DE LA. LIBRE COMMUNICATION AVEC ROME
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26 octobre 1850.
L'Eglise catholique, considérée dans sa forme essentielle, se compose d'une vaste hiérarchie, qui, des derniers rangs de l'ordre sacerdotal, s'élève jusqu'au Chef suprême établi par Jésus-Christ pour être le fondement de la société spirituelle , le centre d'où partent et où aboutissent tous les rayons de son gouvernement. En vertu de l'institution divine, ce Chef souverain proclame infailliblement la règle de la foi et des mœurs , distribue la juridiction , maintient la discipline, résout les doutes qui regardent la conscience , et juge en dernier ressortles grandes causes dévolues de droit à son tribunal , ou que , par des motifs d'utilité générale ou particulière, il croit à propos d'y évoquer. Détruisez ce pouvoir du Pape, et l'Eglise n'est plus; entravez-en à quelque degré le libre exercice, et vous attentez au même degré à la vie de l'Eglise.
Que seroit en effet l'Eglise catholique séparée de l'autorité qui promulgue le dogme, fait les lois, les interprète, les applique , selon les nécessités de chaque jour, communique la puissance qui ne doit jamais défaillir, et conserve ainsi , dans la succession des temps et la diversité des lieux , l'unité de ce corps immense ? Conçoit-on une hiérarchie sans un chef de qui elle émane et qui la couronne ? des pouvoirs subordonnés, sans un autre pouvoir, leur racine commune , qui dirige leur action , la coordonne, et sur lequel ils s'appuient? des croyances immuables , sans une règle vivante des croyances ? des jugements, sans un dernier juge?
Encore une fois donc, point d'Eglise sans le Pape, et par conséquent sans une libre communication avec le Pape. Gêner, contrôler ces communications nécessaires , c'est s'attribuer le droit de les interdire entièrement quand on le voudra ; c'est dire à l'Eglise que Dieu a fondée : Tu ne vivras que sous mon bon plaisir.
Mais nulle liberté de communications., lorsqu'elles ne sont pas directes, lorsque forcément elles ont lieu par un intermédiaire officiel. Etonnante prétention, d'espionner la foi, la morale, tout ce qu'il y a de plus sacré dans les secrets de Famé, quand on rougi roi t de violer ceux du commerce et de l'industrie ! Et à quel titre le gouvernement viendroit-il s'interposer entre le catholique et le chef spirituel qu'il reeonnoît? Autant vaudroit-il régler que les rapports entre les fidèles et leur curé, entre les curés et leur évèque, seront
soumis à l'inspection d'un officier civil, chargé de s'assurer que les paroles dites, même dans le tribunal de la confession , ne contiennent rien qui puisse inquiéter l'Etat. Le principe va jusque là , c'est-à-dire, jusqu'aux dernières limités de la tyrannie et par conséquent de l'absurde.
Toutefois nous avons des raisons de penser qu'on ne recule à cet égard ni devant l'absurde, ni devant la tyrannie. Si nous sommes bien infor« mes , l'administration actuelle , recueillant avec soin toutes les traditions de despotisme, s'efforce plus que jamais de tenir en tutelle la conscience des catholiques en se plaçant entre eux et leur Chef, et en interdisant avec Rome toutes communications dont elle ne seroit pas l'intermédiaire obligé. Tel est, dit-on, l'ordre qu'il lui a plu d'intimer aux évèques. Ce n'étoit pas assez de donner force de loi à des ordonnances illégales, et de retrancher illégalement une allocation accordée par une loi ; elle a encore imaginé, pour faire preuve apparemment de son respect pour la Charte, d'ordonner que nul ne reçoive une lettre du Pape, ou ne lui en écrive une sans sa permission. On se demande si on rêve. C'est aussi , en vérité , trop d'extravagance et trop d'oppression. A-t-elle donc cru que les catholiques, affranchis désormais et, grâce à Dieu , sans retour, consentiroient à rentrer dans la servitude, qu'ils accepteroient pour eux le joug heureusement brisé pour tous, qu'ils renonceraient, à la première sommation de quelques pédants qui ne comprennent que le despotisme,
DANS LE JOURNAL L* AVENIR. Iïfc3
à leurs droits les plus chers, les plus sacrés ; qu'ils manqueroient ou de force ou de courage pour les défendre ? Si on l'a cru , que l'on se détrompe. Nous voulons être libres , et nous le serons. Notre tête ne se courbera sous aucun pouvoir assez insensé, assez aveugle pour essayer de nous soumettre à ses volontés arbitraires. Il ne sauroit le tenter sans déchirer son titre, sans nous délier à l'instant même de tous devoirs envers lui. Nous désirons, nous voulons la paix, mais une paix juste, une paix fondée sur la jouissance effective et pleine des droits acquis sans exception à tous les Français. Hors de là, guerre, guerre continue jusqu'à ce que nous ayons reconquis le plus beau, le plus saint de ces droits , une entière liberté religieuse. Et nous aussi nous le paierons, s'il le faut, de notre sang.
Il est temps que vingt millions de Français cessent d'être tenus dans un état de surveillance oppressive, comme si on les jugeoit des ennemis publics, et dans un état de servage, comme si, indignes de la liberté , on les avoit condamnés insolemment à un ilotisme éternel. Quiconque auroit conçu ce dessein apprendrait bientôt s'il est facile de nous imposer des chaînes , ce que nous sommes , et ce que nous pouvons.
Et voyez quel moment le ministère choisit pour nous empêcher de communiquer librement avec Rome : le moment même où Rome s'empresse de donner, comme souveraineté temporelle , à notre gouvernement la plus éclatante preuve de ses dispositions pacifiques et bienveillantes. Quelque
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retour lui étoit du peut-être, et nous croyons que, sans trop de confiance , elle pouvoit , elle y devoit compter. Après tout, peu nous importe : il s'agit pour nous de la Rome spirituelle, et non de la Rome temporelle; il s'agit de nos droits, et, nous le répétons, il n'y a désormais nulle séduction qui puisse nous les faire abandonner, nulle force qui puisse nous les ravir. Nous résisterons à toute mesure qui vioieroit nos libertés , nous les maintiendrons de fait contre les attaques de l'arbitraire, nous lutterons pour elles sans relâche, nous amasserons et nos griefs et notre indignation jusqu'à ce que la mesure soit comble et que le vase déborde. Alors on saura s'il y a encore des catholiques en France, et l'on verra ce qu'ils sont. DU melioral
NÉCESSITÉ DE S'UNIR TOUR LE MAINTIEN DE L'ORDRE ET LA CONSERVATION DES DROITS COMMUNS.
30 octobre 1850.
Nous faisions observer, il y a peu de jours, que la révolution ayant détruit l'ancienne hiérarchie sociale, les corporations, et en général toute espèce d'agrégation politique fondée sur des droits spéciaux et des intérêts communs légalement circonscrits , il n'existoit plus en France que des individus , et que dès lors son gouvernement ne pouvoit être , sons quelque forme qu'on essayât de la déguiser , qu'une république , et une république démocratique. En effet , là où manque l'é-
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lément aristocratique, où nulle classification n'est politiquement praticable, tant elle seroit repoussée avec violence par l'opinion , où le peuple sous ce rapport n'offre qu'une masse homogène , comment concevoir la monarchie ? Ce qu'on appelleront de ce nom ne seroit en réalité que le pur despotisme, et un despotisme qui, pour se maintenir , seroit forcé d'étreindre tellement la nation dans des liens de fer , qu'on n'auroit jamais vu dans un pays chrétien de si effroyable tyrannie.
Mais si nous sommes contraints de vivre en démocratie , nous ne pouvons non plus échapper aux conséquences de la démocratie elle-même , à ce qui en est inséparable , c'est-à-dire une perpétuelle mobilité d'institutions et de gouvernement. Toute fixité, tout repos est incompatible avec son essence. Une forme succède à une autre forme, un chef à un autre chef. Les constitutions , les lois sont écrites sur le sable au bord de la mer : le premier flot qui monte en emporte jusqu'à la trace.
Voilà ce qu'on doit voir et ne jamais oublier, si l'on ne veut pas être la dupe des plus fausses illusions, et se précipiter dans des voies ou stériles ou très dangereuses : car on ne peut rien contre la nature des choses. Luttez contre le fleuve , essayez d'arrêter son cours , vous amènerez des inondations, et vos efforts n'auront abouti qu'à changer en marais les campagnes voisines.
Mais il faut encore porter nos regards plus haut. Élevez-vous jusqu'à cette région où se forme
le lien social par de communes croyances et des devoirs communs: qu'y découvrez-vous ? Une démocratie nouvelle , inquiète , agitée , turbulente, une émeute d'opinions, qui , dans leurs antipathies, leurs défiances, leurs craintes, se mêlent, se croisent, s'allient un moment, se divisent le moment qui suit, et combattent sans relâche pour prévaloir. Cette démocratie des esprits est le principe de l'autre ; elle l'enfante , pour ainsi dire , perpétuellement. Or , pouvez-vous quelque chose contre elle? Avez -vous un moyen de suspendre seulement son action ? Connoissez-vous un remède à cette profonde et terrible maladie , un remède immédiat? Voilà donc une autre cause de mobilité continuelle, et même de discordes, de dissensions, de guerres intérieures, un nouvel obstacle à l'établissement d'aucunes institutions, d'aucun gouvernement stable : car ce seroit certes bien s'abuser que de compter pour cela sur la force matérielle. Où seroit cette force? dans un parti? Mais tous les autres se ligueroient à l'instant contre lui; dans l'armée? mais espérez-vous la rendre inaccessible à l'influence de l'opinion ? Et puis , quand cette opinion s'exalte et fermente , qu'est-ce que l'armée , et que peut-elle ? On le sait. Et maintenant considérez les conséquences d'un pareil état : la France partagée comme en deux camps, l'un de ceux qui , ne possédant rien, spéculent, pour s'enrichir, sur les bouleversements politiques; l'autre de ceux qui redoutent d'être dépouillés de ce qu'ils possèdent et engloutis sous
cette terre qui tremble; la propriété foncière et l'industrie en présence l'une de l'autre avec de mutuelles défiances et des intérêts en apparence opposés; une semblable opposition entre les diverses branches de l'industrie elle-même: dans un ordre plus élevé , moins d'union encore ; d'un coté le catholicisme, de l'autre la philosophie anti-chrétienne, le protestantisme et ses différentes sectes, le judaïsme , le saint-simonisme , enfin que sais-je? un monde entier d'opinions contradictoires, dont chacune est une passion. Or où sera , je le demande , la sécurité commune, au milieu de ce chaos d'intérêts et de doctrines opposées? La cherchera-t-on dans quelqu'une d'elles? Mais qui choisira? et qui oseroit répondre qu'elle n'abuseroit point aussitôt de sa puissance pour asservir ses rivales et les étouffer? La cherchera-t-on dans le pouvoir? Mais le pouvoir nécessairement aura été créé par un intérêt , une opinion momentanément triomphante; il en sera le produit, l'expression ; il sera cette opinion , cet intérêt même armé de la force; et dès lors qu'attendre de lui? S'il ne peut exister d'autre garantie des droits même les plus saints , d'autre garantie de la justice et de la liberté, je crains bien qu'on ne fasse jamais, en changeant de gouvernement, que changer d'oppression.
La solution du problème implique au fond une garantie, non seulement contre les violences qu'une fraction de la société voudroit exercer contre les autres, mais encore contre celles que
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le gouvernement exerceroit lui - même. Il s'agit de trouver pour tous, en dehors du pouvoir nécessairement flottant comme l'opinion dont il suit les phases , un abri contre l'arbitraire et la persécution , de quelque part qu'elle vienne. Les victoires successives des partis , outre qu'elles supposent un état de guerre permanent avec toutes les calamités qui en sont inséparables, ne seroient, on doit aujourd'hui le comprendre, qu'une perpétuelle tyrannie. Ce n'est donc pas à de pareilles victoires, que la force donne et qu'elle ôte tour à tour, et qui dès lors ne sauroient produire qu'une anarchie interminable, ce n'est pas, dis-je, à de pareilles victoires que peuvent aspirer les hommes doués de quelque prévoyance , les hommes attachés de cœur à la sainte cause de l'humanité. C'est par les bienfaits de l'ordre , par la puissance de la vérité, par la parole qui éclaire, et non parle glaive qui tue , ou par la violence qui opprime , qu'assurément elle triomphera. Ainsi, quels que soient nos opinions , nos intérêts , il en est un qui domine tous les autres , celui de nous unir pour la défense de l'ordre et de nos droits communs contre quiconque y porteroit atteinte ; et cet intérêt puissant est en même temps le premier de nos devoirs.
Aux deux extrémités de la société il existe des passions ardentes qui l'ébranleroient jusqu'en ses fondements , si on ne leur opposoit pas une résistance insurmontable. Les uns rêvent le despotisme, les autres l'anarchie, Nous avons donc et nous au*
tous long-temps à veiller pour notre sûreté , pour la conservation de notre vie , de notre champ , de nos propriétés, quelles quelles soient, comme pour celles de nos libertés. Tout cela ne peut être défendu que par nous, car le danger peut venir du côté même d'où nous attendrions la protection. De là l'indispensable nécessité de s'unir , de s'associer sur une large base, indépendante de tout ce qui nous a divisés jusqu'à présent. Prêtonsnous un secours mutuel contre quiconque attaqueroit soit nos personnes , soit nos biens , soit quelqu'une de ces libertés qui font partie de notre vie même, et comme hommes et comme Français. Garantissons-nous-en les uns aux autres la pleine jouissance. Jurons tous que nul , quel qu'il soit, n'y attentera impunément. Liberté de conscience et d'enseignement, liberté de la presse et d'association , libertés civiles et politiques , liberté de travail et d'industrie, tels sont et nos droits naturels et nos droits acquis : que ceux qui tenteroient de nous en priver, quelque nom qu'ils prennent , de quelque prétexte qu'ils s'autorisent, nous trouvent devant eux debout , la tête haute , prêts à combattre et prêts à mourir, plutôt que d'en rien céder. Et nous ne mourrons pas! car si le droit est de notre côté , la force y est aussi, et la lâcheté seule , la plus indigne, la plus vile lâcheté pourroit nous perdre. Notre salut dépend de nous , il dépend de la confiance que nous aurons les uns dans les autres , de l'oubli complet du passé , d'un mot dit avec cet accent qui tue le
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doute , et sur lequel jamais ne se méprennent les gens d'honneur.
Toutefois , qu'on l'entende bien , notre pensée n'est pas qu'on s'en tienne à des paroles ; il faut plus , il faut des actes pour opposer à d'autres actes. Mais une action commune implique l'idée de concert , et par conséquent d'organisation. Organisons-nous donc légalement ; formons une grande confédération qui embrasse la France entière , une vaste société d'assurance mutuelle , où chacun trouve la garantie de sa sûreté et de ses droits; que s'ils sont menacés seulement , la voie des réclamations nous est ouverte ; qu'elles partent de tous les points du pays pour arriver, dans les formes voulues , au gouvernement et aux chambres ; que chaque commune ait son comité, qui correspondra avec un comité central établi dans le chef-lieu de département , afin de donner tout à la fois plus de mouvement et d'ensemble aux démarches légales destinées à faire parvenir au pouvoir qui s'égareroit , les avertissements , les vœux, les plaintes et, s'il le falloit , les volontés de la France. On ne les écoutera pas , diront peut-être quelques personnes que préoccupent les souvenirs du passé. On ne les écoutera pas! oubliez-vous donc que vous avez pour contraindre à ce qu'on vous écoute , et l'urne électorale et tant d'autres moyens dont l'usage est aujourd'hui bien connu. On ne vous écoutera pas ! et qui oseroit ne pas vous écouter ? Après tout , s'il arrivoit qu'on fermât l'oreille à vos plaintes , qu'on re«
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poussât vos justes réclamations , la loi a pourvu à ce déni de justice, comme elle a pourvu à la sûreté publique et au maintien de l'ordre , en créant les gardes nationales. Elle vous appelle à en faire partie; elle vous confie elle - même la défense de vos propres droits. S'ils vous étoient jamais ravis, elle s'est absoute d'avance , et vous ne pourrez en accuser que vous.
Nulle sécurité ni pour les hommes, ni pour les propriétés, ni pour aucuns droits, si ceux que clevroient unir les mêmes intérêts , ceux qui n'ont de salut à espérer qu'en s'associant pour leur défense commune, se divisent au contraire, s'isolent, et se livrent ainsi, victimes volontaires de leur défiance mutuelle, à quiconque voudra les attaquer. Voilà ce que nous avons essayé de faire sentir , ce que nous disions hier , ce que nous répéterons jusqu'à ce qu'on le comprenne, jusqu'à ce que notre voix ait pénétré au fond de tous les coeurs qui battent encore au saint nom de la patrie, qui ont foi dans la vérité, dans la justice, dans l'ordre, qui palpitent d'une grande espérance, lorsqu'au milieu du bruit des factions, et loin, bien loin au dessus des tempêtes qu'elles soulèvent, se fait entendre , comme un écho du ciel , ce cri qui ne meurt point : Dieu et la Liberté!
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Cependant il reste, nous le savons, des préjugés à vaincre : d'anciennes idées, de vieilles méfiances, l'habitude de se considérer comme politiquement ennemis, séparent encore les hommes dont le concours est indispensable pour préserver la France des plus extrêmes calamités. Il faut montrer qu'une alliance entre eux est possible, qu'elle n'exige aucun sacrifice qui puisse alarmer la conscience ou l'honneur , qu'il doit en résulter d'immenses avantages , si l'on sait agir avec ensemble et avec énergie, enfin qu'elle est nécessaire au salut commun.
Et d'abord elle est possible , car elle n'implique rien dont tout le monde, hors les anarchistes n'ait un égal besoin : la sûreté des personnes mutuellement garantie contre les proscriptions et contre les violences arbitraires soit des factions? soit du pouvoir lui-même; la sûreté des propriétés garanties contre le pillage, et s'il y avoit lieu; contre la confiscation légale à jamais abolie par la Charte: la îibertéde conscience et d'enseignement, première base de la paix publique , droit sacré de quiconque a touché le sol français; les libertés politiques, civiles, administratives, afin que le Pouvoir, s'il tendoit à dégénérer en despotisme, trouve partout des barrières insurmontables; la liberté de la presse et la liberté d'association , sans lesquelles la défense n'est possible pour personne. Qui ne voudroit pas de toutes ces choses, voudroit ou opprimer ou être opprimé; il voudroit Ja servitude pour lui ou pour les autres , c'est-à-
dire, le désordre, la souffrance, la haine, c'est-àdire, une révolution permanente, la mort. Il n'y a dévie désormais que dans la liberté, dans la liberté égale pour tous.
Et en quoi cette liberté blesserôit-elle soit la conscience, soit l'honneur? Elle seule au contraire assure leurs droits. Car , d'une part , elle laisse à chacun celui de croire tout ce qui lui paroît vrai , et d'agir selon ses croyances, en ce qui ne trouble point l'ordre public; et par conséquent, d'une autre part , en établissant la plus parfaite tolérance civile , elle n'enferme à aucun degré la tolérance dogmatique , qui n'est que l'absence de toute croyance, et même de toute opinion. Ainsi le catholique ne renonce à aucun point de sa doctrine ; il la prêche, la défend, la propage par le raisonnement et la persuasion , reconnaissant le même droit au protestant, au juif, à toute secte quelconque soumise d'ailleurs aux lois du pays.
Le royaliste et le libéral conservent de la même manière et leurs affections personnelles, et leurs opinions propres sur la meilleure forme de gouvernement. L'un préférera la monarchie, l'autre penchera pour la république; mais tous, unis dans l'amour de l'ordre, se prêteront secours et assistance pour défendre aubesoin leurs droits mutuels, leurs libertés communes. Confédérés pour le maintien de ces libertés nécessaires , ils s'en garantiront réciproquement la pleine jouissance , toujours prêts à repousser de concert , à combattre toutes les tyrannies, en un mot quiconque {enteroit d'égorger,
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de piller, d'opprimer, sous quelque prétexte et à quelque titre que ce fût.
Cette puissante confédération , fondée sur les droits immuables, suppléera momentanément à la stabilité des institutions et du gouvernement, qu'elle affermira, autant qu'il peut l'être, en le forçant de respecter les droits généraux, et de suivre la direction que lui imprima la volonté des masses; tandis que, laissant une libre carrière à toutes les discussions, chaque pensée s'éprouvera, pour ainsi dire, contre une autre pensée, jusqu'à ce qu'il se forme peu à peu une conviction commune , et que les doctrines diverses , mieux connues, mieux jugées, aient également contribué à rétablir, par leurs victoires et par leurs défaites l'immortel empire de la vérité.
Sans doute qu'une pareille alliance ne constitue pas une société véritable ; mais aussi long-temps que les conditions d'une vraie société n'existent pas, elle peut atténuer les conséquences d'un état si funeste en soi, prévenir une anarchie complète, et, en écartant une partie des obstacles qu'apportent les passions et les désordres matériels à l'action des lois qui régissent la raison humaine et qui tendent constamment à la ramener à l'unité, préparer, hâter un meilleur avenir.
Figurez-vous une maison habitée, à ses différents étages, par un juif, un musulman , un protestant, un catholique ; certes leurs croyances et les devoirs qui en résultent sont trop opposés pour qu'il y ait entre eux société réelle. Mais
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qu'ils craignent que des forcenés ne viennent incendier cette maison dont le toit les couvre tous, ou, à chaque triomphe d'un parti divers , les égorger successivement , ou les persécuter, comme juif, comme musulman, comme protestant, comme catholique, le danger commun les unira, et , s'ils ne sont eux-mêmes aveuglés par un fanatisme féroce, ils n'hésiteront pas à s'associer pour leur défense mutuelle, association qui créera entre eux des rapports de bienveillance , lesquels rendront et plus faciles, et plus calmes, et plus efficaces les discussions purement doctrinales sur les points qui les divisent. En tout cas, ils auront vécu, et vécu en paix.
Nous avons dit, en second lieu, que Falliance loyale des amis de l'ordre et de la liberté auroit pour tous des avantages immenses. Voyez en effet ce que lui doivent les Belges. Religion, instruction, fortune publique et particulière, lois, justice, langue même , tout mouroit étouffé sous le poids d'une effroyable tyrannie , lorsque l'union , fondée sur l'égalité des droits et proclamée au nom de la liberté commune , a tout sauvé. Et nous aussi , qui que nous soyons , catholiques ou protestants, républicains ou monarchistes, nous avons encore à secouer de pesantes chaînes que nous devions croire à jamais brisées. On nous avoit promis la liberté religieuse , et le gouvernement , infidèle à la puissance qui l'a créé, s'efforce de retenir l'Eglise et nos consciences sous sa tutelle. On nous avoit promis la liberté d'enseignement 7
et l'on organise de nouveau le monopole universitaire, et l'on aggrave sur des écoles affranchies par la Charte l'oppression que le pouvoir déchu faisait peser sur elles. Mille entraves fiscales , chères à l'administration qui y cherche ridiculement sa sauvegarde, n'arrètent-elles pas toujours le développement de la presse ? Au lieu de régler par des lois sagement libérales le droit d'association , n'y a-t-il pas dans le gouvernement une tendance visible à maintenir la législation de Bonaparte, qui le supprime? Et combien d'autres demandes non moins justes n'avons-nous pas, tous tant que nous sommes, à adresser au pouvoir? Unissons-nous donc, organisons-nous : que des pétitions arrivent aux chambres couvertes de cent mille signatures ; que toutes nos voix ne forment qu'une voix; que cette voix puissante , unanime , s'élève comme le bruit de la mer quand elle presse ses flots , et frappe, et renverse une digue insolente. Ce qui a fait jusqu'ici la force des hommes qui ont attaqué, en divers sens, nos droits et nos libertés, c'est la division de ceux qui avoient pourtant le même intérêt à les réclamer et à les soutenir. Nous n'avons pas voulu être libres ensemble, et c'est pourquoi nous avons été tous esclaves. Que cette leçon nous profite : n'oublions pas que les chaînes voyagent, et que quiconque les impose à d'autres , tôt ou tard les porte à son tour. Français , croyez-moi, traitons-nous en frères; ne nous envions pas les uns aux autres notre part de ce bien d'autant plus doux, d'autant plus abondant pour chacun , qu'il est possédé par
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un plus grand nombre, de ce bien, notre héritage commun , de ce bien sans lequel il n'en est aucun autre sur la terre , qui console la vie et embellit la mort; car, parmi ceux qui ont un cœur d'homme, qui ne mourroit avec joie , avec orgueil pour la liberté ?
Et puis , il faut que vous le sachiez, l'union dont elle sera le lien , n'est pas une chose sur laquelle vous ayez à délibérer ; elle est pour vous une nécessité pressante, inexorable. Regardez là, tout près de vous ces êtres qu'on ne sait comment nommer , aux traits hagards , à l'œil sinistre : voyez le spectre de o,3 se dresser devant vous tout sanglant! Vous frémissez : et pourquoi donc? Qu'avez-vous à craindre si vous êtes unis? La loi vous arme pour votre défense; elle dit à tous ceux que menace le crime : Protégez-vous les uns les autres, et la justice, et Dieu lui-même vous l'a dit avant elle. Soyez hommes , et tout cet enfer rentrera soudain dans ses cavernes , et vous n'entendrez plus que ses rugissements souterrains. Depuis la chaumière jusqu'au château, depuis l'humble étalage jusqu'au palais du financier, que le même intérêt vous rallie tous contre le même danger, quelle que soit la dissidence de vos opinions. Eh ! qu'importent les opinions au pied de l'échafaud ? Mais encore une fois, soyez hommes, et pendant que la peur s'en va bêlant ses niaises lamentations, tendez à vos frères une main , et posez l'autre sur votre épée.
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d'une «rave erreur des honnêtes gens.
9 novembre 1830.
Sous quelque forme de gouvernement que Ton constitue la société, nécessairement elle sera régie soit par l'intelligence , soit par la force brute.
Elle ne peut être régie que de deux manières par l'intelligence: savoir, par l'intelligence humaine soumise à la raison divine et guidée par elle, de sorte que Dieu soit le vrai et primitif souverain ; par l'intelligence humaine seule et politiquement considérée sans rapport avec Dieu.
Mais la raison de chaque homme, considérée sans rapport avec Dieu, étant par son essence indépendante de la raison de tout autre homme, et le pouvoir n'étant qu'un homme semblable en tout aux autres hommes, sans aucun privilège, aucune supériorité de nature, il s'ensuit que l'homme-pouvoir n'a pas le droit d'imposer aux
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autres hommes sa raison pour règle et pour loi ; il s'ensuit qu'il n'est et ne peut être , en tant que pouvoir, que la force brute.
De là, trois systèmes de société : l'un fondé sur Dieu, source du pouvoir , auteur de l'ordre et souverain législateur, dont la raison et la volonté, dominant la volonté et la raison de ses créatures intelligentes , les ramène toutes par l'obéissance à l'unité. Et l'homme est libre dans cette société , parce qu'il n'obéit point à l'homme, parce qu'il n'obéit qu'à la raison suprême, à la vérité, à la justice immuable , éternelle; ce qui est la parfaite liberté.
Dans le second système , fondé sur la seule raison humaine sans rapport avec Dieu , toute unité est impossible, parce que l'unité ne s'établit que par l'obéissance , c'est-à-dire par la dépendance : or, toute dépendance, là d'où Dieu est exclu, étant servitude dans celui qui dépend , oppression dans celui de qui il dépend , puisque l'indépendance est la Loi fondamentale, le droit même sur lequel repose ce genre de société , il s'ensuit qu'il implique la liberté individuelle au plus haut degré où elle puisse subsister : elle n'a de limite qu'ellemême, ou , en d'autres termes, la liberté de chacun ne s'arrête que là où elle deviendrait, dans son exercice, une violation de la liberté d'autrui.
Dans le troisième système , la raison d'un seul , indépendante aussi de la raison divine, s'élève au dessus de la raison de tous , et s'impose ellemême à la société comme raison , comme loi su <
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prême. Et puisqu'elle n'a aucun droit quelconque à l'obéissance des autres raisons, le pouvoir , ainsi qu'on l'a dit, se réduit à la force brute, et n'a d'autre titre que cette force même. C'est l'homme substitué à Dieu , usurpant sa puissance , et par conséquent violant tout ensemble et le droit de Dieu et le droit de l'homme même, qui ne doit d'obéissance qu'à Dieu.
Ce système tend aussi à une sorte d'unité , mais unité purement matérielle, qui n'est que l'esclavage commun de toutes les intelligences comme de toutes les volontés ; unité du bagne où tous les malheureux qu'il renferme traînent les mêmes fers, dorment sur les mêmes planches, et travaillent sous le même fouet.
Or, de ces trois genres de société , le premier , qui , unissant l'ordre à la liberté , offre la perfection de l'un et de l'autre, est, dans les dispositions actuelles des peuples, visiblement impossible; car il suppose , ce qui n'existe pas , la croyance à une même loi universellement reconnue divine , et à une autorité qui promulgue et interprète infailliblement cette loi. Le temps peut amener, et il amènera, nous le croyons, par le cours naturel des choses que Dieu dirige vers une fin qui ne varie pas, les familles des nations à cette unité de croyances ; mais il est nécessaire qu'elles subissent auparavant beaucoup de vicissitudes, qu'elles traversent beaucoup d'épreuves; et si la puissance politique peut retarder ce moment heureux , en mettant la contrainte à la place de la persuasion ,
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il ne lui est pas donné de l'avancer; car, en ce qui touche l'intelligence et la conscience humaine, tout se passe dans une région qui échappe à son empire.
Pour que le troisième système pût s'établir et subsister, il faudroit que les hommes reconnussent à un autre homme le droit de faire à son gré la justice et la vérité, ce qui seroit le complet anéantissement de toute vérité et de toute justice, de toute raison , de toute pensée , et dès lors de tout devoir et de tout droit réel : ou qu'un homme fût assez puissant pour mettre sa force à la place de tout cela, c'est-à-dire, non seulement pour contenir physiquement des millions d'autres hommes, mais pour détruire la nature humaine elle-même , pour étouffer ce qu'il y a en elle de plus intime et de plus profond, ce qui la constitue essentiellement ce qu'elle est. L'espérer, ce seroit le dernier excès de la folie ; le tenter , ce seroit de tous les crimes le plus effroyable.
Reste donc le second système, fondé sur l'entier développement et la pleine jouissance de la liberté individuelle; et au moins ici existe-t-il, non certes une vie complète et un ordre parfait , mais l'une des conditions de l'ordre et de la vie , savoir, la liberté elle-même, sans laquelle nulle intelligence, nulle conscience, nul devoir, nul droit. Et puisque le principe qui est tout ensemble et le fondement et la règle du devoir, du droit, de la conscience et de l'intelligence, et qui les ramène à l'unité, a cessé d'être parmi nous universellement reconnu;
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et qu'en même temps nulle force ne sauroit jamais les détruire , et que si elle les détruisoit, l'homme même seroit détruit : il s'ensuit que le système social, fondé sur le développement de la liberté individuelle, est aujourd'hui le seul possible, le seul qui puisse nous préserver des deux plus grands maux qu'aient à redouter les peuples, le despotisme et 1 anarchie ; que par conséquent s'opposer à cette conséquence nécessaire de l'état actuel des esprits, c'est s'opposer à l'ordre tel qu'il peut exister maintenant, c'est prolonger les convulsions qui agitent et tourmentent le monde, c'est, après tant de calamités, en appeler de nouvelles sans terme et sans nombre.
Or voilà ce que les honnêtes gens, également abusés par leurs espérances, leurs craintes et leurs souvenirs, n'ont pas compris, ce qu'ils ne comprennent pas encore. Ils ont toujours cherché le salut, non dans les voies invariables par lesquelles Dieu gouverne les êtres intelligents, mais dans la forme presque arbitraire en soi des institutions, dans un homme, dans une race , dans tout ce qui n'est rien et ne peut rien. Ils ont cru surtout, et ceci est leurplusdangereuse erreur, que le mal étoit dans la liberté même, qu'il falloit dès lors la restreindre autant qu'on le pouvoit, et fortifier le pouvoir contre elle. Comme on ne fait point de révolution sans écrire , sans parler, sans s'assembler, sans se mouvoir , à leurs yeux la presse, la parole , les associations , le mouvement, étoientla révolution même. Ils auroient voulu empêcher tout cela pour la plus
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grande paix du genre humain ; et ce silence , cette mort, c'étoit ce qu'ils appeloient avec attendrissement une sage monarchie et un gouvernement paternel. Aussi les a-t-on vus sans discontinuation, combattant , ce qui , de nos jours ,.est le premier besoin des peuples, la vraie, la seule condition d'ordre en l'absence du principe divin , disputer à la liberté chacune de ses victoires , lui en ravir le fruit , l'offrir au despotisme comm-e une oblation de la peur, et perpétuer ainsi, par une contradiction déplorable , la guerre même qui les effrayoit. Qu'est-il en effet arrivé de là ? En s'opposant depuis quinze années à l'affermissement de la liberté et à son développement devenu nécessaire, on n'a réussi qu'à rendre plus vif, aussi bien que plus général, le sentiment de cette nécessité indispensable. On a établi une lutte à mort entre elle et le pouvoir , détruit la confiance mutuelle , créé d'ardentes inimitiés, irritéles haines des partis, provoqué leurs violences, et mis en question l'existence même de la société déchirée en lambeaux par les factions comme un vieux vêtement. A chaque symptôme de malaise qui se manifestoit dans la nation, aussitôt les honnêtes gens de se précipiter du côté du pouvoir trop foible , disoient-ils , et de travailler à reconstruire, avec les débris des libertés publiques , l'édifice sacré pour eux de la prérogative. Et cependant, à mesure qu'il montoit, l'indignation montoit avec lui , et le ciel s'obscurcissoit, et les tempêtes s'amassoient autour des créneaux et au dessus du faîte de cette odieuse
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prison de nos droits. Elles ont éciaté enfin, et l'on doit reconnoître aujourd'hui qu'en croyant éloigner la révolution, on ne faisoit que la rendre plus inévitable, et qu'en croyant servir le pouvoir , on liâtoit seulement et on assuroit sa ruine; car ce ne sont pas les armées, même fidèles, qui font la vraie force du pouvoir, mais l'assentiment, l'affection des peuples, et les peuples ont , à chaque époque, l'instinct infaillible de ce qui est devenu pour eux, n'importe pour quelle cause , une condition de la vie.
Et voyez ce qu'on a gagné , durant ce période de dissolution qu'on appeloit la restauration , à chercher dans la volonté prépondérante d'un seul la sûreté qu'on auroit pu si aisément trouver dans la pleine jouissance des droits, ou dans l'égale liberté de tous. Considérez l'usage que le pouvoir a fait et qu'il fera toujours, tandis qu'il ne sera qu'un pouvoir purement humain , de l'autorité arbitraire au fond que lui confioit et la politique de l'habitude, et la politique de la peur. Qui n'a pas été meurtri par ses fers? Qui ne s'est pas plaint de son oppression? Oppression stupide, qui, atteignant tous les intérêts et toutes les opinions, parce que tout ce qui n'étoit pas servile lui paroissoit menaçant, ne profitoit qu'à quelques hommes vendus, et pesoit sur tout le reste sans relâche comme sans distinction. Dans l'enfer légal qu'on nous avoit fait, nous ressemblions à ces malheureux que Dante a peints se traînant et haletant sous des chapes de plomb, et comme eux
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nous n'apercevions devant nous que cette élerni lé.
Car, je vous le demande, quel étoit votre état, à vous catholiques, dans l'indigne dépendance où votre Eglise étoit de la puissance civile; esclave dans le choix de ses évéques , dans l'institution de ses curés, dans ses relations avec son Chef, esclave dans sa discipline, dans ses écoles, dans ses prières, dans sa doctrine même ?
Quel étoit votre état , à vous pères de famille , obligés délaisser vos enfants privés d'instruction, ou de les livrer à l'enseignement dont le pouvoir se réservoit le privilège , à quelque degré que votre conscience repoussât cet enseignement?
Quel étoit votre état, à vous tous qu'atteignoit le caprice de l'arbitraire , lorsque sans force individuellement , on vous refusoit le droit de vous associer pour faire entendre des réclamations communes ?
Quel étoit votre état, à vous , habitants des communes, des arrondissements, des départements, lorsque , dépouillés du droit naturel , imprescriptible, de traiter entre vous de vos propres affaires, de les régler de concert et de les terminer à votre gré, une administration lointaine , ignorante des lieux, indifférente à leurs intérêts, décidoit de ces intérêts, seule, en dernier ressort, et que la France entière étoit déclarée en minorité perpétuelle ? Quel étoit votre état, quand vous ne pouviez disposer même de vos propres deniers , soit pour établir une école, soit pour soutenir un hôpital,* pour
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réparer un édifice, pour creuser une fontaine, sans le bon plaisir d'un ministre , chargé tout ensemble et de contrôler les volontés des vivants, et de réformer les dernières volontés des morts ?
Quel étoit votre état , à vous tous , Français , lorsqu'après avoir reconnu votre droit de discuter et de consentir l'impôt , droit sans lequel on ne conçoit même pas celui de propriété, on osoit vous dire qu'à la vérité ce droit vous appartenoit, mais en ce sens que, libres d'accorder le milliard que le prince daignoit vous demander, vous ne l'étiez pas de le refuser : dérision telle que peutêtre on n'insulta jamais si impudemment au bon sens du peuple?
Et voilà où nous a conduits cette funeste erreur de placer la garantie de l'ordre dans un pouvoir qui ne peut être aujourd'hui ou que la force brute, ou que la tyrannie d'une raison, d'un intérêt particulier, opprimant les intérêts et la raison de tous. Que si , au lieu d'abdiquer nos droits entre les mains de ce pouvoir impuissant à changer sa propre nature, nous l'avions forcé à les respecter, il subsisteroit encore, et la France s'avanceroit , sinon sans agitation , du moins sans de trop vives secousses, vers ses destinées à venir. L'anarchie ne pourroit se couvrir de je ne sais quels lambeaux de justice: contrainte de se montrer telle qu'elle est, sa sanglante nudité inspireroit une horreur universelle.
Ce que nous n'avons pas fait , commençons à le faire. Comprenons qu'entre l'unité du système
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divin, fondé sur l'obéissance libre de la raison et de la volonté à une loi immuable reconnue généralement, et l'unité du système brutal fondé sur l'obéissance forcée à un homme dont la raison fait la vérité , et la volonté la justice , il n'existe d'autre milieu que la liberté individuelle égale pour tous, entière pour tous. Unissons -nous pour la conquérir et pour la défendre. Elle est devenue nécessaire au monde ; en elle, en elle seule, il trouvera le repos : car si elle n'établit pas le règne de Dieu , elle brise au moins le joug de l'homme.
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