‹ Troubles mentaux de guerreChapitre 12 sur 95 · V. — EXCITATION CÉRÉBRALE ET MANIE · texte numérisé non relu

V. — EXCITATION CÉRÉBRALE ET MANIE

Les classifications psychiatriques modernes n'admettent pas toutes l'existence de la manie, considérée, selon l'opinion courante, comme une psychose particulière, consistant en excitation cérébrale avec agitation motrice, sans délire ni confusion. En raison de la récidive fréquente des accès de manie et de leur alternance éventuelle avec la mélancolie, une théorie nouvelle a pris naissance, celle de la psychose maniaque-dépressive. Dans cette conception, les accès de manie et de mélancolie, consécutifs ou même parfois associés dans un mélange de symptômes, ne sont que les expressions diverses d'un trouble permanent et fondamental. Ce n'est pas ici le lieu de discuter cette question et de montrer en quoi les vieilles descriptions des aliénistes français correspondent mieux à la clinique courante que les constructions pathologiques étrangères, mais au point de vue spécial dé la psychiatrie de guerre, une remarque s'impose.

Le médecin qui considérera comme atteints de psychose maniaque-dépressive les déprimés à tendance mélancolique qu'il rencontrera au front a les plus grandes chances de se tromper. Nous avons montré combien graves, combien lourdes étaient les causes de ces états dépressifs engendrés directement par la guerre. On peut en conclure que la prédisposition, qui dans la théorie de la psychose maniaque-dépressive est tout, n'est ici que secondaire.

En ce qui concerne la manie, on peut faire la même remarque. Elle n'est certainement pas, au front, uniquement la manifestation inéluctable d'une maladie chronique à rechutes, ou si l'on veut à éclipses. Mais il est bien possible aussi que la vieille manie des auteurs ne soit pas une maladie. Il en résulterait qu'elle n'est en somme qu'un accident assez banal d'excitation cérébrale survenant chez des prédisposés, à l'occasion de fatigues et sans doute surtout d'émotions. C'est une réaction de système nerveux fragile, peut-être même de système nerveux pas très intelligent. Et c'est pour aboutir à celte conclusion que j'ai dû poser le problème sur le terrain théorique. Il faut, en ell'et,

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qu'il soit bien entendu, lorsqu'un accès maniaque se déclare dans une unité, qu'on doit chercher s'il n'y a pas eu des causes. On en trouvera une assez souvent, qui est l'alcool. Certes il ne faut pas confondre l'accès maniaque avec le délire aigu alcoolique, qui comporte un élément de confusion mentale qui manque chez le maniaque ; mais ce dernier est assez souvent un buveur d'habitude, à doses moyennes, comme l'on boit au front lorsqu'on est considéré comme sobre, et l'excitation permanente se transforme un jour, à la suite d'une fatigue, ou d'un accès de grippe, ou d'un incident de guerre, en un accès maniaque.

A vrai dire, à en juger par les assez nombreux maniaques qui ont été évacués sur le centre de Lyon, ce n'est guère que de Vhypomanie, c'est-à-dire de l'excitation cérébrale, incompatible avec le service, source de trouble et de désordre, et parfois de dangers, mais ce n'est pas le grand accès maniaque échevelé que l'on voit dans les asiles. A l'armée, en général, les maniaques sont pris à temps.

Ils sont assez faciles <i reconnaître : ce sont d'incorrigibles bavards, que l'on ne peut arrêter — que la présence d'un supérieur de haut grade n'intimidera pas, au contraire, car elle leur fournira un auditeur de plus, auquel ils s'adresseront de préférence.

Ce sont aussi des agités moteurs, d'une initiative débordante, d'un zèle infatigable, en général désordonné, mais qui peut faire illusion. Ils ne connaissent pas la lassitude, ne dorment pas, agissent et parlent sans cesse. A mesure que la crise s'avance, l'excitation s'accroît, le repos relatif diminue de plus en plus, et, parallèlement, l'activité devient plus incohérente, la parole plus précipitée et plus incompréhensible. A ce moment le maniaque devient irritable et volontiers menaçant. Au voisinage de l'ennemi, il est extrêmement dangereux par l'imprévu et l'imprudence absolue de ses manifestations ; il est à évacuer sans un instant de délai. Mais encore une fois, dans la règle, on s'en est aperçu à temps.

J'ai opposé l'accès maniaque à la confusion mentale, et il s'en distingue en elfet au point de vue clinique, mais il ne faut pas être trop esclave des formes symptomatiques, il n'y a peut-être pas une incompatibilité absolue de nature entre les deux phénomènes. Il y a des maniaques — et c'est une notion à connaître — qui font leur accès quand leur cœur, ou leur rein, est transitoirement défaillant. Et il est difficile de se dire qu'en pareil cas

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