II. — DÉBILITÉ MENTALE
Les déments précoces ont été intelligents, certains mêmes très intelligents. Les débiles mentaux, au contraire, ont un état constitutionnel, qui ne s'est pas modifié. Ils sont ce qu'ils ont toujours été. Seulement le plus souvent on ne s'était pas aperçu qu'ils fussent si incapables, parce qu'ils faisaient un travail facile, toujours le même, sans imprévu et ne réclamant pas d'initiative. Il y a tous les degrés dans la débilité mentale, mais c'est toujours un excellent moyen de la reconnaître que de comparer ce que peut faire le sujet dans une occupation dont il a la routine, avec ee qu'il fait de son initiative propre ou dans un travail nouveau pour lui. Au régiment, même en temps de paix, Haury l'a bien montré dans son livre si suggestif sur les Anormaux et les malades mentaux au régiment, le débile est toujours en retard, incapable de se tirer d'affaire, lent et empêtré, inapte à comprendre ce qui nécessite une acquisition, et à plus forte raison un effort intellectuel. Tel ne saura jamais les règles du tir, tel autre manquera toujours un mouvement à l'exercice, tel autre ne se rappellera jamais les rites, pourtant élémentaires, de la vie de caserne.
En temps de paix, les choses se passaient en général ainsi : le débile se faisait menacer, puis punir. Dès l'instant où la discipline exerçait sur lui ses sanctions, la peur venait paralyser les pauvres moyens qui lui restaient — et suivant les chefs et les médecins, cela aboutissait à la réforme ou au conseil de guerre.
Depuis la guerre, on a dû se montrer moins exigeant. Certains médecins, chefs de service de régiments, vraiment conscients de leurs devoirs et en même temps de l'intérêt général, ont éliminé systématiquement les débiles avancés, soit au dépôt, soit à l'arrivée au front. Mais on en a encore trop gardé, au moins dans les troupes de l'avant. Le débile en effet est émotif au moins autant qu'il est bête. L'indigence de ses facultés intellectuelles, de sa volonté notamment, le livre sans dél'ense à toutes ses propres réactions, qu'il laisse échapper sans frein. Aucun respect humain ne l'arrêtera dans la panique, et si l'on joint à cela qu'il est crédule et suggestible au plus haut point, et qu'il est voué, dans son escouade, à être le jouet des mauvais plaisants, on se figure ce que peut être sa vie aux armées et les conséquences que sa pré-
DEBILITE MENTALE loi
sence y peut avoir. Une pourrait se rencontrer, en tons cas, plus mauvaise sentinelle.
Quand le médecin n'est pas spécialement méfiant, ou quand le chef de corps veut à tout prix utiliser tout le monde, on attend, jusqu'à l'incident révélateur. On attend d'autant plus facilement qu'il y a en somme beaucoup de débiles, que la vie du front est parfois très monotone et très simple, et que le débile, d'ordinaire bienveillant et docile, fait souvent illusion. Puis, un jour où l'on n'a pas le choix des hommes, on confie une mission ou une tâche délicate au débile. Il s'en acquitte si mal qu'il faut une sanction. Et c'est ainsi qu'on évacue, ou que l'on dirige sur le conseil de guerre. Très souvent le rapport du commandement accuse la mauvaise volonté de l'homme ou une défaillance inexplicable. 11 n'avait, jusque-là, ont dit les gradés, donné lieu à aucune remarque. On savait bien qu'il n'élait pas très dégourdi, mais de là à faire ce qu'il a fait... L'enquête de gendarmerie démontre qu'il travaillait avant la guerre, régulièrement, donc qu'il n'a pas de trouble mental. Si elle est faite avec soin, on apprendra qu'il avait un salaire infime, et faisait une besogne toute simple. Si l'on interrogeait ses maîtres d'école, on saurait qu'il n'a jamais rien pu retenir, et enfin on pouri'ail connaître par ses parents tel détail caractéristique, comme le fait qu'il a uriné au lit jusqu'à l'adolescence.
Ou bien c'est l'ébauche d'une idée délirante qui met fin à la carrière militaire du débile. Un beau jour, il vient trouver son capitaine, ou son chef de bataillon, et il lui donne des conseils. Il se sent des aptitudes de commandemonl, il croit même parfois qu'il va recevoir des distinctions ou des grades. Il n'est pas très rare d'observer chez les débiles une mégalomanie niaise de cet ordre, sans délire constitué, car le cerveau du sujet est trop pauvre pour faire un délire. J'ai en dans mon service un homme qui savait bien qu'il était toujours soldat de 2= classe, et qui, sans hallucination, sans interprétation délirante sensible, était, depuis quelque temps, intimement persuadé qu'il serait appelé à un grand commandement. Impossible d'abord de savoir sur quoi reposait cette conviction, puis on finit par apprendre qu'avant la guerre il lui était arrivé d'être employé dans la figuration du théâtre de sa petite ville de province, et qu'il avait parfois représenté des nobles et des guerriers. A trente ans passés, ce général en expectative répandait, pour cause d'incontinence persistante, une odeur urineuse des plus prononcées.
Enfin c'est souvent aussi, sans qu'il y ait eu occasion dépassant les capacités du sujet, un délits dont le plus ordinaire est la fugue. Le point de départ peut en être une erreur stupide, ou encore la crédulité du débile.
Je n'ai parlé jusqu'ici que du débile doux et tranquille. Il y a des débiles pervers et mauvais, dont le caractère lient surtout à la difficulté qu'ils ont à réfréner leurs instincts . Us relèvent de la médecine légale .
Nous verrons aussi plus loin que si, d'une manière absolue, il faut écarter de la ligne de feu les débiles caractérisés, beaucoup d'entre eux, el en tous cas les petits débiles, sont utilisables dans certains emplois d'auxiliaires à l'intérieur.