote. Je sais qu'il existe en France des cantons où la foi presque éteinte offrira peu de ressources de ce genre; mais ces cantons sont en petit nombre, et cet affaiblissement de la foi est dû en partie, nous le disons avec douleur, au défaut de zèle et à l'absence du véritable esprit sacerdotal parmi les pasteurs. Partout où ils seront ce qu'ils doivent être , le nécessaire ne leur manquera
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point. Il y a tant de bienfaits dans la religion, elle est si puissante sur le coeur de l'homme , que presque jamais ce n'est elle qu'il repousse, mais la fausse, l'indigne image qu'on lui en a montrée.
Le moment est venu de la replacer dans une position qui ôte tout prétexte à la haine et à la défiance ; le moment est venu pour l'Eglise de se remettre en possession de la liberté qui lui appartient, de la liberté que lui garantit notre Loi fondamentale. Le vœu public la secondera. Que les évêques, fatigués d'une longue oppression, relèvent la tête et contemplent, dans les révolutions mêmes qui agitent la société , l'aurore de leur délivrance ; qu'ils veuillent ce que veulent les peuples, la pleine jouissance de leurs droits, et ils l'obtiendront. Mais pour cela, qu'ils ne s'y trompent point, il faut qu'ils s'aident eux-mêmes; il faut qu'ils accomplissent, par un acte unanime et décisif, la séparation qui les affranchira ; il faut , en un mot, qu'ils disent à l'Etat : Nous renonçons au salaire que vous nous accordiez , et nous reprenons notre indépendance. Soumis comme tous les Français aux lois politiques et civiles du pays , autant qu'elles ne blesseront pas les droits sacrés de la conscience , nous ne reconnoissons point votre autorité en tout ce qui concerne la religion, notre culte, notre discipline , notre enseignement. Dans cet ordre purement spirituel , nous sommes libres en vertu de la loi ; nous ne devons obéissance qu'au Chef spirituel que Jésus-Christ nous a donné: lui seul doit régler nos croyances, diriger, sur-
veiller notre administration, pourvoir à la perpétuité du ministère céleste. Et ne pensez pas que cette résolution , irrévocable de notre part, nous soit inspirée par aucune vue , aucun sentiment d'opposition contre vous : tout au contraire, elle n'a pour motif qu'un désir ardent de faire disparoître des causes déplorables de division, de terminer une lutte contre nature dont les suites sont incalculables , d'opérer , en ce qui dépend de nous, la réconciliation des partis et l'union des Français, qui seule affermira l'ordre; elle nous est inspirée enfin par le devoir rigoureux de sauver le christianisme , en l'élevant au dessus des passions humaines et des tempêtes de la politique.
Ministres de celui qui naquit dans une crèche et mourut sur une croix, remontez à votre origine, retrempez-vous volontairement dans la pauvreté , dans la souffrance, et la parole du Dieu souffrant et pauvre reprendra sur vos lèvres son efficacité première. Sans aucun autre appui que cette divine parole , descendez, comme les douze pécheurs, au milieu des peuples , et recommencez la conquête du monde. Une nouvelle ère de triomphe et de gloire se prépare pour le christianisme. Voyez à l'horizon les signes précurseurs du lever de l'astre , et, messagers de l'espérance, entonnez sur les ruines des empires, sur les débris de tout ce qui passe , le cantique de vie.
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