VI. — LES DÉSÉQUILIBRES
Nous arrivons à un groupe de sujets qui, déjà en temps de paix, sont la plaie de l'armée, et pour lesquels, comme médecin chef de service, médecin traitant ou comme expert, on est pris sans cesse entre le devoir professionnel et le regret de ne pouvoir faire mieux. Ces gens sont des malades, et il faut que ce soit bien enlendu de prime abord, pour les distinguer des délinquants ordinaires. Le malheur est que la nature de leur maladie les conduit fatalement, soit à la délinquance juridique, soit ii des actes anti-sociaux et que d'autre part leur état est tel qu'il faut toujours un examen très délicat pour apprécier leur responsabilité. Nous verrons au chapitre de la médecine légale ce côté de la question, les difficultés de l'expertise et des solutions. Précisons autant que possible le point de vue clinique.
11 faut bien distinguer les déséquilibrés des débiles mentaux. Ce ne sont pas des débiles « qui ont mal tourné ». Le débile pervers est tout autre chose. Chez les débiles, le développement cérébral s'est arrêté en bloc, à un moment donné, ou plutôt a été perpétuellement en retard. Les déséquilibrés, eux, ont de l'inégalité de développement de leurs facultés cérébrales; les unes sont restées rudimentaires, au moins autant que chez les débiles, les autres sont normales, même dans certains cas au-
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dessus de la normale. Ils sont intelligents, et comme ils ont des qualités extérieures d'imagination, d'ingéniosité, ils peuvent même sembler très intelligents parfois.
Mais l'équilibre leur manque absolument : aucun bon sens, aucun souci de la portée de leurs actes, aucune prévoyance, aucune patience, aucun goût au travail, voilà pour leur intérêt égoïste, et voici maintenant pour autrui : inaptitude totale aux sentiments affectifs, aux réactions les plus naturelles de la sensibilité morale. Ils n'ont pas de cœur. Ils n'ont pins le moindre sens de rtionnêtelé. Enfants, ils ont été dès le début menteurs et vicieux. Ils continuent dès l'adolescence par le vol, l'escroquerie, les attentats impulsifs. Devant la justice ou devant le médecin, ils racontent avec abondance et vanité leurs hauts faits. Aucune mesure, aucune sanction, dès que l'enfance est passée, n'a d'efTet curatif sur leur état. Passé le jeune Age. durant lequel il est déjà fort difficile d'obtenir quelque chose, rien n'agit sur eux.
Ce sont surtout des impulsifs, et c'est en général par là qu'ils commettent des délits. Une fois les instincts déchaînés, ils ne s'arrêtent pas, et il n'est pas sûr qu'ils pourraient s'arrêter, la volonté réfléchie leur manquant totalement. Du reste très souvent cette impulsivité est accrue par l'alcool, même relativement à faible dose, comme l'a montré le médecin inspecteur Simonin. Il faut donc compter qu'ils évolueront uniquement suivant l'automatisme de leurs penchants. Aussi sont-ils des égoïstes sans limites dans leurs réactions, sans disposition à une concession quelconque à l'ordre social, d'où ce phénomène qu'ils sont inadaptables aussi bien par la bienveillance que par les sanctions répressives.
Ce sont des êtres hors de l'humanité, anormaux profondément, en tout ce qui concerne les sentiments et les affinités ordinaires de l'homme régulièrement développé. Leur état mental, en général entaché d'alcoolisme, peut aussi être compliqué par des troubles comme les obsessions, les idées fixes, les tendances au délire de persécution. Il n'est pas très exceptionnel qu'ils se suicident — par impulsion subite plutôt que par une évolution mélancolique prolongée. Ils sont au surplus très capables de véritable bravoure.
En temps de paix, ces sujets sont exclus de l'armée, par leur état mental ou leurs condamnations, ou incorporés dans les bataillons d'Afrique, où Granjux, Jude, Rebierre, Boigey et quelques autres médecins militaires ont bien étudié leurs réactions.
LÉriNE. — Troubles mentaux Je guerre. 9
i3o TROUBLES MENTAUX DE GUERRE
Depuis la guerre, ils cliargenl la lâche des rappoiteurs des Conseils de guerre, celle des experts ; ils sont pour le commandement un souci perpétuel. Nous les retrouverons donc au point de vue médico-légal et au point de vue des solutions.