I. - LA SIMULATION ET LES ALIÉNÉS MÉCONNUS
Même en temps de paix, l'armée est une école de simulation, qu'ignorent ceux-là seuls qui n'y ont point vécu. Le médecin de régiment, habitué à se défendre contre les petites ruses du troupier qui veut éviter l'exercice ou une corvée, l'officier et le gradé surtout, auxquels le but du prétendu malade ne saurait échapper, en arrivent fatalement à un scepticisme extrême à l'égard de tous les troubles qui n'ont pas un fondement objectif notable et certain.
En temps de guerre, des raisons humaines trop évidentes donnent k craindre que la simulation ne soit bien plus considérable encore, et d'autre pari, toute négligence ou toute faiblesse de répression devient coupable, à l'égard de l'intérêt de la nation qui prime tout, à l'égard de ceux aussi qui donnent leur vie pour elle. D'où cette conclusion que dans l'esprit du commandement à tous ses degrés, et dans celui de tous les médecins également épris de leur devoir, s'est développée l'idée bien arrêtée de ne pas se laisser tromper par les simulateurs. Aussi, les premiers temps de la guerre sui'lout, un nombre important de malades mentaux se Irouvèrent-ils placés au minimum en état de suspicion, et certains victimes d'erreurs plus graves. Aujourd'hui, les circonstances permettent mieux l'observation suivie, et les faits ont mieux éclairé la religion des médecins et du commandement. Ils piouvent que ceux qui continueraient à voir des simulateurs dans tous les mentaux commettraient une méprise très simple, pour la raison suivante : Ce que Ion simulait, dans l'armée du temps de paix, et ce que i on simule encore parfois, ce sont des maladies organiques, surtout des troubles fonctionnels, des douleurs, des impotences, des paralysies, à la rigueur des crises nerveuses, ce ne sont presque jamais des troubles mentaux.
La preuve? Voyez les études faites par des aliénisles sur les militaires internés, comme celle d'\nlheaume et Mignot ii Charenton. Sur 101 malades, pas un seul simulateur. Mais il s'agit, dira-t-on, de gens déjà soumis à un triage et à un examen médical sérieux. Voyons la preuve inverse. Nulle part la simulation n'est aussi répandue que dans les corps spéciaux et de disciplinaires; on pourrait presque dire qu'elle y est générale.
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Le livre de Jude, sur les dégénérés dans les bataillons d'Afrique, indique avec détails les variétés infinies de l'ingéniosité des sujets. Or parmi eux aucun cas de simulation de troubles mentaux. Et cependant ces gens sont des tarés, des névropathes excitables, qui ont sous les yeux quotidiennement des excentricités, non simulées, de tels ou tels d'entre eux.
C'est ce qu'ont démontré aussi tous les aliénistes qui ont étudié dans son ensemble la folie dans l'armée : c'est l'opinion formelle de Régis, qui, outre son expérience clinique personnelle, a eu cerlainement entre les mains, depuis les travaux par lesquels il a inauguré la psychiatrie militaire, le maximum de documents. C'est celle de Pactel et de Rayneau, de Taty, de Ghavign^, d'Haury. Cela s'explique pour des raisons militaires et surtout pour des raisons générales.
Le soldat qui est capable d'une volonté et d'une persévérance suffisantes pour simuler cherche surtout sa liberté. Or la simulalion de la folie le conduirait soit au Conseil de guerre, soi' à l'internemenl. Et les fous exercent sur les sains d'esprit, et surtout sur les nerveux, une influence de terreur. Chaque jour nous en voyons la preuve dans le centre de triage où fatalement, ne fût-ce qu'en passant, des psychonévrosés simples se trouvent en contact avec de vrais mentaux. Le lâche, qui chercherait à mettre sa peau à l'abri, a peur de l'asile comme il a peur du front.
Mais la vraie raison est que, même dans la vie civile, on ne simule pas la folie. C'est un rôle trop difficile à jouer, et dans lequel on a trop de chances d'être convaincu d'imposture, précisément parce que l'on est fatalement soumis à l'e.Karoen de spécialistes qui en savent plus que vous. On compte presque, et l'on elle comme des curiosilés historiques les simulateurs qui ont pu quelque temps taire illusion. Presque toujours, l'individu qui « fait le fou » se dénonce dès l'abord. On croit généralement que les fous sont extravagants, et on les suppose volontiers agités. Aussi les simulateurs croient-ils devoir parler et agir d'une manière absurde, gesticulant lidiculement, répondant à tort et à travers aux questions qu'on leur pose, et parfois répondant d'une manière systématique exactement le contraire de ce qu'il faudrait, ce qui suppose une opération intellectuelle en contradiction avec l'incohérence qu'ils manifestent.
Et encore ce dernier caractère, qui au premier abord paraît décisif, est-il contestable. C'est moins par la clinique actuelle,
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que par les récits des aliénisles de la génération précédente, que nous connaissons ces cas de simulateurs à réponses absurdes. Or il y a un état mental particulier, essentiellement pathologique, que Ton désigne liabituellement sous le nom de syndrome de Ganser, et qui consiste précisément en des réponses absurdes. 11 est ordinairement lié à la démence précoce, c'est-à-dire à une psychose qui correspond à l'âge de beaucoup d'aliénés militaires et dont le diagnostic, comme nous allons le revoir, est quelquefois très difficile.
Donc, même si, par une exception de toute rareté, on a devant soi un sujet qui parait, à un examen approfondi, simuler des troubles mentaux, on se souviendra que l'erreur est possible, et qu'une mise en observation dans un service spécial ou un asile est absolument nécessaire. On a dit, avec une certaine raison, que pour simuler, il fallait déjà être aliéné. Le fait est exact dans une certaine mesure, et nous verrons plus loin les débiles mentaux simuler, non l'aliénation, mais des impotences physiques.
Souvent l'on est tenté d'employer les grands moyens dans un cas de simulation présumée, c'est-à-dire la douche, la privation de nourriture, un torpillage éleclrique quelconque, ce deinier procédé ayant détrôné le fer rouge. Ces méthodes sont toujours inutiles, leur emploi, dangereux s'il s'agit de vrais aliénés, est inexcusable. Le malade atteint de troubles mentaux n'est pas un hystérique. Il est par essence non accessible à la suggestion impérieuse. La chance, excessivement faible, après un examen clinique consciencieux, de se trouver en présence d'un simulateur, n'équivaut pas, à beaucoup près, aux inconvénients d'exercer des violences sur des malades. On obtient des i-enseignemenls bien plus précieux par l'observation pure et simple, y compris celle de l'état physique. On notera la valeur clinique considérable de ['insomnie, qui ne se simule pas, et qui est assez fréquente, dans les états aigus surtout. On ne s'élounera pas outre mesure de la lucidité remarquable de certains sujets, notamment des persécutés et de certains déments précoces, qui contraste avec les idées délirantes qu'ils manifestent d'autre part.
Il y a un trouble mental particulier pour lequel cependant la simulation est plus facile, c'est Vamnésie. L'existence d'étals confus transitoires, toxiques ou émotionnels, permet de concevoir des amnésies de courte durée, s'intercalant entre des périodes d'apparence normale, etqui peuvent paraître suspectes,
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surtout si l'individu a intérêt à ne pas se souvenir de ce qui s'est passé à ce moment, par exemple au cours d'une fugue. Ici encore il y a avantage à rechercher les signes physiques, qui peuvent permettre de reconstituer rétrospectivement l'épisode de confusion mentale. L'examen peut aussi faire constater un tempérament névropathique extrême, une constitution « hystérique ». Dans ce cas, et seulement s'il s'agit d'amnésie, un médecin très au courant de la pratique de l'hypnotisme, opérant dans un service spécialisé, et en présence de témoins, pourra essayer d'endormir le sujet et de lui faire retrouver ses souvenirs dans le sommeil iiypnotique. Uhypnose, en elfet, semble un bon moyen de guérison des amnésies hystériques. Mais on n'emploiera jamais fhijpnolisme en dehors de ce cas ou du mutisme et de l'aphonie hystériques, et du reste on sait que les mentaux véritables y sont 1res réfractaires. On prendra garde aussi, dans une tentative hypnotique, de suggérer au sujet des indications ou des renseignemenls que l'on voudrait précisément obtenir de lui : aveu d'une faute, dénonciation d'un camarade, etc. Les conséquences d'une imprudence ou d'une maladresse en pareil cas pouvant être de toute gravité, on exagérera les précautions.
.\ côté de l'amnésie il faut faire une place au mutisme el ii la surdité. Ce ne sont pas, à proprement parler, des troubles mentaux, et, de fait, ils appartiennent plutôt aux services de neurologie qu'à ceux de psychiatrie. Mais outre que ces services sont très souvent réunis, il faut considérer que le mutisme et la surdité font partie du syndrome commolionnol émotif el peut-êti'e aussi parfois d'un syndi'ome conimolionnel dans lequel l'élément organique prédomine de beaucoup sur l'élément psychique. Or il est démontré aujourd'hui que quelques-uns des sujets chez lesquels dure le mutisme ou la surdité sont des simulateurs. Sicard notamment a pu s'en rendre compte. Cependant il ne faudrait pas s'exagérer le nombie de ces simulateurs, intime par rapport à celui des surdi-mutilés hystériques de bonne loi. Puis, ce sont moins des simulations que des persévérations : les sujets, au début, ont été légitimement muets et sourds, ils ont guéri, et n'ont pas accusé cette guérison.
Ce cas particulier juge bien la question de la simulation. Elle peut se résumer ainsi :
Il n'y a pas, en pratique, de simulation totale de troubles mentaux.
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Il existe une simulation assez répandue de troubles nerveux organiques, fonctionnels ou sensoriels.
Celte simulation, dont peuvent se rendre coupables des malades atteints de troubles mentaux réels, consiste plus encore en persévération et en exagération qu'en simulation proprement dite. C'est une simulation de fixation plutôt que de création, suivant la formule de Sicard. On trouvera, notamment dans un article de Sollier, d'intéressantes indications sur la persévération des troubles nerveux fonctionnels.
L'existence préalable de troubles organiques, sur lesquels viennent se greffer des phénomènes névropatliiques, puis éventuellement des manifestations d'une moindre sincérité, a fait comparer les sujets de cette catégorie aux accidentés du travail. Il s'agit presque toujours de blessés ou au moins de commotionnés, et le rapprochement est légitime. Une formule de Dupré indique bien la succession des stades : Accident, émotion, suggestion, exagération, simulation, revendication. Mais l'on voit combien, pour arriver à des cas de simulation, nous nous écartons des troubles mentaux proprement dits.
.le viens d'indiquer que parmi ces exagérateurs utilitaires il pouvait y avoir des malades atteints de troubles mentaux réels. C'est le cas des débites. Laignel-Lavastine et Courbon, entre autres, ont bien montré comment ils se comportent. Les débiles sont entêtés et manquent de mesure, leurs exagénttions sont outrées et obstinées, c'est leur invraisemblance qui les fait découvrir : leurs attitudes sont contrefaites, leurs mouvements rerliercliés : « ce ne sont pas des mouvemenis, mais des contorsions, ha. claudication vM. un plongeon, le steppage un pas de parade, la Irépidalion un trépignement. » I^aignel-Lavastine et Courbon font remarquer en outre que cette exagération des débiles s'explique assez bien par une sorte de mendicité qui leur est familière dans la vie civile et dont l'expérience leur a moniré les prolits qu'ils en pouvaient tirer. Le débile, vaguement conscient de son infériorité sociale, l'exploite volontiers, en cherchant à apitoyer le public. 11 s'habilne ii une hnmililé servile et quémandeuse, à laquelle il restera fidèle quelles que soient les circonstances, incapable qu'il est, et de sens critique, et de dignité pei'sonnelle. Il lui échappe notamment que cette compassion qu'il s'obstine à provoquer est en temps de guerre un sentiment hors de saison.
Il y a pire que l'exagération des débiles. Il y a des simula-