DES ANCIENS
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( STORIA DEGLI ANTICHÏ POPOLI ITALlATVr, DT GTUSEPPE MICALI1.)
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Les études historiques commencèrent, il y a deux siècles, à prendre en Europe une remarquable activité. A partir de cette époque, on voit se développer une longue série de travaux, qui ne furent jamais depuis interrompus un seul moment , bien que la direction n'en ait pas été toujours confiée au même peuple, et que tous n'aient pas contribué , dans une proportion égale , à la construction du grand édifice qui sera le fruit de leur labeur commun. Ce n'est pas qu'on puisse espérer de parvenir, malgré tant d'efforts, à le terminer complètement, à rétablir en leur entier les
(1) Trois volumes in-8°, avec un atlas composé de cent vingt planches,
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annales du genre humain , à en combler les nombreuses lacunes, à faire pénétrer au sein des ténèbres qui en couvrent certaines parties, une lumière assez vive pour n'en pas laisser désirer une plus vive encore; mais au moins peut- on raisonnablement se flatter d'arriver à une connoissance des faits principaux des divers âges suffisante pour en déduire , à l'aide d'une saine philosophie , les lois générales de l'humanité; et de tous les fruits qu'il est possible de retirer de l'histoire , c'est là certes le plus précieux: car le progrès rapide et sûr de la vraie civilisation en dépend à beaucoup d'égards. On ne sauroit donc trop souhaiter l'avancement d'un genre d'étude si étroitement lié aux plus graves intérêts de l'homme.
La France devança les autres nations dans cette vaste carrière. Elle y porta une ardeur soutenue , une solidité de jugement, un esprit d'ordre et de critique , qu'on n'a point encore surpassé. Le génie de Joseph Scaliger, homme prodigieux par l'immense étendue de son savoir , et le seul , dit Fré déric Schlegel, que nous puissions opposer à Leibnitz , créa la science chronologique que tua plus tard la lourde et vide érudition du père Petau. Rien aujourd'hui ne peut , parmi nous , donner une idée des gigantesques travaux des Ducange, des Baiuze , des Lecointre , des Duchesne , des Tillemont , de l'Académie des Inscriptions , dont les mémoires forment un recueil jusqu'à présent unique, de recherches aussi variées que profondes, et surtout des bénédictins de la congrégation de
Saint-Maur. Ces pieux enfants de la solitude, après avoir déposé la bêche et le hoyau qui fertilisèrent une partie de notre sol , élevèrent , dans le silence du cloître , ces merveilleux monuments qu'on pourroit appeler les pyramides de la science, et qui, en ce siècle où l'on ne sait plus tout ce que peut opérer la force d'association constamment dirigée vers un même but, nous apparoissent comme des vestiges laissés par une race d'hommes plus puissante , de son passage sur la terre.
L'Espagne , en s'occupant de sa propre histoire si brillante , si poétique , a contribué à éclaircir une partie de celle des Arabes , ses derniers conquérants. Elle est loin cependant d'avoir épuisé la tâche particulière que sa position lui assigne dans cet ordre de recherches. De nombreux documents restent encore ensevelis dans ses bibliothèques et ses archives, et probablement continueront d'y dormir inconnus, jusqu'à ce que cette belle et glorieuse nation, sortant de l'atmosphère ténébreuse qu'on a épaissie autour d'elle , se réchauffe au soleil de la civilisation , qui , de nos jours , ranime et féconde des contrées plus heureuses. Les trésors littéraires du Vatican, ouverts à tous, fourniraient de précieux matériaux pour l'histoire du moyen âge et des temps postérieurs. D'autres bibliothèques , à Florence , à Venise , à Milan , demanderaient encore a être soigneusement fouillées par des hommes patients et habiles. Les immenses travaux deMuratori auraient dû, ce semble, en provoquer de semblables; mais ce nom illustre
représente presque seul la gloire de l'Italie dans cette branche importante des connoissances humaines. L'édition si considérablement augmentée du Monasticon de Dugdale , qu'on vient d'achever en Angleterre , est son plus beau monument de ce genre, moins remarquable toutefois parla critique et la science véritable que parla somptueuse magnificence qui a présidé à son exécution matérielle. Une riche aristocratie a voulu un ouvrage de luxe, un livre démesurément cher ; elle l'a eu. La collection vraiment nationale , commencée en Allemagne d'après les vues patriotiques du comte de Stein , aura , si jamais elle se termine, un autre caractère , nous le croyons. Mais puisque nous avons nommé l'Allemagne , c'est ici le lieu de lui rendre la justice qui lui est due , et de reconnoître hautement l'incontestable supériorité qu'elle a acquise , depuis un demi-siècle , dans la culture des sciences historiques. Au moment où la France, absorbée tout entière par sa révolution politique, détournoit ses regards du passé pour les arrêter uniquement sur l'avenir qu'elle préparoi t au monde; lorsque, ouvrant la carrière où l'Europe la suit, elle s'abandonna, comme Colomb, aux vents, et aux tempêtes pour découvrir de nouveaux rivages et un ciel nouveau; lorsqu'elle dit aux peuples étonnés, aux peuples assoupis dans leur vieille misère : C'est assez de ce qui fut; je vous créerai d'autres destins : alors la laborieuse et pensive Allemagne , occupant la place que îa France quittoit, laissa celle-ci remuer
le présent, et tourna son activité vers un but exclusivement intellectuel. Elle entreprit en quelque sorte de reconstruire , à l'aide des faits et de la théorie philosophique, l'organisme vivant de l'humanité dans les siècles antérieurs. Agrandissant ainsi le domaine de l'histoire, elle y ramena la philologie, l'archéologie, et en général toutes les sciences qu'elle fit converger à ce foyer commun. Recueillant tout, rapprochant tout, religion, lois, mœurs, coutumes, traditions, langues, littérature développée ou informe, et spécialement ces chants spontanés qui furent partout les premières annales des peuples , et l'expression la moins équivoque de leur caractère individuel, de leur vie morale et intime, elle s'efforça de débrouiller leurs origines si obscures et leur filiation si incertaine. Une pareille méthode, on le sent bien, provoquoit des hardiesses de tout genre, laissoit aux conjectures les plus hasardées un vaste champ, et , en exigeant qu'on s'isolât des impressions que l'homme reçoit de tout ce qui l'environne, pour se pénétrer de l'esprit, des sentiments, des passions d'une autre société et d'une autre époque , mettoit en jeu une sorte de faculté de divination. A défaut de documents plus directs et plus étendus, l'historien, cherchant à saisir, dans les traditions héroïques et mythiques d'un peuple, son génie propre, et, pour ainsi dire, sa forme particulière, se flattoit de le recomposer sans autre secours , à peu près comme Guvier recomposoit des animaux entiers de genre inconnu à l'aide d'un seul fragment de
leur structure osseuse, avec cette différence toutefois que le célèbre anatomiste prenoitpour point de départ un débris d'organisation , et l'historien la force organisatrice elle-même. On ne peut nier que plusieurs écrivains , dont l'Allemagne s'honore à juste titre, n'aient fait preuve dans ce travail singulier, je dirois presque dans cette espèce de féerie scientifique, d'une étonnante sagacité. Il suffit de nommer Niebuhr pour rappeler tout ce qu'a d'ingénieux, de brillant, mais aussi de conjectural la méthode qu'il a illustrée en l'appliquant , souvent avec un rare bonheur, à l'histoire des premiers temps de Rome. Espérons que sa mort prématurée ne privera pas l'Europe de la suite d'un ouvrage qui a jeté un si grand éclat , en ramenant les faits matériels de l'humanité sous la puissance de l'esprit qui les engendre, les anime et les vivifie.
Ce n'est pas qu'on ne puisse abuser de ces procédés à priori, surtout lorsqu'on les sépare d'une profonde connoissance des monuments, et que leur emploi n'offre fréquemment quelque chose d'arbitraire, ou tout au moins d'indémontrable, qui semble peu compatible avec le caractère propre de l'histoire, tel qu'auparavant on se le représentoit. Cet inconvénient très réel, et dont les imitateurs de Niebuhr ne sauroient se garder avec trop de soin, ne détruit cependant pas les nombreux avantages qu'offre le mode d'investigation philosophique dont il est une conséquence inévitable. On conçoit néanmoins, que plusieurs, moins frap-
pés de ceux-ci qu'effrayés de celui-là, aient cru plus sage de s'abstenir d'entrer dans cette route nouvelle. De là deux écoles historiques, l'une qu'on peut appeler instinctive, et l'autre positive, ou ne s'appuyant que sur des témoignages écrits. L'auteur de l'ouvrage que nous annonçons appartient à cette dernière. Aspirant à des résultats rigoureusement incontestables, il écarte inexorablement ce qui ne serait que deviné, sans être susceptible de preuve directe ; non qu'il réprouve , tout au contraire , un usage franc de la pensée , un examen sévère et indépendant des opinions les plus accréditées , mais restreint toutefois dans les bornes de la critique purement historique, suivant l'ancienne acception du mot. Ce cercle ne laisse pas d'être encore assez vaste. On se rappelle en effet qu'il y a vingt-deux ans, M. Micali, dans son livre intitulé : L'Italie avant les Romains , appela le premier l'attention des savans sur l'histoire de cette époque antique, et, par la hardiesse de ses vues autant que par la profondeur de ses recherches, donna l'impulsion aux travaux postérieurs et à ceux de Niebuhr lui-même. Il est bon de constater les faits de ce genre, afin que, dans le progrès de la science, chacun jouisse de la part de gloire et de reconnoissance qui lui est due.
Comme tous les hommes supérieurs , M. Micali fut loin d'être pleinement satisfait des essais de sa jeunesse. Au lieu de se reposer dans le succès flatteur qu'il avoit obtenu, il recommença ses études, devenues plus faciles à quelques égards , et plus
intéressantes par la découverte d'un grand nombre de monuments propres à répandre une vive lumière sur le sujet qui l'occupoit. Il relut tout ce qui s'y rapporte dans les écrits des anciens et des modernes, compara tout, discuta tout, et non content des connoissances qui se puisent dans les livres, il parcourut l'Italie entière, pour recueillir sur les lieux mêmes, par l'inspection immédiate du sol, ces notions précises que rien ne supplée , lorsqu'on veut arriver à des conclusions solides , et ne pas apprécier certains faits comme au hasard. Le résultat de tant de travaux "est consigné dans YHistoire des anciens peuples d'Italie, qu'il vient de publier à Florence. Nous tâcherons d'en donner une idée sommaire, en nous permettant, d'après son invitation même , de soumettre à Fillustre auteur quelques doutes sur différents points susceptibles, ce nous semble, d'être contestés, et sur plusieurs applications de son hypothèse fondamentale, développée avec autant d'art que de clarté, mais conçue en un sens trop exclusif peutêtre.
M. Micali se place d'abord au centre de cette magnifique chaîne de montagnes qui parcourt l'Italie dans toute sa longueur. Il suppose qu'à une époque où déjà le pays étoit habité, la Sicile auparavant jointe à la Calabre en fut séparée par quelque violente commotion du sol (i); et que, dans le même temps, la mer, recouvrant les plaines
(1) Tom. I>pag4.
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aujourd'hui si fertiles qui s'étendent des deux côtés des Apennins, s'élevoit jusqu'au pied de ceux-ci et en baignoit les croupes (i). Ces deux suppositions paroissent difficiles à admettre. On est généralement d'accord que la Sicile, comme l'Angleterre et quelques autres îles, autrefois unies aux continents voisins, n'en ont point été séparées postérieurement au grand cataclysme qui opéra , il y a environ cinq mille ans, des bouleversements si profonds sur la surface de notre globe. Et quant à la submersion primitive des plaines de la péninsule italique , elle impliqueroit un changement de niveau dans les mers adjacentes, qui successivement se seroient abaissées et considérablement abaissées ; fait contraire aux observations et aux documents historiques , d'où il résulte que le niveau de la Méditerranée n'a pas varié sensiblement depuis près de trente siècles. Il est très vrai cependant que ces plaines , inondées par les débordements des fleuves qui les traversent, étoient pour la plupart originairement inhabitables, ainsi que le dit M. Micali; qu'elles n'ont pu devenir propres à l'habitation de l'homme qu'à l'aide d'immenses travaux de dessèchement , de digues construites pour contenir et diriger les cours d'eau , et qu'encore aujourd'hui une négligence de moins d'un demi-siècle dans l'entretien de ces digues suffiroit pour transformer de nouveau la Lombardie presque entière en un vaste et stérile ma-
(1) Ibid. , P. 17.
rais. Il est donc certain que la population dut être d'abord confinée dans les montagnes, et qu'elle ne put même étendre ses conquêtes sur un sol tel que celui que nous venons de décrire, avant d'avoir atteint , avec la connoissance et la pratique des arts, un degré de civilisation assez avancé.
Mais quelle étoit cette population ? D'où tiroitelle son origine ? A quelle race plus ancienne appartenoit-elle? Loin de prétendre résoudre ces questions , M. Micali les juge insolubles, au moins dans l'état actuel de la science, et conséquemment déclare qu'il ne s'en occupera point. Le premier fait pour lui est l'existence de peuplades indigènes, en ce sens que leur séjour en Italie est de beaucoup antérieur aux monuments de l'histoire, qu'on ignore entièrement d'où elles y étoient venues , par quelle route, et de quelles nations elles s'étoient détachées. Ces aborigènes , comme les appeloient les Romains , possédoient le pays qui s'étend du pied des Alpes jusqu'à l'extrémité de la péninsule. Issus d'une souche commune , ils parloient tous, suivant M. Micali, une langue radicalement la même , avoient la même religion , les mêmes mœurs, les mêmes lois , les mêmes institutions fondamentales, bien que portant des noms divers , et séparés en un grand nombre de sociétés particulières. Dans la suite des temps , il s'établit, sans parler des îles adjacentes successivement envahies par divers peuples navigateurs , il s'établit, disons-nous, sur les côtes de l'Italie inférieure des colonies Cretoises, chalcidiennes ,
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achéennes et doriques, dont l'ensemble formoit ce qu'on nomma depuis la grande Grèce. Mais , quelle qu'ait pu être d'ailleurs leur action civilisatrice sur les populations voisines indigènes, les deux races demeurèrent profondément distinctes et ne se mêlèrent jamais.
D'autres invasions troublèrent , à différentes époques, le repos des habitants de l'Italie supérieure. Les Liburniens , de race illyrique , les Liguriens , les Enètes ou Vénètes et d'autres nations parties des bords opposés de l'Adriatique, refoulèrent, à plusieurs reprises, les populations primitives vers l'Italie centrale , comme des ondes qui se poussent mutuellement. Les Pelages ou Pélagues y pénétrèrent avec les tribus fugitives,- mais leur séjour n'y fut pas très long, et il influa peu sur les peuples au milieu desquels ils vécurent momentanément , à cause de la civilisation supérieure de ceux-ci. Repoussés de proche en proche jusqu'aux dernières limites méridionales de l'Italie, ils la quittèrent enfin , sans y laisser aucune trace durable de leur passage; car, suivant l'opinion au moins très probable de M. Micali, les monuments qu'on appelle cyclopéens leur ont été faussement attribués. Ce genre de construction, indiqué par la nature même dans les pays montagneux où la pierre abonde, fut de tout temps pratiqué par les indigènes, et M. Micali prouve fort bien que l'usage s'en continua jusque sous les premiers empereurs. Toutefois, avant de porter un jugement définitif sur l'influence pélagique en Italie , il fatu
droit , ce nous semble , mieux connoître ce peuple mystérieux, qu'on diroit poursuivi, dans ses continuelles migrations, par une fatalité inexorable , et qu'on voit, tel qu'une ombre vague et silencieuse j se glisser à travers les origines de toutes les nations les plus célèbres de l'Occident.
Les Osques , ou Opiques , ou Aurunces , formoient le tronc principal de la race primitive italienne , comme les Ra-Sènes , appelés par les Grecs Tirséniens ou Tirrhéniens , par les Romains Tusques ou Etrusques, en formoient la branche la plus illustre et la plus civilisée. Nous avouerons que, sur ce point, il nous reste quelques doutes; cette identité d'origine ne nous paroît pas suffisamment constatée; elle manque de preuves directes, et lorsqu'on vient à considérer combien par leurs institutions religieuses et politiques, par leurs sciences, leurs arts, leurs mœurs, et, autant qu'on en peut juger, par leur langue même , les Etrusques différoient des peuples circonvoisins , on se persuade difficilement qu'ils aient pu sortir d'une source commune , quoique Ton reconnoisse clairement une certaine influence réciproque qui dut être l'effet de leur rapprochement sur le même sol, et des communications fréquentes qui en étoient une suite nécessaire. Nous ne pensons pas que, pour rendre raison de ces différences radicales, il suffise d'établir que les Etrusques, peuple commerçant et navigateur, eurent de nombreuses relations avec l'Afrique et l'Asie, ni même de conjecturer qu'à l'époque de l'invasion des
pasteurs en Egypte , quelques familles sacerdotales se réfugièrent chez les Ra-Sènes , et les initiant au culte égyptien , à la philosophie , aux sciences , aux arts de cette antique contrée, fondèrent parmi eux un ordre social tout nouveau ; car il n'existe aucun autre exemple d'une nation ainsi changée fondamentalement par desétrangers fugitifs, nécessairement suspects du moment où ils auroient laissé seulement apercevoir la pensée d'opérer une révolution, laquelle bouleversoit, avec le droit reçu , les relations antérieures entre les divers membres de la communauté. Et d'ailleurs, s'il existe des rapports qu'on ne peut méconnoître entre les idées religieuses des Etrusques et les croyances égyptiennes, il n'en existe presque aucun entre leur organisation sociale et celle de l'Egypte, fondée sur le système des castes. De plus, la mythologie étrusque, d'après ce que les monuments nous en apprennent, avoit des relations non moins marquées avec des croyances assyriennes et phéniciennes; et leur religion , leurs institutions, leurs lois, leur ordre social entier formoient un tout tellement compacte, si étroitement lié dans toutes ses parties, que l'esprit se refuse à le concevoir sous une autre notion que celle d'une production vivante et spontanée du génie et des traditions nationales, modifiés ensuite superficiellement par des causes accidentelles , qui jamais n'en altérèrent le fond principal.
Que s'il nous reste des doutes sur l'identité originaire des Ra-Sènes et des Osques, nous ne pen-
sons pas qu'on puisse en conserver sur l'origine commune des peuplades qui successivement occupèrent la péninsule, depuis les rives du Tibre jusqu'à l'extrémité de la Calabre. On peut en voir le dénombrement dans M. Micali , qui suit leur filiation avec une science, une sagacité et une clarté admirables.
Pour comprendre les mouvements de toutes ces populations, il faut les rapportera trois causes générales :
Premièrement, l'invasion étrangère. Ainsi , dès les plus anciens temps , les nations connues sous le nom d'Illyriens , de Thessaliens , de Pelages , traversant l'Adriatique , s'emparèrent des côtes voisines des bouches du Pô, et s'avançant ensuite dans l'intérieur du pays , en chassèrent les Ombriens , qui , rencontrant dans leur fuite les Sicules, établis entre l'Arno et le Tibre, les forcèrent de leur céder ce territoire, et de chercher euxmêmes une autre patrie qu'ils ne trouvèrent que dans la Sicile, à laquelle ils donnèrent leur nom, après l'avoir en partie conquise sur les Sicaniens, ses premiers habitants. Mais bientôt après les Ombriens furent à leur tour dépossédés par les Ra~ Sènes , qui jetèrent au centre de l'Italie les bases d'une domination durable.
Secondement, les guerres intérieures. Tant de petites peuplades voisines , resserrées chacune dans un étroit espace, ne pouvoient guère vivre longtemps en paix , et la force qui, presque toujours, intervenait pour terminer entre elles les contesta-
tionssurles limites, devoit les changer souvent. Les Étrusques étendirent progressivement les leurs de l'embouchure de la Magra à celle du Tibre, et portant leurs conquêtes dans la haute Italie jusqu'aux rives du Tésin , et dans l'Italie inférieure , au delà même de celles du Vulturne, ils y fondèrent deux nouveaux états , deux Etruries nouvelles, composées chacune, comme l'ancienne, de douze villes confédérées ; car le nombre douze étoit chez les Ra-Sènes symbolique et sacré. Et encore ici nous voyons les Etrusques constamment séparés de tous les autres peuples italiques par une forme de société qui, dans son ensemble et dans ses détails , leur étoit exclusivement propre.
Troisièmement, les colonies appelés Printemps sacrés. Lorsque, l'agriculture , à peine naissante , n'ajoutoit que peu de ressources à celles de la vie purement pastorale, la subsistance des tribus errantes dans les vallées des Apennins étoit généralement très précaire. S'il arrivoit que leurs foibles moissons manquassent , ou qu'une épidémie ravageât leurs troupeaux , ou qu'elles eussent éprouvé les calamités delà guerre, alors, pour détourner par une solennelle expiation la colère céleste, elles consacroient au dieu à qui appartient le souverain empire tout ce qui naissoit dans le cours du printemps, enfants et animaux, et c'étoit là le printemps sacré, ver sacrum. Il est possible qu'originairement ce qu'on dévouoit ainsi fût réellement offert en sacrifice à la divinité qu'on vouloit fléchir, comme le pense M. Micali. Cependant
j'inclinerois à ne voir clans cette institution singulière qu'un moyen tout-à-fait conforme au génie religieux de l'antiquité, de remédier au trop grand accroissement delà population par rétablissement de colonies qui trouvoient dans le caractère sacré qu'on leur avoit imprimé une sauvegarde plus sûre que la force. Et, en effet, sitôt que la génération dévouée avoit atteint l'âge de l'adolescence, elle s'en alloit, conduite par l'un des principaux membres de l'ordre sacerdotal , chercher ailleurs d'autres foyers. La religion les protégeoit mieux que les armes. « Partout, dit M. Micali, où l'on bâtissoit un tem- « pie avec de nouveaux autels et des rites divins , « les peuples se rassembloient autour ; là s'éle- « voient des habitations rustiques, s'ouvroit un « nouveau marché; là sur une terre nouvelle croisée soit un peuple nouveau. Ainsi, selon le génie de « ces temps où dominoit universellement le sacer- « doce, toustenoient pour sacré le commencement « de ces colonies qui propageoient de côté et d'au- « tre les formes, les ordonnances et la tutelle « d'une même institution théocratique ; tous mieux « contenus ou plus justement régis par elle s'es- « timoient heureux d'être associés au sort d'un « peuple favorisé par les augures et cher aux dieux. « Ce qui fait clairement comprendre comment un « petit nombre d'hommes choisis, revêtus des arec mes invincibles de leur dieu, purent s'incorpo- « rer avec d'autres peuples indépendants , leur « communiquer leurs lois, leurs règles, et fonder « avec le temps des sociétés puissantes. Initiés aux
« mystères religieux et civils , les conducteurs de « ces colonies sacrées ne pouvoient certainement p donner au nouveau peuple d'autres institutions a que celles dont ils étoient les gardiens , les ré- « gulateurs et les maîtres. Nous apprenons de Pline o que les Picéniens descendoient des Sabins par le « vœu d'un printemps sacré; les Samnites en pro- « venoient de la même manière , comme les Luca- « niens des Samnites : toutes nations nombreuses « et fortes, constituées sous une seule loi, ayant la « même religion , et gouvernées également dès « l'origine par des commandements et des décrets « sacerdotaux (1).
Les diverses peuplades de race certainement osque, séparées par la nature même du sol coupé en vallées profondes et difficilement accessibles , avoient habituellement peu de relations entre elles , ce qui contribua sans doute à conserver et à fortifier l'esprit d'indépendance qui formoit , comme le remarque Salluste (2), le trait le plus marqué de leur caractère commun. Jamais elles ne parvinrent à se constituer en un même corps politique , ni même à former une confédération qui eût quelque force d'unité. Ce fut toujours le sort de ce beau pays d'être divisé intérieurement , avec cette différence qu'autrefois ses habitants étoient séparés par la liberté, et qu'ils le sont aujourd'hui par la servitude. La religion seule put opérer un
(1) Tom. I, page 24.
(2) Genus hominum agreste , sine legibus, siiie^impèrio , liberum atque solutum. Catil. 6.
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commencement d'union, suffisante peut-être pour garantir l'existence de l'ordre social établi, mais trop foible pour résister aux envahissements delà puissance plus concentrée de Rome. Laissons parler M. Micali.
« Dès le moment où des Alpes à la mer de Site cile, les tribus indigènes eurent formé de nom- « breuses sociétés civiles distinctes, le principe a religieux , base de la cité, prévalut partout dans « lajurisprudence publique des nations italiennes , « quelle qu'en fût la force, la police et le nom. « De sorte que, de fait, le principal ou même l'u- « nique lien de leur concorde nécessaire, mais « foible, se trouvoit dans le culte religieux, insé- « parable appui du droit des gens. Les fériés so- « lennelles instituées dès l'origine chez chaque « peuple confédéré , et auxquelles , par le devoir « de leur office , assistoient les magistrats des vil- « les ou territoires alliés , avoient certainement « pour but, sous le voile de la religion , d'affermir « l'amitié et l'union des confédérés , en les invitant « à se regarder mutuellement comme frères, et à « sacrifier ensemble aux dieux de la patrie, ainsi « qu'en usoient les Sabins et les Latins aux fêtes « de la déesse Féronia, les anciens Latins entre « eux , les Etrusques et les Ombriens , comme aussi « les Lucaniens. Ce lien sacré et fraternel tendoit « encore manifestement à fortifier le pacte de la loi « parla stabilité de l'engagement religieux. Selon le « même principe de gouvernement , tous les au- « très peuples qui formoient des états fédératifs
ci convoquoient solennellement et avec des rites « religieux leurs assemblées publiques, soit dans « les cas urgents, soit aux époques fixées. C'est « ainsi que les Etrusques avoient coutume des'as- « sembler dans le temple de Yoltumna , les Latins « dans le bois sacré d'Aricia , ou dans celui de Fe- « rentino, et les Sabins à Cure, comme aussi l'his- « toire fait de fréquentes mentions d'assemblées « semblables chez les Ecques , les Herniques , les u Volsques , les Samnites, les Lucaniens et les Li- « guriens. L'objet principal de ces réunions natio- « nales, légalement composées des chefs du gou- « vernement, étoit la grande affaire de la guerre « ou de la paix, la réception des ambassadeurs, « les traités d'alliance, et tout ce qui concernoitla « sûreté de l'union. Mais si les droits de la souve- « raineté , dans leurs rapports avec la défense com- « mime, appartenoient naturellement au conseil « commun de la confédération, ce n'étoit pas une « foible cause de troubles que ces mêmes droits « fussent ensuite exercés sans aucune limite , sépa- « rément par chaque peuple , en tout ce qui con- « cernoit ses affaires privées. C'est ainsi que « quelques peuples sabins , les Ceninesiens , les « Crustuméniens et les Antennates , se mirent, dit- « on , en devoir de repousser, sans attendre le sert cours de leurs alliés, les premières injures des «Romains. Plusieurs villes d'Etrurie soutinrent, «durant des siècles, des guerres particulières, « comme ceux d'Anagni parmi les Herniques, malce s^vé le vœu de la ligue. Tusculum se sépara de la
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« même manière de l'union latine , et Sutri de <,< celle des Toscans , sans qu'on pût l'empêcher « par une autre voie que celle des armes. Et voilà « comment, dès l'origine, chaque confédération « des trihus italiques portoit en soi un germe de « foiblesse , parce que le lien qui en unissoit les « divers membres étant impuissant aies constituer « en un seul et même corps, chaque cité, lente à « se mouvoir , et facilement soustraite à l'autorité « commune, tomboit sous l'influence des ambi- « tions individuelles, qui produisoient souvent des « ruptures et des discordes (i). »
Ce mode de gouvernement ressembloit fort au fond à celui des Etats-Unis américains ; seulement , dans celui-ci , le po uvoir central possède plus de force, bien qu'on puisse douter qu'il en ait assez pour maintenir long-temps l'union dont il est le lien. Avec de nombreux avantages , les états fédératifs manquentd'unité dépensée et d'unité dévie, et c'est pourquoi ils se dissolvent aisément et font rarement de grandes choses. Toutefois, ce genre de gouvernement est quelquefois inévitable , lorsque entre des populations qui ne peuvent subsister qu'unies , il existe trop de dissimilitude pour qu'elles puissent être soumises sans oppression à des lois de tout point uniformes.
L'Etrurie , organisée selon des idées mystiques , et assujétie à une puissante aristocratie sacerdotale , était divisée en douze cités ou corporations
(1) Tome II j p. 67 et seq.
civiles. Le suprême magistrat de chacun de ces douze peuples, dont se composoit la nation entière , portoit le nom de Lucumon, et il étoit élu chaque année. Investi d'une pleine puissance, il rendoit néanmoins, tous les neuf jours, compte de ses actes à ceux qui l'avoient élevé à cette haute dignité que les Romains appeloient royale. L'un d'eux étoit généralissime et chef de l'union par les douze peuples confédérés, dont chacun fournissoit un licteur à son cortège, pour montrer qu'ils avoient tous une part égale dans la souveraineté commune (i).
Cette organisation sociale , qui excluoit le peuple de toute participation aux affaires publiques , devoit nécessairement périr sitôt que le prestige religieux qui environnoit l'aristocratie gouvernante etfaisoitsa force auroit commencé à se dissiper; aussi prit-on pour le conserver des précautions sans nombre. Tous les actes de la vie humaine, unis à des rites mystérieux dont la seule classe sacerdotale possédoit le secret et qu'elle pouvoit seule accomplir, étoient par là sous sa dépendance. Elle avoit enveloppé et serré dans les mêmes chaînes l'homme intellectuel et l'homme civil. Maîtresse absolue des croyances , de la science et des lois , elle n'avoit pas laissé une seule issue à la liberté humaine. Il suit de là que, sous cette police pesante et compacte , l'Etrurie devoit former une société forte , mais sans élan ; un corps, si l'on
(1) Tome II , p. 71 et 72.
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peut ainsi parler, d'une densité extraordinaire, mais sans principe d'expansion. Le défaut d'unité politique la rendit plus facile à entamer par les Romains qui l'attaquoient avec toutes leurs forces, tandis que presque toujours elle ne se défendoit qu'avec une partie des siennes. Inévitablement elle devoit succomber dans cette lutte inégale, et elle succomba en effet vers la fin du cinquième siècle après la fondation de Rome. Ses derniers efforts , glorieux mais stériles, ne servirent qu'à jeter quelque éclat sur sa mort. Et ce qu'il y eut de remarquable à cette fatale époque et dans les temps qui la suivirent, c'est la promptitude avec laquelle l'aristocratie, qui perdoit tout, s'oublia elle-même, poussée par sa corruption interne à s'identifier au peuple conquérant, tandis que le plébéien, qu'elle a voit tenu perpétuellement courbé sous sa domination , puisant dans ses croyances religieuses une plus grande énergie de résistance, conserva seul, avec le souvenir et le regret de la patrie , l'esprit national qui ne s'éteignit complètement qu'après l'introduction du christianisme, dans le sixième siècle de notre ère. La dissolution progressive de cette antique nation est admirablement peinte par M. Micali.
« Juridiquement assujétis sous le nom d'alliés « (socii italici) à l'empire romain , privés du droit « de faire la guerre, les noms ne pouvoient donner « une garantie qui n'existoit plus dans les choses. « Cependant le régime municipal , à l'ombre duce quel les cités , après la rupture du lien fédéral ,
« continuèrent de s'administrer, étoit une cornet pensation au poids de leur sujétion et à la né- « cessité de maintenir de leur sang la grandeur « d'un peuple oppresseur. L'aristocratie, jadis dote minante , se rapprocha désormais toujours plus « de ses nouveaux maîtres; elle se sépara, de sente timent et d'intérêt, des masses populaires , et « elle en fut , en temps et lieu , récompensée par « des faveurs et une protection spéciale... Les arus- < pices même , interprètes du pouvoir souverain , « firent leur paix et devinrent aussi des instruee ments de la domination romaine , parce que la « révérence pour le sacerdoce étant affoiblie, mais «non éteinte, leur ordre surtout continuoit de « mettre à profit le monopole secret de l'art formi- « dable de la divination. Par son action lente et « progressive sur les âmes abattues , l'obéissance « générale, quoique forcée, tendoit naturellement « à étouffer le désir, autrefois si vif, de se signaler « par des œuvres utiles à la cité. De cette sorte , « l'Etrurie eut désormais du calme et non du re- « pos, des peuples sans gloire, la servitude sous « des noms honorables. L'amour de l'art et des « études , auxquels on attachoit le plus de prix « ne laissa pourtant pas de se conserver. Les note blés , les riches et en général tous ceux que face vorisoit la fortune, employoient leur opulence , a dans l'oisiveté de la paix , à embellir la vie par « le charme des arts agréables. Quelle étoit l'affecte tion qu'inspiroient ces arts , ainsi que la somp- <e tueuse ostentation des grands , c'est ce que
3cS£ HISTOIRE
« montre clairement l'innombrable multitude de R monuments qu'aujourd'hui surtout on découvre « dans toute l'Etrurie, et avec une abondance plus « merveilleuse encore dans la vaste nécropole des « Volsques, d'où l'on tire à la fois des milliers de « vases, de bronzes et d'objets de toute sorte, qui , « pour honorer les tombeaux, y furent déposés «. dans le cours des siècles : toutes choses plus ou « moins précieuses , ou par la matière ou par le « travail, et qui prouvent combien étoient multi- « pliées les commodités de la vie , et combien « étoient grandes les richesses privées, même ce après la perte de la liberté ; car il est manifeste , « pour quiconque veut en faire la comparaison , « qu'un nombre considérable de ces monuments , « comme beaucoup de sculptures de Volterre , fu- « rent exécutés, par des artistes étrusques, dans a le style et selon la manière usitée aux siècles de « la domination romaine. Il subsistoit aussi alors , « dans les cités maritimes, quelque commerce ce d'outre-mer , qui peu à peu alla diminuant , tance dis que les travaux de l'agriculteur tenoient parce tout ouvertes d'inépuisables sources de richesses, ce Mais le sort du citoyen changea bientôt et pour ce toujours , lorsque la propriété territoriale ayant ce passé en d'autres mains , l'habitant des camée pagnes fut contraint de cultiver comme fermier ce la terre qui jadis étoit sienne, et que les hommes or libres expulsés ou soumis à une dure oppresec sion , la culture de nos champs fut confiée par « les nouveaux maîtres à des esclaves , et à des es-
DES ANCIENS PEUPLES ITALIENS. 38 lJ
ce claves étrangers. Cette misère extrême de laTos- « cane fut, au rapport de Caïus Gracchus , le mo- « tif le plus fort qui porta son frère Tiberius à « proposer la loi agraire. Ni le courage cependant, « ni le désir de la liberté n'étoient tout-à-fait « éteints dans le peuple. Plusieurs villes d'Etrurie « se soulevèrent dans la guerre d'Annibal ; l'esprit ce public se ranima dans la guerre sociale; et dans ce celle de Sylla , l'Etrurie opposa de nouveau une « résistance opiniâtre à la vindicative tyrannie du « dictateur de Rome. A cette époque sanglante , « un grand nombre de villes principales furent ou « ruinées ou données en garde à des colonies de a soldats rapaces , qui dissipoient scandaleusement « les richesses acquises par d'iniques voies. Les « familles illustres s'éteignirent ou se réfugièrent « en d'autres pays. De si grands fléaux détruisoient « non seulement les restes de l'ancienne vie civile, « mais encore peu à peu les monuments publics, «les écrits , la littérature, les beaux-arts, en un « mot l'héritage entier de la vertu des ancêtres. « La science des aruspices conserva seule sa force midable autorité jusqu'au sixième siècle de Fère « vulgaire, tant le crédule Etrusque , enveloppé a dans le lacet de ces vieilles fourberies, s'en alcc loit, cherchant opiniâtrement quelque espérance ce et quelque consolation à ses misères dans les ce vains leurres de la divination paternelle (i). » Nous n'avons pu donner qu'une idée fort irt-
(1) Tome II, p. 165etseq.
386 msTotHE
complète de l'histoire primitive des peuples de l'Italie , telle qu'avec une rare sagacité et une science profonde M. Micali a su la reconstruire à l'aide des fragments épars qu'en ont conservés les anciens auteurs. Dans son deuxième volume, il traite des institutions politiques, du gouvernement, des lois civiles , des croyances et du culte de ces mêmes peuples; de la philosophie, des mœurs et de la vie domestique des Etrusques , des développements que prit chez eux l'art du dessin, de leurs principaux monuments, de l'agriculture, de l'art de la guerre, de la navigation , du commerce et de la monnaie , et enfin de la langue étrusque et osque , et de ses dialectes. Son hypothèse sur l'identité originaire de ces deux nations a dû le conduire à ne voir dans l'étrusque et Fosque que deux dialectes d'une même langue primordiale. Ceci , selon nous, est la partie systématique de son livre. On ne sauroit douter que l'osque et l'étrusque n'aient dû se faire des emprunts mutuels et se modifier réciproquement : mais que ces deux langues fussent radicalement les mêmes, c'est ce qui ne nous paroît rien moins qu'établi; et l'impossibilité jusqu'ici insurmontable d'arriver à l'intelligence de l'étrusque, dans lequel il n'existe encore qu'un seul mot dont le sens soit fixé avec quelque probabilité, favorise peu la supposition de son identité primitive avec l'osque, moins rebelle à l'interprétation, à cause de son affinité plus grande avec l'ancien latin. En définitive , nous croyons que tout ce qui tient aux commencements
DES ANCIENS PEUPLES ITALIENS. 38y
de l'Etrnrie et à l'origine de ses habitants est encore pour nous couvert de ténèbres impénétrables. Il existe des rapports frappants entre quelques unes de leurs idées théologiques et le système religieux de l'Egypte, et, comme le comte de Caylus et d'autres l'avoient déjà remarqué dans le siècle dernier, entre l'art, tel qu'il apparoît dans leurs monuments les plus antiques, et l'art égyptien. Mais à ces rapports incontestables se joignent des différences si tranchées, si profondes, qu'on n'en peut, à vrai dire, rien conclure de certain sur l'origine de la race étrusque, qui continue de rester l'un des plus obscurs mystères delà science.
Dans un troisième volume , M. Micaii donne l'explication des planches extrêmement curieuses et d'une grande beauté d'exécution , qu'il a jointes à son ouvrage. Elles contiennent un grand nombre de monuments inédits, également utiles à l'histoire des croyances religieuses des Etrusques , et à celle de l'art parmi eux. Ce magnifique recueil , qui a exigé d'immenses travaux et des dépenses énormes, feroit honneur à un souverain. Aucun sacrifice n'a coûté à M. Micaii pour ajouter une palme de plus à la gloire de son pays. Il a élevé un monument véritablement national. Comme savant et comme écrivain, il s'est placé, dans Y Histoire clés anciens peuples cT Italie , au niveau des premières renommées modernes. En plusieurs endroits de son livre, on croiroit entendre Tacite parlant la langue de Machiavel. Comme citoyen , et ce but justifie ce qu'il y a peut-être de hasardé
clans quelques unes de ses hypothèses, il montre à ses compatriotes, dès les plus anciens âges, la cause de leurs malheurs dans leurs perpétuelles divisions , en même temps qu'il leur présente un touchant motif d'union dans une origine commune. Chacune de ses pages manifeste l'homme de bien dans le savant illustre; et, après ce dernier travail qui couronne si dignement sa belle carrière, il peut dire avec confiance : Sat patrlœ Priamoque datum. Cette patrie elle-même, que ses talents honorent, confirmera unanimement ce témoignage de sa conscience.
Il nous a été doux de rendre ce foible hommage à l'un des enfants de cette terre que nous chérissons, de cette terre féconde en tout genre de grandeurs, où rien ne sauroit étouffer ni la science, ni les arts, ni le génie. Parce qu'on l'a enveloppée comme de bandelettes funèbres, on entend dire : l'Italie ne vit plus, elle est morte ; non, une nation qui a produit simultanément Micali, Manzoni,Pellico, n'est pas une nation morte. La puissante vie qu'on refoule en son sein y fermente en secret , et quand viendra l'heure marquée par la providence, quand le géant qui sommeille dans le tombeau qu'on lui a fait se réveillera, le monde poussera un cri d'étonnement à la vue des merveilles qui frapperont ses regards. A présent , il est vrai , en voyant ce peuple languissant au milieu d'une nature si énergique et si brillante, on est ému d'une profonde pitié; on se demande comment il se fait qu'un si beau soleil éclaire tant d'infortunes , mais
quand on a pénétré au fond de certaines âmes qui semblent receler, comme un sanctuaire, les sacrés destins de la patrie, alors on respire plus à l'aise, alors on sent renaître en soi une inébranlable espérance , et je ne sais quel souffle de l'avenir se mêlant aux brises odorantes qui caressent cette terre enchantée, on rêve pour elle un nouveau printemps.
ET
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DIALOGHETTL
Deux doctrines, deux systèmes se disputent aujourd'hui l'empire du monde, la doctrine de la liberté et la doctrine de l'absolutisme ; le système qui donne à la société le droit pour fondement, et celui qui la livre à la force brutale. Les destinées futures de l'humanité dépendront du triomphe de l'un ou de l'autre. Si la victoire reste à la force brutale , courbés vers la terre comme les animaux, mornes, muets, haletants, les hommes, hâtés par le fouet du maître, s'en iront mouillant de leur sueur et de leurs larmes les rudes sillons qu'il leur faudra creuser, sans autre espérance que
3gi de l'absolutisme
d'enfouir sous la dernière glèbe le sanglant fardeau de leur misère. Si, au contraire, le droit l'emporte , le genre humain marchera dans ses voies, la tète haute, le front serein, l'œil fixé sur l'avenir, sanctuaire radieux où la Providence a déposé les biens promis à ses efforts persévérants. La lutte engagée entre ces deux systèmes devient chaque jour plus vive. D'un côté, sont les peuples épuisés de souffrance et de patience , ardents de désir et d'espoir, émus jusqu'au fond des entrailles par l'instinct long-temps endormi de tout ce qui fait la dignité et la grandeur de l'homme , puissants de leur foi en la justice, de leur amour pour la liberté, qui, bien comprise, est l'ordre véritable, de leur ferme volonté delà conquérir; de l'autre, sont les pouvoirs absolus avec leurs soldats et leurs agents de toute sorte, les ressources publiques, l'or, le crédit, et les innombrables avantages d'une organisation dont les éléments se tiennent, s'enchaînent, s'appuient les uns les autres , tandis qu'en dehors d'elle et par elle tout est isolé, comprimé, n'a de mouvement qu'entre les sabres de deux gendarmes , de parole qu'entre les oreilles de deux espions.
Rien, au premier coup d'oeil, ne semble plus inégal que les forces respectives de ces camps opposés. Mais il faut observer, d'une part, que plus les armées sont nombreuses, plus elles sortent immédiatement du peuple et ont de pensées, de vœux, de sympathies communes avec lui; peuple enfin elles-mêmes 7 en très grande partie , et, quoi
ET DE LA LIBERTÉ. SgS
qu'on essaie de leur persuader, n'ayant en définitive d'autres intérêts que les siens, il est impossible qu'elles soient long-temps encore un instrument passif entre les mains de ses oppresseurs ; tandis que, d'une autre part, les excessives dépenses qu'exige l'entretien de ces armées, amenant tôt ou tard la banqueroute universelle qui menace chaque jour de plus près tous les états européens, le moment viendra où ces énormes masses d'hommes, rassemblées dans le but d'étayer la tyrannie , devront nécessairement être dissoutes, faute de pouvoir les maintenir sur pied. L'expérience d'ailleurs prouve que, dans la lutte entre deux forces, l'une matérielle, l'autre morale , celleci à la longue triomphe toujours; or , la force morale est tout entière du côté des peuples. Il suffit, pour s'en convaincre, de considérer en eux-mêmes le système de liberté que les peuples défendent, et le système d'absolutisme que les souverains ont entrepris de faire prévaloir à leur profit. Le premier, qui a sa racine dans les plus saintes et les plus imprescriptibles lois de la nature humaine , représenteroit l'ordre parfait, s'il étoit possible de le réaliser pleinement sur la terre. Mais si cette perfection est maintenant interdite à l'homme, à cause de la maladie interne qui le travaille, elle n'en demeure pas moins le terme auquel il doit tendre, le but vers lequel il est de son devoir de se diriger incessamment. Car il en est des peuples comme des individus : ni les uns ni les autres ne seront jamais complètement délivrés durant la vie
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présente des infirmités qui en sont inséparables à un certain point ; mais les uns et les autres peuvent et doivent avancer perpétuellement dans la guérison , qui commence ici et s'achève ailleurs. D'où il suit que la société , progressive par sa nature , implique de continuels changements, des révolutions successives. On s'effraie de ce mot de révolution , et l'on a raison de s'en effrayer, si l'on entend par là les désordres que produisent , au sein d'une nation où fermentent des idées et des espérances nouvelles, les intérêts et les passions vivement exaltés. Mais les révolutions qui marquent un pas fait dans la vraie civilisation , et ouvrent ainsi une ère plus heureuse, les révolutions nées du développement de la notion du droit dans les intelligences, ont certes, en résultat, un tout autre caractère, et doivent être, quelques souffrances qui les accompagnent , non pas redoutées, mais bénies comme des bienfaits de la Providence et des preuves éclatantes de l'action qu'elle exerce sur les destinées générales de l'humanité. Elles sont, pour ainsi parler, Dieu présent à nos yeux dans le monde; car évidemment ces transformations qui changent, en l'élevant, l'état du genre humain, ces soudaines brises qui le poussent, quoique à travers bien des écueils, vers de plus fortunés rivages , renferment quelque chose de divin. La plus profonde révolution que, sous tous les rapports , il ait en effet subie, fut , sans aucune comparaison , l'établissement du christianisme, et celle qui, depuis cinquante ans, s'opère en Eu-
ET DE LA LIBERTE. 3o,5
rope, n'en est que la continuation. Qui ne voit pas cela est totalement incapable de rien voir, et plus incapable de rien comprendre aux événements contemporains. Dix-huit siècles de labeur social ont à peine suffi pour les préparer. Car de quoi s'agit-il? de modifier les formes du pouvoir, de réformer quelques abus, d'introduire dans les lois quelques améliorations généralement jugées nécessaires? Non certes, ce n'est pas là ce qui agite les peuples et les émeut si puissamment. Il s'agit pour eux de substituer , dans les bases mêmes de la société, un principe à un autre principe, l'égalité de nature à l'inégalité de race, la liberté de tous à la domination native et absolue de quelques uns. Et cela qu'est-ce autre chose que le christianisme s'épandant au dehors de la société purement religieuse , et animant de sa vie puissante le monde politique, après avoir perfectionné, au delà de toute mesure jadis espérable , le monde intellectuel et moral?
Il posa pour principe fondamental de sa doctrine , sous le point de vue où nous la considérons en ce moment, l'égalité des hommes devant Dieu, ou l'égalité de droit de tous les membres de la famille humaine. Et à ce sujet nous remarquerons que cette importante doctrine n'a de valeur historique et philosophique qu'en admettant l'unité de race, sans quoi évidemment une race pourrait être naturellement supérieure aux autres , ainsi qu'Aristote Ta soutenu parmi les anciens. La doctrine chrétienne, selon laquelle, conformément
aux antiques traditions , le genre humain provient d'une seule tige, est donc sans contestation la plus favorable à l'humanité , et doit être gardée soigneusement comme la base même de toute justice réciproquement égale et de toute société équitable. A cet égard la science , qui s'est quelquefois trop livrée à la hardiesse de ses conjectures physiologiques , a de grands devoirs à remplir.
Le principe de l'égalité des hommes devant Dieu devoit nécessairement en enfanter un autre qui n'en est que le développement ou plutôt l'application , savoir : l'égalité des hommes entre eux , ou l'égalité sociale; car s'il existait, sous ce rapport , une inégalité essentielle et radicale relative au droit, cetteinégalitéles rendroit primitivement inégaux devant Dieu. L'égalité religieuse tend donc à produire, comme sa conséquence et son complément, l'égalité politique et civile. Or, l'égalité politique et civile a pour forme la liberté ; car elle exclut originairement tout pouvoir de l'homme sur l'homme , et oblige dès lors à concevoir la société temporelle, la cité , sous l'idée d'association libre, dont le but est de garantir les droits de chacun de ses membres , c'est-à-dire encore sa liberté, son indépendance native.
Ces droits garantis par l'association sont de deux ordres : i° les droits spirituels de la conscience et de la pensée , lesquels ne relèvent que de Dieu , considéré soit comme auteur de la loi morale qui unit entre eux tous les êtres intelligents, et à laquelle tous sont obligés d'obéir librement, soit
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comme source primitive de toute vérité , de toute raison ; st° les droits secondaires de l'ordre, pour ainsi parler , matériel, relatifs au corps ou à l'organisme, et qui se réduisent, dans leur essence , au droit de conservation de la vie , c'est-à-dire de l'organisme même et des choses extérieures nécessaires à la conservation de l'organisme. Ces choses extérieures constituent ce qu'on appelle propriété.
Il suit de là que l'objet direct de la société véritable étant la garantie du droit, est par là même de garantir à tous et à chacun de ses membres , dans l'ordre extérieur , la liberté de conscience et de pensée, et, secondairement, la liberté de vivre et d'agir , ou la liberté de la personne et des propriétés.
La liberté de conscience et de pensée, simultanément unie à la reconnoissance d'une loi spirituelle morale , qui seule rend l'homme sociable , précède l'association libre ou l'institution de la cité , et en est l'indispensable condition. Cette loi dès lors, non plus que la liberté qui y correspond, la liberté civile de conscience et de pensée, ne peut en aucune manière dépendre du pacte social, ni devenir l'objet des délibérations préalables, explicites ouimplicites, qu'il suppose; et par conséquent la loi politique et civile, ne pouvant statuer sur ce droit primitif, qu'elle ne sauroit ni créer ni détruire , et qu'elle défend seulement contre les attaques qui tendroient de fait à l'altérer, le respecte comme au dessus d'elle , interdit et punit
J()8 f)É L ÀBSÛI.l ri S Ml.
comme anti-sociaux certains actes qui y sont contraires, mais ne l'établit point par ses prescriptions.
La liberté personnelle, ou le droit de vivre et d'agir librement , implique l'absence de toute volonté, de tout pouvoir qui imposeroit des bornes arbitraires à cette liberté même , c'est-à-dire implique la coopération de chaque membre de la société à la loi qui régit la société.
L'élément naturel de la société relative à l'organisme humain ou de la cité n'est pas l'individu , mais la famille, parce que l'élément de la société doit se perpétuer comme la société ; parce que l'individu meurt et que la famille est immortelle.
La fa mi lie se compose du père qui en est le principe générateur, de la femme qui est le moyen de la génération , et de l'enfant qui en est le terme. Ces trois ensembles constituent l'homme organique complet, l'homme reproduit, perpétué, l'homme qui ne meurt point.
D'où il suit que le mariage, sans lequel nulle famille , est en ce sens la base première de la société.
La propriété en est la seconde base ; car sans elle nulle vie possible. Or , la vie ne s'arrètant point dans sa transmission , la propriété non plus ne s'arrête point dans sa transmission: elle est héréditaire comme elle, parce cju'elle est inséparable d'elle. Et puisque l'homme ne peut vivre sans une propriété quelconque, permanente ou transitoire, il ne peut non plus être libre, indépendant de sa
personne , si sa propriété est dépendante , s'il n'est pas souverainement maître de son champ, de sa maison , de son industrie, de son travail.
La liberté de la propriété et la propriété même peuvent être attaquées de trois façons : la première, en attribuant soit à l'état, soit au chef de l'état , un droit primitif de haut domaine , qui neseroitau fond qu'un pouvoir indirect et arbitraire de vie et de mort sur tous ses membres; la seconde, en attribuant soit à l'état, soit à son chef, le droit de prélever à titre d'impôt une partie quelconque des revenus de la propriété, sans le consentement des propriétaires ; car ce droit , auquel il seroit impossible d'assigner aucune limite déterminée, impliqueroit celui de s'emparer de la totalité des revenus , ou la confiscation pure et simple : la troisième est d'attribuer, à quelque degré que ce soit, à l'état ou a son chef le droit d'administrer les propriétés de ses membres ; car le droit pour chacun d'administrer sa propriétéest inhérent au droit de propriété, qui sansceladevient purement fictif.
On doit maintenant comprendre comment le mouvement que partout on remarque chez les nations chrétiennes n'est que l'action sociale du christianisme même, qui tend incessamment à réaliser, dans l'ordre politique et civil, les libertés que contient en germe la maxime fondamentale de l'égalité des hommes devant Dieu , et par conséquent à affranchir pleinement l'homme spirituel de tout contrôle du pouvoir humain , et la propriété de toute dépendance arbitraire du même
pouvoir. Or , ce but ne peut être atteint que par une organisation sociale dont le double caractère soit l'exclusion de toute contrainte dans l'ordre spirituel, et de toute intervention du gouvernement dans l'administration des propriétés ou des intérêts particuliers, soit individuels, soit collectifs. A cet égard , le gouvernement , simple exécuteur de la loi faite par tous ou par les délégués de tous, veille seulement à ce que nul, dépassant les bornes de son droit, ne blesse le droit ou la liberté d'autrui.
La liberté spirituelle a pour expression la liberté de religion ou de culte, la liberté d'enseignement, la liberté de la presse et la liberté d'association. Lorsque l'une d'elles n'est pas complète , et surtout la dernière, les autres ne sont qu'un vain nom. Ne demandez pas alors sous quelle forme de société vit le peuple ainsi privé de ses droits naturels ; demandez sous quelle tyrannie.
La liberté des personnes et des propriétés a pour fondement l'élection, coordonnée à un système d'administrations libres dans les limites qu'on vient de fixer. Point de liberté possible en effet sans la responsabilité du pouvoir, et point d'hérédité s'il existe une responsabilité véritable. L'une ne peut être réelle que l'autre ne soit fictive, et réci proquemen t .
Dans l'hypothèse de l'hérédité, on ne sauroit proposer pour remède à ses abus que la maxime supposée admise de l'amissibilité du pouvoir. Mais le pouvoir peut être amissible de deux façons,
ET Dii LiV UBEKTt. 4°*
l'une régulière, l'autre violente, par élection ou par insurrection. Comment hésiter entre ces deux modes? Et organiser une société, n'est-ce pas précisément établir un ordre de moyens qui , autant que le peuvent les prévisions humaines, la dispensent de recourir, pour sauver ses droits attaqués, au hasard dangereux de l'insurrection?
Tels sont les principes qu'instinctivement les peuples cherchent à réaliser et qu'ils réaliseront, sans aucun doute, dans un temps plus ou moins prochain ; car un droit connu est un droit conquis.
L'homme ne renonce jamais à ce qui lui est une fois apparu comme juste ; il le voudroit qu'il ne le pourroit pas; sa nature s'y oppose, et c'est là cette force morale à qui la victoire reste toujours dans ses luttes contre la force matérielle.
Aux doctrines de la liberté comparons maintenant les doctrines de l'absolutisme. Nous puiserons celle-ci dans les documents d'une incontestable authenticité. Les deux premiers sont des catéchismes publiés par l'ordre exprès de l'empereur de Russie et de l'empereur d'Autriche. Le troisième est un écrit semi-officiel qui produisit, il y a trois ans, une assez vive sensation en Italie , où les gouvernements prirent soin de le répandre à un grand nombre d'exemplaires. Parlons d'abord des catéchismes.
Sa Majesté Apostolique enseigne dans le sien aux petits enfants que les personnes ainsi que les biens de ses sujets lui appartiennent, qu'elle en
est le maître absolu et peut en disposer comme il lui semble bon. Cette doctrine, si elle trouve croyance, a au moins l'avantage de simplifier singulièrement l'administration. L'empereur a-t-i 1 besoin d'argent ou de soldats ? il dit à l'un : Donnemoi ta bourse ; à l'autre : Donne-moi tes fils. Tout esta lui, tout sans exception; c'est là son évangile , la bonne nouvelle qu'il veut qu'on annonce à ses peuples au nom de Jésus-Christ. Et de peur apparemment que, par mégarde ou mauvais vouloir, quelque imprudent n'altère la pureté de ces maximes dans la chaire chrétienne, en certains lieux, à Milan par exemple, des prêtres seront contraints de soumettre leurs sermons, avant de les prononcer , aux lumières supérieures de la police. Il faut que les esprits soient bien corrompus et les cœurs aussi , pour que les Italiens particulièrement ne bénissent pas un pareil régime! Lorsque les peuples sont si ingrats envers les souverains , qu'attendre, sinon les vengeances du ciel et la fin de ce monde coupable?
On vient de voir que l'empereur d'Autriche a une assez haute idée de lui-même et de ses droits. Ce n'est rien cependant près du czar Nicolas. Chef d'une religion étrangère au catholicisme, il a cru néanmoins, tant le zèle de la vérité le dévore! devoir s'occuper de l'instruction religieuse de ses sujets catholiques; et dans un catéchisme imprimé à Wilna et enseigné officiellement dans toutes les églises et toutes les écoles, il leur apprend comment ils doivent adorer l'autocrate ; il leur expli-
ET DE LA. LIBERTÉ. 4û3
que avec onction le culte qu'ils sont en conscience obligés de lui rendre. N'est-il pas en effet pour eux, non seulement l'image, mais encore une incarnation réelle de la Divinité? A genoux donc! sa volonté est le souverain ordre, son commandement la loi! Biens, vie, l'on doit tout prodiguer, tout sacrifier au premier signe du Tar tare-Dieu : on doit le chérir du fond du cœur, lui obéir , quoi qu'il ordonne, et jamais ne se permettre une plainte même secrète, à l'exemple de Jésus-Christ qui se soumit sans murmurer au jugement de mort prononcé contre lui par V autorité légitime ! La plume tombe des mains. Il étoit réservé à cet homme de reculer les bornes du blasphème!
Ce qui rend surtout remarquable l'écrit dont il nous reste à parler ( i ), c'est que, sous des formes tantôt grossièrement burlesques , tantôt naïvement atroces, il résume avec une fidélité et une franchise que l'on chercheroit vainement ailleurs le système entier de l'absolutisme. Ici, point de réticence, point d'hypocrisies, tout est à nu. On diroit un candide procès-verbal des conseils du pandaemonium. L'auteur, en plus d'un endroit, paroîtmême s'indigner qu'une politique timide juge quelquefois à propos de voiler, modifier, affoiblir, par des considérations de prudence, les doctrines qui au fond forment sa règle invariable. Pour nous , qui aimons par dessus tout un langage net, exempt de fausseté, d'ambages et d'équivoques, loin de blâ-
(1) Dialoghetti sulle materie correnti nelV anno 1&31,
fyl)q l)L L ABSÔÛLT16A1K
mer le fougueux défenseur du despotisme de son mépris pour ces cauteleux et pusillanimes ménagements, nous lui savons gré, au contraire, de la sincérité brutale de ses convictions et de ses paroles. Le mot que d'autres retiennent sur leurs lèvres ; il le profère à haute et intelligible voix. Cela vaut mieux.
Nous passerons assez rapidement sur les premiers dialogues , pour arriver plus tôt à la conclusion où l'auteur expose l'ensemble des moyens qu'à son avis les princes doivent employer indispensablement, s'ils veulent raffermir leurs trônes ébranlés. C'est la partie la plus curieuse et la plus importante du livre. Toutefois, pour qu'on ait une idée exacte des projets, des vœux, des sentiments et des maximes de ceux dont il est comme le manifeste, il est bon de citer quelques passages d'un dialogue entre V Europe , la Justice , la France et la Restauration. L'auteur y établit sa théorie du pouvoir; elle est courte. Dieu a donné les peuples aux rois ; ils leur appartiennent comme votre troupeau vous appartient; ils sont leur propriété, leur patrimoine; voilà tout. De conditions, de pactes, de chartes, il n'y faut pas songer, cela est par trop clair.
L'Europe. Qui vous a réduite à un si misérable état?
La Restauration. La Charte.
L'Europe. Qu'est-ce que cette Charte qui fait tant de bruit ?