DE L AVENIR DE LA SOCIETE
28 juin 1831,
Si des lois émanées d'une sagesse infinie président au inonde physique, en dirigent, en règlent les mouvements, et, malgré quelquefois l'apparent désordre des phénomènes, le conduisent à ses fins avec une force irrésistible et une immuable régularité , on ne doit pas croire que le monde moral, seul délaissé de la Providence, flotte au hasard sur la sombre, immense, orageuse merdes âges, et qu'il n'ait point également ses lois qui , sans altérer la nature des agents libres , le conduisent aussi , suivant un ordre de développement harmonique et régulier , à ses fins particulières et à la fin générale de la création. Ces lois, dont l'histoire est l'expression de plus en plus nette et précise h mesure que
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s'écoulent les siècles, se manifestent principalement aux grandes époques où se termine une période delà société et commence une autre période , alors que se dégageant de la vieille enveloppe d'un passé à jamais éteint, tout renaît, tout change, tout se transforme, et que les brises de l'avenir apportant aux peuples comme les parfums d'une terre nouvelle, ils s'élancent impatients, à travers les flots, vers ce but inconnu de leurs vœux.
Or , tel est aujourd'hui l'état non seulement de l'Europe, mais de toutes les nations au sein desquellesa pénétré soit directement soitmédiatement la lumière du christianisme et qui , de près ou de loin, ont subi son influence ; et, à moins qu'on ne remonte jusqu'à la cause première, jusqu'au principe toujours subsistant,quoique sous des formes diverses, des événements extraordinaires que présente en ce moment la scène du monde, on ne peut, abusé par des circonstances accessoires, que s'égarer dans le jugement qu'on en porte , se méprendre sur leur tendance réelle , et, ce qui est pis, amener d'incalculables maux, en luttant avec une vaine et funeste opiniâtreté contre l'invincible puissance qui pousse en avant le genre humain. Car rien ne produit plus dé calamités ni des calamités plus terribles que la résistance à ce que la nature des choses et des êtres, c est-à-dire , à ce que Dieu même a rendu nécessaire: et le mal en soi, le mal
essenliel n'est que cette opposition à Dieu.
Que si l'on considère la révolution de juillet de
cette hauteur où disparoissent les intrigues et les
passions qui, mêlées à toutes les catastrophes politiques, n'en caractérisent aucune, on reconnoîtra d'abord qu'elle a été une réaction populaire contre l'absolutisme, et spécialement contre le régime absurde et bâtard qu'avoit organisé la Charte de 1814 ; puis, en second lieu, sans se laisser tromper par ce que cette révolution a eu de soudain et de fortuit en apparence, on y verra, non pas un fait isolé, un de ces accidents qui déconcertent quelquefois la plus sage prévoyance , mais l'inévitable effet d'une impulsion déjà ancienne, la continuation du grand mouvement qui, des régions de la pensée se propageant dans le monde politique vers 1789, annonça aux nations endormies au sein d'une civilisation corrompue et d'un ordre usé la chute de cet ordre et la naissance d'un ordre nouveau.
Ce mouvement lui-même, auquel tous les peuples de la chrétienté participent plus ou moins et participeront sans cesse davantage, n'a pour origine aucunes causes sur lesquelles l'homme ait pouvoir. Il vient de plus haut, ii part de Dieu, qui a voulu que la société avançât perpétuellement vers un terme qu'elle ne peut atteindre sur la terre, mais don t elle doit s'approcher toujours; et les doctrines d'erreur qui en ont, à quelque degré, faussé la direction, l'ont bien plutôt entravé qu'aidé , et même elles l'auroient arrêté complètement, s'il étoit possible que rien l'arrêtât jamais. Heureusement cela ne sauroit être. Il a son principe indestructible dans la loi première et fondamentale, en vertu
de laquelle l'humanité tend à se dégager progressivement des liens de l'enfance, à mesure que, l'intelligence affranchie par le christianisme croissant et se développant, les peuples atteignent, pour ainsi dire, l'âge d'homme: car ce qui est vrai de celui-ci , est vrai aussi de la société, et comme lui elle doit parcourir les phases successives de la vie , pour arriver, dans V unité de la foi et de la connoissance du Fils de Dieu, à l'état de t homme parfait, au commencement de cette grande ère que l'Apôtre appelle l'âge de la plénitude du Christ (i), et qui consommant ici-bas , autant qu'elle peut l'être, la délivrance du genre humain, le remettra en possession de ses droits primitifs ou de la liberté sainte que le Dieu Sauveur est venu rendre à notre nature régénérée.
Telle est l'œuvre divine qui, selon des voies aussi sûres que merveilleuses , bien que souvent cachées à nos regards, va s'accomplissant de siècle en siècle. \1 esprit croît , et reprenant son empire sur la matière, l'idée du droit se sépare , d'une manière toujours plus nette, de l'idée delà force. Ce progrès sans doute n'est pas uniforme partout, quoique partout il existe. Il y a des aines dans la grande famille des nations, et cette prérogative est une de celles qui visiblement appartient à la race des Francs. C'est donc en elle que nous pouvons le mieux observer la loi de développement à laquelle
(1) Donec occurramus omnes in unitatemfidei et agnitionis Filii Dei, in virum perfectum, in mensuram œtatisple* nitudinis Christi, Ephes. IV, 13.
est soumise l'humanité entière, et qui règle l'ensemble de ses destinées. Or, s'il est quelque chose d'évident, c'est que la France, par un instinct irrésistible et en vertu d'une nécessité contre laquelle lutte vainement une multitude confuse de préjugés, de passions et d'intérêts divers, tend à réaliser un ordre social fondé sur l'indépendance spirituelle la plus absolue à l'égard du gouvernement, qui ne sera désormais qu'un simple agent régulateur placé, par la délégation nationale , à la tète d'un système d'administrations libres , pour les unir entre elles et en former un tout harmonique et vivant. Et cet ordre social qui , malgré les obstacles qu'on y oppose, s'établira plus ou moins prochainement en France, pénétrera aussi peu à peu, à mesure que les peuples y seront préparés, dans le reste de l'Europe et au delà, proportionnellement aux progrès futurs du christianisme dans le monde.
Ici se présente plusieurs considérations auxquelles il importe de s'arrêter quelques instants.
Et d'abord on doit concevoir combien , sous l'ordre social qui commence, deviennent oiseuses et même absurdes les discussions qu'aujourd'hui l'on tente de reproduire, sur le droit divin et la souveraineté du peuple; discussions d'un autre temps, et qui, quelque grave qu'en soit le sujet, ne conduisent, comme on va le voir, à aucunes conséquences applicables, dans le système politique de l'époque où nous entrons. En effet, s'il est de foi que toute puissance est de Dieu, l'Eglise a soin de nous avertir que ce qui est dit de la puis-
sance en général , n'est dit d'aucun prince en particulier; et saint Grégoire-le-Grand nous apprend même que la raison ne permet en aucune manière de tenir pour roi celui qui au lieu de régir V empire le détruit (i): car, selon la doctrine de l'Apôtre, le prince est le ministre de Dieu pour le bien ;c est là son droit et son devoir, et l'un et l'autre sont inséparables. Entendu dans son seul vrai sens, le droit divin ne signifie donc autre chose sinon que tout droit, comme toute justice , ayant son origine en Dieu , le droit des rois, étroitement lié au devoir de la justice , dérive nécessairement de Dieu, et ne sauroit être autrement conçu : ce qu'avoue sans hésitation quiconque n'est pas athée. Ainsi ce n'est pas le droit divin, mais Dieu lui-même qu'il faudroit prouver à ceux qui nient réellement ce droit; car Dieu étant admis, le reste est incontestable et n'est pas non plus contesté. Mais cette question du droit divin, telle qu'on en a fait un sujet de dispute , ne se présente même pas, lorsque le pouvoir n'est, comme il le deviendra, qu'un simple agent délégué dans l'ordre purement administratif; car certes il ne passera par la tête à personne de soutenir qu'un pareil pouvoir, semblable au fond à celui du maire et seulement exercé dans une sphère plus étendue, ait d'autre principe immédiat que la volonté de ceux qui le délèguent. Qui jamais a parlé du droit divin à propos des mari ^ Nullct enim ratio sinit ut inter reges habeatur qui destruit potiùs quam regat imper ium. Exposit. in sept, psalm. pœnit. Edit. Benedict. t. III , p. 518.
gistrats delà commune? Et quesera la France lorsque les germes déposés dans la Charte et plus encore dans les idées et les mœurs de la nation auront acquis leur plein développement, si ce n'est une grande commune?
En second lieu soit qu'on admette Dieu, soit qu'on le nie, on est également forcé de reconnoître quela puissance politique ne possède par elle-même aucune autorité légitime sur la pensée ni sur la conscience; qu'elle ne sauroit sans extravagance et quelquefois sans crime, s'établir juge du vrai et du faux, du bien et du mal , du juste et de l'injuste, que dès-lors les croyances , le culte , les opinions même, et en général tout ce qui constitue l'ordre spirituel, est de droit indépendant d'elle; qu'ainsi lorsqu'elle s'attribue, comme inhérent à son essence, un pouvoir quelconque dans cet ordre qui n'est pas le sien, elle viole les lois premières, naturelles et divines de la société, et dégénère en tyrannie, et que par conséquent un pareil pouvoir n'appartient, en aucun sens, à la souveraineté, qu'on la place ou dans un monarque, ou dans le peuple. La tendance, aujourd'hui universelle en Europe, à soustraire l'ordre spirituel, la pensée et la conscience à l'autorité des gouvernements est donc non seulement légitime en soi , mais encore un immense progrès dans la véritable notion et le sentiment public du droit, et, pour dire plus, cet affranchissement sera la plus belle conquête du catholicisme sur la barbarie civilisée. Car la liberté que l'Eglise réclame au nom du Christ pour elle et
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pour les siens , et qui lui a coûté tant de travaux , de larmes et de sang, n'est que ce droit inaliénable de la conscience et de la pensée de ne rendre compte d'elles-mêmes à aucun homme, et de ne dépendre que de Dieu.
Mais supposons l'Eglise enfin parfaitement libre dans un pays tout catholique, ou supposons plus généralement que, dans un pays quelconque, la conscience et la pensée jouissent .de cette pleine indépendance que le pouvoir politique ne peut leur ravir sans tyrannie : quel sera le cercle dans lequel s'exercera exclusivement l'action du gouvernement, sinon l'ordre purement administratif? Or encore ici il existe des libertés naturelles non moins légitimes , non moins sacrées que le droit de propriété d'où elles dérivent en partie. Ainsi nul ne peut s'immiscer, sous aucun prétexte, dans les affaires de la famille , lui en ôter l'administration , sans violer ses libertés naturelles, imprescriptibles, sans attaquer fondamentalement le droit même de propriété. Aussi ne l'a-t-on jamais tenté qu'en faisant soit du prince, soit d'un être abstrait qu'on appelle l'Etat, le premier et suprême propriétaire du pays : fiction monstrueuse qui , explicitement ou implicitement , est la base nécessaire du despotisme absolu et se retrouve au fond de tous ses actes. Mais si, en ce qui tient à l'administration de ses affaires propres, la famille est naturellement libre, c'est-à-dire, souveraine; la commune dont la famille est l'élément, la province qui est à la commune ce que la commune est à la famille, enfin
la société entière considérée dans son unité , possèdent respectivement la même liberté, le même droit radical. Sous ce nouveau rapport, le système social qui tend à s'établir n'est donc qu'un retour à Tordre le plus simple, le plus juste, le plus conforme à la nature ou aux impérissables lois qui ont en Dieu leur origine et leur sanction.
Et puisque ce système se réduit, d'une part, à exclure totalement l'intervention du pouvoir politique dans l'ordre spirituel , dans le domaine , essentiellement indépendant de l'homme, de la pensée et de la conscience, et, de l'autre, à consacrer le droit inhérent à la famille, à la province, à la nation entière, d'administrer elles-mêmes respectivement leurs intérêts particuliers et leurs intérêts communs, il est aussi clair que le jour que la souveraineté ne peut plus signifierque ce droit de s'administrer soi-même, droit auquelonnesauroitappliquer, sans tomber aussitôt dans un abîme d'absurdités , rien de ce que les philosophes et les théologiens ont dit sur la question spéculative et dogmatique de la souveraineté du peuple. Car évidemment cette proposition précise et incontestable, que chacun a le droit naturel d'administrer ses propres affaires, ne porte aucune atteinte à la maxime sacrée que tout droit , comme toute justice , découle de Dieu; et au contraire, si le peuple n'étoit pas souverain en ce sens, c'est-à-dire naturellement libre, de conséquence en conséquence, il faudroit en venir jusqu'à nier le principe même sur lequel repose l'existence de la famille , et soutenir que la
terre et ses habitants appartiennent de droit à quelques hommes , qui peuvent arbitrairement en disposer comme il leur plaît ; doctrine athée , et , par tous les désordres, toutes les calamités, tous les crimes dont elle contient le germe, digne d'une éternelle exécration.
Nous avons montré comment, en vertu de la loi qui règle les destinées générales de l'humanité, et qui se manifeste de nos jours plus clairement que jamais, les peuples tendent à réaliser un ordre social fondé sur l'affranchissement de la pensée et de la conscience soustraites à l'autorité du pouvoir politique , et sur le droit naturel, imprescriptible , de la famille, de la commune, de la province , de la nation entière , d'administrer respectivement leurs intérêts particuliers et leurs intérêts communs. Cet ordre, dans lequel tout esprit dégagé de préventions ne sauroit méeonnoitre un progrès immense et peut-être le dernier qui soit possible à l'homme ici-bas, rencontrera sans doute, avant de s'établir , de fortes et nombreuses résistances ; mais quelque longue que soit la lutte, le triomphe est assuré : car rien ne peut arrêter le développement dont Dieu a mis le germe en chacune de ses créatures, et qui les rapproche de lui par un continuel mouvement d'ascension. Quelque idée d'ailleurs qu'on se fasse de l'époque ac-
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tuelle , un fait subsiste : la société humaine , remuée clans ses profondeurs, rejette ses vieilles institutions comme un vêtement usé, et cherche à se constituer sous de nouvelles formes. Ceci est incontestable , et Je caractère des institutions qu'elle s'efforce de substituer à celles dont elle est lasse et qu'elle ne supporte qu'avec d'incroyables douleurs, n'est désormais non plus enveloppé d'aucun nuage. La liberté en est le fond, non pas une liberté vague, qui n'est que l'impatience de toute règle et de tout frein , mais une liberté positivement définie, qui , conforme aux lois de la nature bien ordonnée, a son principe dans le droit le plus pur, dans un droit tel qu'on ne peut le renverser sans détruire logiquement toute justice sur la terre. Or jamais les idées ne rétrogradent , jamais on ne vit la société, que le mouvement progressif de la civilisation porte sans cesse en avant, remonter vers sa source. Il faut donc se résoudre à suivre avec elle le cours des choses qui l'entraîne irrésistiblement , et se soumettre de bonne grâce à une nécessité qui, fut-elle déplorable en soi, n'en seroit pas moins invincible. Mais déjà, par ce qui vient d'être dit, on a dû concevoir que ni l'humanité en général, ni le catholicisme en particulier , n'ont lieu de s'alarmer de cette grande transformation sociale , où l'on doit plutôt reconnoître l'action paternelle et continue de Dieu sur le genre humain.
Et pour ce qui concerne spécialement le catholicisme, il est aisé de montrer que, loin d'avoir
quelque chose k craindre du changement qui s'opère dans le monde, il en est lui-même le principe moteur; que ce changement, nécessaire à son propre développement suspendu depuis plusieurs siècles, réalisera, en sauvant l'Eglise, ce que Ton appeloit ses prétentions les plus hardies et, comme on les concevoit, les plus exorbitantes ; en même temps que lui seul peut fonder et affermir le nouvel ordre social qui se prépare.
Et premièrement, que le catholicisme soit le principe du changement profond qui s'opère sous nos yeux dans le monde , quiconque ne s'arrête pas à ce qui n'est qu'accidentel, mais pénètre au fond des choses, n'en sauroit douter un instant. N'est-ce pas, en effet, partout les peuples catholiques qui s'émeuvent, comme si les premiers ils eussent eu la vision des destinées futures réservées au genre humain ? Quelque chose les attire de doux comme l'espérance, quelque chose les presse de puissant comme Dieu. Plus en eux la foi a conservé de force , plus ils marchent avec ardeur , la tête haute et le cœur haletant, à la conquête de ce grand avenir qu'ils pressentent et sont sûrs d'atteindre. Voyez la Belgique, l'Irlande, la sainte et héroïque Pologne. Jamais l'univers admira- t-il une piété plus naïve, un dévouement plus généreux , de plus étonnants prodiges de vaillance et de sacrifice? Je vous le dis, le Christ est là.
Et qu'on n'objecte point le caractère anti-chrétien qu'ont manifesté, en plusieurs pays , les révolutions modernes. La preuve que ce caractère
est étranger à ce qu'elles ont de fondamental et de durable , c'est que partout où elles le conservent, elles échouent après quelques courts instants de despotisme et d'anarchie. Elles ne s'affermissent que là où les catholiques s'en emparent et en font sortir la vraie liberté.
Le christianisme trouva le monde esclave : sa mission politique étoit de l'affranchir. En proclamant le règne de l'intelligence, la suprématie de Y esprit sur la chair, de la raison sur la force , du droit sur le fait , il posa l'immuable et sacré fondement de la liberté, inséparable de Tordre et d'autant plus grande que l'ordre est plus parfait; car l'ordre et la liberté se confondent à leur source, infinis l'un et l'autre en Dieu. Sur la terre, l'humanité flotte entre deux limites extrêmes, la nécessité , loi des brutes , à laquelle elle ne peut tout-à-fait descendre , et la liberté pure , qui n'est pas de cette vie, et dont le progrès de la société, aussi bien que de l'homme individuel , consiste à s'approcher toujours davantage. Et en effet , de siècle en siècle , à mesure que le christianisme a développé l'intelligence sociale , il a proportionnellement développé la liberté , et rien n'arrêtera ce magnifique et nécessaire développement car , d'une part, la puissance du christianisme est inépuisable , et , de l'autre , nul terme qu'on puisse assigner au développement possible ici-bas de l'intelligence , et par conséquent de la liberté.
Mais qui dit développement dit quelque chose de successif tout ensemble et dç réglé. Ainsi le
christianisme créa d'abord et peu à peu, sans troubles et sans secousses , ce qu'on appelle aujourd'hui le peuple, c'est-à-dire qu'il fit passer à l'état d'hommes libres ces innombrables troupeaux d'esclaves qui couvroient le monde depuis quatre mille ans. Mais ce peuple nouveau , ce peuple naissant, qui, passionné, léger, ignorant, imprévoyant, offroit tous les caractères comme toutes lesfoiblesses de l'enfance, devoit, incapable de se conduire et de se défendre soi-même, incapable de s'organiser politiquement , avoir, comme chaque homme , son âge de minorité. Il falloit que , formé par une éducation progressive, sous l'oeil vigilant et la tendre main de la mère qui l'a voit enfanté, il acquît peu à peu ce qui lui manquoit, des lumières, de l'expérience, des propriétés même; que la raison et le sens moral se développassent en lui , pour qu'il pût sans danger exercer ses droits naturels ; c'est-à-dire que son affranchissement spirituel devoit précéder et préparer son affranchissement politique. Là est tout le secret des institutions que la sagesse du catholicisme fonda dans le moyen âge , et qui, appropriés seulement aux besoins d'une certaine époque, se seroient, d'une manière pacifique et presque insensible, comme tout ce qu'opère la nature, modifiées dans la suite des temps, au profit de la liberté commune, si, pour le malheur des nations chrétiennes, l'action de l'Eglise, entravée par les princes, n'avoit pas rencontré dans leurs passions d'insurmontables obstacles.
De même que l'enfant, dans la famille, est libre par le père, et ne peut être libre que par le père obéissant à une loi de justice qui est la garantie de l'enfant, ainsi le catholicisme communiqua d'abord aux peuples enfants la liberté au moyen d'une plus haute paternité émanée du Christ , ou par l'intermédiaire des rois subordonnés à la puissance affranchissante qui les dirigeoit, les surveilloit , exerçoit sur eux une véritable juridiction sociale, pour réprimer les abus de la force , protéger, secourir les foibles , défendre leurs droits, et préserver la grande famille chrétienne, placée, même temporellement , sous sa tutelle , du despotisme et de la tyrannie.
Tandis que l'Orient, héritier des traditions païennes des Césars, pourrissoit dans la servitude, tel fut l'ordre que l'Eglise établit dans l'Occident, et qu'elle y maintint pendant long-temps, toujours plus plein de vie par la sainte et douce autorité de ses Pontifes. Mais cet ordre , admirable dans l'enfance et la jeunesse des peuples, ne pouvoil ni ne devoit perpétuellement durer. Sous le catholicisme, qui est la loi à jamais féconde et inaltérable de la nature spirituelle, tout croît, tout se développe par un progrès sans terme. Et comme , dans la famille , il vient une époque où, par la nécessité même des choses , l'enfant qui a cru en intelligence devient naturellement libre de la même liberté que le père, il vient également une époque où, par la même nécessité, les peuples, qui ont aussi cru en intelligence , deviennent naturelle-
ment libres comme les pères de la grande famille. C'est le temps de leur royauté, et ce temps est venu pour les peuples chrétiens. Il viendra pour les autres, il viendra pour le genre humain, lorsqu'ayant passé tout entier sous l'empire du Christ, dont la mission est de l'affranchir, il aura été associé à son sacerdoce royal : Vos regale sacerdotium.
En contemplant ces belles destinées de l'homme rappelé à son origine , on ne doit pas oublier cependant qu'elles demeureront toujours imparfaites sur la terre , et que , même au degré où elles peuvent s'y accomplir, elles sont le fruit tardif de persévérants travaux et d'une longue patience ; qu'en voulant les hâter, on les retarde souvent, parce que toute tentative d'améliorations sociales chez les nations qui ne sont pas mûres pour elles ne produit d'ordinaire, au lieu du bien qu'on espéroit , que des souffrances stériles et des crises quelquefois mortelles.
Nous avons dit, en second lieu, que le changement qui s'opère dans le monde , nécessaire au développement du catholicisme suspendu depuis plusieurs siècles, réaliseroit , en sauvant l'Eglise , ce que l'on appeloit ses prétentions les plus hardies et , comme on les concevoit , les plus exorbitantes. L'espace nous manque pour traiter avec l'étendue qu'il exigeroit un sujet si vaste. A partir principalement de la naissance du protestantisme, deux causes ont arrêté la force d'expansion du catholicisme : la scission qui s'est faite entre la
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science et la foi , l'état de servitude où l'Eglise est tombée à l'égard du pouvoir politique. L'esprit humain s'est séparé d'elle, parce qu'il a marché sans elle. Elle a cessé dès lors d'avoir puissance sur lui, et par cela même qu'obéissant à une deslois de sa nature qui lui fait un besoin de savoir, il résistoit à une autre loi non moins indestructible , la loi qui lui commande de croire, parce que la science a sa raison primitive dans la foi , son unité fondamentale a été brisée. Tout a chancelé , tout s'est obscurci , et la foi et la science. Pour que le catholicisme redevienne ce qu'il fut en s'identifiant à la nature humaine tout entière , il faut donc que les deux éléments essentiels de l'intelligence actuellement séparés , la science et la foi , s'unissent de nouveau; et cette union, qui l'opérera, sinon la liberté qui, laissant à chacun de ces éléments son action propre , tend à les ramener l'un vers l'autre, parce que ni l'un ni l'autre ne peut subsister seul? Aussi partout où s'est établie la liberté de penser et d'écrire, il se manifeste une tendance visible de la foi vers la science, et de la science vers la foi ; tandis qu'ailleurs elles vont se divisant de plus en plus.
Nous avons déjà plus d'une fois parlé des suites terribles qu'a eues pour l'Eglise l'asservissement où l'ont réduite les souverainetés temporelles. Quelques années encore d'une pareille servitude, et le catholicisme étoit mort. Dieu l'a sauvé et le sauve chaque jour en frappant les pouvoirs aveugles qui crurent s'agrandir en l'opprimant. Nous
n'applaudissons indistinctement ni à toutes les révolutions,, ni à tous les actes des révolutions originairement les plus justes ; mais nous disons que toutes elles auront pour effet, plus tôt ou plus tard, d'affranchir complètement l'Eglise , et qu'elles entrent, sous ce rapport, dans les vues de la Providence. Nous disons que , quels que soient les desseins personnels de ceux qui les provoquent et les accomplissent, elles ont une* cause plus intime et plus profonde, indépendante des passions et des opinions, et qui n'est autre que le besoin universel, invincible, d'un nouvel ordre social fondé sur un immense développement de liberté, que le catholicisme a rendu nécessaire en développant lui-même dans les âmes la vraie notion et le sentiment du droit: et c'est, nous le répétons, parce qu'il en est le principe , en ce qu'elles ont de salutaire et de conforme à la loi de progrès qui régit l'humanité, qu'elles deviendront pour lui comme une grande époque de renouvellement, et, pour ainsi dire , le signal des victoires futures par lesquelles , soumettant les nations jusqu'ici rebelles à sa lumière , il achèvera de constituer le genre humain dans l'unité.
Alors aussi se réalisera de soi-même, et sans qu'il puisse en être autrement, ce qu'on regardoit comme des prétentions exorbitantes de l'Eglise. Et pour bien comprendre ceci, il faut considérer, d'un coté, que si le catholicisme, comme nous en avons la foi certaine, est la vérité même de Dieu, s'il est la loi première et perpétuelle de l'huma-
nité, il ne sauroit périr sans que la société pérît en même temps, et tôt ou tard il doit régner sur tout le genre humain , non par la force matérielle, car il est esprit, et la force qui prétenclroit se faire son auxiliaire détruiroit à l'instant son action; il n'en a pas d'autre que celle de Ja vérité sur la raison de l'homme et de l'amour sur son cœur , et celle-là est toute-puissante. Mais , s'il y a des actes que la force ne puisse ni commander ni obtenir, ce sont assurément ces deux actes, aimer et croire. Donc le catholicisme qui a en soi la puissance de la vérité, la puissance de l'amour, la puissance de Dieu, doit triompher nécessairement de toutes les résistances , et il ne sauroit triompher que par la liberté, et son triomphe sera d'autant plus rapide et plus grand , que la liberté sera plus entière.
D'un autre côté, il est visible que, pendant les siècles où les peuples chrétiens ont vécu sous le régime originairement nécessaire de la paternité royale, il résultoit de ce mode, encore imparfait, de société un mélange inévitable des deux puissances spirituelle et temporelle. Car le roi dans l'Elat , comme le père dans la famille, exerçoit défait et ne pouvoit point ne pas exercer une autorité directe sur la pensée et la conscience de ses sujets ; et comme cette autorité appartenoit radicalement à l'Eglise et dès lors devoit être souverainement dirigée par elle, il s'ensuivoit que la paternité royale, subordonnée par son essence au pouvoir spirituel de l'Eglise, devoit être tout ensemble et
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dépendante de lui et instituée par lui , puisque la plus haute portion de son autorité ne pouvoit avoir, sous le christianisme, d'antre origine légitime que la délégation de l'Eglise : ce qui n'empêchoit pas qu'à d'autres égards, c'est-à-dire, en tant qu'administrateurs des choses matérielles , des biens et des affaires de la famille , les rois ne fussent essentiellement indépendants de cette même Eglise.
De là l'institution du système social qni, à partir du neuvième siècle , prit le nom de saint empire romain : système admirable d'unité , et qui offroit dans son ensemble la plus belle comme la plus profonde application que le monde eût encore vue des principes du droit à la constitution politique de la société; mais en même temps système passager et rempli d'inconvénients graves. Car , d'une part , il est clair qu'il ne pouvoit durer qu'autant que les peuples, encore à l'état d'enfance , auroient besoin d'être soumis à la puissance paternelle conçue selon toute son extension , et qu'il étoit dès lors incompatible avec la liberté que, plus avancés en âge et en intelligence , ils étoient destinés à posséder un jour. Ainsi , maintenant qu'est venu cet âge d'émancipation , rien de semblable au système politique auquel les Papes donnèrent pour base la forte épée de Gharlemagne ne sauroit s'établir désormais , et ce seroit étrangement s'abuser que de voir autre chose dans le saint empire romain qu'une des plus magnifiques ruines de l'histoire.
D'une autre part ? jamais ce système , sous plu-
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sieurs rapports si brillant, ne marcha qu'avec gêne, et jamais il ne put complètement se développer , à cause des nombreux inconvénients qui en étoient inséparables. Le mélange, on diroit mieux la confusion des deux puissances dans la paternité royale, ouvroit une source intarissable d'embarbarras et de dissensions : aussi la concorde du sacerdoce et de F empire n'exista-t-elle, à aucune époque , que dans les livres où Ton en traitoit doctement. Par l'effet de cette position compliquée, les rois justement convaincus de leur légitime indépendance dans un certain domaine, mais aussi fort éloignés d'en démêler toujours et même de vouloir en démêler les limites exactes, envahissoient souvent les droits de l'Eglise , et, à cause de l'étroite liaison du spirituel et du temporel , l'Eglise, de son côté, paroissoit quelquefois les confondre à son avantage. En un mot , la guerre entre la force et le droit , entre le pouvoir spirituel de l7Eglise et le pouvoir temporel du Roi , résultoit forcément de l'ordre social du moyen âge , et dès lors il devoit finir , comme il a fini réellement, par le triomphe de la force sur le droit , l'asservissement de l'Eglise et l'oppression des peuples.
Cependant il est certain que les nations ont été données au Christ en héritage (i) , qu'il a reçu de son Père toute puissance au ciel et sur la terre (2), que, comme il Ta dit lui-même, il est
(1) Ps. II. 8.
(2) Matt. XXVIII, 18.
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lloi(i), que sa royauté est écrite sur sa cuisse et sur ses vêtements{i), et que son Vicaire dès lors , investi de la plénitude de ses pouvoirs, a sur la société chrétienne un droit éminent de royauté , de telle sorte néanmoins qu'il existe, selon la constante tradition de l'Eglise, une puissance temporelle distincte de la puissance spirituelle plus élevée que lui a communiquée son divin fondateur , et, dans cet ordre, indépendante d'elle.
Afin de concevoir comment peut et doit se réaliser ce système social, qui est tout le catholicisme , supposons deux choses : un peuple croyant, et , nous le répétons , la liberté enfantera la foi ; ce même peuple politiquement constitué de manière que, jouissant d'une pleine indépendance dans l'ordre spirituel, il administre ses propres affaires par des agents de son choix , comme nous l'avons expliqué précédemment.
Il est clair, ceci existant, que le gouvernement n'exercera aucun pouvoir spirituel quelconque , et que le peuple entier n'obéira, dans cet ordre, qu'à l'Eglise et à son chef, et leur obéira librement. L'ancienne royauté renfermoit , comme nous l'avons montré, deux pouvoirs divers, l'un spirituel ou relatif à la pensée et à la conscience radicalement soumises à l'Eglise ; l'autre uniquement relatif aux choses matérielles ou d'administration indépendantes de l'Eglise. Le premier de ces pouvoirs ne subsistant plus , l'Eglise et son
(1) Joan. XVIII, 37.
(2) Apoc. XIX , 16.
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chef deviendront , chez les nations chrétiennes , ce que, sous ce rapport, étoient les princes. La liberté de pensée et de conscience constituera , par l'unité de foi, le règne du Christ , non seulement comme Pontife , mais comme Roi, puisque son Vicaire sera de fait la seule puissance temporellement spirituelle alors existante et reconnue , puissance qui , par sa nature , n'aura que des sujets volontaires. La liberté s'alliera tellement à cette haute souveraineté qu'elles seront le fondement et la condition l'une de l'autre, et ne pourront ni exister ni être conçues séparément. En dehors, que restera-t-il?Un ordre administratif essentiellement et totalement indépendant de l'Eglise. Quelle autorité a-t-elle en effet sur les propriétés de la famille , de la commune, de la province, ainsi que sur tout ce qui s'y rapporte ? Aucune. Elle n'a de pouvoir que pour régler les mœurs par les préceptes, et les croyances parles dogmes révélés. Loin que le catholicisme ait lieu de s'alarmer du système social qui fait effort pour s'établir et qui s'établira , malgré les passions qui l'attaquent et les passions qui croient le servir , ce système aura donc au contraire pour résultat de réaliser pleinement toutes les vérités dont l'Eglise a la tradition , tous les vœux dont les hommes ont l'instinct : l'unité progressive du genre humain sous une même loi , dans une même société que n'altéreront point les différences nationales ; la royauté temporelle du Christ , par l'affranchissement des peuples et la liberté de pensée et de conscience ; la
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séparation absolue , en ce qui touche leurs juridictions respectives, de l'Eglise et de l'Etat, de Tordre spirituel et de l'ordre administratif. Voilà où tendent les peuples chrétiens , voilà ce qui sera. Ce qu'on peut désirer de plus n'est pas de la terre.
Mais, qu'on ne l'oublie point , ce vœu des peuples , ce besoin qui les travaille universellement , ne sauroit être satisfait que par le catholicisme. Nous en avons une preuve de fait dans le peu de succès des tentatives dirigées par un autre esprit. L'amour de la liberté , là où Dieu n'est pas , n'enfanta jamais que l'anarchie et le despotisme. L'histoire entière l'atteste. A cet amour de la liberté que le catholicisme éveille et nourrit plus qu'aucune autre doctrine, il joint un principe d'ordre qui le règle , et une charité immense qui unit ce que la liberté n'auroit d'autre effet que de séparer et d'isoler. Par sa puissance affranchissante , il délivre l'homme du joug de l'homme ; par le principe d'ordre qu'il renferme et la charité dont il est la source , il ramène les hommes , libres en Jésus- Christ, à l'unité de famille et l'unité de nation , en attendant le jour qui approche où il constituera les nations elles-mêmes dans une seule et grande société : Eteritunum ovile et unus pastor.
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saura.