‹ Troubles mentaux de guerreChapitre 13 sur 95 · EXCITATION CEREBRALE ET MANIE · texte numérisé non relu

EXCITATION CEREBRALE ET MANIE

ce n'est pas de phénomènes toxiques qu'il s'agit. Il faut ajouter que de tels sujets sont toujours des héréditaires dégénérés.

Mais c'est là un caractère commun à bien des maniaques. Séglas, dans une publication qui date de peu avant la guerre, est revenu, avec ce sens clinique si remarquable dans ses travaux, sur cette question des accès maniaques des débiles. Il a montré la pauvreté de leurs manifestations, qui les rapproche desstéréotypies des déments précoces.

Il faudra donc, lorsqu'on aura le loisir d'examiner à fond l'un de ces maniaques, et la responsabilité de la décision à prendre, peser avec soin les causes de l'accès et se déterminer de la même manière qu'on le ferait si le trouble mental s'était présenté sous la forme d'un accès confus. On sait que la maladie est passagère, c'est le fonds mental et les circonstances extérieures qui importent.

Très souvent, la débilité mentale de ces maniaques, s'accuse par leurs idées ambitieuses. L'un des plus beaux cas que j'ai rencontrés est celui d'un sergent d'infirmiers militaires, ancien infirmier de l'A. P. de Paris. « J'opérais avec Poirier», disait-il. Un beau jour, l'hôpital d'évacuation où il se trouvait est bombardé par avions. Notre homme s'agite, donne des ordres, dépense pendant quelques heures des forces imprévues à transporter les blessés dans les caves, s'arroge une autorité absolue, et fait tant et si bien qu'on l'évacué, après avoir commencé par le féliciter chaudement — peut-être de bonne foi, mais je veux croire plus tôt dans l'espoir de le calmer.

A son arrivée dans le service, même exubérance familière, la main tendue à tout venant — mêmes initiatives inutiles. Et, de plus, des prières, un peu impérieuses, pour que j'écrive au chef supérieur du service de santé de l'armée d'où il provient que le sergent X. ayant montré autant de connaissances médicales que d'initiative militaire, doit être promu aide-major de 2» classe. Pour le coup, j'ai regardé de nouveau les pupilles du sergent, et j'ai cherché ses réflexes Cette mégalomanie avait une fâcheuse odeur de paralysie générale. Elle n'en était pas, l'avenir l'a confirmé. Mais c'est qu'aussi bien un état maniaque de ce genre se voit fort bien au début de la paralysie générale, et souvent ce n'est pas trop de l'ensemble des signes physiques pour faire le diagnostic.

Il y a, chez certains épileptiques, des accès d'excitation dangereuse que nous retrouverons plus loin, et qui ressemblent à

des accès maniaques. Ils s'en distinguent par le début soudain et l'égarement beaucoup plus grand.

Outre les maniaques du front, les centres de psychiatrie de l'intérieur reçoivent, à chaque récupération de réformés, des maniaques auxquels l'angoisse d'être repris adonné un accès. Il est assez facile de se faire une idée sur eux, et d'avoir des renseignements au besoin. Mais, comme les maniaques raisonnent d'ordinaire correctement, et que l'excitation de leur cerveau donne parfois un tour assez vif à leur pensée, il faut bien s'attendre à ce qu'ils soient considérés comme des simulateurs ou comme des plaisantins indisciplinés. On ne compte plus ceux dont l'hospitalisation a commencé dans les locaux disciplinaires.

Le maniaque doit être traité; n'en déplaise à ceux qui croient à l'existence de la psychose maniaque-dépressive, et qui admettent qu'aucun traitement n'a jamais pu ni empêcher, ni raccourcir un accès. La vraie thérapeutique est le bain prolongé, auquel on adjoindra des purgatifs et des calmants anodins (bromure, valériane). On ne se servira des calmants énergiques, comme l'hyoscine, cette « camisole de force chimique », que lorsqu'il s'agira de lutter contre une agitation désordonnée ou encore de faire voyager le malade.

VI. - ENCÉPHALITES AIGUËS ET MÉNINGOENCÉPHALITES INFECTIEUSES

Les faits que nous groupons dans ce chapitre sont très disparates, mais en raison des difficultés ordinaires du diagnostic immédiat, il y a quelques avantages à les rapprocher.

1 1er. — Encéphalites aiguës infectieuses.

L'encéphalite aiguë, caractérisée par de la céphalée, de la torpeur, un étal confusionnel et quelques troubles inconstants et variables de la motricité générale, est une complication très rare, mais possible, de certaines infections. D'ordinaire les phénomènes sont bien moins accentués et se bornent à de la confusion délirante assez rapidement curable, et c'est ici l'histoire de tous les délires infectieux. Il suffit d'y songer pour éviter des erreurs, et l'existence préalable et concomitante d'une grande infection fait

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le diagnostic. La question est plus délicate quand, au lieu d'être anatomiquement limitées à de la congestion de la corticalité cérébrale avec réactions cellulaires, les lésions tendent à l'inflammation purulente, à l'abcès.

En pathologie de guerre, Vabcès du cerveau est étroitement lié aux lésions cérébrales traumatiques et à la présence de corps étrangers intra-cérébraux. Il en sera question plus loin. Mais il peut avoir d'autres origines, dont la principale de beaucoup est l'origine olique. Cette redoutable complication, que les auristes connaissent bien, mais à laquelle les médecins ne pensent pas toujours, survient au cours de l'une de ces otites moyennes chroniques auxquelles les sujets se sont habitués depuis longtemps. Les otites aiguës ont comme complications cérébrales les phlébites des sinus et les méningites ; les otites chroniques, qui n'atteignent d'ordinaire le cerveau que par la carie lente du toil de la caisse, commencent par une colonisation microbienne silencieuse dans le lobe temporo-sphénoïdal ou le cervelet. Une vague céphalée en est le seul signe, puis un beau jour les accidents se précipitent ; un malaise général inexplicable, un ralentissement sensible du pouls, de la torpeur avec dépression et tendance à la stupeur, très rarement un peu de délire, en quelques jours à peine le malade glisse au coma.

Le diagnoslic se fait par la notion de l'ancienne otite, la douleur spontanée et provoquée dans un côté de la tête, la photophobie, Yinégalilé pupillaire, et parfois le signe majeur sur lequel Lannois et Jaboulay ont justement insisté, Vhémianopsie, indice que l'abcès occupe une situation très postérieure dans le lobe temporal, et indication précieuse pour l'intervention.

En effet, l'intérêt pratique qui s'attache à ces abcès du cerveau, quelle qu'en soit l'origine, et surtout à l'abcès d'origine otique, c'est leur guérison possible par l'intervention chirurgicale, alors que le malade abandonné à lui-même est voué à la mort.

Même dans les abcès infectieux dont l'origine n'est pas dans l'oreille, la symptomatologie locale peut être tout à fait éteinte, et les signes généraux eux-mêmes, la fièvre notamment, sans importance. Le tableau clinique peut être uniquement celui dun état mental.

I 2. — Encéphalites aiguës d'origine inconnue.

J'ai observé, en 191 5 et au début de 1916, une dizaine de cas, à peu près superposables, et que j'ai signalés dans les travaux des centres neuropsychiatriques publiés par la Revue neurologique, sous le titre d'arlérites et encéphalites « de fatigue». Ce terme avait uniquement pour but d'attirer l'attention des médecins sur des cas de ce genre, en faisant la part de ce qui pouvait reveuir au fait de guerre, et surtout au surmenage.

Ce qui dominait, c'était une adynamie extrême, que les malades rapportaient à des travaux pénibles accomplis récemment. C'étaient presque tous des territoriaux, de 40 ans à peu près. Mais ils avaient plus que de la fatigue et du surmenage. Amenés en état de torpeur cérébrale, ils avaient en outre, les uns et les autres, des phénomènes paréliques d'abord, paralytiques ensuite, qui chez plusieurs ont été hémiplégiques, tandis que chez d'autres ils étaient paraplégiques ou quadriplégiques. Ces phénomènes allèrent croissant, avec obnubilation intellectuelle chaque jour plus profonde, alimentation insuffisante, gâtisme, jusqu'à la mort. La ponction lombaire ne fut malheureusement faite que chez deux d'entre eux ; elle montra une lymphocytose moyenne dans un liquide clair, avec peut-être un peu plus d'albumine que normalement.

Chez plusieurs, l'agglutination typhique et paratyphique fut tentée, et toujours négative. Apyrexie, sauf un .38" de temps à autre, et dans la période terminale. Parésies et paralysies absolument flasques, avec réflexes diminués ou nuls. Pas de photophobie, ni de Kernig. Aucun signe méningé. Cœur faible, irrégulier. Signes do sénilité générale et artérielle précoce. Deux étaient d'anciens tuberculeux fibreux. Aucun signe digestif.

J'attribuais, faute d'explication meilleure, ces cas à des variétés anormales d'hémiplégie progressive et de ramollissement cérébral chez des gens surmenés, intoxiqués, et à système circulatoire antérieurement et profondément taré. Je me préparais à en chercher plus ample explication lorsque des cas nouveaux se présenteraient, mais depuis le début de 1916, je n'en ai pas revu un seul.

D'autre part il m'a semblé qu'il y avait quelque analogie entre eux et des observations telles que les suivantes :

Dumolard, Rebierre et Quellien ont publié en 1916 à la

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Société de neurologie et dans le Paris médical, des remarques curieuses sur la variation des réflexes dans certains états asthéniques d'épuisement, en général sans modifications du liquide céphalo-rachidien, parfois aussi avec modifications, et chez certains avec évolution vers la démence.

Le 11 novembre 1916, Pierre Marie et Ch. Ghatelin rapportaient à la Société de neurologie trois observations sous le titre suivant : « Note sur un syndrome de paralysie flasque plus ou moins généralisée avec abolition des réflexes. Hyperalbuminose massive et xanliiochromie du liquide céphalo-rachidien, évoluant spontanément vers la guérison, et de nature indéterminée).. Guillain, Barré et Strohl avaient publié déjà des cas tout à fait analogues k la Société médicale des hôpitaux de Paris.

A cette même Société, le 27 avril 1917, R. Cruchet, Moutier et Calmette rapportaient 40 cas, recueillis en neuf mois dans un centie psychiatrique d'armée, sous le tilred' « encéphalomyélite subaiguë ». Ils distinguaient notamment une forme mentale « dans laquelle la torpeur cérébrale, l'amnésie, la désorientation, les troubles pupillaires, le tremblement, la dysarlhrie, même la paraphasie et les réactions du liquide céphalo-rachidien font songer tout d'abord soit à une paralysie générale, soit à une autre variété de démence ». Ils indiquaient en outre des formes convulsive, ckoréique, rnéninrjitique, hémiplégique, ponto-cérébelleuse, bidbo-protubérantielle, ataxique aiyuë, poliottiyélilique antérieure. Deux morts seulement, par état de mal et par phénomènes bulbaires, mais régression d'ordinaire excessivement lente.

Les relations possibles enire ces diverses publiralions sont évidentes. Il me semble, pour ma part, qu'il faut aussi les rapprocher de faits observés dans l'armée allemande et l'armée italienne, et décrits comme polynévrite neurasthénùjue. L'état asthénique extrême, qui a frappé tous les auteurs français, pourrait bien relever en eiïet d'un syndrome de Korsakofl" un peu spécial. Au point de vue mental, ce que j'ai constaté était tout à fait la torpeur de la psychose polynévritique à la phase d'augment, avant que la régression découvre les reliquats amnésiques si particuliers et depuis lor.gtemps décrits. Celte psychose polynévritique, si c'en est une — et la disposition quadriplégique que nous avons observée les uns et les autres le donne à penser — est bien une neurocérébrite toxique, pour employer le terme de Pierret, reproduit dans la thèse de Haury. On peut même se

demander si, dans l'espèce, elle ne serait pas infectieuse. Tous mes malades provenaient des armées, en un temps où les centres d'armée n'avaient pas reçu leur développement actuel. Mais s'agit-il d'une infection spécifique? C'est bien moins probable, et je suis plus porté à croire le contraire.

En tous cas, voilà, selon toute vraisemblance, sinon une nouvelle maladie des armées, du moins un syndrome mental qu'il ne faut pas méconnaître, sous peine de priver ses victimes de la mention « contractée, au front» qui en l'espèce me semble n'être que juste.

§ 3. — Méningo-encéphalites aiguës infectieuses diverses.

Le développement accordé plus haut à la confusion mentale nous dispense d'insister sur les diverses modalités des méningoencéphalites aiguës, complications possibles de toute maladie infectieuse. On n'aura aucune difficulté à reconnaître et à traiter un délire confusionnel chez un blessé infecté, ou au cours d'une pneumonie, ou d'une grippe, ou d'une fièvi'e ériiptive, dont les signes particuliers et en même temps les phénomènes généraux attireront l'attention.

L'essentiel est dêtre prévenu, d'ausculter et d' examiner à fond tout délirant et de faire prendre sa température. On évitera ainsi de soumettre des pneumoniques à un trajet long et pénible, parfois avec des moyens de contention d'un autre âge.

Il est bien entendu que, chez tous ces infectés, le délire et la confusion mentale relèvent de l'infection générale et qu'on doit espérei- qu'ils guériront avec elle. Il y a des cas plus délicats.

1. Méningo-encéphalites aiguës d'origine clique. — On a vu que l'otite chronique donne lieu d'ordinaire à une encéphalite abcédée et de marche torpide. Dans la règle, les complications cérébrales de l'otite aiguë sont au contraire tumultueuses. Mais il peut n'en être pas ainsi, et j'ai reçu dans mon service, avec indication d'internement d'urgence comme dément précoce, un homme en état de confusion mentale consécutive à une otite aiguë récente. Ici encore, il y aura lieu de recueillir un avis chirurgical et de songer à une intervention.

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